Ma principale préoccupation en entrant au ministère de
l'intérieur.--Voyage et embarquement de Charles X.--Composition et
incohérence du cabinet du 11 août 1830.--Ses divers éléments.--MM.
Laffitte, Dupont de l'Eure, maréchal Gérard et Bignon.--MM. Casimir
Périer, duc de Broglie, baron Louis, comte Molé, général Sébastiani,
Dupin et moi.--Attitude du Roi dans ce Conseil.--Vastes attributions
et mauvaise organisation du ministère de l'intérieur.--Mes
travaux.--L'Opposition m'accuse de ne rien faire.--Mon Exposé de l'état
du royaume en septembre 1830.--Mes relations avec les préfets.--Mes
relations avec M. de La Fayette au sujet des gardes nationales.--Mon
administration dans ses rapports avec les lettres, les sciences et les
arts.--Ma participation aux affaires extérieures.--L'Europe veut le
maintien de la paix.--Dispositions de l'Angleterre,--de la Russie et
de l'empereur Nicolas,--de l'Autriche et de la Prusse.--Le parti
révolutionnaire en France méconnaît complètement cette situation
européenne.--Le roi Louis-Philippe la comprend et en profite.--Sentiment
de la France à l'égard des révolutions étrangères.--M. de Talleyrand
ambassadeur à Londres.--Pourquoi il convient à cette mission.--Est-il
vrai que le roi Louis-Philippe ait seul fait ce choix?--Notre politique
envers la Belgique, le Piémont et l'Espagne.--Ma conduite envers les
réfugiés espagnols.--Rapports du cabinet avec les Chambres.--La Chambre
des députés se complète par des élections nouvelles.--M. Pasquier est
nommé président de la Chambre des pairs.--Projets de lois présentés
aux Chambres.--Propositions nées dans les Chambres.--Mes débuts à la
tribune.--Fermentation des partis.--Débat sur les clubs.--Clôture
des clubs.--La Chambre des députés accuse les ministres de Charles
X.--Proposition de M. de Tracy et Adresse de la Chambre des députés pour
l'abolition de la peine de mort.--Émeutes révolutionnaires.--Elles se
portent sur le château de Vincennes,--sur le Palais-Royal.--Dissolution
du cabinet.--Ses causes.--Mon sentiment en sortant des affaires.--Lettre
de M. Augustin Thierry.
(1er août--2 novembre 1830.)
Le 31 juillet, à la veille de se dissoudre, la Commission municipale,
prenant, sous la vaniteuse influence de M. Mauguin, des airs de
gouvernement provisoire, s'était donné le frivole plaisir de nommer
aux divers départements ministériels des commissaires encore plus
provisoires qu'elle, car ils n'exercèrent pas même un jour les fonctions
qu'elle leur attribuait. Elle m'avait nommé commissaire provisoire à
l'instruction publique. Le lendemain, 1er août, M. le duc d'Orléans,
comme lieutenant général du royaume, m'appela, avec le même titre, au
département de l'intérieur, et le 11 août, quand il eut accepté la
couronne, j'entrai, comme ministre de ce département, dans le cabinet
qu'il forma.
A ce moment, et malgré la multitude et l'urgence des affaires qui
m'assaillaient, une affaire me préoccupait par-dessus toutes les autres.
La Révolution était accomplie; elle ne rencontrait nulle part aucune
résistance; Roi, Charte, Chambres, Cabinet, tous les pouvoirs nouveaux
étaient debout et en action. Et le Roi Charles X était encore en France,
évidemment hors d'état de s'y maintenir et ne faisant pas un mouvement
pour s'en éloigner! En vain quatre commissaires, le maréchal Maison, le
général Jacqueminot, MM. Odilon Barrot et de Schonen s'étaient rendus
au château de Rambouillet pour le décider à partir et pour veiller à sa
sûreté; ils étaient revenus à Paris sans succès. Le lendemain pourtant,
3 août, troublé à l'approche du chaos populaire qui se porta sur
Rambouillet, où les commissaires étaient retournés, touché de quelques
paroles gravement émues de M. Odilon-Barrot et des attestations plus
opportunes qu'exactes du maréchal Maison sur le nombre des assaillants,
Charles X se résolut à quitter sa dernière résidence royale et à se
rendre sur un point de la côte pour s'embarquer. Mais il cheminait
lentement, s'arrêtant çà et là, hésitant sur sa route, écartant les
observations que lui adressaient quelquefois, pour régler ou presser sa
marche, les commissaires qui l'accompagnaient, et ayant l'air d'attendre
que quelque incident favorable vînt changer ses résolutions et son sort.
Nous aussi, à Paris, nous étions vivement préoccupés des incidents
possibles, mais avec des impressions et dans une attente bien
différentes. Aucune chance de soulèvement et de guerre civile en
faveur de la royauté déchue ne se laissait entrevoir; ses plus
dévoués serviteurs se tenaient dans le plus profond repos. M. de La
Rochejaquelein écrivit à plusieurs journaux: «Vous avez été mal informé
en mettant dans votre journal que le marquis et la marquise de La
Rochejaquelein étaient arrivés dans la Vendée pour la soulever; ils sont
fort tranquillement chez eux, près de Paris.» L'armée s'empressait,
comme le pays, d'adhérer au gouvernement nouveau. Les régiments même
qui, avec un noble sentiment de discipline et d'honneur, étaient restés
autour de Charles X, recevaient de lui, comme une délivrance, l'ordre
de rejoindre leurs quartiers. Nous redoutions bien plus les passions
révolutionnaires que les tristesses royalistes. C'était une périlleuse
entreprise que celle de conduire à pas lents, et pendant treize jours,
le Roi détrôné à travers des populations nombreuses, partout en
mouvement, en proie aux colères, aux méfiances, aux mauvais désirs de
vengeance ou de précaution que soulevaient encore dans les coeurs la
lutte de la veille et l'incertitude du lendemain. Pourtant l'honneur de
la royauté nouvelle, de ses conseillers, de tous les honnêtes gens qui
l'avaient adoptée, était engagé dans cette difficile épreuve. Il fallait
que Charles X et la famille royale arrivassent au terme de leur amer
voyage, non-seulement sans obstacle et sans insulte, mais au milieu du
calme et des égards publics. J'étais assailli de rapports alarmants.
Des rassemblements se formaient sur divers points de la route, menaçant
tantôt d'arrêter Charles X, tantôt de précipiter violemment son
départ. Les commissaires qui l'accompagnaient, le maréchal Maison,
MM. Odilon-Barrot, de Schonen, de La Pommeraye, déployaient, pour
les dissiper, une activité intelligente et généreuse; mais y
réussiraient-ils toujours? Leur modération les rendait eux-mêmes
quelquefois suspects; on se plaignait qu'au milieu du cortège royal, ils
ne portassent pas constamment leur cocarde et leur écharpe tricolore. Je
leur écrivais de presser la marche, d'éviter tout prétexte d'irritation
populaire, de tout faire pour que Charles X et sa famille fussent
promptement à l'abri de tout péril. M. Odilon-Barrot me répondait le 9
août, au moment même où le roi Louis-Philippe acceptait solennellement
la couronne et prêtait serment à la Charte: «Vous le savez, notre
mission est toute de déférence et d'humanité; les recommandations
intimes du duc et de la duchesse d'Orléans ont rendu nos ménagements
encore plus nécessaires. Un sentiment de respect et de convenance nous a
empêchés de montrer avec ostentation, devant un vieillard malheureux et
des femmes, des signes qui les blessent profondément; mais en public, et
devant la suite du Roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs.» Et
M. de Schonen ajoutait: «Quant à la lenteur de ce convoi funèbre de la
monarchie, ce n'est pas faute de représentations de notre part; mais que
voulez-vous répondre à un vieillard malheureux qui vous dit: «Je suis
fatigué?»
J'éprouvai le 11 août, en apprenant que Charles X s'était embarqué
la veille à Cherbourg, sous les yeux d'une foule silencieuse et
respectueuse, un véritable sentiment de délivrance; et le billet que
m'écrivit à l'instant même le roi Louis-Philippe commençait par cette
phrase: «Enfin voici des dépêches de nos commissaires qui me soulagent
le coeur.» Émotion vraie, quoi qu'en puissent penser les esprits
vulgaires; le roi Louis-Philippe, à ce moment, redoutait quelque
tragique catastrophe bien plus qu'il ne craignait un rival.
Pendant que deux paquebots américains, escortés par deux bâtiments
français, emportaient rapidement loin de la France le vieux Roi et
sa famille, la France accourait à Paris. De toutes les parties du
territoire arrivaient tous les jours des milliers de visiteurs, les
uns pour assister de plus près à un grand spectacle, les autres pour
satisfaire ce besoin de mouvement sans but que suscitent les grands
événements, beaucoup pour venir chercher leur part dans les fruits d'une
victoire qu'ils disaient la victoire de leur cause et de leur parti.
C'est un étrange chaos que celui qui naît d'une révolution dans un pays
où règne la centralisation; l'ébranlement se répand partout pour revenir
se concentrer sur un seul point; il n'y a, dans toutes les familles et
dans toutes les têtes, point de désirs ou d'espérances, point d'idées
ou de plans qui ne se sentent provoqués et ne se croient autorisés à se
produire. Et toutes ces prétentions, toutes ces rêveries de l'esprit
ou de l'intérêt, de la vanité ou de l'avidité, se pressent autour du
pouvoir nouveau, lui demandant leur pâture.
Le cabinet qui venait de se former était plus propre à accroître qu'à
dissiper cette fermentation confuse. Composé de onze membres, sept
ministres à portefeuille et quatre ministres consultants, il n'avait
point d'autre unité que celle qu'exigeaient absolument ses premiers
pas dans les premiers jours. Nous voulions tous sincèrement fonder la
monarchie constitutionnelle qui sortait de la Révolution. Mais quand
de cette intention générale il fallut passer à l'action précise et
quotidienne, quand nous eûmes à déterminer ce que devait être le
gouvernement de cette monarchie et à le mettre en pratique, les
dissidences éclatèrent, sérieuses, vives, à chaque instant répétées.
Non-seulement nous étions partagés entre les deux tendances qui
s'étaient manifestées lors de la révision de la Charte, le mouvement et
la résistance, l'ardeur des innovations et le respect des traditions et
des lois; mais, dans chacun de ces groupes séparés, l'unité manquait
presque également, car des diversités graves s'y rencontraient qui
faisaient pressentir, entre des hommes d'accord en apparence, des
séparations, peut-être des luttes prochaines, et qui mettaient le
pouvoir hors d'état d'échapper lui-même à la confusion des idées, des
prétentions et des chances qui s'agitaient autour de lui.
Des onze ministres, gouvernants ou consultants, qui siégeaient alors
dans le Conseil, huit sont morts: MM. Laffitte, Dupont de l'Eure, le
maréchal Gérard, le baron Bignon, le comte Molé, le baron Louis, le
maréchal Sébastiani et M. Casimir Périer. Trois seulement, le duc de
Broglie, M. Dupin et moi, survivent aujourd'hui. Quand j'ai commencé à
écrire ces Mémoires, je me suis demandé, non sans quelque perplexité,
avec quelle mesure de liberté je parlerais des hommes, amis ou
adversaires, que j'ai vus de près, soit dans l'exercice, soit dans les
luttes du pouvoir. Les morts appartiennent à l'histoire; ils ont droit
à sa justice, elle a droit, sur eux, à la liberté. J'en userai avec
franchise. Les vivants se coudoyent encore en ce monde; ils se doivent
des égards mutuels. C'est un devoir facile aujourd'hui.
Entre les quatre membres du Conseil de 1830 que le parti du mouvement
comptait comme siens, l'importance comme l'ardeur politique étaient
très-inégales. Vaillant soldat de la Révolution et de l'Empire, le
maréchal Gérard restait fidèle aux instincts et aux amis de sa jeunesse
sans prendre grand intérêt aux débats de principes ou aux luttes des
partis. De ses habitudes militaires il avait appris à aimer l'ordre et à
soutenir le pouvoir; mais il y compromettait plus volontiers sa personne
que sa popularité. Esprit droit et même fin dans la pratique de la vie,
mais peu actif et peu étendu, il lui déplaisait d'avoir à chercher,
à travers des situations et des questions compliquées, ce que lui
commandaient son devoir et son honneur; il écoutait peu les raisons qui
contrariaient ses idées ou ses goûts, et discutait peu la politique
qu'il servait, pourvu qu'elle ne l'écartât pas de son drapeau. M.
Bignon, au contraire, mettait au service de son parti une abondante
puissance de dissertation et d'argumentation; non pas dans l'intérieur
du Conseil ou dans les conversations privées; il y était court et
embarrassé, n'aimant pas à lutter en face contre les personnes, ni à
s'engager, dans les questions spéciales, par des avis positifs. C'était
dans le repos de son cabinet, en écrivant soit des pamphlets pour
le public, soit des discours pour les Chambres, qu'il déployait les
ressources d'une instruction plus spécieuse que solide, d'une expérience
diplomatique un peu subalterne et d'un esprit sérieusement superficiel.
Il se faisait ainsi, dans le gros des auditeurs et des lecteurs, un
renom de savant politique, et les fournissait de faits et d'arguments,
mais sans exercer une réelle influence. Ni le maréchal Gérard, ni M.
Bignon n'étaient, dans le cabinet de 1830 et pour le parti du mouvement,
des chefs actifs et efficaces.
MM. Dupont de l'Eure et Laffitte possédaient seuls, dans le parti,
une vraie force et la méritaient réellement. J'ai vu de trop près les
effronteries et les volte-faces de l'intérêt personnel pour ne pas faire
cas de la sincérité et de la constance des convictions, même les plus
opposées aux miennes. Depuis que nous étions ensemble dans les affaires,
chaque incident, chaque question, chaque séance du Conseil m'apprenaient
mieux combien nous différions, M. Dupont de l'Eure et moi. Qu'il s'en
rendît compte ou non, les idées et les traditions de 1792 gouvernaient
la conduite comme la pensée de M. Dupont. Il n'était, sciemment et
d'intention, ni révolutionnaire, ni républicain; mais il portait dans
le Conseil naissant de la monarchie constitutionnelle les préjugés, les
méfiances, les exigences, les antipathies d'une vulgaire opposition
démocratique, et il ne trouvait pas en lui-même l'élévation d'esprit
et de moeurs qui, dans sa situation nouvelle, aurait pu lui donner
l'intelligence des conditions d'un gouvernement libre. Plus au contraire
il avançait dans l'exercice du pouvoir, plus il se repliait, avec un
certain orgueil rude, dans ses anciennes habitudes, car en même temps
qu'il était dominé par de grossiers amis, il avait foi, une foi honnête
et obstinée dans ses idées, les croyant conformes à la justice, bonnes
pour le bien du peuple, et se sentant prêt à leur sacrifier les intérêts
de son ambition ou de sa fortune. C'était assez pour être estimé du
public et important dans son parti, quoique incapable de le diriger ou
de le contenir.
M. Laffitte devait à de tout autres causes sa popularité et son
influence. Il avait bien plus d'esprit, et un esprit plus libre, plus
varié, moins commun que celui de M. Dupont de l'Eure. Homme d'affaires
intelligent et hardi, causeur abondant et aimable, soigneux de plaire à
tous ceux qui l'approchaient et bon pour tous ceux qui lui plaisaient,
il était toujours prêt à comprendre et à obliger tout le monde. Quoique
très-soumis, en définitive, aux influences révolutionnaires qui
l'entouraient, il n'avait, pour son propre compte, point d'idées
générales et arrêtées, point de parti-pris et obstiné; ni aristocrate
ni démocrate, ni monarchique ni républicain, aimant le mouvement par
instinct et pour son plaisir plutôt que dans quelque profond dessein,
cherchant l'importance par vanité plus que par ambition, mêlant la
fatuité au laisser-aller et l'impertinence à la bonté, vrai financier de
grande comédie, engagé dans la politique comme ses pareils de l'ancien
régime l'étaient dans les goûts mondains et littéraires, voulant surtout
être entouré, flatté, vanté, confiant dans son succès comme dans son
mérite, auprès du Roi comme auprès du peuple, dans les révolutions comme
dans les spéculations, et traitant toutes choses, les affaires d'État
comme les affaires d'argent, avec une légèreté présomptueuse qui se
croyait capable de tout concilier, ne s'inquiétait guère des obstacles
et ne prévoyait jamais les revers. Il était, en 1830, au sommet de sa
destinée, heureux et fier d'avoir vu faire, ou plutôt, pensait-il,
d'avoir fait, dans sa maison, une révolution qui plaisait au pays et un
roi qui lui plaisait à lui-même, et se promettant de rester puissant,
populaire et riche, sans prendre grand'peine à gouverner.
Partisans de la politique de résistance, nous avions dans le Conseil,
sur les patrons de la politique du mouvement, l'avantage du nombre. Mais
le nombre n'est pas toujours la force. Sinon la désunion, du moins de
grandes diversités de situation et de disposition existaient entre
nous, et nous affaiblissaient dans une lutte de jour en jour plus vive.
Très-décidés, au fond, contre l'esprit révolutionnaire, le général
Sébastiani et M. Casimir Périer gardaient une certaine réserve; l'un
pour être en mesure de rester, en tout cas, dans le cabinet, et d'y
soutenir le Roi dont la confiance lui était déjà acquise; l'autre, avec
une prévoyance plus hautaine, pensant qu'un jour viendrait où il serait
chargé de combattre l'anarchie qu'il détestait, et ne voulant pas s'user
avant le temps. Le baron Louis pratiquait résolument, dans les finances,
la politique d'ordre, et lui donnait son adhésion en toute autre
matière, mais sans prendre grande part au combat, et en marchant
toujours derrière M. Casimir Périer. M. Molé avait cet avantage que
tous les membres du Conseil, qu'ils fussent partisans, au dedans, du
mouvement ou de la résistance, étaient prononcés, au dehors, pour la
politique de la paix, et lui savaient gré de la pratiquer avec dignité.
M. Dupin se tenait un peu à l'écart et en observation, ami de l'ordre et
du Roi, mais précautionné et mobile, soigneux de ne pas se compromettre
au delà de l'absolue nécessité, et se décidant, dans chaque occasion,
selon son appréciation des forces en présence ou son impression du
moment, sans s'engager dans aucun système, ni avec aucun allié. J'étais,
comme ministre de l'intérieur, appelé et obligé, plus que tout autre, à
prendre à chaque instant parti entre les deux politiques rivales, et
mon parti avait été pris dès le premier jour. Par instinct comme par
réflexion, le désordre m'est antipathique; la lutte m'attire
plus qu'elle ne m'inquiète, et mon esprit ne se résigne pas à
l'inconséquence. Ce n'est pas que la politique de la résistance n'eût
pour moi des embarras particuliers; j'avais servi la Restauration, et
j'étais, à ce titre, déplaisant ou même suspect à la Révolution. M. Molé
et M. Louis aussi avaient servi la Restauration, et plus ostensiblement
que moi, puisqu'ils avaient été l'un et l'autre ministres de Louis
XVIII. Mais on avait, contre eux, moins d'occasions de chercher dans
leur passé un moyen d'attaque. Je devins bientôt le porte-drapeau de la
résistance, et ce fut surtout à moi que ses ennemis adressèrent leurs
coups. Le duc de Broglie me soutenait dans cette lutte difficile. Il
avait été, sous la Restauration, étranger à toute fonction, et n'avait
voulu occuper, en 1830, que le modeste département de l'instruction
publique. Il avait, pour son propre compte, peu de combats à livrer.
Mais il était plus libéral que démocrate, et d'une nature aussi délicate
qu'élevée, la politique incohérente et révolutionnaire lui déplaisait
autant qu'à moi. Quoique divers d'origine, de situation et aussi de
caractère, nous étions unis, non-seulement par une amitié déjà ancienne,
mais par une intime communauté de principes et de sentiments généraux,
le plus puissant des liens quand il existe réellement, ce qui est rare.
Seuls dans le cabinet de 1830, nous agissions toujours dans le même sens
et de concert.
Au milieu d'un Conseil ainsi divisé et flottant, et par de telles
causes, le rôle du roi Louis-Philippe était très-difficile. Non que
personne songeât encore à s'inquiéter de l'influence qu'il y pouvait
exercer et qu'il y exerçait en effet. La nécessité et le péril étaient
trop présents et trop pressants pour laisser place à ces jalousies des
temps tranquilles. Les plus ombrageux sentaient clairement que, plus
compromis que personne, pour sa famille comme pour lui-même, pour son
honneur comme pour sa sûreté, le prince qui venait de se lier au
pays avait bien le droit d'intervenir dans les délibérations et les
résolutions qui devaient décider de son propre sort comme de celui du
pays. Le Roi présidait donc le Conseil et y discutait toutes choses
aussi librement que ses ministres, dont il ne gênait en aucune façon la
liberté. Mais il avait, dans sa situation personnelle et en lui-même,
des causes de grave embarras. Les souvenirs révolutionnaires avaient
tenu une grande place dans le mouvement qui l'avait appelé à la
couronne, trop grande pour la mission de gouvernement que la couronne
lui imposait. Il devait à ces souvenirs l'adhésion d'une foule d'hommes
qui s'empressaient vers lui comme ses amis naturels, mais que leurs
préjugés et leurs habitudes révolutionnaires devaient bientôt rendre
pour lui des amis fâcheux et peut-être des ennemis dangereux. Beaucoup
d'entre eux, sous l'Empire, avaient servi sans scrupule le pouvoir
absolu; mais en rentrant dans un régime de liberté, ils reprenaient
leurs idées et leurs passions de révolution, et le Roi les trouvait à la
fois liés à sa cause et peu propres à la bien servir. La Révolution de
1789 lui avait laissé à lui-même des impressions contradictoires et
pesantes. Jeune, il avait assisté avec sympathie à cette explosion de
tant de belles espérances. Les grands principes de justice, d'humanité,
de respect pour la dignité et le bonheur des hommes, qui font la gloire
et la force de cette puissante époque, s'étaient établis dans son âme.
Plus tard, le cours des événements, les vicissitudes de sa propre
destinée, ses voyages à travers les deux mondes lui avaient fait
reconnaître les erreurs qui, à tant de salutaires résultats, avaient
mêlé tant de fautes, de crimes et de mécomptes. Mais en s'éclairant
sur la Révolution, l'esprit du roi Louis-Philippe ne s'en était pas
complètement affranchi; il l'avait vue d'abord si brillante et toujours
si forte, par la parole ou par les armes, par l'anarchie ou par le
despotisme, qu'elle lui apparaissait comme une puissance presque
irrésistible et fatale. Il regardait à la fois comme nécessaire et comme
infiniment difficile de lutter contre ses passions et ses exigences; et
convaincu qu'elles ne pouvaient s'accorder avec un gouvernement régulier
et libre, il n'était pas sûr qu'un tel gouvernement pût leur être opposé
avec succès. Entouré ainsi de partis discordants quoique favorables,
et quelquefois troublé par les doutes de sa propre pensée, c'était
son penchant de ne point s'engager, dès l'abord, dans une politique
fortement décidée, de ménager ses divers amis, et tantôt de céder,
tantôt de résister à la Révolution, dans l'espoir de gagner, en
louvoyant ainsi, le temps et la force dont il avait besoin pour
surmonter les obstacles que rencontrait le difficile gouvernement qu'il
s'était chargé de fonder.
Ces complications de sa situation et ces incertitudes de son esprit
perçaient dans l'attitude et les manières du Roi avec les conseillers
très-divers dont il était entouré. C'était aux partisans de la politique
populaire que s'adressaient surtout ses soins; il traitait M. Laffitte,
encore souffrant d'une entorse au pied qu'il s'était donnée au milieu
des barricades, avec une familiarité amicale et presque empressée: son
langage avec M. Dupont de l'Eure était plein de rondeur et de gaieté,
comme pour apprivoiser le paysan du Danube. Il témoignait à M. Casimir
Périer beaucoup d'égards, mêlés déjà de quelque inquiétude sur sa fierté
ombrageuse. Avec le duc de Broglie, M. Molé et moi, ses manières étaient
simples, ouvertes, empreintes d'estime et d'abandon, sans caresse.
Évidemment sa confiance sérieuse et sa faveur extérieure ne se
rencontraient pas toujours en parfaite harmonie. Des ennemis et des sots
ont voulu voir là une fausseté préméditée: c'était simplement l'effet
naturel d'une situation compliquée, encore obscure, et le travail d'un
esprit encore inexpérimenté dans le gouvernement et qui cherchait avec
quelque embarras sa route et ses amis.
Je trouve dans les lettres que, dès cette époque, le roi Louis-Philippe
m'écrivait chaque jour à propos des affaires courantes, des traces
évidentes de ces fluctuations intérieures qui le faisaient quelquefois
hésiter, faute d'idée arrêtée ou de confiance dans le succès, à adopter
des mesures qu'il jugeait bonnes ou même nécessaires. En me renvoyant,
le 14 août 1830, un rapport de police sur les désordres qui troublaient
Paris et qu'aucune force publique ne réprimait, il ajoutait: «Il est
urgent d'avoir une troupe faisant ce service; mais c'est difficile et
délicat.» Vers le milieu de septembre, je préparais pour les Chambres un
Exposé de la situation du royaume et des changements déjà apportés dans
l'administration; le Roi m'écrivit le 13: «Ne serait-il pas possible
d'indiquer dans votre Exposé que, tandis que le gouvernement fait
aussi largement la part des destitutions réclamées par le voeu public,
cependant aucune persécution n'a lieu, que la liberté individuelle
existe pour tous dans la plus grande étendue, ainsi que la circulation
des voyageurs de toutes les classes, de toutes les opinions, de tous
les partis, que les cabinets noirs n'existent plus, que le secret des
lettres est scrupuleusement et consciencieusement respecté, que nul
n'est inquiété pour ses opinions, quelles qu'elles aient été, quelles
qu'elles puissent être encore? Je ne prétends pas à l'encens des
compliments; mais cependant je crois qu'on peut dire à ceux qui
méconnaissent ma conduite et ses motifs:--En auriez-vous fait autant
envers nous?--Au reste, ce sera peut-être mieux de réserver cela
pour des articles de journaux; il serait possible que le public le
mésinterprétât, et je dis toujours: _Dans le doute, abstiens-toi._
D'ailleurs, il pourrait y avoir de l'embarras pour le concerter avec vos
collègues, et il ne faudrait pas le faire sans leur assentiment.»
Le doute du Roi, dans cette occasion, était à coup sûr bien modeste, et
je ne pense pas que, pour lui rendre une justice si méritée, le concert
entre mes collègues et moi eût été difficile à établir. Mais c'était,
surtout à cette époque, sa disposition générale de s'abstenir de toute
initiative qui ne fût pas absolument nécessaire, d'éviter les moindres
conflits, et de s'en tenir à cette politique réservée et un peu
flottante que les divisions entre ses partisans et les inquiétudes de
son propre esprit lui faisaient regarder comme seule sage et praticable.
Mais cette politique, possible pour le Roi, ne l'était pas du tout pour
ses ministres. Un régime de discussion publique et de liberté oblige
absolument les dépositaires responsables du pouvoir à la décision
précise, à l'initiative prompte, à l'action efficace. Il faut qu'à
chaque instant, dans chaque circonstance, ils prennent nettement et
ouvertement leur parti entre les diverses solutions des questions,
les idées et les prétentions diverses des hommes. Comme ministre de
l'intérieur, j'étais appelé plus fréquemment qu'aucun autre, et dans des
occasions plus graves ou plus délicates, à me prononcer de la sorte. Ce
département réunissait alors les attributions les plus étendues et les
plus variées; non-seulement l'administration générale, départementale et
communale, les établissements d'ordre public ou de charité, la police du
royaume, les gardes nationales, mais les travaux publics de tout genre,
l'agriculture, l'industrie, le commerce, les sciences, les lettres, les
arts, la plupart des grands intérêts matériels ou intellectuels du
pays étaient sous la main du ministre de l'intérieur. Pas plus dans
l'organisation du pouvoir central que dans ses rapports avec les
pouvoirs locaux, le travail n'était bien divisé, ni les attributions
convenablement réparties; de tous les départements ministériels, celui
de l'intérieur était le plus chargé et le plus confus; et j'avais à en
porter le poids en subissant la pression de toutes les prétentions,
espérances, rancunes, offres, plaintes, rêveries qui, de tous les points
de la France, amenaient par milliers à Paris et à mon ministère les
solliciteurs, les dénonciateurs, les curieux, les faiseurs de projets,
les affairés et les oisifs. Je m'adonnai tout entier à cette rude
mission. Je ne me permettais pas plus de quatre ou cinq heures de
sommeil. Je donnais les audiences importunes de grand matin, afin
de pouvoir consacrer là journée au Conseil, aux Chambres, à la
correspondance politique, aux affaires véritables. Mes forces
suffisaient à l'oeuvre, mais en s'écoulant rapidement, comme les eaux
d'une source dont on ouvre tous les canaux sans se soucier de l'épuiser.
Ma fatigue devenait visible; et je me rappelle qu'un jour, au Conseil,
M. Casimir Périer, qui me portait de l'amitié, dit au Roi en me
regardant: «Sire, vous aurez besoin encore longtemps de M. Guizot;
dites-lui de ne pas se tuer tout de suite à votre service.»
De vives plaintes s'élevaient pourtant contre l'inaction du ministère,
et en particulier contre la mienne. A les en croire, aucun changement
ne s'accomplissait dans l'administration; les fonctionnaires du régime
tombé restaient partout en place; je ne faisais rien pour inculquer aux
agents du régime nouveau un nouvel esprit, de nouvelles maximes;
hommes et choses, tout continuait à se traîner dans l'ornière de la
Restauration. Il faut avoir été contraint d'écouter et de discuter
sérieusement ces clameurs pour savoir combien elles étaient menteuses
et ridicules. C'était le tumulte des prétentions personnelles, des
animosités locales, des importances vaniteuses, des impatiences aveugles
qui n'avaient pas obtenu satisfaction; et dans les lieux publics, dans
les réunions populaires, dans les journaux, dans les Chambres mêmes, les
meneurs révolutionnaires s'emparaient de tous ces égoïsmes mécontents
pour soulever, autour du pouvoir naissant, comme un orage d'humeur et de
méfiance générale. Le cabinet ne voulut pas rester silencieux devant de
telles attaques, et je fus chargé de rédiger un Exposé de la situation
du royaume destiné à faire connaître tout ce qui avait déjà été fait
pour mettre l'administration en harmonie avec le gouvernement. Présenté
en effet aux Chambres le 13 septembre [5], cet Exposé embarrassa pour
quelque temps les brouillons, et dissipa bien des préventions crédules;
il en résultait évidemment que tout en se refusant «à mettre partout,
selon l'expression de Mirabeau en 1790, dessous ce qui était dessus et
dessus ce qui était dessous,» les ministres de 1830 avaient, bien plutôt
avec précipitation qu'avec hésitation, largement renouvelé, dans les
divers services publics et sur tous les points du territoire, les agents
du pouvoir. J'avais pour mon compte, en un mois, changé 76 préfets
sur 86, 196 sous-préfets sur 277, 53 secrétaires généraux sur 86, 127
conseillers de préfecture sur 315; et «en attendant la loi qui
doit régénérer l'administration municipale, disait mon Exposé, 393
changements y ont déjà été prononcés, et une circulaire a ordonné aux
préfets de faire sans retard tous ceux qu'ils jugeraient nécessaires.»
[Note 5: _Pièces historiques_, n° III.]
Je n'ai garde de prétendre que, dans ce brusque remaniement de tant de
noms propres, en tant de lieux et en si peu de jours, je ne me sois
pas quelquefois trompé. Quand même l'expérience ne m'aurait pas fait
spécialement reconnaître plus d'une erreur, je dirais, de l'imperfection
inévitable de mon oeuvre, comme M. Royer-Collard dans une autre
circonstance: «Je ne le sais pas, mais je l'affirme.» Je retrouve, dans
un billet du Roi, un exemple des méprises auxquelles, en pareil cas, le
pouvoir est exposé. Il m'écrivait le 17 août: «Je suis fâché d'avoir à
vous avertir que deux de nos nouveaux sous-préfets sont venus hier au
Palais-Royal complètement ivres, et qu'ils y ont été bafoués par la
garde nationale. Mes aides de camp vous diront leurs noms que j'oublie,
et que vous tairez par égard pour leurs protecteurs. Nous ne nous
vanterons pas de ces choix-là et nous les remplacerons.» A tout prendre
cependant, et après dix-huit ans d'épreuve, j'ai la confiance que le
renouvellement accompli à cette époque dans le personnel administratif
ne subit guère le joug de l'esprit révolutionnaire, et que j'appelai
aux fonctions publiques un grand nombre d'hommes modérés, impartiaux,
capables, et qui se mirent sur-le-champ à l'oeuvre pour relever le
pouvoir. J'écrivais le 6 octobre 1830 au nouveau préfet du Morbihan, M.
Lorois, aussi intelligent qu'énergique: «Il importe au parti national de
bien comprendre qu'aujourd'hui sa situation est changée, et qu'il a
un gouvernement à fonder. C'est à nous de prouver maintenant que
nous sommes capables de manier le pouvoir et de maintenir l'ordre
en développant la liberté. C'est à nous de démentir ces éternelles
imputations de nos adversaires qui nous ont si longtemps accusés de
n'être bons qu'à nous plaindre très-haut et capables que de détruire.»
Je cherchais partout, pour leur confier l'administration et sans
m'inquiéter des apparences, les hommes qui, depuis 1814, fonctionnaires
ou opposants, avaient fait preuve de sincère attachement à la monarchie
constitutionnelle, et bien compris ses conditions de force légale.
La plupart de ceux que j'appelai à ce titre ont donné raison à mes
pressentiments sur leur compte, car, tant que cette monarchie a duré,
les cabinets successifs, malgré les diversités de leur politique,
les ont jugés capables de bien servir l'État, et n'ont apporté, dans
l'administration locale organisée en 1830, qu'un petit nombre de
changements.
En appelant aux affaires, le lendemain d'une révolution, tant d'hommes
nouveaux, j'aurais voulu les observer et les diriger efficacement dans
leur mission. Je suis convaincu que, par les relations personnelles, par
une correspondance un peu intime, en dehors du travail des bureaux, le
ministre de l'intérieur peut exercer, sur ses représentants dans les
départements, une puissante influence, et imprimer à l'administration
cette confiance en elle-même, ce caractère de fermeté, d'ensemble et de
suite qui lui donnent seuls, auprès des populations, la force morale
et le crédit. Le temps me manqua pour une telle oeuvre. A peine eus-je
celui d'indiquer à quelques préfets, qui m'étaient depuis longtemps
connus, l'esprit dont j'étais moi-même et dont je souhaitais qu'ils
fussent animés. J'écrivais le 14 septembre 1830 à M. Amédée Thierry,
préfet de la Haute-Saône: «N'hésitez pas à changer les maires que la
population repousse, et qui vous embarrassent au lieu de vous fortifier.
Tout ce qui a un caractère de réaction servile et aveugle est d'un
mauvais effet; tout ce qui atteste la ferme intention d'être bien servi
et de bien servir le public donne force et crédit. Cherchez des hommes
qui pensent et agissent par eux-mêmes. Le premier besoin de ce pays-ci,
c'est qu'il s'y forme, sur tous les points, des opinions et des
influences indépendantes. La centralisation des esprits est pire
que celle des affaires.» Et le 16 octobre, à M. Chaper, préfet de
Tarn-et-Garonne: «Je veux vous dire combien votre conduite et votre
correspondance me paraissent bonnes. Vous n'êtes pas enfoncé dans
l'ornière administrative. Vous n'agissez pas pour obéir à une
circulaire. Vous n'écrivez pas pour avoir écrit. Vous allez au fait;
vous y allez de vous-même, et pour réussir réellement. Je suis tenté de
vous en remercier comme d'un service personnel. Entre nous, l'empire des
formes et des habitudes me suffoque. J'ai un grand goût pour l'ordre,
pour l'activité régulière et mesurée; mais cet ordre factice et
conventionnel, cette activité indifférente, cette rhétorique, cette
mécanique de l'administration qui n'émanent ni d'une pensée propre, ni
d'une volonté vive, me sont souverainement antipathiques. Ne vous y
laissez pas tomber, je vous prie; ne devenez pas ce que tant de gens
appellent _un excellent préfet_, c'est-à-dire un homme qui ne laisse
aucune pétition, aucune lettre sans réponse écrite, mais qui ne
s'inquiète guère de savoir si ses réponses font vraiment marcher les
affaires, et si ses écritures deviennent des réalités.»
Vers le même temps, les croix érigées, pendant la Restauration,
en dehors des églises, avaient été, sur plusieurs points, l'objet
d'attaques populaires, et le bruit s'était répandu que le Gouvernement,
pour se soustraire à l'embarras de les protéger, avait donné l'ordre de
les enlever. Plusieurs administrateurs m'écrivirent pour me demander
s'il en était ainsi. Je répondis sur-le-champ: «Le Gouvernement n'a
donné aucun ordre pour faire disparaître les croix. Dans quelques lieux,
elles ont été l'objet d'une assez vive animadversion populaire; on
a tenté de les abattre violemment. L'administration, d'après mes
instructions et celles de M. le ministre des cultes, s'est opposée à
toute tentative de ce genre. Elle a quelquefois engagé le clergé à
transporter dans l'intérieur des églises ces monuments de son culte pour
les soustraire à la profanation. Le clergé s'y est prêté en général, et
la translation a eu lieu décemment, sans désordre ni insulte. Ailleurs,
les croix sont debout et resteront debout, tant qu'elles ne seront pas
l'objet d'attaques tumultueuses et soudaines. La liberté des cultes doit
être entière, et sa première condition, c'est qu'aucun culte ne soit
insulté. Il ne faut fournir à nos ennemis aucun prétexte de nous taxer
d'indécence et de tyrannie. Je ne souffrirais pas que mon administration
donnât lieu à un tel reproche, et je vous remercié de m'avoir mis en
mesure de démentir sur-le-champ un bruit que démentent depuis deux mois
les ordres que j'ai donnés en pareille occasion.»
Au milieu de l'effervescence du temps et souvent dénué de toute force
publique, je ne réussissais pas toujours à protéger efficacement tantôt
l'ordre, tantôt la liberté; mais quand mes efforts étaient vains, je
m'empressais de signaler moi-même mon impuissance, et de proclamer les
principes qui condamnaient les agresseurs.
J'avais, dans l'intérieur même du gouvernement et de mon propre
ministère, des embarras moins bruyants, mais non moins graves.
Les gardes nationales, soit de Paris, soit des départements, leur
organisation, leur administration, leur emploi, quand les circonstances
le rendaient nécessaire, étaient dans mes attributions et sous ma
responsabilité officielles; mais je n'avais, à cet égard, aucun pouvoir
réel. Non-seulement le 29 juillet, au milieu de la lutte, l'élan
spontané de la garde nationale renaissante à Paris en avait déféré le
commandement au général La Fayette; mais quatre jours après, le 2 août,
avant que les Chambres se fussent réunies et que M. le duc d'Orléans,
comme lieutenant général du royaume, eût présidé à l'ouverture de leur
session, M. de La Fayette avait annoncé, dans un ordre du jour à la
garde nationale de Paris, que «d'accord avec la pensée du prince, il
acceptait l'emploi de commandant général des gardes nationales de
France.» Garderait-il cet emploi sous la monarchie constitutionnelle
rétablie? Et, s'il le gardait, comment serait réglé ce pouvoir
exceptionnel, excentrique? Quels seraient ses rapports avec la royauté,
avec les ministres responsables, spécialement avec le ministre de
l'intérieur? Le doute était grave. Le doute même écarté, la question
d'organisation qui restait à résoudre était, pratiquement comme
constitutionnellement, très-difficile et délicate; elle courait risque
de devenir une question, non-seulement d'amour-propre entre les
personnes, mais de passion entre les partis; elle excitait dans le
gouvernement une sérieuse préoccupation, et autour du gouvernement une
assez vive rumeur.
M. de La Fayette en était lui-même très-préoccupé et prenait ses
précautions pour qu'elle fût résolue comme il lui convenait. Je reçus,
non pas de lui-même, mais de son état-major, une note sans signature,
ainsi conçue:
«Dans l'état où notre heureuse et dernière révolution nous a placés,
lorsque des millions de citoyens sont en mouvement et s'organisent
provisoirement en gardes nationales, lorsqu'il se prépare une
organisation définitive d'après une nouvelle loi qui aura besoin
d'ensemble et de confiance, et lorsque la malveillance, déclarée ou
secrète, mais non douteuse, des Puissances étrangères exige qu'on
leur montre une nation armée, palpitante de patriotisme, et ralliée
non-seulement à la liberté, mais à la forme de gouvernement que nous
avons choisie, convient-il ou ne convient-il pas de placer à la tête de
ce grand mouvement un homme qui jouit de la confiance publique?
«La population de Paris et de la France l'a pensé. Ce fut aussi la
première pensée du lieutenant général du royaume. C'est encore la pensée
du Roi. Le général La Fayette lui-même le pense, puisqu'après s'être
refusé avec obstination, en 1790, à ce voeu ardent de trois millions
de gardes nationales, il vient de consentir à prendre le titre, et par
conséquent les fonctions de commandant général des gardes nationales de
France.
«Si le gouvernement du Roi pensait autrement, la chose est bien simple.
Toutes les gardes nationales des départements, villes et villages,
accourent à La Fayette. Il n'y a qu'à répondre aux lettres, aux
députations, au mouvement général, que cette affaire ne le regarde plus
et qu'ils sont invités à s'adresser au ministre de l'intérieur. Il est
superflu de dire qu'il choisirait les termes les plus propres à diminuer
le mauvais effet de cette réponse. Il y gagnerait personnellement,
non-seulement du repos, mais une situation plus conforme à son goût, à
la nature particulière de son existence patriotique, et on a vu, dans le
moment de crise, qu'il ne perdait pas à rester tout seul. Mais il croit,
nous croyons tous que cet état de choses nuirait au grand mouvement
français, à notre situation intérieure et extérieure, et même au
gouvernement du Roi.
«Cependant, aussi longtemps que le général La Fayette consentira à se
charger de ce grand commandement, il ne faut pas que ce soit un titre
sans fonctions, qui, au lieu de lui donner une influence utile, nuirait
à celle qui lui est personnelle et complètement étrangère à tout autre
appui que lui-même.
«La place de commandant général des gardes nationales de France a
des inconvénients et des dangers. La Fayette les a signalés plus que
personne. Y a-t-il plus d'inconvénients et de dangers à ce qu'il ne s'en
charge pas? Voilà la question, moins pour lui que pour la chose publique
et le gouvernement.
«Sans doute il serait plus commode à la division de l'intérieur de tout
arranger par des commis. Mais tel n'est pas l'état des choses; et les
habitudes militaires sont tellement enracinées depuis trente ans que
La Fayette est le seul homme en France qui puisse remettre à sa place
l'autorité civile et municipale.
«Il y a un exemple qui simplifie tout: le maréchal Moncey commandait les
gendarmeries de France. Il avait un chef d'état-major qui transmettait
ses ordres. On l'appelait inspecteur général. Il avait des bureaux. On
lui rendait compte. Et cela n'empêchait pas les corps, les compagnies,
les brigades de gendarmerie, de communiquer avec le ministère de
l'intérieur et les autorités civiles, jusques et compris les maires de
village auxquels les gendarmes étaient soumis.
«Il faudrait donc un inspecteur général faisant les fonctions de
chef d'état-major sous les ordres du général en chef, avec des
sous-inspecteurs généraux, des bureaux, etc....»
Il y avait, dans ce langage, un peu plus de personnalité vaniteuse qu'il
ne convenait à une situation si forte et à une fierté si légitime. La
fierté d'ailleurs ne manquait point d'adresse; les auteurs de la note
avaient eu soin de mettre le Roi hors de cause en affirmant qu'il
pensait, comme roi, ce qu'il avait pensé comme lieutenant général du
royaume. La question était posée uniquement entre M. de La Fayette et le
ministre de l'intérieur, je pourrais dire les bureaux du ministère de
l'intérieur, car c'était aux bureaux seuls, _aux commis_, que la note
imputait les objections. La lutte n'eût été ni possible, ni même utile
pour l'autorité des vrais principes du régime constitutionnel; il y a
des situations où le silence parle plus haut que toute discussion.
Je m'en abstins complètement, et le 16 août, une ordonnance du Roi,
proposée et contresignée par moi, nomma M. de La Fayette commandant
général des gardes nationales du royaume, «en attendant la promulgation
de la loi sur leur organisation.» Cette réserve d'avenir, que M. de
La Fayette ne contestait point, fut ma seule marque de résistance.
L'ordonnance parut le 18 août dans _le Moniteur_, et le lendemain je
reçus de M. de La Fayette cette lettre: «Le hasard a fait, mon cher ami,
que je n'ai pas lu hier _le Moniteur_; ce n'est que le soir que j'ai
reçu votre lettre officielle; ce qui m'a fait manquer à deux devoirs,
présenter mes respects au Roi et aller chez vous, ce que je réparerai
aujourd'hui. J'ai aussi à demander au Roi et à son ministre la
permission de leur désigner le général Dumas comme major-général des
gardes nationales de France. C'est au général en chef à nommer son chef
d'état-major. Mais cette fois l'armée est si nombreuse et la carrière
si vaste que cela vaut bien la peine d'une présentation au Roi et au
ministre. Au reste, c'était chose convenue d'avance, comme vous savez.
Dumas est l'homme qu'il nous faut pour l'état-major de cette grande
direction et pour nos rapports mutuels. Je vois avec grand plaisir que
vous pressez l'organisation définitive, et je suis charmé de votre bonne
pensée pour le choix du secrétaire de la commission. Mille amitiés.»
Tant que dura cette situation, prise des deux parts avec autant de
convenance que de franchise, il n'y eut, entre M. de La Fayette et
moi, aucun embarras. Il me demandait de bonne grâce mon concours
quand l'action officielle d'un ministre responsable était évidemment
nécessaire; et de mon côté, je me gardais soigneusement de m'immiscer
dans l'exercice de l'autorité dont il portait le nom, ne voulant ni
l'entraver par de mesquins débats, ni la consacrer en m'y associant. Le
29 août, le Roi, entouré de toute la famille royale et d'un brillant
cortège, passa au Champ-de-Mars une revue solennelle de toute la garde
nationale commandée par M. de La Fayette, et distribua aux bataillons
leurs drapeaux. Je n'assistai point à cette solennité.
Au milieu des difficultés et des ennuis de ces questions d'organisation
et de personnes politiques, je trouvais, dans d'autres attributions de
mon département, un intérêt et un travail plus doux. Dès que je regardai
aux rapports du gouvernement avec les sciences, les lettres et les arts,
mon sentiment fut qu'il fallait sortir ici de l'ornière administrative
et agir autrement que par des commis et des instructions. Pour traiter
convenablement avec les lettrés et les artistes, ce n'est pas assez
d'une sympathie générale et protectrice; il faut vivre avec eux dans des
habitudes un peu intimes; il faut leur témoigner et leur inspirer une
confiance sans prétention et sans apprêt. L'esprit est une puissance
libre et fière, et qui ne donne sincèrement sa bienveillance que
lorsqu'elle se sent respectée dans sa dignité et sa liberté. C'est
aussi une puissance qui veut être comprise et aimée; elle attend de
ses patrons autre chose que leurs faveurs; elle n'est satisfaite et
reconnaissante que lorsqu'elle rencontre en eux une appréciation
intelligente et vive de ses mérites et de ses oeuvres. C'était mon goût
naturel de donner à mes rapports avec le monde lettré ce caractère.
Pour être sûr que, dans les détails quotidiens des affaires, il ne leur
manquerait jamais, j'appelai auprès de moi comme chefs, l'un de
la section des sciences et des lettres, l'autre de la section des
beaux-arts, deux jeunes gens, M. Hippolyte Royer-Collard et M. Charles
Lenormant, élevés tous deux dans la société la plus cultivée, formés
de bonne heure à l'estime, au goût et à la pratique des travaux
intellectuels, et doués l'un et l'autre d'un caractère aussi indépendant
que leur esprit était distingué. J'avais la confiance que, dans leurs
délicates attributions, ils ne seraient jamais de routiniers commis,
et ils devinrent bientôt pour moi d'aussi utiles qu'affectueux
collaborateurs. Ils m'aidèrent efficacement à repousser l'esprit de
réaction qui voulait pénétrer dans le monde savant, et qui ne tient
compte ni des droits, ni de la gloire. Nous l'aurions encore plus
complétement écarté si, par routine bien plus que par passion, le
gouvernement ne lui eût ouvert une porte en exigeant, des hommes
attachés à certains établissements purement scientifiques ou
littéraires, comme le Bureau des Longitudes, le Jardin des Plantes, le
Collège de France, les Bibliothèques; etc..., le serment politique dont
les grands corps savants, comme l'Institut, ont toujours été exempts.
Cette exigence coûta à ces établissements deux hommes éminents, M.
Augustin Cauchy et M. le docteur Récamier. Je n'ai pas, quant au
serment, l'insouciance qu'on a quelquefois affichée; c'est, dans l'ordre
politique, un lien moral qu'il est naturel d'imposer à tous ceux qui
prennent part aux affaires publiques; et rien ne prouve mieux son
importance que ce désir général d'en être affranchis qui éclate parmi
les hommes, quand ils l'ont, pendant quelque temps, scandaleusement
méprisé. Mais prendre le salaire payé par l'État, et non la nature des
fonctions, pour principe de l'obligation du serment politique, et, à ce
titre, l'imposer à des astronomes, à des archéologues, à des botanistes,
à des orientalistes, à des artistes, c'est, à coup sûr, l'une des plus
grossières idées et des plus ridicules fantaisies dont les séides
fanatiques ou les serviles adorateurs du pouvoir se soient jamais
avisés.
Dans le mouvement intellectuel qui a honoré la Restauration, le réveil
du goût pour les anciens monuments historiques de la France et l'étude
des littératures étrangères avaient tenu une grande place. Quelques
mesures avaient dès lors été tentées pour arrêter la ruine des
chefs-d'oeuvre de l'art français et pour faire connaître à la France
moderne les chefs-d'oeuvre des lettres européennes. Mais à l'une et
à l'autre de ces tentatives il manquait un centre fixe et des
moyens d'action assurés. Si on veut que les nobles aspirations de
l'intelligence humaine ne soient pas des élans stériles et des éclairs
passagers, il faut se hâter de leur donner l'appui d'institutions
permanentes; et pour que les institutions durent et se fondent, il faut
les remettre, dès leur début, aux mains d'hommes capables de les
rendre promptement efficaces. J'eus cette fortune de trouver, dans mes
relations intimes, les deux hommes les plus propres, l'un à poursuivre
et à populariser la restauration des anciens monuments de la France,
l'autre à répandre la connaissance et le sentiment des grandes
productions littéraires du génie européen. Jeune encore, M. Vitet
s'était déjà fait remarquer des plus difficiles juges par ce sentiment
vif et ce goût pur du beau, par ces connaissances variées et précises
dans l'histoire des arts, par cette finesse à la fois critique et
sympathique dans l'appréciation de leurs oeuvres qui, bien qu'il n'ait
jamais pratiqué aucun art, ont fait de lui, dans l'opinion des artistes
eux-mêmes, tout autre chose qu'un savant ou un amateur. Déjà arrivé au
contraire à la dernière limite de l'âge mûr, et après avoir tenté avec
indépendance toutes les carrières comme approfondi avec passion toutes
les études, M. Fauriel, esprit étendu et délicat, érudit et critique
sévère quoiqu'un peu fantasque, helléniste, orientaliste, philologue,
philosophe, historien, s'était enfin arrêté dans l'histoire littéraire
et comparée de l'Europe. Le Roi approuva, sur mon rapport[6], que M.
Vitet fût nommé inspecteur général des monuments historiques, et le duc
de Broglie, à ma demande, fit créer, pour M. Fauriel, dans la Faculté
des lettres de Paris, une chaire de littérature étrangère. M. Vitet
n'est plus inspecteur général. M. Fauriel est mort. Mais ils ont, l'un
et l'autre, fondé l'oeuvre à laquelle ils ont, les premiers, mis la
main.
[Note 6: _Pièces historiques_, n° IV.]
Mes collaborateurs ainsi choisis, quand je voulus agir au dehors et
exercer, avec un peu de discernement et de dignité, quelque influence
sur les travaux des lettres et des arts, des difficultés de toute sorte
s'élevèrent. Les moyens me manquaient pour soutenir, au milieu du
trouble général des affaires, les grandes entreprises scientifiques qui
avaient besoin d'encouragement. J'eus quelque peine à mettre, par une
forte souscription, M. Didot en état de commencer sa nouvelle édition du
_Trésor de la langue grecque_ d'Henri Étienne, dont il avait préparé les
matériaux. Je me proposais de rétablir une censure dramatique sérieuse,
décidée à défendre hautement l'honnêteté publique contre le cynisme et
l'avidité des entrepreneurs de corruption. Les vanités littéraires, les
assurances déclamatoires et les spéculations intéressées, secondées par
l'imprévoyance et la faiblesse de nos moeurs, se mirent en travers avec
tant de vivacité que je n'eus pas le temps de les vaincre et d'exécuter
mon dessein. La politique pénétrait jusque dans la sphère des arts;
là comme ailleurs les passions populaires voulaient faire la loi, et
l'esprit démocratique cherchait ses satisfactions; les hommes médiocres
entendaient être traités comme les hommes éminents et les élèves comme
les maîtres. Les choses avaient leurs embarras aussi bien que les
personnes; il fallait terminer des monuments commencés, discontinués,
repris sous des régimes divers, et qui avaient plus d'une fois changé
de destination. La plupart de ces petits problèmes de prudence et de
convenance ne me donnèrent pas grand peine à résoudre. En même temps que
je faisais reprendre les travaux de l'Arc de triomphe de l'Étoile, je
pressai le sculpteur Lemaire de commencer sans retard le fronton de
l'église de la Madeleine, que les amis du régime impérial prétendaient
transformer de nouveau en temple de la Gloire et que je voulais
conserver à la foi. Le palais de Versailles était menacé; on ne savait
quel emploi lui donner; les démocrates, qui détestaient ces splendeurs
de Louis XIV, et les économes, qui redoutaient les frais d'entretien,
parlaient de le démolir ou d'en faire de vastes casernes dont on
débarrasserait Paris. Je proposai au Roi d'y établir un grand musée
ethnographique où seraient recueillis les monuments et les débris des
moeurs, des usages, de la vie civile et guerrière de la France d'abord,
et aussi de toutes les nations du monde. Mais le Roi avait déjà, sur
Versailles, son idée qui valait mieux que la mienne, et dont il commença
aussitôt l'exécution en décidant que la statue équestre de Louis XIV
serait placée dans la grande cour du château. Nous avions à régler la
décoration intérieure de la salle des séances de la Chambre des députés.
Il fut arrêté qu'elle se composerait de trois grands tableaux et de deux
statues, placés au-dessus et sur les deux côtés du bureau. Au centre,
_le Serment du Roi_, dans la séance du 9 août, où les Chambres lui
avaient déféré la couronne. A droite, _l'Assemblée constituante_, après
la séance royale du 23 juin 1789, et Mirabeau répondant à M. de Brézé:
«Allez dire à ceux qui vous ont envoyé que nous sommes ici par la
puissance du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des
baïonnettes.» A gauche, _la Convention nationale_ au milieu de l'émeute
du 1er prairial an III (20 mai 1795) et son président Boissy-d'Anglas
saluant respectueusement la tête du représentant Féraud que les insurgés
lui présentaient au bout d'une pique. Deux grands souvenirs, l'un de
résistance au pouvoir, l'autre de résistance à l'anarchie. Les deux
statues devaient être deux figures allégoriques, l'Ordre et la Liberté.
L'exécution en fut confiée au statuaire Pradier. J'aurais voulu charger
aussi des trois tableaux les maîtres de l'école, MM. Ingres, Gérard,
Paul Delaroche; mais l'esprit démocratique s'y opposa et réclama
impérieusement le concours: épreuve excellente à l'entrée des diverses
carrières et pour mesurer les jeunes talents encore peu connus,
détestable quand on voudrait avoir l'oeuvre des talents célèbres, car
ils ne s'y présentent pas. J'espérais apporter quelque remède aux
inconvénients du concours en appelant les artistes les plus éminents à
en juger les résultats avec leur indépendance et leur autorité; mais ce
jury ne devait être nommé qu'au moment où les esquisses seraient prêtes.
Quand le moment vint, j'étais sorti des affaires, et par un excès de
fantaisie démocratique, les concurrents furent chargés de choisir
eux-mêmes leurs juges. Un grand nombre d'esquisses étaient présentées:
le prix pour le _Serment du Roi au 9 août_ fut donné à celle de M.
Court, dont le tableau a occupé la place assignée à ce sujet jusqu'à la
révolution du 24 février 1848, qui l'en fit disparaître percé de balles.
Cette toile mutilée a trouvé, dit-on, un refuge dans des magasins où le
tableau de M. Hesse, représentant _l'Assemblée Constituante et
Mirabeau dans la séance du 23 juin_ 1789, est allé la rejoindre. _Le
Boissy-d'Anglas, présidant la Convention nationale_, par M. Vinchon,
a été envoyé en présent à la ville d'Annonay, patrie du courageux
président; et je garde dans mon cabinet une esquisse très-fidèle du
_Serment du Roi_ que M. Couder avait envoyée au concours. Les images ont
été dispersées comme les acteurs.
Parmi les monuments dont on reprit alors les travaux, un seul, le
Panthéon, fut, pour moi, l'occasion d'une faute, et faillit amener
d'assez graves embarras. Qu'une nation honore avec éclat les grands
hommes qui l'ont honorée, c'est un acte juste et un sentiment généreux;
mais on n'honore pas dignement les morts si la religion n'est pas là
pour accueillir et consacrer les hommages qu'on leur rend; c'est à elle
qu'il appartient de perpétuer les souvenirs et de prendre sous sa garde
les tombeaux. Les morts les plus illustres ont besoin de reposer dans
les temples où l'immortalité est tous les jours proclamée, et leur culte
est bien froid et bien précaire quand on le sépare du culte de Dieu.
Ce fut, en 1791, une fausse et malheureuse idée d'enlever l'église de
Sainte-Geneviève aux chrétiens pour la dédier aux grands hommes, et le
nom païen de _Panthéon_, auquel vint bientôt s'accoler le nom odieux de
Marat, fit tristement éclater le caractère de cette transformation. Elle
était abolie en 1830; le grand esprit de l'empereur Napoléon en avait
compris le vice, et en laissant les grands hommes dans l'église de
Sainte-Geneviève, il avait décidé qu'elle serait rendue au culte
chrétien. Le roi Louis XVIII avait poursuivi cette pensée de réparation
intelligente et morale[7]. En fait, l'oeuvre n'était qu'imparfaitement
accomplie; mais, en principe, elle était décrétée. Nous rentrâmes dans
la mauvaise voie. Le Panthéon fut rendu aux seuls grands hommes. Ce fut,
au milieu de notre résistance générale aux prétentions révolutionnaires,
un acte de complaisance pour une fantaisie élevée, mais déclamatoire, et
qui méconnaissait les conditions du but auquel elle aspirait. J'avais,
en commettant cette faute, un secret sentiment de déplaisir, et pour en
atténuer les conséquences, l'ordonnance porta «qu'une commission
serait chargée de préparer un projet de loi pour déterminer à quelles
conditions et dans quelles formes ce témoignage de la reconnaissance
nationale serait décerné au nom de la patrie.» La commission, instituée
pour gagner du temps, était composée de façon à faire espérer aux
partisans de la mesure une prompte satisfaction de leur désir; M. de La
Fayette et M. Béranger en étaient membres. Mais l'impatience populaire
ne voulut pas attendre l'avis des hommes même les plus populaires: un
rassemblement nombreux promena dans Paris les bustes du général Foy et
de M. Manuel, annonçant l'intention de se porter vers le Panthéon et
d'en forcer les portes pour les y installer sur-le-champ. M. Odilon
Barrot, alors préfet de la Seine, eut grand'peine à obtenir des meneurs
de la foule qu'ils renonçassent à ce dessein, et que les deux bustes
fussent déposés à l'Hôtel-de-Ville en attendant l'hommage légal qui
leur était destiné. Peu de jours après ce tumulte bruyant et vain,
M. Béranger, avec sa prudence accoutumée et sa prévoyante crainte du
ridicule, se retira de la commission, où il fut aussitôt remplacé par M.
Casimir Delavigne, mais qui ne poursuivit pas vivement la préparation du
projet de loi remis à ses soins.
[Note 7: _Pièces historiques_, n° V.]
Lorsque, après de longues années, on recueille ses souvenirs, on est
étonné des rapprochements qui s'opèrent dans la mémoire et qu'on n'avait
pas remarqués au moment où s'accomplissaient les faits. A la même
époque, peut-être le même jour où éclatèrent dans les rues de Paris,
à la suite de la mesure prise sur le Panthéon, ces désordres dont une
impression désagréable m'est restée, M. Lenormant m'amena à déjeuner M.
Rossini, à qui la révolution de Juillet avait causé des déplaisirs que
j'aurais voulu lui faire oublier. Le roi Charles X l'avait traité avec
une juste faveur; il était inspecteur général du chant, recevait, outre
ses droits d'auteur, un traitement de 7,000 fr., et quelques mois
auparavant, après l'éclatant succès de _Guillaume Tell_, la liste civile
avait signé avec lui un traité par lequel il s'engageait à écrire
encore, pour la scène française, deux grands ouvrages. Je désirais que
le pouvoir nouveau lui témoignât la même bienveillance, et qu'en retour
il nous tînt ses promesses de chefs-d'oeuvre. Nous causâmes avec
abandon. Je fus frappé de son esprit animé, varié, ouvert à toutes
choses, gai sans vulgarité et moqueur sans amertume. Il me quitta après
une demi-heure de conversation agréable, mais qui n'eut point de suite,
car je ne tardai pas à sortir des affaires. Je restai avec ma femme que
la personne et la conversation de M. Rossini avaient intéressée. On
amena dans le salon ma fille Henriette, petite enfant qui commençait
à marcher et à jaser. Ma femme se mit à son piano, et joua quelques
passages du maître qui venait de nous quitter, de _Tancrède_, entre
autres. Nous étions seuls; je passai ainsi je ne sais quel temps,
oubliant toute préoccupation extérieure, écoutant le piano, regardant ma
fille qui s'essayait à courir, parfaitement tranquille et absorbé dans
la présence de ces objets de mon affection. Il y a près de trente ans;
il me semble que c'était hier. Je ne suis pas de l'avis de Dante:
_Nessun maggior dolore
Che ricordarsi del tempo felice
Nella miseria_.
«Il n'y a point de douleur plus amère que de se souvenir du temps
heureux quand on est dans le malheur.»
Un grand bonheur est au contraire, à mon sens, une lumière dont le
reflet se prolonge sur les espaces même qu'elle n'éclaire plus; quand
Dieu et le temps ont apaisé les violents soulèvements de l'âme contre le
malheur, elle s'arrête et se complaît encore à contempler dans le passé
les biens charmants qu'elle a perdus.
Comme ministre de l'intérieur, le rétablissement de l'ordre et
d'une administration régulière était ma mission et ma préoccupation
principale, mais non pas la seule; les affaires du dehors tenaient, dans
le gouvernement du dedans, une place immense; côte à côte de l'esprit
de révolution marchait l'esprit de guerre; la politique de résistance à
l'anarchie était impossible et vaine sans la politique de la paix.
Peuples et rois, l'Europe, en en exceptant les fauteurs et les rêveurs
de révolution, a offert en 1830 et dans les années qui suivirent de
près, je pourrais dire de 1830 à 1848, un rare et grand spectacle; elle
a eu la passion de la paix. Jamais tant de causes de guerre n'ont éclaté
en si peu d'années: en France, une grande révolution et ses ébranlements
prolongés; des révolutions accomplies sur toutes les frontières de la
France, en Belgique, en Suisse, en Espagne; des révolutions tentées
au centre et aux extrémités de l'Europe, en Allemagne, en Pologne, en
Italie; toutes les questions et toutes les complications internationales
que les révolutions soulèvent; d'autres questions, non révolutionnaires,
mais politiquement grandes et difficiles; l'Empire ottoman de plus en
plus chancelant; l'Asie de plus en plus partagée et disputée entre
l'Angleterre et la Russie; la France conquérante en Afrique; dans
le nouveau monde, la France et l'Angleterre, l'Angleterre et les
États-Unis, les États-Unis et la France engagés dans de vifs débats de
territoire, d'argent, d'influence, d'honneur. Jadis la guerre serait,
je ne sais combien de fois ni pour combien de temps, sortie de ces
questions; de nos jours, à peine quelques mouvements de guerre partiels
et passagers; de toutes parts on s'est hâté de couper court aux
événements; le monde est resté immobile au milieu des orages; la paix a
résisté et survécu à tous les périls.
Est ce progrès de la sagesse et de la vertu des hommes? Les questions
de paix et de guerre seraient-elles, de nos jours, plus scrupuleusement
pesées que jadis, et lentement décidées par des principes de droit ou
par des considérations de justice et d'humanité?
Je ne suis point de ceux qui mettent leur orgueil, un sot orgueil, à
ne pas croire à l'empire des idées morales; je suis convaincu que cet
empire est réellement en progrès de nos jours dans les rapports des
nations, et que les considérations de droit et de bonheur public
exercent sur les questions de paix et de guerre bien plus d'influence
que jadis. Mais elles n'y dominent point; nous avons passé une partie de
notre vie à voir ces questions régies par de tout autres mobiles; et si
les passions qui poussent à la guerre se réveillaient effectivement en
Europe, je doute fort que les principes de justice et d'humanité fussent
en état d'y opposer un suffisant obstacle.
Serait-ce que les révolutions, au milieu d'une civilisation brillante et
douce, ont énervé les nations qui les ont subies, et l'amour de la paix
aurait-il aujourd'hui sa source dans la mollesse des moeurs et dans
le besoin de ces jouissances matérielles que la paix seule permet et
procure?
A cette crainte, de glorieux exemples répondent: pas plus depuis 1814
qu'auparavant, la vigueur guerrière ne nous a manqué toutes les fois
qu'elle nous a été demandée. Les Français en Algérie et en Crimée, comme
les Anglais en Crimée et dans l'Inde, se sont chargés de prouver avec
éclat que la civilisation n'énerve point les peuples, et que les
douceurs de la vie civile ne sont point inconciliables avec les ardeurs
de l'esprit militaire et les rudes épreuves de la vie des camps. Mais
des faits encore plus décisifs et d'un sens plus politique tranchent
cette question.
Deux États surtout, qui n'avaient point eu de révolution à subir et n'en
ressentaient ni la lassitude ni les embarras, l'Angleterre et la Russie,
auraient pu, de 1830 à 1848, troubler, par leur ambition, la paix de
l'Europe. Ce sont précisément ceux où, durant cette époque, l'esprit
pacifique a le plus fermement dominé.
En Angleterre, c'est la nation elle-même qui, de 1830 à 1853, a voulu
énergiquement la paix: par bon sens et intelligence de ses vrais
intérêts, par goût pour l'activité féconde de la vie pacifique, par
esprit chrétien. Les croyances religieuses ne sont, chez ce peuple, ni
de simples règles pour la vie privée, ni de pures satisfactions de la
pensée et du coeur; elles entrent dans la vie politique; elles pèsent
sur la conduite de l'homme public comme sur la conscience du simple
particulier. Ce sont en général les sectes dissidentes qui s'émeuvent
passionnément les premières pour quelque but pratique commandé, à leurs
yeux, par la religion, et qui commencent à le poursuivre. Le mouvement
passe bientôt dans toute l'Église chrétienne du pays, puis dans la
société civile elle-même, et le gouvernement, à son tour, ou bien s'y
associe parce qu'il l'approuve, ou bien se résigne à le suivre. Ainsi
ont été abolis la traite et l'esclavage des noirs; ainsi a dominé en
Angleterre, jusqu'à ces dernières années, l'esprit de paix, puissant
à la fois par la sagesse des intérêts matériels et par l'énergie
des convictions religieuses, et imposé par la population même à son
gouvernement qui, du reste, dans le cours de cette époque, ne s'est
point défendu de ce sentiment public, et en a fait volontiers la règle
de sa politique.
La nation russe est loin de jouer, dans ses affaires, le même rôle que
la nation anglaise dans les siennes, et si elle y influait beaucoup,
ce ne serait probablement pas dans le même sens. La Russie en est
précisément à ce degré de civilisation où les peuples rudes, hardis,
dévoués, peu réfléchis, peu prévoyants et profondément ignorants des
faits compliqués et lointains, sont d'excellents instruments de guerre
et de conquête, et suivent aveuglément les chefs qui les y conduisent.
Mais, malgré le profond déplaisir que lui avait causé la révolution
de Juillet et la malveillance qu'il portait au roi Louis-Philippe,
l'empereur Nicolas voulait la paix. Gouverner fortement ses États,
peser sur l'Europe dans l'intérêt de l'ordre et des rois, sans y jeter
lui-même aucune complication nouvelle, pratiquer au dehors la politique
traditionnelle de la Russie sans en presser par aucune grande entreprise
la marche et les résultats, telle était la pensée dominante de ce prince
vigilant, actif, très-préoccupé de la puissance de son empire et de son
nom, mais au fond peu ambitieux, peu avide comme peu capable de renom
militaire, et plus hautain que hardi dans l'exercice du pouvoir absolu.
Il eût pu être tenté de profiter, par la guerre, des troubles de
l'Europe; il aima mieux les grands airs de la domination en Europe, au
sein de la paix.
En présence de l'Angleterre et de la Russie ainsi décidées pour la
politique pacifique, l'Autriche et la Prusse l'étaient aussi, et bien
plus nécessairement. L'Autriche ne se préoccupe guère que de conserver
et d'unir les États hétérogènes qu'elle possède; la Prusse, nation
encore incertaine de son avenir, la seule peut-être aujourd'hui
en Europe qui soit réellement travaillée d'un inquiet désir
d'agrandissement, ne peut songer à élever, par elle-même et seule,
aucune question européenne. Son gouvernement, d'ailleurs, assailli au
dedans par les exigences libérales, est peu enclin à se hasarder dans de
grands desseins, et ne fait au dehors que ce qu'il juge indispensable
pour donner quelque satisfaction à l'orgueil national.
La paix donc, même achetée par d'assez pénibles sacrifices, était en
1830 dans le goût et la volonté des grands États européens. Le parti
révolutionnaire en France méconnut complètement cette situation; dominé
par ses routines au moins autant que par ses passions, il crut la guerre
inévitable pour la France comme nécessaire pour lui-même, et se portant
l'aveugle héritier à la fois de la Convention et de l'Empire, il arbora
le double drapeau de l'esprit de propagande et de l'esprit de conquête,
se promettant cependant, quand il entrerait en action, de trouver en
Europe des alliés.
De toutes ses chimères, celle-ci était peut-être la plus étrange.
L'esprit révolutionnaire de nos jours n'admet aucun système régulier et
stable de société ni de gouvernement; il est la destruction universelle
et l'anarchie continue; il peut susciter des conspirations et des
insurrections; il peut, s'il triomphe un moment, faire, pour un moment
aussi, des conquêtes; il a partout, dans les populations, des adeptes,
des complices et des dupes; mais il ne saurait avoir des gouvernements
pour alliés, car, pour aucun gouvernement, il n'est lui-même un allié
possible. On ne pouvait, en 1830 et 1831, entendre sans sourire les
orateurs de ce parti, M. Mauguin entre autres, disposant, pour
remanier de concert avec eux l'Europe, aujourd'hui du cabinet de
Saint-Pétersbourg, demain de celui de Berlin, et dans leurs accès
de badauderie diplomatique, contractant, selon leur fantaisie, des
alliances avec ces mêmes gouvernements qu'ils injuriaient, menaçaient et
minaient incessamment.
Non-seulement les révolutionnaires de 1830 et 1831 ne pouvaient avoir
aucun gouvernement pour allié, mais c'était contre eux que s'alliaient
tous les gouvernements. Ces faits si nouveaux qui avaient commencé en
1815 et qui se confirmaient en 1830 avec tant d'ensemble, cet accord
permanent entre des puissances jadis si divisées, cette suspension
des ambitions et des rivalités royales et nationales, cette passion
européenne de la paix, c'était la crainte de l'esprit de propagande
et de conquête révolutionnaire qui les avait suscités et qui les
maintenait. La fatigue, bien que réelle, y avait moins de part que la
prévoyance; on savait que toute grande guerre courrait le risque de
devenir une guerre de révolution, et c'était un risque qu'on ne voulait
pas courir. L'Europe se tenait immobile pour ne pas fournir à l'esprit
révolutionnaire quelque occasion de tenter de nouveau le bouleversement
universel.
Cette situation et cette disposition de l'Europe, que les
révolutionnaires de 1830 ne surent pas ou ne voulurent pas reconnaître,
le roi Louis-Philippe les comprit sur-le-champ. A peine roi, il vit
clairement que la cause de l'ordre au dedans et celle de la paix au
dehors étaient étroitement liées, et plus résolument encore qu'il
n'était entré dans la politique de la résistance, il se voua à la
politique de la paix. C'était, de sa part, un courage sensé et
nécessaire, mais difficile et méritoire, car en servant ainsi les
vrais intérêts de la France, il blessait ses préjugés et ses passions
d'habitude; en repoussant toute idée de guerre agressive, il se donnait
la propagande révolutionnaire à combattre et les traités de 1815 à
maintenir.
La France, qui ne veut plus de révolutions chez elle, même quand elle
en laisse faire, les aime encore ailleurs. Ce mouvement suscité par ses
exemples lui plaît, et elle se persuade que, dans tous ses imitateurs,
elle trouvera des amis. On a d'ailleurs si follement mêlé, parmi nous,
les idées de justice, de réforme, de liberté et de progrès social avec
l'idée de révolution, que partout où une révolution éclate, notre
premier instinct est de croire que le progrès commence, que la justice
et la liberté vont s'établir, et nous nous faisons un honneur, et
presque un devoir, d'en être de loin les patrons. Puis, quand les
révolutions, par leurs excès ou par leurs échecs, ont trompé notre
espoir, leurs proscrits et leurs réfugiés affluent chez nous; un vif
intérêt s'attache à leurs souffrances, à leur dévouement, à leur
courage. Les réactions qui succèdent aux révolutions font, dans leurs
rigueurs, une confusion déplorable des honnêtes gens et des malhonnêtes
gens, des esprits généreux et des brouillons incurables, des malheurs
mérités et des malheurs injustes; le sentiment très-légitime
qu'inspirent les uns s'étend sans discernement sur les autres; un jour,
il se refroidira et s'éteindra peut-être au détriment de tous, sans plus
de discernement ni d'équité; mais, en attendant, une sympathie aveugle
blesse les principes du droit des gens et compromet la politique
nationale au delà de ce qui est dû aux droits du malheur.
Que les amis de la paix et de la politique honnête y pensent
sérieusement: il y a là une question grave, sur laquelle le droit public
européen et la législation intérieure des pays civilisés sont vraiment
dans l'enfance. Le droit d'asile est, pour les États indépendants, une
noble et nécessaire prérogative; les États libres se font un juste
honneur d'assurer, aux étrangers comme aux nationaux, la protection de
leurs lois; en même temps qu'ils soulagent ainsi de grandes infortunes,
ils viennent en aide à leurs voisins en facilitant ces bannissements
volontaires qui, après les troubles politiques, émoussent les réactions
et donnent aux périls comme aux haines le temps de s'apaiser. Mais si
ce beau droit devenait un principe de déloyauté nationale et une
source d'embarras intérieurs et extérieurs sans cesse renaissants,
il succomberait tôt ou tard sous ses propres abus. Nos faibles et
incohérentes idées à cet égard n'ont pas seulement aggravé pour nous,
pendant plusieurs années après 1830, les difficultés de la paix; elles
ont vicié la paix même et empêché qu'elle ne portât tous ses fruits.