traités de 1815. Personne ne proposait de méconnaître et de briser ces
traités, car on voulait la paix; mais on voulait en même temps les
respecter et les maudire, et menacer sans agir. Attitude aussi malhabile
que peu digne, car on inspirait au dehors la méfiance par les paroles
au moment même où l'on s'appliquait à la dissiper par la conduite, et
tandis qu'on demandait au gouvernement de maintenir la paix, on lui
imposait des démonstrations et un langage qui rendaient la paix et plus
difficile et toujours précaire. En même temps que l'Europe souhaitait
la paix, elle était décidée et prête, si son maintien devenait trop
difficile, à nous faire de nouveau cette guerre de coalition générale à
laquelle Napoléon avait succombé. Entre les quatre grandes puissances,
la coalition subsistait toujours, et elles étaient bien résolues à
maintenir, contre l'esprit de propagande révolutionnaire ou de conquête
impériale, l'état territorial et l'ordre européen. Et les grands peuples
eux-mêmes, les Anglais, les Allemands, les Espagnols, les Russes,
auraient de nouveau passionnément secondé leurs gouvernements dans cette
lutte, car l'esprit d'indépendance, de dignité et de rancune nationale
était plus puissant, chez eux, que l'esprit de révolution. La France
de son côté, malgré la vivacité des impressions et des démonstrations
populaires, n'était ni en disposition, ni en mesure d'affronter de tels
périls, car elle ne vivait plus sous l'impulsion des intérêts ambitieux
et des passions jeunes qui l'y avaient jetée une première fois; l'esprit
révolutionnaire déclamait encore et agitait les masses; mais il ne les
enflammait plus d'une fièvre ardente et dévouée, et il n'avait plus
de grande proie matérielle ni morale à leur offrir. Toute entreprise
agressive, plus bruyante que nationale, eût abouti à des calamités
déplorables, et peut-être à des mécomptes ridicules. Et pourquoi s'y
engager? Quelle nécessité? Quel devoir? La France venait d'accomplir
l'acte d'indépendance politique le plus éclatant qui se pût imaginer, et
cet acte était partout accepté; elle modifiait ses institutions sans que
personne, en Europe, lui suscitât le moindre obstacle. Tout ce qu'elle
pouvait réclamer au nom du droit lui était assuré; elle était, sans
effort, en possession des deux biens auxquels ont toujours le plus
aspiré les peuples, la liberté et la paix. Si elle eût jeté au vent
ces bienfaits du ciel pour reporter partout en Europe et rappeler sur
elle-même les deux fléaux qui ont le plus dévasté les sociétés humaines,
l'anarchie et la guerre, la France eût commis l'acte de démence le plus
absurde et le plus coupable qui se fût jamais rencontré dans l'histoire.
Malgré la variété des idées et des tendances qui s'y rencontraient, le
cabinet de 1830 était, à cet égard, unanime et parfaitement d'accord
avec le Roi, dont la conviction et la résolution eussent, au besoin,
affermi celles de ses conseillers. Dans l'abondance un peu précipitée de
sa conversation, le roi Louis-Philippe ne présentait pas toujours ses
idées sous la forme la plus propre à persuader; il en était si vivement
préoccupé que souvent il ne choisissait ou ne mesurait pas bien ses
termes, et n'en pressentait pas exactement l'effet sur ses auditeurs.
Mais il tenait au fond de sa pensée avec une infatigable persévérance,
et il reprenait, sans jamais se rebuter, son travail auprès des hommes
dont le concours lui était nécessaire pour le succès. Son premier choix
diplomatique, l'envoi de M. de Talleyrand comme ambassadeur à Londres,
fit sur-le-champ entrevoir aux esprits intelligents combien ses vues, en
fait de politique extérieure, étaient arrêtées, justes et sagaces.
On a dit que le Roi seul avait fait ce choix, et qu'il l'avait imposé
à ses ministres. Il n'en est rien; jamais peut-être il ne prit plus
de soin pour s'assurer leur adhésion; il discuta, d'avance et en
particulier, avec la plupart d'entre eux, ses motifs et leurs
objections. Je ne sais ce que lui dirent, dans ces entretiens
confidentiels, ceux qui n'approuvaient pas ou ne voulaient pas avoir
l'air d'approuver cette nomination, ni ce qu'ils en purent dire plus
tard à d'autres qu'au Roi. Mais quand elle fut proposée dans le Conseil,
quelques-uns exprimèrent à peine quelques doutes, plutôt, je crois, par
précaution personnelle que par réelle opposition; personne ne contesta
sérieusement. Pour mon compte, j'étais convaincu de la convenance du
choix.
M. de Talleyrand avait, comme négociateur, deux qualités précieuses et
rares. Il savait à merveille démêler, dans la situation du gouvernement
qu'il servait, le fait dominant à faire valoir, le but essentiel à
poursuivre, et il s'y attachait exclusivement, dédaignant et sacrifiant,
avec une insouciance à la fois calculée et naturelle, toutes les
questions, même graves, qui auraient pu l'affaiblir dans la position à
laquelle il tenait, ou le détourner du point qu'il voulait atteindre.
Il excellait dans l'art de plaire, et de plaire sans s'abaisser,
singulièrement soigneux, par tous les moyens, pour toutes les personnes
dont il avait besoin, grands ou petits, et en même temps gardant
toujours avec elles ses habitudes et ses libertés de grand seigneur, ce
qui donnait, à ses flatteries comme à ses services, bien plus de charme
et de prix. Quoique les circonstances fussent très-différentes, il y
avait, entre ce qu'il avait fait à Vienne en 1814 et ce qu'il avait à
faire à Londres en 1830, une certaine analogie. En 1830 aussi, et bien
plus difficilement, il fallait remettre le gouvernement français en
rapports confiants, et, au besoin, en action commune avec les grands
gouvernements européens. C'était peu qu'ils vécussent en paix avec lui,
il fallait qu'ils acceptassent, non-seulement son existence, mais son
influence, et par son influence, les changements que jetait dans l'ordre
européen son avènement. Le parti révolutionnaire a chez nous un vif et
patriotique sentiment de la grandeur nationale; mais il ne garde dans ce
sentiment ni justice, ni mesure, et il ne sait lui donner satisfaction
que par la violence. Et pour ce parti, la violence n'est pas seulement
la guerre entre les États; c'est la guerre portant au sein des États les
révolutions, c'est-à-dire la force employée non-seulement à vaincre,
mais à bouleverser. A ce prix, la grandeur même de la patrie n'est ni
légitime, ni longtemps possible; les succès réels et durables veulent
aujourd'hui plus de bon sens et de moralité. Le gouvernement du roi
Louis-Philippe s'imposa, dès le premier jour, une tâche plus salutaire
comme plus pure; il voulut maintenir la paix, et grandir la France en
Europe, au sein de la paix. En donnant à l'ordre européen son appui,
il entreprit de concilier à la politique française l'aveu tacite,
quelquefois même le concours européen. Des rapports intimes et confiants
avec l'Angleterre étaient indispensables pour une telle oeuvre; car en
même temps que l'Angleterre aussi voulait fortement, comme nous, le
maintien de la paix, elle seule pouvait et voulait, dans les difficiles
questions que soulevait autour de nous la Révolution de Juillet, unir
son action à la nôtre avec une sérieuse sympathie. Ce fut là, à Londres,
la mission du prince de Talleyrand; et au milieu des représentants de la
vieille Europe jalouse et inquiète, il était l'homme le plus propre à
y réussir, car il y fallait précisément et il y portait un mélange
d'intelligence libérale et d'habitudes aristocratiques, d'immobilité et
de hardiesse, de patience froide et de tact rapide, et l'art de ménager
et d'attendre avec une certaine hauteur.
Huit jours après cette nomination[8], le Roi m'écrivait: «Je viens
de lire les papiers anglais qui sont tous, de toutes les nuances, en
approbation du choix de Talleyrand. Ils regardent l'opposition de nos
gazettes sur ce point comme le résultat de l'exagération de ce qu'ils
appellent _l'ultra-libéralisme_; et le _plain good sense_ de _John Bull_
apprécie cette nomination comme ce qu'il y avait de plus sage et de
plus heureux pour les deux pays. C'est aussi cette conviction qui m'y a
déterminé; c'est le sentiment de mon devoir comme chef de ma nation.
Je ne me suis trompé que dans l'espoir que notre public serait plus
judicieux que je ne l'ai trouvé. Il finira par me rendre justice sur ce
point, comme il l'a déjà fait sur bien d'autres où il m'avait méconnu.»
[Note 8: Le 13 septembre 1830.]
Je ne trouve pas que, même aujourd'hui, les bons esprits eux-mêmes
aient encore rendu à la politique, non-seulement de la France, mais de
l'Europe, à cette époque, une suffisante justice. Les gouvernements
étrangers firent preuve alors d'une modération, et le gouvernement
français d'une loyauté, très-bien entendues sans doute et
très-opportunes, mais très-rares dans l'histoire. De la part des
premiers, point de mauvais orgueil, point de mesquine jalousie; ils
reconnurent sans hésitation des nécessités qui leur déplaisaient, et
acceptèrent franchement ce qu'ils ne croyaient pas devoir ouvertement
combattre, subordonnant ainsi leur passion à leur raison et leurs goûts
personnels au droit public et au bien des peuples. Le gouvernement
français à son tour ne joua point de double jeu, ne garda point de
faible ou perfide ménagement; il n'essaya point de rester en équilibre
entre l'ordre et le désordre, entre l'esprit de conservation et l'esprit
de révolution, ni d'obtenir tour à tour, auprès des partis divers, des
faveurs contraires; il choisit résolûment, et une fois pour toutes,
sa place et son drapeau. De part et d'autre, la politique fut sensée,
conséquente et sincère. Les peuples sont grandement intéressés à donner
dans leur estime, à cette politique, le rang auquel elle a droit.
Elle eut, dès l'origine, dans les délibérations du Conseil, ma complète
adhésion. Je la jugeais seule propre à nous mettre en état de fonder
chez nous un gouvernement libre, et à répandre au dehors l'influence
française, au profit de la civilisation européenne. J'eus bientôt, comme
ministre de l'intérieur, et dans des circonstances délicates, à lui
prêter mon actif concours.
Trois États parmi nos voisins, la Belgique, le Piémont et l'Espagne,
étaient ou déjà envahis, ou menacés par le mouvement de la révolution.
La Belgique avait porté hardiment les premiers coups et rompu ses liens
avec la Hollande. Les réfugiés que les secousses révolutionnaires du
Piémont et de l'Espagne avaient jetés en France s'agitaient pour rentrer
dans leur patrie, et pour y reprendre leurs attaques contre les régimes
qui y dominaient.
Ces diverses entreprises des étrangers trouvaient en France des appuis
très-divers. Quant à la Belgique, ce n'était pas pour la soutenir dans
son élan vers l'indépendance, mais pour la conquérir de nouveau que
nos meneurs ardents s'agitaient. L'esprit impérial et l'esprit
révolutionnaire s'unissaient dans ce dessein. On envoyait à Bruxelles
des émissaires chargés de s'entendre avec les partisans de la réunion
à la France. La Société des Amis du peuple recrutait un bataillon de
volontaires qui devaient se porter en Belgique pour y seconder un
mouvement français. M. Mauguin et le général Lamarque étaient à la tête
de ce travail, auquel les purs libéraux, M. de La Fayette entre autres,
demeuraient étrangers. Pour ceux-ci, contents de l'indépendance de la
Belgique et prêts à la soutenir au besoin, c'était surtout aux réfugiés
piémontais et espagnols qu'ils voulaient porter secours; là il
s'agissait, non de conquêtes à faire, mais de gouvernements à renverser
ou à contraindre, dans l'intérêt de la liberté.
Sur ces diverses questions, nous étions nous aussi, le roi
Louis-Philippe et ses conseillers de 1830, dans des situations
très-diverses.
Quant à la Belgique, notre politique était simple et très-arrêtée; nous
étions résolus à la soutenir dans son indépendance et à n'y prétendre
rien de plus. Point de réunion territoriale, point de prince français
sur le trône belge. La France avait là un grand et pressant intérêt de
dignité comme de sûreté à satisfaire, la substitution d'un État neutre
et inoffensif à ce royaume des Pays-Bas qui, en 1814, avait été fondé
contre elle. Notre renoncement à toute autre ambition était à ce prix;
et au prix de ce renoncement nous nous assurions la bonne entente et
l'action commune avec l'Angleterre dans presque toutes les affaires de
l'Europe. Il eût fallu aussi peu d'intelligence que de courage
pour hésiter à prendre cette position. Le roi Louis-Philippe, s'en
entretenant un jour avec moi, m'en signala un autre avantage d'un ordre
encore plus élevé, car il était plus général et plus permanent: «Les
Pays-Bas, me dit-il, ont toujours été la pierre d'achoppement de la paix
en Europe; aucune des grandes puissances ne peut, sans inquiétude et
jalousie, les voir aux mains d'une autre. Qu'ils soient, du consentement
général, un État indépendant et neutre, cet État deviendra la clef de
voûte de l'ordre européen.» C'était peut-être se promettre beaucoup
de l'avenir; il y a de l'orgueil et de la chimère dans les plus sages
combinaisons humaines; celle-ci du moins provenait d'une grande idée en
même temps que d'une politique prudente. De concert avec M. Mole, je
pris des mesures pour déjouer les menées contraires; je fis publier
partout qu'elles étaient désavouées par le gouvernement français;
des Belges considérables, venus à Paris pour connaître sûrement ses
intentions, reçurent la déclaration formelle qu'ils ne devaient compter
ni sur la réunion de leur pays à la France, ni sur un fils du Roi
pour leur trône. Les volontaires destinés à provoquer un mouvement
en Belgique s'étaient promis qu'ils recevraient des fusils chez un
négociant de Valenciennes; il lui fut interdit de les leur livrer. Il
n'y a point de politique plus compromettante comme plus déloyale que
celle qui, pour échapper aux difficultés du moment, laisse les peuples
ou les partis s'engager dans des voies où elle est décidée à ne pas les
suivre. Nous ne négligeâmes rien pour que, ni en Belgique, ni en France,
ce reproche ne pût nous être adressé.
Nous n'eûmes, dans ces premiers temps, avec le Piémont, point d'embarras
sérieux. Les réfugiés italiens ne formaient encore vers cette frontière
point de forts groupes, militaires ni populaires. J'avais alors à Lyon
et à Grenoble deux préfets capables et sûrs, M. Paulze d'Yvoi et M.
de Gasparin, attentifs aux moindres symptômes. Ils m'avertirent qu'à
Bourgoing, dans une réunion de gardes nationaux, quelques esprits
ardents, qui avaient à Turin et à Chambéry des relations excitantes,
avaient annoncé l'intention de proposer une Adresse au Roi pour
provoquer le renvoi d'un ministère qui ne savait pas propager la liberté
dans les pays les plus disposés à l'accueillir; mais l'annonce fut si
mal reçue que la proposition ne fut pas même développée jusqu'au bout.
Aucun rassemblement, aucun mouvement sur cette frontière, plus tard si
troublée, n'inquiéta, à cette époque, la cour de Turin, et nos rapports
avec elle furent, sinon confiants, du moins réguliers et tranquilles.
Avec l'Espagne notre situation était plus compliquée et plus difficile.
Les réfugiés espagnols abondaient en France, chefs politiques et
militaires, importants dans les diverses nuances du parti libéral,
Martinez de la Rosa, Isturiz, Toreno, Calatrava, Mendizabal, Mina,
Valdez, etc..... Ils entretenaient dans leur patrie d'actives
correspondances et y comptaient de nombreux adhérents. Plusieurs
accouraient d'Espagne pour se concerter avec eux et faire éclater un
mouvement depuis longtemps préparé. Ils avaient à Paris des patrons
aussi zélés que considérables. M. de La Fayette, sans méconnaître
absolument les exigences de sa situation officielle, continuait de
conspirer pour eux et avec eux: «Jusqu'à notre dernière révolution, leur
écrivait-il[9], j'étais libre de tous mes mouvements. Aujourd'hui,
ma situation est différente; je me suis lié intimement au nouveau
gouvernement français; il adopte le système de non-intervention, ne
donnant pas plus la sienne qu'il ne souffrira celle des étrangers contre
nos voisins. C'est un gouvernement loyal, et le Roi ne veut pas faire
sous main ce qu'il déclarerait n'avoir pas fait. Nos voeux communs sont
pour la liberté générale, mais il ne veut pas y contribuer par une
diplomatie mensongère. Telle a été la résolution du Roi et de son
Conseil. La mienne n'a pas été la même; quels que soient mes liens avec
le gouvernement nouveau, il ne peut disposer ni de mes prévoyances, ni
de mes sympathies, et nos conversations, bien antérieures à la grande
semaine, ne peuvent changer ni de nature ni d'objet. Cependant je dois
garder certaines mesures; car d'après mes rapports nécessaires avec le
Roi des Français et le commandement qu'il m'a confié, je cours le
risque des reproches de mon pays si je donne trop de prise à ceux des
puissances étrangères.» A propos de l'Espagne, les reproches étaient, de
la part de la France, peu à redouter, car le public français ne portait
à Ferdinand VII ni estime, ni intérêt; on l'avait vu sans courage dans
la lutte, sans dignité dans les revers et avec ses vainqueurs, sans foi
et sans pitié dans le succès et envers les vaincus; il passait même
pour plus incapable et plus détesté de son peuple qu'il ne l'était
effectivement. C'était la disposition générale de trouver la révolte
contre lui naturelle, et de ne s'en point inquiéter, ni pour lui, ni
pour l'ordre européen. De toutes les rigueurs de l'opinion publique
envers les souverains, celles qui portent sur leur caractère personnel
sont pour eux les plus dangereuses; et de nos jours, malgré la faiblesse
de nos moeurs, il y a une part de considération dont le pouvoir ne
saurait longtemps se passer.
[Note 9: Les 4 et 12 octobre 1830. (_Mémoires du général La Fayette_, t.
VI, p. 441, 446.)]
Envers la France et le roi Louis-Philippe, Ferdinand VII s'était
mis d'ailleurs dans une position fausse et peu loyale. Sans refuser
expressément de reconnaître le gouvernement de Juillet, il ajournait
l'acte de la reconnaissance[10], et en attendant il continuait de
traiter l'ambassadeur de Charles X, le Vicomte de Saint-Priest, comme
le véritable ambassadeur français. Les légitimistes se rassemblaient
et préparaient librement, sur la frontière espagnole, leurs plans de
soulèvement dans nos départements du midi; le maréchal Bourmont devait,
disait-on, se mettre à la tête; on annonçait la prochaine arrivée
de madame la duchesse de Berry en Espagne; et le ministre favori de
Ferdinand VII, M. Calomarde, donnait de l'autorité à ces bruits et de la
gravité à ces menées en adressant, aux magistrats et aux évêques de
la Péninsule, une circulaire amèrement hostile pour la France et son
nouveau gouvernement.
[Note 10: Les lettres du roi d'Espagne, qui accréditaient le comte
d'Ofalia comme son ambassadeur auprès du roi Louis-Philippe, ne portent
que la date du 25 septembre 1830, et elles ne furent présentées par M.
d'Ofalia que le 23 octobre suivant.]
En présence de ces faits et pour obliger la cour de Madrid à y mettre un
terme en lui en faisant sentir le péril, nous résolûmes de n'apporter,
de notre côté, aux préparatifs des réfugiés espagnols aucun obstacle;
nous ne les encourageâmes point dans leurs desseins; nous ne prîmes
envers eux aucun engagement; le Roi se refusa expressément à leurs
ouvertures pour le mariage de son fils, le duc de Nemours; avec la jeune
reine de Portugal, Dona Maria, et pour l'union de toute la péninsule
sous le même sceptre. Mais nous laissâmes un libre cours à leurs
espérances, à leurs réunions, à leurs tentatives d'emprunt, à leurs
approvisionnements d'armes et de munitions, et nous leur donnâmes des
passe-ports pour la frontière d'Espagne, en accordant aux plus dénués
d'entre eux les secours de route usités en faveur des voyageurs
indigents. Nous ne voulions, ni les tromper par des promesses ou des
actes qui nous auraient liés à leur cause, ni les empêcher de faire pour
son succès ce qu'ils pouvaient faire par eux-mêmes ou par leurs amis,
et ce que le gouvernement espagnol, sur son territoire, laissait faire
contre nous.
Cette menace défensive eut son plein effet: le gouvernement espagnol
prit l'alarme, et en même temps qu'il se préparait à repousser
l'invasion des réfugiés, il s'empressa de nous promettre sur sa
frontière l'observation de toutes les règles du droit des gens entre
États qui vivent en paix, si nous voulions lui donner, de notre part, la
même sécurité. C'était notre désir comme notre devoir de rester ou de
rentrer partout dans les rapports réguliers et loyaux des souverains
et des nations. La mauvaise issue des tentatives armées des réfugiés
espagnols, pour susciter dans leur patrie une insurrection, nous en
fournit bientôt l'occasion naturelle. Battus et poursuivis par les
troupes royales, Mina, Valdez et leurs compagnons n'eurent d'autre
ressource que de se rejeter sur notre territoire, leur constant refuge.
Ils y furent reçus dans des termes que je puis dire honorables et pour
le pouvoir qui tenait un tel langage, et pour les malheureux proscrits à
qui il l'adressait. J'écrivis à nos préfets sur la frontière d'Espagne:
«J'approuve pleinement votre conduite envers les réfugiés espagnols qui
sont rentrés sur notre territoire. Vous les avez engagés à s'éloigner de
la frontière, et vous avez pris soin d'éviter envers eux toute mesure
coercitive et dure. C'est bien là ce que vous imposaient d'une part le
droit des gens, de l'autre le respect dû au malheur. La France est et
désire rester en paix avec ses voisins, et notamment avec l'Espagne. Une
exacte et sincère neutralité en est la condition. Vous l'avez observée.
Mais en même temps il est naturel, il est juste de témoigner à de
malheureux proscrits l'estime qu'inspire leur courage et la sympathie
que commande leur infortune. J'ai mis sous les yeux du Roi, dans son
Conseil, la lettre qu'ils lui ont adressée et que vous m'avez fait
passer. Sa Majesté a résolu de prendre les mesures nécessaires pour leur
assurer, dans l'intérieur de la France, une hospitalité tranquille et
les secours dont ils ont besoin. Les départements où ils devront habiter
seront désignés, et ils y recevront, eux et leurs familles, ce qu'aura
réglé la bienveillance royale, à charge seulement de ne pas s'en
éloigner sans l'aveu de l'autorité. Informez-les, Monsieur le préfet, de
cette résolution qui sera incessamment exécutée. Le Roi désire que sa
protection non-seulement les soulage, mais les console autant qu'il
est en son pouvoir, et je m'estime heureux d'être chargé de leur en
transmettre l'assurance.»
«Je n'admire point, dit Pascal, l'excès d'une vertu, par exemple de la
valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme
en Épaminondas qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité.» Ce
serait trop exiger des gouvernements que de prétendre qu'ils unissent
au même degré, comme Épaminondas, les mérites contraires; mais c'est,
aujourd'hui plus que jamais, leur mission et leur nécessité d'être à la
fois arrêtés et larges, fermes et doux dans leurs actes comme dans leurs
vues, et de savoir rendre également justice et porter sympathie aux
intérêts et aux sentiments divers qui se disputent l'empire dans l'âme
et la société des hommes.
Je n'ai encore touché qu'aux moindres des difficultés avec lesquelles
le gouvernement nouveau, et moi en particulier comme ministre de
l'intérieur, nous étions alors aux prises. Ce n'était ni dans
l'administration intérieure, ni dans les affaires étrangères que se
rencontraient les plus graves. C'était dans les Chambres qu'elles
venaient toutes aboutir et éclater, car c'était là que les partisans
légaux du régime naissant engageaient déjà leurs luttes intestines, et
que les révolutionnaires du dehors cherchaient et trouvaient de l'écho
et de l'appui.
Ni l'une ni l'autre des deux Chambres ne possédaient alors toute leur
force naturelle et nécessaire; elles étaient sorties, l'une et l'autre,
de la Révolution, mutilées et affaiblies. Dans la Chambre des députés,
sur 406 membres, 52 légitimistes avaient donné leur démission, et 18
élections avaient été annulées pour cause d'irrégularité ou de violence.
La Chambre des pairs où siégeaient, la veille de la Révolution, 364
membres, n'en comptait plus que 189 le lendemain; 175 avaient été
écartés, les uns par l'élimination prononcée, dans la révision de la
Charte, contre tous les pairs nommés sous le règne de Charles X, les
autres par leur démission volontaire ou leur refus de serment au régime
nouveau. C'était avec l'aide de pouvoirs ainsi ébranlés eux-mêmes que
nous avions à fonder un gouvernement.
Dans l'espoir de prolonger et d'exploiter cet ébranlement, les fauteurs
de révolutions demandaient la dissolution immédiate de la Chambre des
députés et une élection générale, selon quelque mode électoral ou de
tradition révolutionnaire, ou d'invention nouvelle et populaire. Nous
repoussâmes cette politique d'illégalités et d'aventures indéfinies. Le
nouveau Roi était sur son trône. Les deux Chambres qui avaient traité
avec lui siégeaient autour de lui. C'était à elles, de concert avec
lui, à mettre sur-le-champ en pratique le régime légal qui faisait leur
contrat. Les lois de la nature sont de bons modèles. A ceux qui ont créé
il appartient d'élever. Parmi les grandes fautes politiques commises
de notre temps, la plus grande a été celle de l'Assemblée constituante
abandonnant à d'autres mains, en 1791, son oeuvre à peine ébauchée.
Nous n'eûmes garde d'y retomber. La Chambre des députés resta au
Palais-Bourbon pour soutenir et diriger, à ses premiers pas, le
gouvernement dont elle avait consacré la naissance. Mais, en la
conservant, nous prîmes soin de la compléter et de la retremper. Trois
lois lui furent immédiatement proposées: deux, pour faire remplir, par
des élections nouvelles, tous les sièges vacants; la troisième, pour
soumettre aux chances de la réélection les députés promus à des
fonctions publiques. Les deux premières, tenant compte des vives
réclamations qu'avait excitées le système électoral en vigueur,
apportaient à ce système des modifications provisoires, en annonçant la
loi définitive sur laquelle la Chambre complétée aurait à statuer.
La dernière, en instituant, pour assurer l'influence du pays sur son
gouvernement, une garantie depuis longtemps réclamée, soumettait à
l'épreuve de l'opinion publique, dans trente-neuf collèges électoraux,
quarante et un des principaux agents du pouvoir nouveau. La
présentation, la discussion et l'exécution de ces trois lois étaient de
mon ressort. Elles rencontrèrent dans les Chambres peu d'objections.
En convoquant les colléges appelés à faire les cent treize élections
attendues, je pris soin de bien marquer l'attitude que le Gouvernement
voulait y garder[11]; et la Chambre des députés fut complétée avec un
mouvement de faveur publique qui, en sanctionnant ce qu'elle avait déjà
fait, lui promettait, pour ce qu'elle avait à faire, la force dont elle
aurait besoin.
[Note 11: _Pièces historiques_, n° VI.]
Nous ne pouvions, pour la Chambre des pairs, rien faire de semblable.
Déjà mutilée dans sa composition, elle avait en perspective une
mutilation encore plus grave; la question de l'hérédité de la pairie
devait être débattue dans la session suivante; et tel était, sur cette
question, l'instinct dominant que, le 19 août 1830, lorsqu'on discuta
dans la Chambre des députés le serment à prêter par les membres des deux
Chambres, personne, au premier moment, ne songea à faire, entre les
pairs et les députés, aucune distinction, et qu'on fut sur le point de
déclarer les pairs qui refuseraient le serment démissionnaires pour
leurs descendants comme pour eux-mêmes, et leur pairie absolument
éteinte. M. Berryer et M. de Martignac réclamèrent; M. Dupin reconnut
qu'il y avait là un droit perpétuel que l'acte d'un usufruitier passager
ne pouvait abolir. J'insistai pour qu'il fût bien établi que, si
l'hérédité de la pairie devait être plus tard mise en discussion, elle
n'en était pas moins jusque-là l'état constitutionnel du pays comme le
droit légal des familles; et un amendement, adopté sur ma proposition,
décida en effet que le pair qui refuserait de prêter le serment serait
_personnellement_ déchu de son siège, sans que rien fût préjugé par la
contre ses héritiers.
La Chambre des pairs dut au cabinet de 1830 une seule chose, le choix
de son président. Les révolutions amènent, entre les noms propres, des
rapprochements bizarres; ce fut M. Dupont de l'Eure qui contresigna,
comme garde des sceaux, la nomination de M. Pasquier à ce grand poste.
Elle fut, comme celle de M. de Talleyrand à l'ambassade de Londres, un
de ces actes de clairvoyance et d'esprit politique que l'évidence et
l'urgence de l'intérêt général arrachent, dans les premiers moments
d'une grande crise, aux préjugés et aux passions de parti. Malgré
d'anciens dissentiments, dont chaque jour nous apprenait à tenir moins
de compte, nous regardions, mes amis et moi, M. Pasquier comme l'homme
le plus propre à diriger, à travers les difficiles épreuves qui
l'attendaient, le corps important et compromis à la tête duquel il
allait être placé. Il y était bien plus propre encore que nous ne
l'avions présumé. Pendant dix-huit ans, il a honoré la Chambre et la
Cour des pairs, autant qu'il s'est honoré lui-même, par l'habileté, la
dignité, l'équité, la fermeté prudente et le tact imperturbable qu'il a
déployés en les présidant.
Les deux Chambres ainsi constituées, les travaux législatifs y
abondèrent. Outre les trois projets de loi que je viens de rappeler,
j'en présentai à la Chambre des députés six autres, les uns de
circonstance, sur les récompenses nationales à accorder aux blessés et
aux familles des morts dans la lutte de juillet, sur l'importation des
grains, sur des travaux publics urgents, etc., les autres d'institution,
sur la garde nationale, soit sédentaire, soit mobile. J'avais chargé une
grande commission, présidée par M. de La Fayette, de préparer ces deux
derniers projets que, de toutes parts, on réclamait avec ardeur. C'est
le mérite et le péril de l'institution des gardes nationales de susciter
les espérances les plus diverses; leur prompte organisation donnait
satisfaction aux esprits inquiets pour l'indépendance et la dignité
extérieure du pays; les amis de l'ordre se promettaient d'y trouver
une force pour le maintenir, à défaut de l'armée, matériellement et
moralement affaiblie; les libéraux se flattaient que, grâce à cette
force toujours disponible, une grande armée permanente ne serait plus
nécessaire; les démocrates voyaient avec joie le peuple armé et mis
ainsi en état d'intervenir dans les affaires publiques. Les ministres de
la guerre, de la justice et des finances présentèrent en même temps, sur
les questions qui ressortissaient à leurs départements, neuf projets de
loi, les uns indispensables pour les services publics, les autres depuis
longtemps l'objet des instances parlementaires ou populaires. Et à côté
de ces projets du gouvernement, préparés et présentés en moins de trois
mois, vingt-deux propositions, émanées de l'initiative des Chambres
elles-mêmes, sollicitèrent, sur l'administration municipale, la
législation pénale, le régime de la presse, le système des impôts,
le mode d'examen du budget, etc., des réformes qui soulevaient les
questions les plus graves.
Au premier moment pourtant, et soit qu'elles vinssent du gouvernement
ou des Chambres, ces propositions ne suscitèrent pas les vifs et longs
débats qu'on en devait attendre. Quelques-unes, depuis longtemps
réclamées, comme l'abolition de la loi du sacrilège et le rétablissement
du jury pour le jugement des délits de la presse, furent admises presque
sans contestation. D'autres, au contraire, parurent n'être, de la
part de leurs auteurs, que des promesses acquittées ou des espérances
ouvertes à leurs amis du dehors, sans grande impatience du résultat.
M. Benjamin-Constant et M. Bavoux, par exemple, demandèrent, l'un la
complète liberté de la profession d'imprimeur, l'autre un abaissement
considérable dans le cautionnement et le droit de timbre imposés aux
journaux; mais ils n'insistèrent pas pour un examen immédiat. Beaucoup
de propositions furent ainsi ajournées. Il n'y avait encore dans les
Chambres point d'opposition déclarée, organisée et irritée par de longs
combats; nous venions de concourir tous à la même oeuvre; sincèrement
ou par convenance, nous n'y portions la main qu'avec égard. Des
dissentiments et des mécontentements se laissaient entrevoir; mais, sauf
M. Mauguin et quelques déclamateurs subalternes, les dissidents et les
mécontents s'appliquaient à se contenir plutôt qu'ils ne s'empressaient
d'éclater.
Le gouvernement, de son côté, n'avait garde de provoquer la lutte.
J'étais, dans la Chambre des députés, son principal organe; et quoique,
plus tard, on m'ait quelquefois taxé d'ardeur provoquante, je ne me
souviens pas qu'alors on m'ait jamais adressé ce reproche, et je suis
sûr que je ne le méritais nullement. Ma disposition dans les débats
était au contraire, à cette époque, contenue et réservée, par précaution
d'orateur au moins autant que par prudence de ministre. A vrai dire,
je débutais à la tribune comme dans le gouvernement; j'étais, pour la
première fois, en première ligne sur le champ de bataille et chargé de
la responsabilité du pouvoir. L'habitude de la parole publique ne me
manquait pas; je l'avais acquise à la Sorbonne; mais au Palais-Bourbon,
un prompt instinct m'avertit que j'avais affaire à un théâtre et à
un public tout différents. Comme le prédicateur dans l'église, le
professeur parle, du haut de sa chaire, à des auditeurs modestes et
dociles, réunis autour de lui par devoir ou par nécessité, qui ne
songent pas à le contredire, admettent d'avance son autorité morale
et sont disposés, pour peu que sa parole leur plaise, à lui porter
confiance et respect. C'est un monologue en présence d'un auditoire
favorable. L'orateur politique, au contraire, a devant lui des
adversaires qui s'apprêtent à le combattre, et des alliés qui ne lui
donneront leur appui que s'il leur assure la victoire. Il est en
dialogue continu, d'une part avec des ennemis passionnés, de l'autre
avec des amis exigeants qui siègent là comme des juges. Et ce n'est pas
seulement à ses contradicteurs déclarés, à ses rivaux d'éloquence qu'il
a affaire; il traite, en parlant, avec toute l'assemblée qui l'écoute et
dont il faut qu'il entende et comprenne le silence. S'il ne démêle pas
les mouvements rapides et confus qui s'y produisent, s'il ne lit pas
les impressions sur les visages, s'il ne saisit pas, pour y répondre
d'avance, les objections et les doutes qui traversent les esprits, il
aura beau bien parler; sa parole sera tantôt froide et vaine, tantôt mal
comprise, mal interprétée et retournée contre lui. Un obscur mais réel
échange de sentiments et d'idées, une conversation sympathique, soudaine
et incessante, entre l'orateur et l'assemblée, c'est la condition comme
la difficulté suprême de l'éloquence politique; sa puissance est à ce
prix. Je ne me rendais pas compte, en 1830, de cette situation, de ses
exigences et de ses périls, aussi clairement que je l'ai fait plus tard;
mais j'en avais un vif pressentiment; et loin de m'abandonner à l'ardeur
de ma passion ou à la liberté de ma pensée, je ne marchais qu'avec
précaution dans cette difficile arène, content de suffire aux nécessités
naturelles de la lutte, et ne cherchant nullement à l'étendre ni à
l'enflammer.
Ainsi la Chambre, livrée à elle-même, était et serait probablement
restée longtemps peu orageuse; mais l'orage grondait incessamment autour
d'elle. Pendant que nous délibérions assez tranquillement, je pourrais
dire assez froidement, sur les questions à l'ordre du jour, les
mouvements populaires, les attroupements tumultueux, les fantaisies
et les tentatives imprévues d'une multitude ardente et oisive se
renouvelaient tous les jours au dehors. Des ouvriers se portaient en
masse pour chasser les concurrents étrangers et pour détruire les
machines qui leur enlevaient, disaient-ils, leur travail; plusieurs
ateliers furent bouleversés, et le 3 septembre, le _Journal des Débats_
ne put paraître. Des rassemblements analogues à ceux qui avaient
voulu porter au Panthéon les bustes du général Foy et de M. Manuel se
formèrent pour rendre au buste du maréchal Ney le même honneur. Un autre
rassemblement, gravement passionné et solennellement annoncé d'avance,
se réunit le 21 septembre sur la place de Grève, au même lieu et
l'anniversaire du jour où, huit ans auparavant, les quatre sergents de
la conspiration de La Rochelle, Bories et ses trois compagnons, avaient
été exécutés; une estrade avait été élevée, un discours fut prononcé en
hommage à leur mémoire, et le Panthéon fut promis, sinon à leurs images,
du moins à leurs noms. En dehors de ces solennités sérieuses, suscitées
par des desseins politiques ou des sentiments sincères, des promenades
sans but comme sans frein, des chants et des cris de bravade ou
d'amusement agitaient sans relâche les quartiers populeux, surtout les
environs du Palais-Royal, séjour du Roi et galerie du peuple; et dans
les carrefours, au coin des rues très-fréquentées, des placards sans
cesse renouvelés couvraient les murs, tristes ou menaçants, injurieux
ou licencieux; et des curieux se groupaient à l'entour, empressés à les
lire et s'en entretenant sur place, puis reportant dans leurs quartiers
et dans leurs foyers les impressions qu'ils en recevaient.
Fâcheux pour la société dont ils retardaient le retour au repos et
incommodes pour le pouvoir à qui les moyens de répression manquaient
encore, ces désordres matériels n'auraient eu cependant rien de bien
grave si, au delà et au-dessus des incidents de rue, d'autres désordres
plus anciens et plus profonds n'avaient agité et égaré un grand nombre
d'esprits. La Révolution de Juillet avait fait bien autre chose que
renverser un trône et modifier une Charte; elle avait donné des
prétentions et des espérances, non-seulement au parti politique qui
voulait, pour le gouvernement de la France, une autre forme que la
monarchie, mais à toutes les écoles, à toutes les sectes, à tous les
groupes, plus ou moins bruyants ou obscurs, qui rêvaient, pour la
société française, une autre organisation que celle qu'elle a reçue de
ses origines, de sa foi chrétienne et de ses quatorze siècles de vie. En
dehors des républicains, et empressés les uns de s'en distinguer,
les autres de s'y réunir, les saint-simoniens, les fouriéristes, les
socialistes, les communistes, très-divers de principes et très-inégaux
en force comme en valeur intellectuelle, étaient tous en état
d'effervescence ambitieuse. Les idées fondamentales de ces écoles
n'étaient pas plus neuves que sensées; le monde, depuis qu'il existe,
a vu, dans toutes ses grandes crises, éclater les mêmes chimères, les
mêmes soulèvements de l'orgueil humain contre l'ordre providentiel, les
mêmes fausses notions sur la nature humaine et sur la part de l'homme
dans le gouvernement de l'humanité. Au milieu d'une société fortement
constituée et sous un gouvernement bien établi, ces rêveries, qui
couvent toujours sourdement, n'ont pas grande importance; elles ne font
jamais qu'un nombre assez restreint de recrues ou de dupes, et on peut
les laisser végéter dans leur étroite sphère sans se préoccuper de leurs
progrès. Mais au sein d'une nation démocratique, raisonneuse, hardie,
et livrée depuis cinquante ans à toutes sortes d'ambitions et
d'expériences, tous ces petits groupes philosophiques, politiques,
quelques-uns même affectant des airs semi-religieux, devenaient autant
de petites puissances remuantes qui possédaient peu de force, mais
répandaient beaucoup de venin. Les réformateurs ne prétendaient pas à
s'emparer pleinement de la société française pour la reconstruire à leur
gré; mais ils aspiraient à exercer sur ses institutions, sur ses lois,
sur ses idées, sur ses maîtres, une large part d'influence, et ils
apportaient tous leur contingent à la fermentation révolutionnaire qui
bouillonnait autour du gouvernement qu'elle venait de se donner.
Par une combinaison singulière où se réunissaient les traditions des
temps les plus divers, cette fermentation avait les foyers les plus
propres à la recueillir et à la répandre. Les sociétés secrètes de la
Restauration s'étaient transformées en clubs de la Révolution, unissant
ainsi les restes d'une discipline silencieuse aux emportements de la
parole déchaînée. Là, dans des réunions journalières et publiques, tous
les événements, toutes les questions, de principe ou de circonstance,
étaient ardemment discutés; tous les desseins, toutes les espérances,
tous les rêves se produisaient audacieusement; tout le gouvernement,
la royauté, les Chambres, la magistrature, l'administration, étaient
attaqués à outrance; on allait jusqu'à provoquer sans détour leur
renversement. Des ouvriers, des jeunes gens, des passants entraient dans
ces réunions comme dans un spectacle, prenaient goût à cette
licence arrogante; et autour des meneurs des anciennes associations
républicaines, bonapartistes, socialistes ou autres, se groupaient des
forces populaires, prêtes à s'insurger contre les pouvoirs publics que,
tous les jours, elles entendaient outrager et traiter en ennemis.
Les clubs, dans leur fougue subversive, oubliaient qu'ils étaient en
présence, non pas seulement d'un pouvoir encore incertain et faible,
mais d'un public libre et très-ému, en qui leur nom et leurs
déclamations réveillaient les plus sinistres souvenirs. L'humeur et
l'alarme se répandirent rapidement; dans l'intérieur des familles, dans
les magasins des marchands, dans les couloirs des salles de spectacle,
dans les corps de garde de la garde nationale, on s'entretenait de ces
associations factieuses; on rappelait leurs excès d'autrefois; on se
racontait leurs menaces de la veille contre les pouvoirs les plus
populaires comme les plus augustes; on s'en prenait à elles des
langueurs du commerce, des troubles des rues, de l'indiscipline des
ouvriers. Les magistrats ne manquèrent pas à leur devoir: des affiches
préparées dans le principal de ces clubs, _la Société des Amis du
peuple_, et qui provoquaient formellement le peuple à renverser la
Chambre des députés, furent saisies et des poursuites entamées contre
les meneurs de la réunion et le propriétaire du local où elle tenait ses
séances. Pendant que cette instruction suivait son cours, une question
déjà engagée sous la Restauration et étrangère, par son origine comme
par son objet direct, aux événements du jour, était pendante devant la
Cour de cassation; il s'agissait de savoir si des réunions purement
religieuses, tenues par des protestants, étaient assujetties aux
restrictions et aux conditions prescrites par les articles 291 et 294 du
Code pénal[12]. M. Dupin, nommé naguère procureur général, proclama et
réclama nettement les droits de la liberté religieuse. Mais on était
dans l'un de ces accès d'agitation et de précipitation inquiète où le
danger général et actuel préoccupe seul les esprits, où les faits les
plus divers comme les notions les plus distinctes se confondent, et
où le public, dans son ardent égoïsme, veut être rassuré à tout prix.
Sensible aux nécessités du gouvernement et dominée par la rigueur des
textes légaux, la Cour de cassation déclara que les articles 291 et 294
du Code pénal étaient en pleine vigueur et s'appliquaient à toutes les
réunions, quel qu'en fût l'objet. La liberté religieuse payait ainsi les
frais de l'ordre politique. Encouragés par ces décisions des tribunaux,
les citoyens tranquilles, les négociants, les chefs d'atelier, les
habitants des quartiers où se tenaient les clubs en demandèrent vivement
la répression; des voix s'élevèrent de toutes parts, taxant le pouvoir
de faiblesse; et le 25 septembre, l'un des chefs les plus honorés de la
garde nationale, le comte de Sussy, colonel de la XIe légion, écrivait
à l'un de ses amis qu'il savait en rapports fréquents avec moi: «Pour
donner plus de force aux démarches que vous faites de votre côté, je
vous dirai que tous mes collègues et moi avons prié M. Laffitte de faire
connaître au Roi que toute la garde national demandait avec instance
qu'on prît sans retard les mesures nécessaires pour mettre un terme à
toutes ces réunions qui viennent troubler la tranquillité publique et
arrêter les opérations commerciales. M. Laffitte nous a assuré que le
gouvernement allait s'occuper efficacement du voeu exprimé par tous
les bons citoyens. Il est bon, je crois, que vous en informiez MM. de
Broglie et Guizot.»
[Note 12: «_Art_. 291. Nulle association de plus de vingt personnes,
dont le but sera de se réunir tous les jours, ou à certains jours
marqués, pour s'occuper d'objets religieux, littéraires, politiques ou
autres, ne pourra se former qu'avec l'agrément du gouvernement, et
sous les conditions qu'il plaira à l'autorité publique d'imposer à la
société.»
«_Art_. 294. Tout individu qui, sans la permission de l'autorité
municipale, aura accordé ou consenti l'usage de sa maison, en tout ou en
partie, pour la réunion des membres d'une association, même autorisée,
ou pour l'exercice d'un culte, sera puni d'une amende de 16 fr. à 200
fr.»]
Je n'avais pas attendu cette information pour agir, dans la mesure et
par les moyens qui me paraissaient adaptés à l'état des faits et des
esprits. J'avais déjà entretenu le Conseil de quelques dispositions
législatives qui avaient plutôt pour objet d'engager la question que de
la résoudre, lorsque plusieurs députés de mes amis, entre autres, M.
Benjamin Morel, grand négociant de Dunkerque, vinrent me dire qu'ils se
croyaient en conscience obligés de signaler à la Chambre tout le mal que
faisaient et préparaient les clubs, et de presser le gouvernement d'y
porter remède. Loin de les en détourner, je les encourageai dans leur
dessein, les assurant que le gouvernement ferait son devoir, comme
ils voulaient faire le leur. Le surlendemain, en effet, prenant pour
prétexte la détresse industrielle de son département, M. Benjamin Morel
attaqua franchement les clubs et leur imputa la perturbation prolongée
qui compromettait à la fois l'honneur du régime nouveau et la prospérité
du pays. La Chambre l'écoutait en silence, embarrassée à la fois et
favorable. Quelques voix s'élevèrent pour réclamer contre l'exagération
de ces plaintes, au nom des principes de liberté que les associations
politiques pouvaient invoquer, dit-on, comme les individus isolés. Je
pris sur-le-champ la parole, non sans quelque embarras à mon tour, soit
à cause de la disposition de la Chambre, soit dans le fond même de ma
pensée. J'avais à ménager des esprits flottants, inquiets des clubs,
mais encore tout émus de leurs luttes libérales sous la Restauration, et
je ne voulais ni abolir d'avance et en principe des libertés possibles
dans l'avenir pour mon pays, ni reconnaître aux libertés présentes le
droit de couvrir et de servir l'anarchie. Je tins le langage le plus
efficace, je crois, comme le plus sincère; je ne proclamai aucune maxime
absolue et irrévocable; je laissai paraître mes perplexités intérieures
et les considérations diverses, les perspectives lointaines dont je
voulais tenir compte: «La France, dis-je, a fait une révolution; mais
elle n'a pas entendu se mettre dans un état révolutionnaire permanent.
Les caractères saillants de l'état révolutionnaire, c'est que toutes
choses soient incessamment mises en question, que les prétentions soient
indéfinies, que des appels continuels soient faits à la force, à la
violence. Ces caractères existent tous dans les sociétés populaires
actuelles, dans l'action qu'elles exercent, dans l'impulsion qu'elles
s'efforcent d'imprimer à la France. Ce n'est pas là le mouvement, mais
le désordre; c'est la fermentation sans but et non le progrès. Nous
avons conquis, dans les quinze années qui viennent de s'écouler, plus
de libertés qu'aucun pays n'en a jamais conquis en un siècle. Pourquoi?
parce que la réforme a été lente, laborieuse, parce que nous avons été
obligés à la prudence, à la patience, à la persévérance, à la mesure
dans notre action. Ne sortons pas de cette voie. Je me hâte de le dire;
l'article 291 du Code pénal ne doit pas figurer éternellement, longtemps
si vous voulez, dans la législation d'un peuple libre; le temps viendra
où, n'étant plus motivé par l'état de notre société, il disparaîtra de
notre Code. Mais il existe aujourd'hui; c'est l'état légal de la France.
Puisque le pouvoir est armé d'un moyen légal contre les dangers des
sociétés populaires, non-seulement il ne doit pas l'abandonner, mais il
doit s'en servir. Il l'a déjà fait, et il est décidé à le faire tant
que l'exigeront le bon ordre dans le pays et le progrès régulier de ses
libertés.» Dans la mesure de ce langage, le vote de la Chambre me donna
pleine approbation.
Le jour même où ce débat avait lieu, la chambre des mises en accusation
de la Cour royale de Paris renvoya les meneurs de la _Société des
Amis du peuple_ et le propriétaire du local de ses réunions devant le
tribunal de police correctionnelle; et le soir, la Société elle-même,
réunie en séance, vit sa salle envahie par un grand nombre d'habitants
du quartier, la plupart gardes nationaux, qui sifflèrent ses orateurs,
mirent fin à ses délibérations, et accompagnèrent ses membres de leurs
huées, à mesure qu'ils sortaient presque aussi effrayés qu'irrités de
leur impopularité inattendue. Ils essayèrent le surlendemain de se
réunir de nouveau; mais la salle était fermée; un peloton de garde
nationale stationnait devant la porte et en interdisait absolument
l'entrée. Quatre jours après, le tribunal de police correctionnelle
condamna les prévenus à trois mois de prison, et prononça la dissolution
du club, qui fut contraint de subir une seconde métamorphose et de
redevenir société secrète.
La Chambre, les tribunaux, la garde nationale et le cabinet n'avaient
fait, en étouffant de concert ces foyers d'anarchie subalterne, qu'un
acte de bon sens évident et de facile courage. Mais par l'irritation
qu'en ressentirent les vaincus et par la dissidence qui, sans éclater
aussitôt, s'en éleva au sein du gouvernement, cet acte fut plus grave
qu'en soi il ne méritait de l'être, et devint le point de départ de
la lutte qui ne tarda pas à s'engager. A la Chambre, M. Dupin m'avait
soutenu dans le débat; mais MM. de Tracy, Salverte, Benjamin-Constant,
et non plus M. Mauguin seulement, m'avaient combattu, les uns par
respect pour des maximes absolues, les autres par ménagement pour de
violents et bruyants alliés. Dans le conseil, MM. de Broglie, Casimir
Périer, Molé, Louis, Sébastiani m'approuvaient hautement; mais M.
Dupont de l'Eure était triste et plein d'humeur, et sans sa confiante
inconséquence, M. Laffitte eût été embarrassé. J'avais accepté un combat
dans lequel mes collègues n'étaient pas tous décidés à me suivre. Aucun
n'avait de goût pour les clubs; mais si les uns s'empressaient, les
autres hésitaient à rompre sans retour avec eux. Ce n'était plus, comme
à propos de la constitution de la pairie dans la révision de la Charte,
des idées et des intentions réellement diverses qui se trouvaient en
présence et aux prises; c'étaient des résolutions inégales qui ne
pouvaient plus marcher du même pas dans la même route. La question se
posait de jour en jour plus nettement entre la politique de résistance
et la politique, non pas de mouvement, mais de laisser-aller, entre
l'autorité effective des pouvoirs constitutionnels et la patience, non
pas complice, mais complaisante du gouvernement devant les impressions
et les entraînements populaires. Évidemment, à la première circonstance
critique, et quoique les intentions définitives fussent, au fond, à peu
près semblables, la diversité des caractères et des tendances devait
amener la séparation.
Depuis les premiers jours de la révolution, cette circonstance se
préparait: dans le gouvernement, dans les Chambres, dans le public,
le procès des ministres de Charles X était l'objet de préoccupations
très-diverses, mais générales et ardentes. J'étais, pour mon compte,
résolu à faire les derniers efforts pour qu'après le combat nul sang ne
vînt souiller la victoire. J'avais travaillé, sous la Restauration, à
abattre l'échafaud politique; je me tenais pour engagé d'honneur à ce
qu'il ne se relevât point. Il y a des occasions solennelles qu'un homme
sérieux se doit à lui-même de saisir pour mettre en pratique les
vérités qu'il a tenu à honneur de proclamer, car l'inconséquence serait
honteuse, et révélerait autant de faiblesse d'esprit que de coeur. Plus
je réfléchissais en 1830, plus je m'affermissais dans les convictions
qui, en 1822, m'avaient fait chaudement réclamer contre la peine de mort
en matière politique. A propos des ministres qui avaient contresigné
les volontés de Charles X, comme à propos des conspirateurs qui avaient
tenté de renverser le trône de Louis XVIII, j'étais certain qu'il n'y
avait, ni dans leur âme la perversité morale sans laquelle la peine
de mort est une odieuse iniquité, ni dans leur condamnation sanglante
l'utilité sociale qui doit s'ajouter à la perversité de l'accusé pour
que la peine de mort soit légitime. L'argument que les défenseurs des
ministres puisaient, en leur faveur, dans le renversement de l'ordre
constitutionnel et l'expulsion du Roi lui-même, n'avait pas une valeur
légale décisive; mais comme considération morale, il était d'un grand
poids; le châtiment le plus rigoureux eût été, à coup sûr, plus
nécessaire et plus équitable contre les conseillers du Roi resté sur le
trône que contre ceux du Roi banni. Et quant aux conséquences purement
pratiques, il ne fallait pas une grande sagacité pour reconnaître que,
loin d'apporter au gouvernement nouveau une sécurité de plus, le sang
répandu sur l'échafaud eût aggravé ses difficultés et ses périls;
en donnant aux passions révolutionnaires qui l'assaillaient ces
satisfactions fiévreuses et empoisonnées qui les irritent au lieu de les
apaiser.
Tout le Conseil et le roi Louis-Philippe en tête de son Conseil, et
presque tous les hommes considérables qui l'entouraient étaient de
ce sentiment; mais nous étions en présence d'un sentiment contraire
très-répandu et très-vif. Dans la population qui avait pris part à la
résistance devenue la révolution, et dans la garde nationale dont cette
population remplissait les rangs, les coeurs frémissaient encore de
la colère qu'avaient soulevée les ordonnances de Juillet, des périls
qu'avait semés partout la lutte et des sacrifices douloureux qu'avait
coûté la victoire. Le droit violé et le sang versé seraient-ils donc
sans expiation? Il y a, dans la nature humaine, un fond de barbarie
qui regarde la loi du talion comme la vraie justice, et ressent, dans
l'attente des châtiments sanglants, une soif aveugle. Les meneurs
révolutionnaires, les fauteurs de troubles à toute fin s'emparaient de
ce sentiment populaire, et s'appliquaient à l'échauffer pour entretenir
ou ranimer des sentiments plus violents encore, compromettre le peuple
par l'irritation des souvenirs, et ressaisir ainsi quelque chance du
pouvoir qui leur échappait. Et jusque dans les rangs élevée et parmi
les honnêtes gens du parti vainqueur, les esprits étroits et roides
ne manquaient pas qui, s'enfermant dans une argumentation à la fois
révolutionnaire et juridique, soutenaient la peine capitale comme la
conséquence nécessaire et juste de la grande violation du droit national
qui avait rendu la révolution juste et nécessaire.
Dès que la question s'éleva, ces deux sentiments et ces deux efforts
éclatèrent et se déployèrent parallèlement. Le même jour où M. Eusèbe
Salverte développa dans la Chambre des députés sa proposition pour la
mise en accusation des ministres, M. de Tracy déposa sur le bureau la
sienne pour l'abolition de la peine de mort: tous deux désintéressés
et sincères; l'un, puritain philosophe, dur sans colère et froidement
fanatique; l'autre, esprit et coeur généreux, toujours prêt à se mettre
en avant pour ce qu'il croyait le droit ou le bien de l'humanité, et
s'étonnant toujours des difficultés qu'il rencontrait à faire partager
sa conviction et accepter son dessein. Le même rapporteur, M. Bérenger
de la Drôme, fut chargé de rendre compte à la Chambre de l'une et de
l'autre propositions, et il s'en acquitta avec la même convenance, en
magistrat grave et modéré, attentif à être juste envers toutes les
opinions, plus que jaloux de marquer fortement la sienne. Son rapport
sur l'abolition de la peine de mort ne fut lu à la Chambre que treize
jours après celui dont l'accusation des ministres était l'objet; et dans
cet intervalle, deux démarches inattendues vinrent appuyer avec éclat la
proposition de M. de Tracy. Le 21 septembre, sur la place de Grève, au
milieu de la solennité célébrée en mémoire des quatre sergents de La
Rochelle, et comme sous la dictée de leurs ombres, une pétition fût
signée pour l'abolition de la peine de mort; et deux jours après, les
blessés des journées de juillet, encore malades dans les hôpitaux,
adressèrent à la Chambre des députés l'expression du même voeu.
Le public fit, avec justice, honneur à M. de La Fayette de ces
manifestations généreuses. C'était pour lui une bonne fortune qu'il
s'empressait de saisir, que de pouvoir donner aux grands instincts de
son âme une forme et une voix populaires. Quand on commença à discuter
sérieusement la proposition de M. de Tracy, l'impossibilité de l'adopter
brusquement et complètement devint évidente; les magistrats, les
militaires firent sentir le péril de bouleverser et d'énerver à ce
point la législation pénale, et la Chambre s'empressa d'accueillir un
amendement de M. de Kératry, qui proposa de transformer la proposition
en une Adresse au Roi pour lui demander la présentation d'un projet de
loi tendant à abolir la peine de mort dans certains cas déterminés,
spécialement en matière politique. M. Dupont de l'Eure appuya
l'amendement: «Pendant la prochaine prorogation des Chambres, dit-il,
le gouvernement sera à même d'examiner cette grave question, et de vous
proposer, lorsque la Chambre reprendra ses travaux, un projet de loi
qui concilie tous les intérêts. Je déclare, comme garde des sceaux, que
j'apporterai toute ma sollicitude pour remplir le voeu exprimé dans
l'Adresse au Roi.» Ce même jour, à huit heures du soir, dans une séance
spéciale, la commission qui avait été chargée de rédiger le projet
d'Adresse revint le présenter à la Chambre, qui l'adopta presque à
l'unanimité, quoique après un long débat; et dès le lendemain, 9
octobre, le Roi entouré de ses ministres, ayant à sa droite M. le duc
d'Orléans debout sur les marches du trône, reçut la députation chargée
de lui présenter l'Adresse, et à laquelle s'étaient joints un grand
nombre de membres: «Le voeu que vous y exprimez, répondit-il, était
depuis bien longtemps dans mon coeur. Témoin, dans mes jeunes années,
de l'épouvantable abus qui a été fait de la peine de mort en matière
politique, et de tous les maux qui en sont résultés pour la France
et pour l'humanité, j'en ai constamment et bien vivement désiré
l'abolition. Le souvenir de ce temps de désastre, et les sentiments
douloureux qui m'oppriment quand j'y reporte ma pensée, vous sont un sûr
garant de l'empressement que je vais mettre à vous faire présenter un
projet de loi qui soit conforme à votre voeu.»
De la part de tout le monde, Roi, Chambres, ministres, l'engagement
était formel et solennel, et réduit à des termes raisonnablement
exécutables. Personne ne se méprenait sur son origine et sa portée; il
avait pour but évident de mettre la tête des ministres de Charles X
à l'abri de l'échafaud où les passions révolutionnaires et les
ressentiments populaires voulaient les voir monter. Quand le gant fut
ainsi jeté, bien des gens commencèrent à dire que c'était une faute,
qu'on avait eu tort d'engager la lutte publiquement et d'avance, que
la proposition de M. de Tracy était inopportune, qu'elle poussait aux
violences extrêmes ceux qui ne l'acceptaient pas, qu'il eût mieux valu
se taire et laisser le procès arriver sans bruit devant la Cour des
pairs qui le jugerait certainement avec une indépendante modération.
On tranchait, en tenant ce langage, une question plus générale et plus
grande que celle de la conduite à tenir dans le procès des ministres; on
donnait raison à la politique de laisser-aller contre la politique de
résistance, et la politique de résistance était destinée en effet à
succomber bientôt devant ses adversaires. Mais la bonne politique
a cette vertu que, même en succombant, elle garde une grande part
d'efficacité: si nous n'avions pas énergiquement résisté aux passions et
aux calculs qui demandaient du sang pour nourrir la Révolution, si nous
n'avions pas élevé, contre l'application de la peine de mort en pareille
circonstance, une clameur forte et obstinée, l'esprit révolutionnaire se
fût déployé à son aise et eût probablement accompli ce qu'il voulait.
Mais tant et de si vives manifestations contre son dessein suscitèrent
un sentiment public qui le frappa d'impuissance, même dans son triomphe;
et s'il put renverser les ministres qui le combattaient hautement, il
n'en trouva point qui, même en le ménageant, voulussent réellement le
servir.
Dès que l'Adresse de la Chambre des députés eut été présentée et reçue
avec tant d'empressement, les menées et les manifestations ennemies
s'empressèrent à leur tour d'éclater. Depuis quelques jours déjà, de
honteux symptômes annonçaient cette sinistre explosion. Des pamphlets,
des articles de journaux, des placards répandaient contre le Roi déchu,
sa famille, sa cour, ses amis connus, les plus grossières injures et les
plus infâmes calomnies; on étalait l'_Histoire scandaleuse, politique,
anecdotique et bigote de Charles X_ et les _Amours secrètes des
Bourbons_; on affirmait que des poignards et des barils de poudre
avaient été trouvés dans le palais de l'archevêque de Paris, et que la
commission chargée de réparer les désastres causés par les journées de
Juillet avait accordé à l'archevêque une indemnité de 200,000 fr. Les
révolutionnaires excellent dans l'art d'avilir leurs adversaires pour
irriter leurs instruments. Bientôt le feu des attaques se concentra sur
les ministres accusés et sur les hommes qui réclamaient l'abolition de
la peine de mort; les mots _Mort aux ministres!_ étaient écrits partout
dans les rues et jusque sur les murs de la prison du Luxembourg; les
mêmes menaces s'adressaient aux juges et aux accusés: «Les ennemis de
notre révolution, disait-on, ont cru que, sur cette question, elle était
prête à fléchir. Elle ne fléchira pas. Un grand exemple doit être donné;
il le sera...... L'exil pour ces ministres criminels! Gorgés d'or,
pleins d'insolence et de mépris pour les peuples, ils ne songent qu'à
atteindre les cours despotiques où ils seront reçus avec tous les
honneurs dus à des tyrans, où ils prépareraient de nouveaux complots
liberticides. Mais un fleuve de sang les entoure; le peuple en armes en
garde les bords. Ils ne le franchiront jamais.»
Le 17 octobre, ce ne furent plus les pamphlets et les placards seuls qui
parlèrent; deux bandes d'hommes, de femmes et d'enfants, appartenant
presque tous à cette population oisive, corrompue et turbulente qui vit
au fond de Paris, ardente à saisir les occasions de porter ses orgies
à la surface, se promenèrent dans les rues et vinrent assaillir le
Palais-Royal des cris: _Mort aux ministres! La tête de Polignac!_ mêlant
à leurs cris des paroles outrageantes contre le Roi et les Chambres.
La garde dissipa les rassemblements, sans peine mais sans effet; ils
reparurent le lendemain 18, vers midi, plus nombreux et portant un
drapeau avec cette inscription: _Désir du peuple: Mort aux ministres!_
On arrêta quelques-uns des plus bruyants; mais les autres se répandirent
dans les faubourgs, s'y recrutèrent largement, et dans la soirée, une
foule pressée envahit tumultueusement les cours, les galeries et le
jardin du Palais-Royal, plus insultante et plus menaçante que jamais
pour le roi Louis-Philippe comme pour les ministres de Charles X, pour
la Chambre des députés comme pour la Chambre des pairs: cohue effrénée
avec une idée fixe, prête à tout tenter contre les pouvoirs quelconques
qui se refuseraient à ses féroces injonctions. La garde parvint, après
de longs efforts, à faire évacuer les cours du palais et à fermer
les grilles; mais aussitôt un cri s'éleva au milieu de la place: _A
Vincennes! à Vincennes!_ Toutes les voix le répétèrent comme une
espérance de victoire, et les flots de cette foule se précipitèrent dans
la direction où ce cri les appelait.
Après avoir, dans la journée, tenu conseil chez le Roi, nous étions
réunis, à ce moment, chez le garde des sceaux, inquiets de l'état de
Paris et embarrassés les uns des autres; M. Dupont de l'Eure et ses amis
portaient impatiemment le poids de notre impopularité, et nous celui
de leur mollesse. Nous avions une de ces conversations vaines à l'aide
desquelles on consume le temps qu'on ne sait comment employer, quand le
général Fabvier entra et nous annonça que l'émeute, refoulée hors du
Palais-Royal, se disposait à se porter sur Vincennes avec les intentions
et les démonstrations les plus menaçantes. Il fallait absolument prendre
un parti; nous en prîmes deux. J'insistai pour une prompte répression;
on réclama une concession au sentiment populaire. J'écrivis à l'instant,
sur la table du Conseil, au général Pajot, commandant de la division
militaire:
«Général, le Conseil vient d'apprendre, par M. le général Fabvier, qu'un
certain nombre d'hommes turbulents ont résolu ce soir de se porter
demain sur Vincennes, sous prétexte de s'assurer que les prisonniers s'y
trouvent encore, mais probablement avec le dessein de se porter contre
eux à quelque violence. Il me charge de vous inviter à prendre toutes
les mesures nécessaires pour mettre en sûreté le château de Vincennes,
et à dissiper tous les rassemblements qui prendraient cette direction.
Il n'est pas moins important d'aviser aux moyens de faire cesser aussi,
par la présence de la garde nationale, tous les rassemblements qui
se forment dans Paris depuis quelques jours. Le Conseil est plein de
confiance dans la sagesse des dispositions que vous prendrez pour
rétablir le calme dans la capitale et veiller à la sûreté des citoyens,
si gravement compromise.»
Cette lettre partie et séance tenante, je rédigeai pour _le Moniteur_,
où il parut en effet le lendemain matin, un article qui, au milieu de
fermes déclarations contre les fauteurs des troubles, contenait cette
phrase: «Dans la circonstance même qui y donne lieu, aucun prétexte ne
les autorise. Le gouvernement, qui pense que l'abolition universelle et
immédiate de la peine de mort n'est pas possible, pense aussi, après un
examen attentif, que pour la restreindre, dans notre Code, aux seuls cas
où sa nécessité la rend légitime, il faut du temps et un long travail.»
C'était ajourner indéfiniment, ou du moins bien au delà du procès des
ministres, le projet de loi que la Chambre des députés avait instamment
réclamé par son Adresse, et dont M. Dupont de l'Eure, comme le Roi, lui
avaient promis la prochaine présentation. Après avoir adopté ces deux
mesures, l'une pour réprimer l'émeute, l'autre pour lui complaire, le
Conseil se sépara.
Deux heures à peine écoulées, le général Fabvier, qui commandait la
place de Paris, reçut du général Daumesnil, gouverneur de Vincennes, ce
laconique billet: «Mon général, un attroupement assez considérable
s'est présenté devant la place que je commande, et s'est dissipé à mon
approche. Je vous prie de m'envoyer de suite un ou deux bataillons de
la garde nationale.» Vers onze heures du soir, en effet, l'émeute
était arrivée devant Vincennes; réveillés par ses vociférations, les
prisonniers qui en étaient l'objet l'avaient vue, par leurs étroites
fenêtres, à la lueur des torches qu'elle portait, s'amonceler devant
le château et en réclamer l'entrée. Le général Daumesnil fit ouvrir la
porte, et se présentant seul à la foule: «Que voulez-vous?--Nous voulons
les ministres.--Vous ne les aurez pas; ils n'appartiennent qu'à la loi;
je ferai sauter le magasin à poudre plutôt que de vous les livrer.»
Après quelques minutes d'hésitation et de pourparlers, la foule frappée
et intimidée reprit la route de Paris en criant: «Vive la Jambe de
bois!» et Vincennes rentra dans le repos. Mais trois heures plus tard,
encore en pleine nuit, la même foule reparut autour du Palais-Royal,
exhalant les mêmes exigences et les mêmes colères. Un seul poste de
garde était resté, faible et mal informé de ce qui se passait. Les
émeutiers criaient: «Le Roi! nous voulons voir le Roi!» Quelques-uns
avaient déjà pénétré dans l'intérieur et montaient le grand escalier,
trouvant le palais du Roi plus facile à envahir que la prison des
ministres de Charles X, lorsque quelques compagnies de gardes
nationales, réunies à la hâte, accoururent sur la place, arrêtèrent les
plus audacieux et dispersèrent enfin le rassemblement.
Le surlendemain, 20 octobre, le _Moniteur_ était plein de félicitations
mêlées de regrets, et d'exhortations royales et populaires. Le 19, dès
neuf heures du matin, le Roi, accompagné de M. le duc d'Orléans, de M.
de La Fayette et du maréchal Gérard, était descendu dans la cour du
Palais-Royal et avait adressé, à la garde nationale et à la troupe de
ligne qui venaient de repousser l'émeute, des remerciements affectueux
et de fermes conseils. M. de La Fayette, dans un ordre du jour à la
garde nationale, s'était exprimé, sur les troubles de la veille, avec
une effusion toujours confiante et caressante, quoique un peu triste,
conjurant le peuple «de ne pas déchoir du haut rang où la dernière
révolution l'avait placé, et d'épargner cette douleur à un vieux
serviteur de la cause populaire qui s'applaudissait d'avoir assez vécu
pour en voir enfin le pur et glorieux triomphe.» Le journal officiel
s'empressait de publier ces témoignages du retour à l'ordre et ces
appels à l'ordre futur où la sagesse et l'honnêteté patriotiques se
répandaient avec plus d'abandon que d'autorité. Une pièce manquait
au _Moniteur_ de ce jour, la proclamation adressée la veille par M.
Odilon-Barrot, comme préfet de la Seine, à ses concitoyens. Plus
explicite et plus vive qu'aucune autre contre les violences qui avaient
menacé à la fois la sûreté des accusés et l'indépendance des juges, et
empreinte d'une sincère émotion morale, cette proclamation contenait en
même temps cette phrase: «Une démarche inopportune a pu faire supposer
qu'il y avait concert pour interrompre le cours ordinaire de la justice
à l'égard des anciens ministres.» C'était blâmer hautement et la Chambre
qui avait voté l'Adresse sur la peine de mort, et le cabinet et le Roi
qui non-seulement l'avaient, l'un soutenue, l'autre accueillie, mais qui
lui avaient promis une prompte satisfaction. Le gouvernement qui avait
ainsi parlé et agi ne pouvait, sans manquer complétement de conséquence
et de dignité, donner, à ce langage de l'un de ses principaux agents, la
moindre apparence d'adhésion. La question de système et de cabinet qui
fermentait depuis longtemps venait ainsi d'éclater: en attendant qu'elle
fût résolue, je demandai que la proclamation du préfet de la Seine ne
fût pas insérée dans _le Moniteur_ où elle ne parut point en effet.
Parmi les hommes qu'il a été dans ma destinée d'avoir souvent pour
adversaires, M. Odilon-Barrot est peut-être celui dont il m'est le plus
facile de parler sans aucun embarras. J'ai, à son sujet, une double
conviction qui a survécu à toutes nos luttes et s'élève au-dessus de
tous nos dissentiments. Je suis persuadé qu'au fond nos voeux politiques
sont les mêmes, et qu'il a toujours, comme moi, voulu, pour notre
patrie, la monarchie constitutionnelle, rien de moins, rien de plus. Je
pense en même temps que, dans l'idée qu'il s'est faite des conditions de
cette monarchie et de la politique propre à la fonder, il a toujours été
sincère et conduit par des vues de bien public, non par des intérêts
personnels. On est à l'aise pour dire ce qu'on pense quand on estime.
En très-bons rapports sous la Restauration, nous ne tardâmes pourtant
guère, en 1830, à différer beaucoup, M. Odilon-Barrot et moi. Il
appartient à l'école des politiques confiants, qui comptent surtout,
pour l'accomplissement du bien qu'ils souhaitent, sur le concours
spontané et éclairé des peuples. École généreuse qui a plus d'une
fois bien servi l'humanité en se livrant pour elle aux plus hautes
espérances, mais école imprévoyante et périlleuse qui oublie dans
quelles limites et par quels freins l'humanité a besoin d'être contenue
pour que ses bons instincts l'emportent sur ses mauvais penchants. Les
politiques de cette école n'ont ni cette prudence méfiante que laisse
une longue expérience des affaires, ni cette intelligence à la fois
sévère et tendre de la nature humaine que donne la foi chrétienne; ils
ne sont ni des praticiens éprouvés, ni de profonds moralistes; ils
s'exposent souvent à briser la machine sociale faute d'en bien apprécier
les ressorts nécessaires, et en même temps ils connaissent mal l'homme
lui-même et ne savent pas l'aimer sans le flatter. M. Odilon-Barrot a
cru le gouvernement constitutionnel plus facile et les hommes plus
sages qu'ils ne le sont en effet; il a trop attendu de la vertu des
institutions libres pour éclairer la nation et des lumières de la nation
pour pratiquer les institutions libres. C'était là le sentiment qui, dès
1830, dominait dans sa conduite et dans ses paroles; ce fut là aussi la
vraie cause de notre séparation et de nos premiers combats. Il n'avait
point recherché le poste important qu'il occupait; il m'écrivait les 12
et 15 août, pendant qu'il accompagnait Charles X à Cherbourg: «Je lis
dans les journaux la nouvelle de ma nomination à la préfecture de
la Seine; tout le monde m'en fait compliment, et je n'ai rien reçu
d'officiel, ni même de confidentiel de votre part. Je me rattache
très-cordialement au gouvernement actuel, et je ne demande pas mieux que
de me vouer entièrement à sa défense, parce que j'y vois la consécration
de tous mes principes et cette alliance tant désirée par moi du pouvoir
et de la liberté; mais encore faut-il employer les hommes selon leur
plus grande aptitude, et la carrière administrative est bien nouvelle
pour moi; je suis effraye des difficultés qu'offre le poste que vous
m'assignez.» M. Odilon-Barrot n'était pas assez effrayé, non pour
lui-même, mais pour nous tous, pour le gouvernement et pour la France.
Je n'ai jamais eu, comme ministre de l'intérieur, à me plaindre qu'il
manquât, avec moi, de franchise; il m'a non-seulement toujours fait
connaître son opinion et sa tendance, mais il essayait quelquefois
de m'y ramener, et quand notre dissentiment éclata, il m'offrit
sur-le-champ sa démission. Il me trouvait trop soucieux, trop exigeant
avec la Révolution, avec le pays, avec mes collègues, avec lui-même;
à son avis, nous prétendions, mes amis et moi, à trop d'unité, de
conséquence et de force propre dans le gouvernement; il nous eût voulus
plus accommodants pour les dispositions et les impressions publiques,
plus enclins à leur passer beaucoup et à nous promettre, de leur
développement sans gêne, une heureuse issue. Je reprends les mots dont
je me suis déjà servi, car ce sont les seuls qui expriment bien ma
pensée; c'était, au lendemain d'une révolution, la politique de
laisser-aller en face de la politique de résistance.
Quoi qu'on pût penser de leurs mérites respectifs, les deux politiques
ne pouvaient évidemment agir ensemble; elles se condamnaient l'une
l'autre à une inconséquence et à une impuissance ridicules. Le
gouvernement y perdait toute force comme toute dignité. Dans les
Chambres, au lieu d'un progrès vers l'organisation et la discipline des
partis, la confusion croissait de jour en jour; personne ne se formait
soit à exercer régulièrement le pouvoir, soit à le rechercher par
une opposition intelligente et légale. Hors des Chambres, le public
s'étonnait et s'alarmait de voir les affaires aux mains d'une
administration incohérente et que sa propre anarchie rendait incapable
de lutter efficacement contre l'anarchie publique. Les amis de M.
Dupont de l'Eure et les miens se montraient également impatientés et
mécontents. C'était le sentiment général du cabinet, et du Roi comme du
cabinet, qu'il fallait mettre fin à cette situation. Nous étions bien
résolus, le duc de Broglie et moi, à n'en pas accepter plus longtemps
la responsabilité. Le procès des ministres de Charles X était, pour se
séparer, une occasion non-seulement convenable, mais favorable, car la
séparation atténuait, au lieu de l'aggraver, le péril de cette crise
attendue avec une anxiété générale. Nous savions que MM. Laffitte,
Dupont de l'Eure et La Fayette portaient dans cette affaire le même
sentiment que nous, et feraient, pour l'amener à une bonne issue, tous
leurs efforts. Dégagés de notre alliance, ils étaient à la fois et
plus obligés et plus capables d'y réussir. De leur part, la résistance
n'était pas suspecte. La perspective de cette difficile épreuve
détermina MM. Casimir Périer, Molé, Louis et Dupin à se retirer, comme
le duc de Broglie et moi. MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, l'un comme
ministre des finances et président du Conseil, l'autre toujours comme
garde des sceaux, devinrent le drapeau du nouveau cabinet. Des partisans
de la politique de résistance, le général Sébastiani seul continua d'y
siéger, indifférent et flexible dans ses relations avec les personnes
autant que décidé et persévérant, au fond, dans sa ligne de conduite.
Peu lui importaient les alliances et les apparences; il voulait rester
le conseiller intime du Roi, et en mesure de le servir selon les
nécessités et à travers les variations des temps.
Nous sortîmes des affaires, le duc de Broglie et moi, avec un sentiment
de délivrance presque joyeuse dont je garde encore un vif souvenir. Nous
échappions au déplaisir de nos vains efforts et à la responsabilité des
fautes que nous combattions sans les empêcher. Dans le public de Paris
et même au sein des Chambres, notre retraite ne surprit point et
n'inquiéta pas beaucoup. Nous avions plus lutté que réussi; nous nous
étions fait quelque honneur en défendant l'ordre et le gouvernement
régulier; mais nous ne l'avions pas défendu avec assez de succès pour
être considérés comme ses seuls et nécessaires représentants. On
comptait sur nous dans l'avenir; nous étions dans le présent, même aux
yeux d'une partie de nos amis, plus compromettants qu'efficaces. Loin
de Paris, pour le public des départements, gouverné par des idées plus
simples et moins mobiles, le changement de ministère parut un événement
plus grave. Parmi les témoignages de l'opinion que je reçus à cette
époque, je n'en citerai qu'un seul, provenant à la vérité d'un homme
infiniment plus clairvoyant que la plupart des spectateurs; M. Augustin
Thierry m'écrivait d'Hyères, le 9 novembre 1830: «C'est au milieu d'une
fièvre intermittente dont les accès reviennent toujours malgré les
remèdes, que j'ai ressenti toutes les transes du changement que les
journaux m'annoncent aujourd'hui. C'étaient de véritables transes,
car vous pouvez croire que j'ai souffert également comme ami et
comme patriote. Votre entrée dans un ministère qui, succédant à une
révolution, avait tant d'exigences à contenter, tant d'ambitions à
satisfaire et à froisser, était une rude tâche; on le saura bientôt. En
attendant, ce que vous avez fait depuis trois mois ne périra point, et
l'administration du pays restera, quoi qu'on fasse, dans le moule où
vous l'avez jetée. Ce sera un grand plaisir pour vos amis de voir le peu
qu'auront obtenu en définitive ceux qui vous ont poursuivi et calomnié
avec tant d'acharnement et de mauvaise foi. Cette presse parisienne, qui
a tout sauvé dans la dernière crise, semble aujourd'hui n'avoir d'autre
but que de tout perdre. Je n'y comprends rien, et j'étais loin de m'y
attendre. Mais, grâce à vous et à vos amis politiques, l'ordre est
organisé en France; nous sommes reconnus à l'étranger et en paix au
dedans; il ne tiendra pas à quelques écrivains brouillons de tout
remettre en question, et le bon sens des provinces fera justice, au
besoin, de la turbulence de Paris.»
Nous n'eûmes pas à attendre que le bon sens des provinces vînt faire
justice; à peine nommé, le président du nouveau Conseil, M. Laffitte
lui-même, s'en chargea.