CHAPITRE XI

LE PROCÈS DES MINISTRES DE CHARLES X

ET LE SAC DE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

Dissentiments dans le cabinet de M. Laffitte--Mort et obsèques de M.

Benjamin Constant.--Procès des ministres de Charles X.--Mon discours

contre l'application de la peine de mort.--Attitude de la Cour des

pairs.--M. Sauzet et M. de Montalivet.--Embarras de M. de La Fayette

après le procès des ministres.--Prétentions et espérances du parti

démocratique.--La Chambre des députés abolit le commandement général des

gardes nationales du royaume.--Négociations entre le Roi et M. de La

Fayette à ce sujet.--Exigences et démission de M. de La Fayette.--Le

comte de Lobau est nommé commandant supérieur de la garde nationale de

Paris.--Conversations de M. Laffitte avec l'ambassadeur de France à

***.--M. Thiers sous-secrétaire d'État des finances.--État des affaires

étrangères.--M. de Talleyrand et la conférence de Londres.--Sac

de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois et de l'archevêché de

Paris.--Scènes anarchiques sur divers points.--Suppression des fleurs

de lis dans les armes de France.--Effet de ces scènes en Europe;--sur

l'état des partis en France;--dans la Chambre des députés.--Mollesse

et impuissance du cabinet.--Mon opposition.--Chute du cabinet.--Lutte

intérieure pour son remplacement.--M. Casimir Périer forme un nouveau

ministère.

(3 novembre 1830--13 mars 1831.)

Les 9 et 10 novembre 1830, à l'occasion d'une proposition de M. Bavoux

qui réclamait une réduction considérable dans le cautionnement, le droit

de timbre et les frais de poste imposés aux journaux, un débat ou plutôt

une conversation s'éleva sur les causes qui avaient amené la dislocation

de l'ancien cabinet et la formation du nouveau, et sur la différence de

leurs politiques. M. Laffitte prit la parole: «Membre de l'ancienne et

de la nouvelle administration, dit-il, nous avons aussi à nous expliquer

sur nos intentions et notre conduite; nous serons court et précis.

Des dissentiments s'étaient élevés; non point, comme vous pourriez le

croire, l'un tendant à l'anarchie, l'autre à la conservation. Non,

messieurs, il n'en est rien: tout le monde dans le Conseil savait et

croyait que la liberté doit être accompagnée de l'ordre, que l'exécution

continue des lois jusqu'à leur réformation est indispensable sous

peine de confusion; tout le monde était plein des expériences que la

révolution de 1789 a léguées au monde; tout le monde savait que la

révolution de 1830 devait être maintenue dans une certaine mesure, qu'il

fallait lui concilier l'Europe en joignant à la dignité une modération

soutenue. Il y avait accord sur tous ces points, parce qu'il n'y avait

dans le Conseil que des hommes de sens et de prudence. Mais il y avait

dissentiment sur la manière d'apprécier et de diriger la révolution de

1830; tous ne croyaient pas également qu'elle dût sitôt dégénérer en

anarchie, qu'il fallût sitôt se précautionner contre elle, lui montrer

sitôt de la défiance et de l'hostilité: mais, sauf cette disposition

générale, aucune dissidence fondamentale de système ne séparait les

membres du dernier cabinet;... d'accord sur le fond des choses, la

différence ne consistait que dans la disposition plus ou moins confiante

des uns ou des autres. Les uns ou les autres pouvaient donc saisir le

pouvoir. On nous a dit, on nous a répété, on nous a obligés de croire

que la confiance dans cette révolution était un meilleur titre, une

meilleure condition pour la diriger. Peut-être avait-on raison;

peut-être valait-il mieux, pour bien comprendre la révolution et la bien

maîtriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer; peut-être les

idées d'ordre, les vraies maximes de gouvernement pourraient-elles

plus facilement devenir populaires avec certains noms qu'avec certains

autres. Nous n'avons pas l'orgueil de croire que ce fût avec les nôtres;

mais on nous a obligés de le croire, puisqu'on nous a laissés au

pouvoir. Nous avons regretté vivement que cela fût ainsi, et nous sommes

restés auprès du Roi en sujets fidèles et dévoués.»

Ainsi, à peine entré au pouvoir, M. Laffitte sentait le besoin

d'atténuer aux yeux du public les dissentiments qui avaient agité le

précédent cabinet et de ranger sous le même drapeau et les ministres qui

s'étaient retirés et leurs collègues devenus leurs successeurs. A la

vérité, il ne se compromettait guère en prenant cette position dans les

termes que je viens de rappeler: il y a des idées générales qui sont

si vraies qu'elles en deviennent insignifiantes, et qu'on peut les

attribuer à tout le monde sans que personne réclame, quoique l'adhésion

commune n'indique nullement une union réelle. D'ailleurs, de la part de

M. Laffitte, ce n'était point là pure tactique et adresse de langage:

cet esprit ouvert, flexible, léger et superficiel pensait presque, dans

chaque occasion, comme ceux avec qui il avait besoin de s'entendre,

et croyait aisément qu'ils pensaient comme lui. Mais il avait pour

collègues ou pour alliés des esprits plus conséquents et des caractères

moins accommodants. Au même moment où il s'efforçait de représenter

l'ancien et le nouveau cabinet comme animés des mêmes vues, M.

Odilon-Barrot, pour justifier sa propre conduite, s'appliquait à mettre

en lumière la profonde différence de leurs principes et des conséquences

pratiques qui en résultaient. Pendant que M. Laffitte, dans sa

sollicitude financière, défendait l'impôt du timbre sur les journaux, M.

Odilon-Barrot l'attaquait au nom de la politique générale qui convenait

seule, selon lui, à la révolution: «J'ai pensé, disait-il, que les

cautionnements, que les timbres, que toutes les entraves à la liberté de

la presse ne pouvaient être nécessaires que dans un temps où le pouvoir

avait à se débattre contre des intérêts nationaux auxquels la liberté de

la presse prêtait toute sa puissance; mais que, dans le système actuel,

dans le système d'un gouvernement qui a son principe et sa force dans

les intérêts nationaux, il n'avait pas besoin de se garantir contre la

liberté de la presse; qu'au contraire il lui convenait de faire appel à

cette liberté pour augmenter son énergie, et pour faire pénétrer dans

toutes les classes de la société cette voix puissante de la raison que

la liberté de la presse peut seule proclamer.» Et lorsqu'on en vint au

vote sur cette question, à côté de M. Laffitte déclarant que le cabinet

était unanime pour maintenir le droit de timbre, M. Dupont de l'Eure,

mettant en pratique le principe proclamé par M. Odilon-Barrot, se leva

ouvertement pour la réduction du droit.

Ainsi, huit jours après sa formation, la dissidence et l'incohérence se

révélaient dans le nouveau cabinet plus manifestement encore que dans

l'ancien; la politique de résistance et la politique de laisser-aller

étaient encore aux prises. Seulement, la première, affaiblie et

intimidée, s'efforçait de se dissimuler, même quand elle essayait de se

maintenir; la seconde avait le verbe haut, et prétendait à dominer en

empêchant de gouverner.

Hors des Chambres et de la vie officielle, dans les relations et les

conversations intimes, les discordes intérieures du ministère et de son

parti éclataient encore plus librement. Un ambassadeur que le Roi avait

nommé naguère, et qui se rendait à son poste, crut devoir, avant de

partir, prendre les instructions, ou du moins connaître les dispositions

du nouveau président du Conseil. N'ayant pas trouvé M. Laffitte au

ministère des finances, il le rencontra assis sur le boulevard, et

s'assit à côté de lui. M. Laffitte l'entretint longuement, non de

sa mission, mais du cabinet qu'il venait, lui, de former, et des

difficultés d'une situation dont il ne se montrait toutefois ni inquiet,

ni embarrassé. Il était, lui dit-il, du parti modéré, du même parti qui

aurait souhaité que le ministère se formât sous la présidence de M.

Casimir Périer; il avait les mêmes opinions, les mêmes intentions; lui

aussi, il voulait la paix et la bonne intelligence avec les puissances

étrangères, et se promettait bien de les maintenir. Il parla

dédaigneusement de l'influence que prétendait exercer M. de La Fayette,

de sa manie de popularité, des écervelés dont il s'entourait, de

la propagande qu'il fomentait pour faire, dans toute l'Europe, des

révolutions: «J'arrêterai tout ce travail; je me fais fort de ramener

à la raison mes propres amis républicains et libéraux chimériques. Au

fond, nous sommes tous du même avis.»

Nous n'eûmes garde, mes amis et moi, de prendre avantage de ces

dissensions entre nos successeurs pour leur rendre le pouvoir plus

difficile et chercher à le ressaisir nous-mêmes. Rien n'est plus

légitime que de combattre une politique qu'on croit pernicieuse, mais

pourvu qu'on se propose une politique essentiellement différente et

qu'on se sente en état de la mettre en pratique. Toute ambition qui

ne s'impose pas elle-même ces deux lois est un acte de mauvaise

personnalité qui décrie le gouvernement et rapetisse ceux qui s'y

livrent. Nous étions sortis des affaires convaincus, d'une part, que

M. Laffitte et ses amis étaient plus propres que nous à traverser le

périlleux défilé du procès des ministres; de l'autre, qu'il fallait

que la politique de laisser-aller fût mise à l'épreuve des faits,

et condamnée, non par nos seuls raisonnements, mais par sa propre

expérience. Je m'abstins scrupuleusement de toute opposition, de toute

prétention ambitieuse. Je viens de rentrer, pour y rechercher mes

propres traces, dans cette vieille arène, maintenant couverte de débris;

j'ai parcouru les monuments de mes luttes de cette époque avec MM.

Odilon-Barrot, Benjamin Constant, Mauguin, Salverte; elles ont été

fréquentes et vives; mais elles portent, si je ne me trompe, un évident

caractère de sincère désintéressement. J'avais à coeur de mettre en

lumière ma pensée sur le vrai caractère et la vraie mission de la

révolution de 1830; je soutenais avec ardeur, dans l'intérêt de la

liberté comme de la prospérité publique, la nécessité et la légitimité

de la résistance aux anciens exemples et aux nouvelles tendances

révolutionnaires; mais je ne cherchais là point d'arme destructive,

point de machine de guerre contre le cabinet. J'étais préoccupé de la

situation du pays, non de la mienne propre, et de l'avenir bien plus que

du présent. Je faisais de la politique générale et lointaine, non de la

polémique personnelle et impatiente.

J'étais par là en complète harmonie avec les Chambres comme avec le Roi.

Ni au Palais-Royal, ni au Palais-Bourbon, ni au Luxembourg, on n'avait

confiance dans la politique de laisser-aller et dans ses chefs; mais

on ne méditait point, et l'on eût eu peur de les renverser; on les

ménageait comme une frêle, mais unique digue contre les flots de

l'océan démagogique; on ne leur voyait pas de meilleurs successeurs. On

saisissait toutes les occasions de se donner, contre leurs entraînements

et leurs faiblesses, quelques garanties de plus: la Chambre des députés,

en choisissant M. Casimir Périer pour son président et M. Dupin pour

l'un de ses vice-présidents, témoignait hautement sa faveur pour la

politique de résistance. Quand le maréchal Maison quitta le portefeuille

des affaires étrangères pour l'ambassade de Vienne, le Roi se hâta de le

remplacer par le général Sébastiani; et l'entrée du maréchal Soult au

ministère de la guerre, et du comte d'Argout à celui de la marine,

donna, dans le Conseil, à MM. Laffitte et Dupont de l'Eure, des

surveillants bien plus que des collègues. C'était autant de sûretés

prises contre un parti qu'on redoutait, mais qu'on caressait en le

redoutant; il était maître de la place; on essayait de l'y contenir, non

de l'en expulser.

Ce parti perdit, à cette époque, non pas son plus puissant, mais son

plus spirituel organe. M. Benjamin Constant mourut le 8 décembre 1830.

Homme d'un esprit infiniment varié, facile, étendu, clair, piquant,

supérieur dans la conversation et dans le pamphlet, mais sophiste

sceptique et moqueur, sans conviction, sans considération, se livrant

par ennui à des passions éteintes, et uniquement préoccupé de trouver

encore, pour une âme blasée et une vie usée, quelque amusement et

quelque intérêt. Il avait reçu, du gouvernement nouveau, des emplois,

des honneurs et des faveurs. Il avait été nommé, sur le rapport du duc

de Broglie, président du comité de législation du Conseil d'État, avec

un traitement considérable. Le roi Louis-Philippe lui avait fait don,

sur sa cassette, d'une somme de deux cent mille francs, croyant mettre

fin par là à la détresse de sa situation. M. Benjamin Constant ne s'en

était pas moins engagé de plus en plus dans l'opposition, et dans la

moins digne des oppositions, dans la flatterie subtile des passions

révolutionnaires et populaires. Il avait fait à la presse, sous toutes

ses formes et à tous ses degrés, une cour assidue; il avait pris à tâche

de repousser incessamment vers les vaincus de 1830 toutes les alarmes et

toutes les colères du pays pour décharger de toute responsabilité les

vainqueurs; il s'était élevé contre toutes les précautions et

les exigences légales, jusqu'à ne pas vouloir qu'on demandât aux

instituteurs primaires un certificat de moralité. Il n'avait réussi à

relever ni sa fortune, ni son âme; sous le ministère de M. Laffitte

comme sous le précédent, il était ruiné et triste, et il portait sa

tristesse à la tribune, disant d'un air de découragement patriotique:

«Cette tristesse, messieurs, beaucoup la comprennent, beaucoup la

partagent; je ne me permettrai pas de vous l'expliquer.»

Il avait subi, la veille même du jour où il tenait ce langage, un échec

qui lui avait été très-sensible. C'était depuis longtemps son vif désir

d'entrer dans l'Académie française, à laquelle son brillant esprit et

son talent d'écrivain, à la fois élégant et populaire, lui donnaient

d'incontestables titres. Impatient et malade, il aurait voulu que,

sous prétexte de réparer l'acte de violence commis en 1816 par M.

de Vaublanc, alors ministre de l'intérieur, qui avait éliminé onze

académiciens, j'amenasse dans le sein de l'Académie, par un acte

analogue, des vacances et des nominations nombreuses qui lui en

assurassent immédiatement l'entrée. Je me refusai absolument à cette

réaction; j'étais bien résolu à ne faire, dans aucune académie, ni

éliminations, ni nominations par ordonnance; et le 24 octobre 1830,

M. Benjamin Constant m'écrivit, avec une humeur mal déguisée sous des

apparences amicales: «Le parti que vous avez pris écarte, pour des

années, de l'Académie Cousin et moi. Il afflige l'Académie presque

entière. J'en excepte ce méchant et imbécile Arnault. Et il vous nuit

à vous-même; car vous appartenez essentiellement, et dans un avenir

très-peu éloigné, à cette Académie que vous blessez aujourd'hui: par

le système qui n'admet les sept éliminés restants qu'à une réélection

partielle, d'après les vacances, vous vous fermez, à vous et à vos amis,

la porte pour bien longtemps, aussi bien qu'à nous. Ne pourriez-vous

revenir là-dessus? Je vous devrais ma nomination, et j'aimerais à vous

la devoir.» Je ne revins point sur ma décision; et M. Benjamin Constant,

réduit à courir les chances d'une élection ordinaire, se présenta

à l'Académie pour le siège vacant par la mort de M. de Ségur. Mais

l'Académie, qui n'ignorait pas les projets de mesure violente qu'avait

suggérés M. Benjamin Constant, était peu disposée à lui ouvrir

volontairement ses portes, et le 18 novembre 1830, ce fut son

concurrent, M. Viennet, qui fut élu.

Trois semaines après, quand on apprit que M. Benjamin Constant était

mort, le parti populaire se mit en mouvement et voulut lui faire

décerner de grands honneurs. Une couronne civique fut déposée sur le

banc de la Chambre où il siégeait habituellement. On demanda que la

Chambre entière assistât, en costume, à ses funérailles, et qu'un crêpe

noir fût attaché, pendant quelques jours, au drapeau placé dans la

salle, au-dessus du fauteuil du président. On exigea, du ministre de

l'intérieur, qu'un projet de loi, qui fut en effet présenté peu de temps

après, rangeât immédiatement le nouveau mort parmi les grands hommes du

Panthéon. La plupart de ces velléités d'un enthousiasme faux demeurèrent

sans résultat. Le cortège qui se rendit aux obsèques de M. Benjamin

Constant fut nombreux et pompeux, mais froid et sec, à l'image du mort

lui-même. Rien n'est plus beau que les hommages à la mémoire des hommes

qui ont honoré leur temps; mais il y faut une juste mesure, jointe à

une émotion et à un respect vrais. Ces sentiments manquèrent aux

démonstrations étalées en l'honneur de M. Benjamin Constant. Échec

mérité pour la mémoire de l'homme, et triste symptôme pour le parti qui

le célébrait. Je me sentis mal à l'aise et choqué en y assistant.

Un événement plus grave, le procès des ministres approchait. A peine

sorti des affaires, je m'étais empressé de prendre, à ce sujet, une

position très-décidée. Dans la séance du 9 novembre 1830, quelques

phrases de M. Odilon-Barrot, sur l'adresse de la Chambre des députés

contre la peine de mort en matière politique, m'en avaient fourni

l'occasion naturelle. En allant à la tribune, comme je passais devant M.

Casimir Périer: «Vous ferez d'inutiles efforts, me dit-il à voix basse;

vous ne sauverez pas la tête de M. de Polignac.» J'espérais mieux du

sentiment public, et j'exprimai le mien en quelques paroles; «Je ne

porte aucun intérêt aux ministres tombés; je n'ai avec aucun d'eux

aucune relation; mais j'ai la profonde conviction qu'il est de l'honneur

de la nation, de son honneur historique, de ne pas verser leur sang.

Après avoir changé le gouvernement et renouvelé la face du pays, c'est

une chose misérable de venir poursuivre une justice mesquine à côté

de cette justice immense qui a frappé, non pas quatre hommes, mais un

gouvernement tout entier, toute une dynastie. En fait de sang, la France

ne veut rien d'inutile. Toutes les révolutions ont versé le sang par

colère, non par nécessité; trois mois, six mois après, le sang versé a

tourné contre elles. Ne rentrons pas aujourd'hui dans l'ornière où

nous n'avons pas marché, même pendant le combat.» La Chambre était

visiblement émue et en sympathie. Comme je retournais à ma place, M.

Royer-Collard m'arrêta, et me serrant fortement la main: «Vous ferez

de plus grands discours; vous ne vous ferez jamais, à vous-même, plus

d'honneur.» M. de Martignac vint s'asseoir à côté de moi et me remercia

avec effusion: «C'est grand dommage, me dit-il, que cette cause ne se

juge pas ici et en ce moment; elle serait gagnée.»

Pour celui qui parle, et même pour ceux qui écoutent, les impressions de

la tribune sont si vives qu'on est tenté de les croire décisives. Les

faits ne tardent pas à dissiper cette illusion. En présence des grandes

questions de gouvernement, la parole est à la fois puissante et

très-insuffisante; elle prépare et n'achève pas; il faut s'en servir

sans s'y confier. Nos débats, dans la Chambre des députés, avaient

certainement mis en lumière la vraie justice politique, et jeté dans

beaucoup d'esprits un sentiment favorable. Mais quand vint le procès

même, la difficulté et le péril restaient immenses; et pendant huit

jours, le cabinet avec tout son pouvoir, M. de La Fayette avec toute

sa popularité, le roi Louis-Philippe avec son habile et humain

savoir-faire, la Cour des pairs avec sa courageuse sagesse, se

consumèrent en efforts, toujours près d'échouer, pour contenir les

menées révolutionnaires et les colères imprévoyantes qui cherchaient,

dans la condamnation à mort des accusés, celles-ci leur satisfaction,

celles-là leur succès. Pendant ce temps d'action, la Chambre des

députés, qui n'avait point à agir, s'abstint de parler.

Une seule fois, au plus fort de la crise, la veille du jour où la Cour

des pairs devait prononcer son arrêt, le cabinet crut avoir besoin de

l'appui explicite de la Chambre des députés. Sur une interpellation

de M. de Kératry, M. Laffitte exposa en bons termes les périls de la

situation, les inquiétudes publiques, qualifia sans ménagement les

divers ennemis de l'ordre, et promit que le gouvernement ferait son

devoir, tout son devoir, en témoignant la confiance qu'autour de lui

tout le monde en ferait autant. M. Odilon Barrot, malgré quelques

expressions malheureuses, empruntées à la routine des vieux partis

plutôt qu'à ses propres sentiments, et que peu après il s'empressa de

désavouer, tint le même langage. Nous répondîmes à cet appel, M. Dupin

et moi, par une franche adhésion; toute question, toute critique, toute

parole blessante, tout conseil importun furent écartés; nous nous

déclarâmes engagés avec le cabinet dans une responsabilité commune,

et résolus à le soutenir de tout notre pouvoir dans la lutte qu'il

soutenait pour l'honneur de tous.

C'était le caractère particulier de cette lutte que les embarras et les

périls du pouvoir lui venaient bien plus de ses instruments que de ses

ennemis. Les fauteurs actifs du désordre, les membres des clubs, des

sociétés secrètes, la populace oisive et turbulente étaient, à vrai

dire, peu redoutables. Mais il fallait les réprimer à l'aide d'une garde

nationale incertaine, troublée, pleine d'humeur et même de colère contre

les hommes qu'on lui donnait à protéger autant que contre ceux qu'elle

avait à combattre. Et cette garde nationale était sous les ordres d'un

chef animé, dans la question spéciale du procès des ministres, des

intentions les plus franches, mais mécontent de la politique générale du

gouvernement et aspirant à la dominer pour la changer. M. de La

Fayette d'ailleurs ne savait guère exercer le commandement que par

les compliments, les prières et les exhortations affectueuses, moyens

d'influence qui ne manquent pas de noblesse morale et ont leur valeur

dans un moment donné, mais qui n'obtiennent que des résultats incomplets

et s'usent très-vite quand il faut faire agir les hommes contre leurs

propres penchants.

Heureusement, et grâce surtout à la fermeté habile du président de la

Cour des pairs et de la Cour elle-même, l'épreuve fut courte et dégagée

de tout ce qui aurait pu l'aggraver. La liberté de la défense fut

entière sans que le tribunal pût être un moment taxé de faiblesse. Ces

mêmes événements, ces mêmes actes à peine refroidis qui, hors de la

salle, dans la cour du palais, dans les rues de la ville, faisaient

bouillonner les esprits et jetaient l'effervescence jusque dans les

bataillons chargés de défendre l'ordre public, étaient au même moment,

dans l'enceinte de la Cour, rappelés, commentés, discutés avec une

hardiesse pleine de convenance. Juges, accusés et défenseurs gardèrent

dans ces débats une égale dignité, un même sentiment de leurs devoirs et

de leurs droits. Rien ne se passa au dedans qui pût accroître au dehors

la fermentation et le trouble; rien de ce qui se passait au dehors

n'altéra au dedans le cours régulier du procès. Je ne crois pas que les

annales judiciaires du monde civilisé offrent un plus grand exemple de

la justice rendue avec une indépendance et une sérénité imperturbables

au milieu des plus violents orages de la politique. C'est la gloire de

la Cour des pairs d'avoir, sous des régimes divers, constamment offert

ce beau spectacle; entre ses mains, la balance de la justice n'a jamais

fléchi, quels que fussent autour d'elle le déchaînement des passions

publiques et l'ébranlement de l'État.

Deux hommes jusque-là inconnus, mais qui devaient prendre bientôt une

part active aux affaires du pays, parurent alors pour la première fois

sur la scène. Parmi les avocats chargés de la défense des ministres

accusés, et à côté de M. de Martignac, M. Sauzet, défenseur de M. de

Chantelauze, frappa la Cour et le public par une éloquence élevée,

abondante, pleine d'idées, d'émotions et d'images, et qui révélait dans

l'orateur beaucoup d'intelligence et d'équité politique, à travers le

luxe un peu flottant de sa pensée et de son langage. M. de Montalivet,

entré dans le cabinet le 2 novembre comme ministre de l'intérieur,

s'était d'abord défendu d'une si prompte élévation, se trouvant lui-même

trop jeune et craignant de se perdre, avant le temps, sous un tel

fardeau: «Vous ne voulez donc pas m'aider à sauver la vie des

ministres?» lui dit vivement le roi Louis-Philippe; M. de Montalivet

se rendit à l'instant, et répondant à l'attente du Roi, il fit, de la

sûreté personnelle des accusés, dans tout le cours du procès, sa propre

et assidue mission. Ce fut lui qui, le 21 décembre, quelques heures

avant le moment où l'arrêt devait être prononcé, prenant sur lui

la responsabilité de toutes les difficultés imprévues, tira MM. de

Polignac, de Chantelauze, de Peyronnet et de Guernon-Ranville de la

prison de Luxembourg, et à cheval à côté de leur voiture entourée d'une

escorte de gardes nationaux et de chasseurs, les conduisit rapidement

à Vincennes dont le canon annonça qu'ils étaient rentrés sous la garde

éprouvée du général Daumesnil.

Le défilé était franchi. Au premier moment, quand l'arrêt fut connu, la

fermentation redoubla au lieu de tomber. Les colères sincères et les

espérances factieuses étaient également déçues. Pendant deux jours, les

mesures d'ordre aussi durent redoubler. Tout le gouvernement s'y porta

avec ardeur. Les princes donnèrent l'exemple; M. le duc de Nemours,

à peine âgé de seize ans, fit des patrouilles de nuit avec la garde

nationale à cheval. Mais l'effervescence cessa bientôt; toutes les

grandes autorités, M. de La Fayette, les ministres de l'intérieur et de

la guerre, le préfet de la Seine, le préfet de police firent des ordres

du jour et des proclamations pour féliciter la garde nationale, la

troupe de ligne, la population, de leur conduite et de leur succès. Le

Roi monta à cheval et parcourut tous les quartiers de Paris, promenant

partout sa joie reconnaissante. La satisfaction devint promptement

générale; le péril était passé et l'amour-propre satisfait; on ne

craignait plus rien et on s'était fait honneur. La question qui, depuis

six semaines, remplissait tous les coeurs d'irritation ou d'inquiétude,

et condamnait tant de citoyens à tant de fatigues et d'ennuis, était

enfin vidée; le sentiment public était celui de la délivrance.

M. de La Fayette seul et ses amis n'étaient pas délivrés. Ils avaient

loyalement et utilement agi; une grande part du succès et de l'honneur

leur revenait, mais une nouvelle épreuve commençait pour eux. Pour

contenir les esprits ardents et la jeunesse impatiente qui se pressaient

autour d'eux, pour obtenir même leur secours contre les violences des

rues, ils avaient accueilli beaucoup d'espérances et fait beaucoup de

promesses: des espérances et des promesses vagues, les conséquences

de la révolution de Juillet, le programme de l'Hôtel de ville, les

institutions républicaines autour d'un trône populaire, toutes ces

aspirations confuses vers la Constitution des États-Unis d'Amérique au

lieu de la Charte, et pourtant sous le nom de la monarchie. Le moment

était venu d'acquitter ces dettes; en s'employant, dans les derniers

jours du procès des ministres, à réprimer toute perturbation matérielle,

un certain nombre de jeunes gens appartenant aux Écoles polytechnique,

de droit et de médecine, avaient publiquement annoncé le prix qu'ils

attendaient de leur zèle; des proclamations affichées dans leurs

quartiers disaient: «Sans le prompt rétablissement de l'ordre, la

liberté est perdue. Avec le rétablissement de l'ordre, la certitude nous

est donnée de la prospérité publique; le Roi, notre élu, La Fayette,

Dupont (de l'Eure), Odilon Barrot, nos amis et les vôtres, se sont

engagés sur l'honneur à l'organisation complète de la liberté qu'on nous

marchande, et qu'en Juillet nous avons payée comptant..... De l'ordre,

et alors on demandera une base plus républicaine pour nos institutions.»

On demandait à grands cris cette base nouvelle. En vain, _le Moniteur,_

parlant au nom du gouvernement, déclarait qu'il n'avait fait aucune

promesse; en vain M. Laffitte confirmait, à la tribune de la Chambre des

députés, l'assertion du _Moniteur_, et essayait de donner satisfaction

aux jeunes gens des Écoles en faisant voter pour eux, par la Chambre des

députés, les mêmes remerciements que pour la garde nationale et l'armée.

Les jeunes gens repoussaient avec un arrogant dédain les remerciements

de cette Chambre, précisément l'un des pouvoirs qu'ils entendaient

réformer. C'était de M. de La Fayette et de ses amis politiques qu'ils

attendaient leurs satisfactions véritables et l'accomplissement des

promesses qu'on leur avait faites en réclamant leur concours pour le

respect de la justice légale et le maintien de l'ordre public.

Au même moment où éclataient ces nouveaux tumultes, la Chambre des

députés discutait le projet de loi sur l'organisation des gardes

nationales. A l'occasion de ce projet, la situation de M. de La

Fayette était naturellement en question. Comme je l'ai déjà rappelé,

l'ordonnance du 16 août 1830 ne l'avait nommé commandant général des

gardes nationales du royaume «qu'en attendant la promulgation de la

loi sur leur organisation.» Un article proposé par la commission

interdisait, même pour un seul département ou arrondissement, tout

commandement central de ce genre, et rendait aux gardes nationales

leur caractère municipal en les replaçant sous l'autorité et la

responsabilité du ministre de l'intérieur. Après un long débat, et

malgré les efforts de quelques membres pour qu'une exception temporaire

mît M. de La Fayette en dehors de cette disposition, la Chambre adopta

l'article, et les fonctions de commandant général des gardes nationales

du royaume se trouvèrent légalement supprimées.

Avec des formes simples, M. de La Fayette était fin et fier. Ainsi

congédié par la Chambre des députés, au nom des principes du régime

constitutionnel, et sans doute avec l'assentiment du Roi et du Cabinet,

car M. Laffitte avait appuyé l'article de la commission, il vit

clairement qu'il n'avait qu'une arme pour se défendre avec quelque

chance de succès. Sans rien attendre de plus, il envoya au Roi sa

démission, aussi bien comme commandant spécial de la garde nationale de

Paris que comme commandant général des gardes nationales du royaume. Si

son importance, sa popularité, le service qu'il venait de rendre dans

Paris, intimidaient le Roi et le faisaient hésiter devant cette retraite

soudaine, si quelque vive manifestation du sentiment public venait

aggraver l'hésitation du Roi, M. de La Fayette était alors en mesure de

faire ses conditions et d'obtenir pour ses amis politiques ce qu'il leur

avait fait ou laissé espérer. Si sa démission était acceptée du Roi sans

crainte et du public sans bruit, la dignité de M. de La Fayette était

intacte, et il restait, dans le parti populaire, un grand citoyen

maltraité et mécontent.

Le Roi fut, je crois, peu surpris de la démission de M. de La Fayette

et était décidé à l'accepter. Mais il redoutait l'apparence d'un tort

envers un homme considérable, persévérant dans son dévouement à ses

principes et qui venait de lui rendre un grand service. Quoiqu'il fût

capable de résolutions spontanées et soudaines, le roi Louis-Philippe ne

les aimait pas; il tenait à n'avoir, dans ses propres actes, que la

part de responsabilité inévitable, et à paraître, en toute occasion,

déterminé par la nécessité. Il répondit à M. de La Fayette en termes

vagues et en lui témoignant l'espérance que, dans une prochaine

entrevue, il le ferait revenir de son projet de retraite. L'entrevue eut

lieu au Palais-Royal, le soir même, et laissa toutes choses indécises.

Ni le Roi, ni M. de La Fayette ne voulaient avoir l'air d'avoir un parti

pris et de se l'imposer l'un à l'autre. Le lendemain, le Roi chargea. M.

Laffitte et M. de Montalivet d'aller trouver de sa part M. de La Fayette

et de l'engager à conserver le titre de commandant général honoraire des

gardes nationales du royaume avec le commandement effectif de celle de

Paris. Après une longue conversation, réservée de la part de M. de

La Fayette, expansive et diffuse de la part de M. Laffitte, les

interlocuteurs se séparèrent sans résultat certain ni clair. M. de La

Fayette avait maintenu sa démission avec des commentaires qui semblaient

la rendre conditionnelle, et M. Laffitte se disait convaincu qu'en

dernière analyse M. de La Fayette accepterait ce que lui offrait le Roi.

M. de Montalivet, en sortant, exprima des doutes et insista auprès de M.

Laffitte sur la nécessité d'une explication péremptoire pour arriver

à une conclusion positive: «Bah! lui dit M. Laffitte, laissez là

vos défiances incurables et vos rigueurs mathématiques; l'affaire

s'arrangera.» Le Roi, qui ne la trouvait pas arrangée, renvoya le soir

même à l'état-major de la garde nationale M. de Montalivet seul pour

arriver enfin à un résultat. Cette fois, les questions et les réponses

furent précises et nettes: «Quoique la loi sur la garde nationale n'ait

pas encore l'adhésion du troisième pouvoir, dit M. de La Fayette, pour

moi, elle a prononcé; il n'y a plus de commandant général des gardes

nationales du royaume. Quant au commandement de la garde nationale

de Paris, je prendrais, en l'acceptant aujourd'hui, ma part de

responsabilité dans l'inexécution du programme de l'Hôtel de ville. Je

n'y puis consentir. La seule politique qui pût avoir mon concours se

résume dans ces trois points: une Chambre des pairs choisie par le Roi

parmi des candidats élus par le peuple, une Chambre des députés élue

sous l'empire d'une nouvelle loi électorale et avec une large extension

du droit de suffrage, un ministère pris entièrement dans la gauche.»

La situation devenait claire. M. de Montalivet se retira. M. de La

Fayette écrivit au Roi «qu'il se regardait comme ayant donné sa

démission.» Le Roi lui répondit aussitôt «qu'en le regrettant bien

vivement, il allait prendre des mesures pour remplir le vide qu'il

aurait voulu prévenir.» Il était plus de minuit; M. de Montalivet

convoqua au Palais-Royal les colonels des légions de la garde nationale,

leur raconta les exigences et la retraite définitive de M. de La

Fayette, et assuré de leur adhésion, il se rendit sur-le-champ chez l'un

des plus vaillants et plus honorés chefs de l'armée, le général comte

de Lobau, pour lui annoncer l'intention du Roi de lui confier le

commandement supérieur de la garde nationale de Paris: «Laissez-moi

tranquille, lui dit le vieux soldat aussi modeste que brave, je

n'entends rien aux gardes nationaux.--Comment! vous n'y entendez rien

quand il s'agit, dès ce matin peut-être, de bataille et de péril?--Ah!

si c'est de cela qu'il s'agit, à la bonne heure; il en arrivera ce

qui pourra; j'accepte.» Le général sortit de son lit, se rendit au

Palais-Royal et prit sur l'heure son nouveau commandement.

On vit alors éclater un des innombrables exemples de cette crédulité

empressée et opiniâtre qui s'empare si aisément des partis, quelquefois

même de leurs chefs éminents, et qui leur fait admettre, contre leurs

adversaires, les imputations les plus absurdes ou les plus excessives,

fermant leurs yeux aux explications naturelles et vraies des faits qui

leur ont suscité de vives alarmes, ou des échecs graves, ou d'amers

déplaisirs. Pendant deux ans, à la tribune, dans les journaux, dans les

pamphlets, dans les correspondances, M. de La Fayette fut accusé d'avoir

voulu faire violence au Roi et le contraindre, par des combinaisons

factieuses ou des mouvements populaires, à donner enfin à la France ces

institutions républicaines que le programme de l'Hôtel de ville lui

avait promises, et qu'elle attendait encore. A leur tour, les amis de

M. de La Fayette accusaient le Roi d'avoir ourdi contre lui, dans la

Chambre des députés, une perfide intrigue, et tendu ensuite, dans une

négociation obscure, toute sorte de pièges pour lui faire perdre le

commandement général des gardes nationales du royaume sans le lui ôter,

et pour l'écarter du commandement de la garde nationale de Paris en

ayant l'air de vouloir l'y conserver. En vain le Roi et M. de La Fayette

faisaient donner ou donnaient eux-mêmes à ces imputations les démentis

les plus formels; on s'obstinait, de part et d'autre, à voir ou à

représenter sous ce jour leurs intentions et leurs actes; et il est

resté établi, dans un grand nombre d'esprits et d'écrits, qu'en décembre

1830, après le procès des ministres de Charles X, M. de La Fayette fut

un conspirateur factieux et le roi Louis-Philippe un fourbe ingrat.

Ils n'avaient été, ni l'un si révolutionnaire, ni l'autre si

machiavélique. M. de La Fayette avait poussé jusqu'à leur extrême limite

ses moyens d'influence pour faire adopter par le gouvernement une

très-mauvaise politique que repoussaient également le voeu de la France

et le bon sens du Roi; mais les manifestations de ses amis, même les

plus inconvenantes, n'étaient point allées jusqu'à la sédition; et quant

à lui-même, il était bien le maître de chercher dans la perspective de

sa démission une chance de succès, et de se retirer plutôt que de prêter

à une politique qu'il désapprouvait l'apparence de son adhésion. Il

avait en cela usé largement, mais sans les dépasser, des droits de son

importance et de sa liberté. Et l'on ne saurait dire qu'une combinaison

factieuse ait accompagné sa résolution, car si l'un de ses deux

principaux amis politiques, M. Dupont de l'Eure, donna avec lui sa

démission, l'autre, M. Odilon Barrot, ne fut point d'avis de cette

retraite, et conserva, en disant hautement pourquoi, le poste qu'il

occupait. Le roi Louis-Philippe, à son tour, eut parfaitement raison de

se saisir de l'appui que lui offraient très-volontairement les Chambres

pour se soustraire à des exigences qu'avec raison aussi il jugeait

dangereuses, et pour établir dans son gouvernement un peu d'harmonie et

de suite au lieu du trouble et de la lutte qu'y entretenaient M. de

La Fayette et ses amis. Il n'y eut d'un côté point de violence, et de

l'autre point de perfidie. Seulement le roi Louis-Philippe, dans ses

démonstrations parlées ou écrites, donnait, à la comédie qui se joue

toujours un peu entre les acteurs politiques, plus de place que n'en

exigeait son rôle; et M. de La Fayette, au milieu de ses velléités

républicaines, était plus téméraire en idée que hardi dans l'action, et

se laissait pousser à entreprendre beaucoup plus qu'il ne pouvait ou

n'osait exécuter.

La crise se termina sans bruit: le commandement de la garde nationale de

Paris passa paisiblement des mains de M. de La Fayette dans celles

du comte de Lobau. Ni le public, ni la garde nationale elle-même ne

parurent se préoccuper du changement. Les Chambres se félicitaient

d'avoir écarté une influence turbulente, et rétabli dans cette branche

de l'administration l'ordre constitutionnel. M. de La Fayette s'était

trompé sur son importance personnelle comme il se trompait dans ses

plans de politique générale. Le roi Louis-Philippe seul grandit dans

cette épreuve; il s'était montré adroit et résolu, patient et prompt. Il

n'avait plus à côté de lui un allié souvent compromettant et toujours

incommode, ni dans son Conseil un garde des sceaux bourru et dévoué à

la politique de l'opposition. M. Mérilhou avait remplacé M. Dupont de

l'Eure au ministère de la justice, et M. Barthe M. Mérilhou dans celui

de l'instruction publique: tous deux issus du parti populaire, opposants

conspirateurs sous la Restauration, mais tous deux disposés à regarder

leur but comme atteint par la fondation du gouvernement nouveau et à le

soutenir contre ses divers ennemis. Le cabinet devenait plus homogène et

l'influence du Roi y était plus grande. Il avait gagné et dans l'opinion

publique et pour son propre pouvoir.

M. Laffitte était presque aussi satisfait que le Roi. Il lui avait prêté

son concours dans tout ce qui venait de se passer, et restait président

d'un Conseil où il n'avait plus de lutte à soutenir. Le même ambassadeur

qui, au mois de novembre 1830, avait eu avec lui sur le boulevard une

conversation que j'ai rappelée, en eut, dans les premiers jours de

janvier 1831, une seconde dont il a recueilli les souvenirs, et que je

reproduis textuellement, car toute altération lui ferait perdre quelque

chose de sa frappante vérité. «J'étais revenu à Paris pour le procès des

ministres, et en repartant pour mon poste je demandai à M. Laffitte le

jour et l'heure où je pourrais prendre congé de lui et recevoir ses

instructions. Il était fort occupé, et me donna rendez-vous, non pas

au ministère des finances où il n'habitait point, mais chez lui, et il

m'indiqua huit heures du soir. Je m'y rendis exactement. Il était

encore à table et il avait du monde à dîner. Je lui fis dire que je

l'attendrais dans le salon. Il quitta la salle à manger et ses convives,

et vint causer avec moi. J'avais peu de chose à lui dire; ce qui

m'importait, c'était de savoir quel était l'esprit du gouvernement, quel

jugement il portait de la situation et quelle marche il se proposait de

suivre. M. Laffitte me donna toute satisfaction. Il était encore plus

content et plus assuré que lors de notre conversation du mois de

novembre. Le procès des ministres venait de finir, où il s'était

comporté en honnête homme, et avait fait preuve de discernement et

de courage. Son parti semblait avoir renoncé aux traditions et aux

emportements révolutionnaires. M. Laffitte était donc en plein

optimisme; toutes les circonstances lui semblaient favorables. Il se

félicitait des bonnes relations que la France avait de plus en plus

avec les puissances étrangères; il espérait qu'elles ne seraient pas

troublées par les révolutions que souhaitaient si imprudemment ses amis

républicains. Il désavouait hautement toute influence du gouvernement

français sur les révolutionnaires italiens et leurs sociétés secrètes.

Pendant qu'il parlait ainsi, ses convives, après le dîner fini,

arrivaient dans le salon; il n'y prenait pas garde et continuait à me

parler de la politique intérieure et extérieure sans s'apercevoir de la

physionomie un peu étonnée de ses amis. Il leur causa encore plus de

surprise quand il vint au chapitre de l'Angleterre; il n'était pas bien

informé et jugeait assez mal de la situation du ministère de lord Grey,

qui, depuis quelques semaines, avait succédé au duc de Wellington. Il ne

croyait pas que le nouveau cabinet réussît à avoir la majorité dans

le Parlement et à faire passer le bill de réforme parlementaire. Ce

pronostic ne semblait ni le chagriner ni l'inquiéter. Il disait que le

duc de Wellington était parfaitement raisonnable, qu'il avait reconnu

sans hésitation et avec sincérité l'avénement du roi Louis-Philippe, et

qu'on aurait sans doute avec lui de très-bonnes relations. Peut-être

faudrait-il reconnaître don Miguel pour roi de Portugal; mais cela

serait sans inconvénient pour la France. Ce langage tenu si ouvertement

devant de tels auditeurs était d'autant plus étrange qu'en ce moment

l'opinion publique était justement animée contre don Miguel; le pavillon

français avait été insulté à Lisbonne; plusieurs Français avaient été

arbitrairement emprisonnés, maltraités ou déportés en Afrique, et le

gouvernement du Roi s'occupait d'envoyer une escadre dans le Tage pour

tirer vengeance de cet affront. Lorsque M. Laffitte eut mis fin à cette

conversation, je me retirai, et je n'ai jamais su si ses amis lui

avaient demandé compte de tout ce qu'ils venaient d'entendre. J'en

doute, car ils me parurent plus ébahis qu'irrités.»

Autres que celles de M. de La Fayette, les illusions de M. Laffitte

n'étaient pas moindres. Quoiqu'il se fût un moment séparé de M. Dupont

de l'Eure et des amateurs de la monarchie républicaine, il n'avait pas

conquis, dans les Chambres ni dans le public, les amis de la politique

de résistance. Les partis ne donnent sérieusement leur adhésion qu'à

deux conditions, des principes certains et des talents éclatants; ils

veulent être sûrs et fiers de leurs chefs. M. Laffitte ne présentait

aux adversaires du mouvement révolutionnaire ni l'une ni l'autre de ces

satisfactions. Parleur spirituel et agréable dans la conversation, il

n'avait à la tribune ni originalité, ni abondance, ni puissance. Quoique

ses idées en matière de finances et d'administration fussent en général

saines et pratiques, il n'inspirait, même sous ce rapport, point de

solide confiance. Dans son ministère spécial, et soit pour les travaux

intérieurs, soit pour les débats parlementaires qui s'y rapportaient, il

s'en remettait à M. Thiers, qui avait accepté, dans ce département, le

poste de sous-secrétaire d'État, où il déployait une activité et une

habileté qui firent bientôt de lui le vrai ministre. Plusieurs projets

de loi sur les plus importantes questions administratives du temps, sur

le régime des contributions directes, l'amortissement, le budget, les

dépenses extraordinaires, la liste civile et la dotation de la Couronne,

furent, par ses soins, préparés, présentés aux Chambres et discutés avec

cette curieuse étude des faits et cette verve intelligente, féconde et

brillante autant que naturelle, qui dès lors rendaient sa parole à la

fois si agréable et si efficace. Sur toutes ces matières, il prenait

assidûment les conseils du baron Louis dont, à juste titre, il estimait

très-haut les vues générales comme l'expérience. M. Thiers travaillait

souvent directement avec le Roi, sans que M. Laffitte, à qui il

épargnait ainsi l'épreuve et l'ennui du travail, en prît aucun ombrage.

Mais en dehors des questions administratives et spéciales, M. Thiers,

à cette époque, avec une réserve évidemment préméditée, s'abstenait

complètement: jeune encore et nouveau dans la Chambre, et trop

clairvoyant pour ne pas reconnaître les faiblesses de situation et de

conduite du cabinet, il ne voulait pas s'engager tout entier à la suite

de M. Laffitte, ni compromettre, dès ses premiers pas, son avenir, en

donnant hautement à une politique si chancelante son adhésion et son

appui. Ainsi dans les Chambres, et quand les questions de politique

générale s'élevaient, M. Laffitte n'avait le concours ni d'aucun grand

parti, ni d'aucun grand orateur, et restait à peu près seul chargé de la

responsabilité du gouvernement avec sa légèreté, son imprévoyance, son

inconséquence, sa complaisance, ses fluctuations et sa présomption.

L'état des affaires extérieures rendait de jour en jour sa tâche plus

compliquée et plus difficile. L'ébranlement imprimé à l'Europe par la

révolution de Juillet éclatait successivement partout, en Allemagne, en

Suisse, en Italie, en Pologne comme en Belgique; et partout, à chaque

secousse, les regards des gouvernements et des peuples se portaient

vers la France. La Belgique offrait son trône; l'Italie et la Pologne

réclamaient l'appui de la France, ses armées, ou du moins ses généraux.

Partout se reproduisaient les questions de l'intervention ou de la

non-intervention, de la protection morale ou matérielle, du maintien ou

du rejet des traités de 1815, et au bout de toutes ces questions, la

question suprême de la guerre ou de la paix européenne, alternative

formidable sans cesse posée devant le gouvernement français. Et chaque

fois que, par quelque événement nouveau, toutes ces questions venaient à

renaître, d'ardents débats recommençaient dans la Chambre des députés,

remettant aux prises les partis, et obligeant le gouvernement,

non-seulement à se décider nettement dans sa politique, mais à venir

et revenir la proclamer et la défendre publiquement, sous le coup de

complications imprévues. Et pendant que le cabinet du roi Louis-Philippe

avait ainsi à s'expliquer et à lutter sans relâche au dedans pour faire

comprendre et accepter sa politique par la France, il siégeait en

conférence à Londres avec les grandes puissances européennes, appelé là

aussi à faire comprendre et accepter les nécessités de sa situation, et

toujours à la veille de voir rompre, par quelque crise intérieure ou

extérieure, cette délibération commune et pacifique, seul moyen de

soustraire la France et l'Europe aux périls de la guerre dans le chaos.

Un jour en effet la Conférence de Londres, faillit disparaître. M.

de Talleyrand, dont la position et l'influence y étaient promptement

devenues grandes, apprit que l'idée était venue à quelques personnes

dans les Chambres, et même dans le cabinet français, de demander qu'elle

fût transportée à Paris. Il chargea sur-le-champ l'un de ses plus

intelligents secrétaires de s'y rendre, d'expliquer en son nom, au

Roi et à ses ministres, les inconvénients d'une pareille tentative,

l'invraisemblance du succès, et de déclarer en outre que, pour lui, si

la Conférence ne se tenait plus à Londres, il n'y resterait pas comme

ambassadeur, car il n'y aurait plus rien à faire. L'envoyé s'acquitta

bien de sa mission, et cette velléité étourdie fut abandonnée. Pendant

qu'il s'en entretenait avec le Roi, un attroupement tumultueux avait

lieu sur la place du Palais-Royal, poussant des cris et réclamant du Roi

je ne sais quelle complaisance: «Croyez-vous, Sire, lui dit-il, que la

Conférence se tînt longtemps au milieu de pareilles scènes?»

M. Laffitte et son cabinet s'affaissaient de jour en jour sous le poids

de cette situation. En vain, pour les affaires extérieures, l'influence

du Roi prévalait, en définitive, dans le Conseil; en vain le général

Sébastiani et M. de Montalivet s'efforçaient de pratiquer la politique

d'ordre et de résistance; c'était toujours dans les rangs de la

politique de mouvement ou de laisser-aller que M. Laffitte avait ses

habitudes et ses amis. Par indécision, par indiscrétion, par mobilité,

par faiblesse, il se livrait à eux, même quand il n'agissait pas selon

leur avis et leur désir. Aussi l'unité, l'esprit de suite, l'autorité,

l'efficacité manquaient absolument au cabinet. Les Chambres inquiètes le

traitaient tantôt avec ces ménagements, tantôt avec ce mécontentement

dédaigneux qu'inspire un pouvoir hors d'état de suffire à sa mission,

et qu'on n'a nul goût à soutenir quoiqu'on hésite à le renverser. Et

le public ne portait à l'administration de M. Laffitte pas plus de

confiance que les Chambres, les hommes d'affaires pas plus que les

diplomates; les intérêts privés en souffraient autant que les intérêts

publics; la propriété s'inquiétait; le commerce et l'industrie étaient

en proie à la perturbation et à la langueur; le désordre envahissait les

finances comme les rues; la sécurité et l'avenir manquaient aux simples

citoyens comme à l'État.

On sait quel incident amena la chute de ce cabinet en mettant au grand

jour le vice radical de son origine et de sa politique. Les scènes de

violence populaire effrénée qui suivirent le service religieux célébré

le 14 février 1831, dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, en

l'honneur de M. le duc de Berry assassiné onze ans auparavant par

Louvel, sont présentes à ma mémoire aussi vivement que si elles étaient

encore devant mes yeux. J'ai vu, comme tout le monde, flotter sur la

rivière et traîner dans les rues les objets du culte, les vêtements

ecclésiastiques, les meubles, les tableaux, les livres de la

bibliothèque épiscopale; j'ai vu tomber les croix; j'ai visité le

palais, ou plutôt la place du palais de l'archevêque, la maison du curé

de Saint-Germain-l'Auxerrois et l'église même, cette vieille paroisse

des rois, après leur dévastation. Ces ruines soudaines, cette nudité

désolée des lieux saints étaient un spectacle hideux: moins hideux

pourtant que la joie brutale des destructeurs et l'indifférence moqueuse

d'une foule de spectateurs. De toutes les orgies, celles de l'impiété

populaire sont les pires, car c'est là qu'éclate la révolte des âmes

contre leur vrai souverain; et je ne sais en vérité lesquels sont

les plus insensés de ceux qui s'y livrent avec fureur ou de ceux qui

sourient en les regardant.

Dans les ouvrages écrits depuis cette époque comme dans les Chambres

et les journaux du temps, on a beaucoup discuté la question de savoir

jusqu'à quel point les manifestations légitimistes qui eurent lieu

à l'occasion de ce service, dans l'église même de

Saint-Germain-l'Auxerrois, avaient motivé et presque justifié

l'emportement du peuple et l'attitude du Cabinet. Je trouve cette

discussion peu digne d'hommes sensés. On ne prétendait pas sans doute

que le parti légitimiste eût abdiqué et fût sorti de France avec Charles

X, ni que, vivant encore, il ne saisît pas les occasions naturelles

de manifester son existence et ses sentiments. Il venait de le faire

quelques jours auparavant, le 21 janvier, par des services célébrés dans

plusieurs églises en l'honneur de Louis XVI, et personne n'avait osé s'y

opposer ou s'en montrer offensé. Avoir le parti légitimiste sur le sol

de la France, et le voir persistant dans ses principes et jouissant de

toutes les libertés assurées par la Charte à tous les Français, c'était

la condition innée et inévitable du gouvernement de Juillet. Qu'on

invoquât contre ce parti, s'il en encourait l'application, les lois

destinées à protéger la sûreté de l'État et des pouvoirs publics; qu'on

en fît de nouvelles si les anciennes étaient insuffisantes, rien de plus

simple et de plus autorisé par la bonne politique: mais la tentative de

supprimer tout témoignage, toute manifestation extérieure de l'existence

et des sentiments des légitimistes eût été insensée, car elle eût exigé

la plus odieuse comme la plus impraticable tyrannie. Il y a des ennemis

et des périls avec lesquels les gouvernements libres sont tenus de vivre

en paix, et qu'ils doivent, pour ainsi dire, passer sous silence, tant

qu'il n'y a pas nécessité absolue d'invoquer contre eux la rigueur

des lois. Et de toutes les démonstrations auxquelles peut se mêler

l'hostilité, les religieuses sont les plus dignes de ménagement,

car c'est à celles-là que se rattachent les sentiments les plus

respectables, les plus répandus parmi les honnêtes gens, et la plus

sacrée des libertés publiques. Les manifestations légitimistes de

Saint-Germain-l'Auxerrois étaient, à coup sûr, moins dangereuses pour

le pays et pour le pouvoir que les processions et les exigences

républicaines du Panthéon, que M. Laffitte et ses amis traitaient avec

tant d'égards.

Le cabinet savait d'avance qu'un service religieux était prémédité pour

le 14 février, en mémoire de M. le duc de Berry. Il n'avait, dans cette

attente, que deux partis à prendre: s'il croyait la paix publique

gravement menacée par cette cérémonie, il fallait en empêcher décidément

la célébration, soit en traitant avec l'autorité ecclésiastique, soit

par un acte de gouvernement publiquement motivé. S'il ne jugeait pas le

péril assez grand pour exiger une telle mesure d'exception, le pouvoir

devait prendre lui-même en main la cause de la liberté religieuse, et

laisser la cérémonie s'accomplir sous sa protection, sauf à poursuivre

ensuite devant les tribunaux les actes séditieux qui auraient pu

s'y mêler. Dans la première hypothèse, il y a lieu de croire que le

Gouvernement, avec un peu de prévoyance et d'insistance, eût réussi à

tout prévenir: le service devait d'abord avoir lieu dans l'église de

Saint-Roch: sur les représentations des ministres de l'intérieur et des

cultes, l'archevêque de Paris et le curé de Saint-Roch refusèrent de

l'y autoriser. Pourquoi n'employa-t-on pas, pour l'église de

Saint-Germain-l'Auxerrois, le même moyen? L'autorité ecclésiastique

n'eût pas été sans doute plus aveugle ou plus intraitable dans une

paroisse que dans l'autre. Et si le gouvernement se fût décidé à

n'apporter à la cérémonie aucun obstacle, je ne puis croire que la force

publique n'eût pas été en état de protéger efficacement la liberté

religieuse, en surveillant les écarts de la passion politique, avec

l'intention déclarée de les réprimer selon les lois.

Au lieu d'adopter nettement l'une ou l'autre de ces résolutions, le

pouvoir n'en prit aucune. On laissa aller d'abord les légitimistes, puis

les anarchistes. On ne prévint pas les causes de trouble; on ne protégea

pas les droits de la liberté. Les partis seuls furent acteurs; le

gouvernement resta spectateur.

Nulle contagion ne se propage aussi rapidement que celle de l'anarchie:

dans les huit jours qui suivirent le sac de Saint-Germain l'Auxerrois

et de l'archevêché de Paris, à Lille, à Dijon, à Perpignan, à Arles,

à Nîmes, à Angoulême, des scènes semblables éclatèrent, avec ce même

mélange de haines politiques et de passions impies. C'était ici la

statue du duc de Berry renversée et mise en pièces par la foule; là, le

buste de Louis XVIII tiré du magasin où on l'avait enfoui, et traîné

avec insulte dans les rues; ailleurs, le séminaire pillé et incendié;

ailleurs encore l'évêque se croyant obligé d'accorder, à des groupes

tumultueux, la révocation d'un desservant. Au sein même des grandes

villes, parmi les autorités municipales chargées de réprimer le

désordre, il s'en trouvait d'assez livrées aux passions démagogiques

pour écrire au ministre de l'intérieur: «A peine établi, le Gouvernement

qui devait tout au peuple a semblé renier son origine. La retraite de La

Fayette et de Dupont de l'Eure a confirmé ce que n'apprenaient que trop

la loi sur la garde nationale et le refus constant de la loi électorale.

En s'appuyant sur une Chambre sans pouvoirs et objet de l'animadversion

générale, le gouvernement devait faire rejaillir sur lui la haine et le

mépris dont cette Chambre est entourée.»

Au milieu de ces emportements anarchiques, et malgré les efforts du

Roi et de ses plus affidés conseillers pour en arrêter le cours, le

gouvernement en ressentait lui-même la contagion; sa propre attitude,

son propre langage portaient quelque empreinte des mauvaises traditions

et des dangereuses tendances qu'il combattait, et la physionomie du

pouvoir était quelquefois révolutionnaire quand, au fond, il était aux

prises avec les fauteurs de révolutions. Deux jours après le sac de

Saint-Germain-l'Auxerrois, un acte officiel mit ce mal en évidence:

dans un de ses accès de déférence envers les passions démagogiques, M.

Laffitte vint demander au Roi de changer les armes de France et d'en

bannir les fleurs de lis, ces armes de sa maison. Le Roi céda, ne se

jugeant pas en état de résister. Dans ces commencements de son règne et

sous l'empire des souvenirs de sa jeunesse, c'était la disposition du

Roi Louis-Philippe de croire l'esprit révolutionnaire plus fort qu'il ne

l'était réellement, et de se croire à lui-même, pour une telle lutte,

moins de force qu'il n'en possédait. Il avait de plus, dans les crises

imprévues, des impressions très-vives qui pouvaient lui faire prendre

des résolutions soudaines, fort au delà de la nécessité. Plus tard, je

me suis permis plus d'une fois de lui dire: «Que le Roi ne se fie jamais

à sa première impression; soit en espérance, soit en alarme, elle est

presque toujours excessive; pour voir les choses exactement comme elles

sont et ne leur accorder que ce qui leur est dû, l'esprit du Roi

a besoin d'y regarder deux fois.» Je crois que, dans cette triste

circonstance, il se trompa, et qu'à cette tyrannique prétention de

l'esprit révolutionnaire il eût pu dire _non_, avec quelque péril sans

doute, mais sans péril suprême. Ce fut, au moment même, le sentiment de

beaucoup d'hommes de bien et de sens, amis sincères du Roi, et le 19

février, à la tribune de la Chambre des députés, M. de Kératry se fit

honneur en l'exprimant hautement.

Sans parler de leur déplorable retentissement en Europe, ces scènes, ces

faiblesses produisirent en France dans le parti naissant de l'ordre, un

très-fâcheux effet: de bons et honnêtes esprits en contractèrent, envers

le gouvernement nouveau, un sentiment de méfiance et d'éloignement; ils

l'avaient accueilli comme le seul rempart contre l'anarchie, et ils

voyaient l'anarchie près de renaître, et le pouvoir lui-même avait l'air

faible ou complaisant pour ses fauteurs ou pour ses précurseurs. Ils

rentrèrent dans leur disposition malveillante pour la monarchie issue

de la Révolution; et ils y rentrèrent d'autant plus aisément qu'ils

ne ressentaient plus cet immense effroi dont la Révolution les avait

d'abord frappés. Au fond, ils étaient sauvés; ils savaient bien que le

gouvernement les défendait et les défendrait contre les grands périls;

ils étaient encore inquiets, mais non plus vraiment menacés, et ils

s'irritaient librement de leurs inquiétudes prolongées sans savoir gré

au pouvoir de leur salut. Ainsi disparaissait, entre les honnêtes

gens, cette unanimité qu'avaient produite, dans les premiers jours,

l'imminence du danger et la vue claire de la nécessité; ainsi

renaissaient rapidement les anciens partis, leurs inimitiés et leurs

espérances.

Mais en même temps que, hors des Chambres et dans le pays, les troubles

du 14 février 1831 divisèrent et affaiblirent le parti de l'ordre, ils

produisirent dans la Chambre des députés un effet contraire; ce parti

s'y rallia fortement et se décida à prendre lui-même l'initiative pour

relever et raffermir le pouvoir. La patience de la Chambre était à bout.

Tant qu'avait duré le procès des ministres de Charles X, elle avait

fermement soutenu le cabinet, convaincue qu'il était nécessaire et le

plus propre à surmonter cette épreuve. Le procès fini, elle s'abstint

de toute attaque contre M. Laffitte et ses collègues, par esprit

monarchique et n'ayant nulle fantaisie de faire étalage de sa force pour

défaire ou faire des ministres. Mais quand elle vit le gouvernement

toujours désuni au dedans, impuissant au dehors, flottant au gré des

vents populaires et dépérissant de fluctuation en fluctuation, la

Chambre sentit sa responsabilité et son honneur compromis aussi bien

que la sûreté de l'État; et déterminée par un honnête bon sens, non par

aucune préméditation de parti, elle entra ouvertement en lutte contre

l'anarchie. Le 17 février, M. Benjamin Delessert demanda raison au

cabinet des troubles de Paris, du déchaînement des factions, des églises

dévastées, des croix abattues, du déplorable état général des affaires,

de l'imprévoyance et de la faiblesse du pouvoir. Député opposant vers la

fin de la Restauration, associé à tous les actes de la Chambre pendant

les journées de Juillet, M. Delessert ne pouvait être soupçonné de

malveillance, ou seulement d'indifférence envers le régime nouveau.

Protestant, il avait bonne grâce à défendre les croix et les évêques.

Homme important et honoré dans la banque, le commerce et l'industrie, il

avait titre pour parler de leurs souffrances et de leurs inquiétudes. Sa

démarche était aussi autorisée que significative et opportune.

La discussion se répandit d'abord en explications et en récriminations

personnelles. Quand MM. Mauguin, Dupin et Salverte l'eurent ramenée vers

la politique générale et que je la vis près de son terme, j'y entrai à

mon tour, en prenant soin de faire remarquer que c'était mon premier

acte d'opposition au ministère. La nécessité seule, une impérieuse

nécessité m'y décidait. Ce que nous nous étions promis de la révolution

de Juillet, ce qu'en attendait la France, c'était le gouvernement

constitutionnel, un vrai gouvernement, capable de concilier et de

protéger à la fois l'ordre et la liberté. Ce gouvernement nous manquait

absolument. Les faits le disaient bien haut; ni l'ordre, ni la liberté

n'étaient efficacement protégés. Pourquoi? Parce que les conditions

essentielles du gouvernement étaient méconnues et absentes. Point

d'unité au sein du cabinet, ni entre le cabinet et ses agents. Point

d'entente sérieuse et soutenue entre le cabinet et la majorité des

Chambres. Point d'efficacité dans le pouvoir. Il ne gouvernait pas

parce qu'il se laissait gouverner, cherchant la faveur populaire, non

l'exercice sérieux de l'autorité légale: «Si on persiste dans cette

voie, si c'est à la popularité qu'on demande le gouvernement, on n'aura

pas de gouvernement; pas plus, toujours moins qu'on n'en a aujourd'hui.

L'ordre y perdra sa force, la liberté son avenir, les hommes leur

popularité, et nous n'en serons pas plus avancés après. Je ne crois pas

qu'il soit possible de rester dans cette situation.»

Quand nous aurions dû être, mes amis et moi, les successeurs du cabinet,

je n'aurais pas hésité à tenir ce langage: dans un régime libre, le

désir de prévaloir par le gouvernement est le droit des convictions

sincères, et l'honneur consiste à avoir cette ambition-là, et point

d'autre. Mais, en 1831, le vulgaire embarras de cette position m'était

épargné; nous n'avions, mes amis et moi, aucune prétention ni aucune

chance de pouvoir; ce n'était pas nous qu'y poussait alors la réaction

contre l'anarchie; nous pouvions servir dans l'armée de l'ordre, non la

commander. M. Laffitte avait un héritier naturel et clairement désigné.

Président de la Chambre des députés, M. Casimir Périer était le

président nécessaire du prochain cabinet. Dévoué à la politique de

résistance et homme d'affaires supérieur, constamment dans l'opposition

jusqu'en 1830 et aussi décidé dans l'action, pendant les journées de

Juillet, que modéré dans le dessein, à la fois impétueux et prudent,

passionné et discret, dominant et point impatient de saisir le pouvoir,

il était admirablement propre, par tempérament comme par position, et

aux luttes futures que le nouveau cabinet aurait à soutenir, et à la

lutte immédiate que nous engagions pour le former.

Ce fut une lutte en effet que le travail de cette formation. Malgré sa

faiblesse déclarée, M. Laffitte ne voulait pas sortir du pouvoir, et M.

Casimir Périer n'y voulait entrer qu'avec toutes les forces et toutes

les sûretés dont il avait besoin. L'un pressentait que sa chute serait

sa ruine, et s'obstinait à ne pas descendre; l'autre hésitait à risquer

un échec et exigeait beaucoup pour consentir à monter. Autour de M.

Laffitte, on faisait de grands efforts pour conserver le pouvoir, sinon

à lui, du moins au parti qui dominait sous son nom. On ramenait M.

Dupont de l'Eure sur la scène; on lui associait M. Odilon Barrot, M.

Eusèbe Salverte, le général Lamarque, M. de Tracy, même le général

Demarçay. A ces tentatives pour former un cabinet pris tout entier dans

le côté gauche, les partisans de la résistance dans le cabinet encore

debout opposaient des actes qui attestaient leur travail et leur progrès

vers un but contraire; M. de Montalivet donna sa démission pour obtenir

que M. Odilon Barrot fût remplacé dans la préfecture de la Seine par

M. de Bondy, et M. Odilon Barrot fut en effet relégué dans le Conseil

d'État, Le garde des sceaux, M. Mérilhou, s'était refusé à la révocation

de son ami, M. Charles Comte, procureur du roi à Paris, courageux homme

de bien dans l'opposition, embarrassé et inhabile dans le pouvoir; M.

Comte n'en fut pas moins écarté, et M. Mérilhou lui-même quitta le

ministère de la justice dont _l'intérim_ fut confié à M. d'Argout.

Pourtant le Roi d'une part et M. Casimir Périer de l'autre hésitaient

encore. Il en coûtait au Roi de rompre avec M. Laffitte, ministre

commode et naguère utile. La politique de résistance déclarée lui

semblait d'ailleurs presque aussi périlleuse que nécessaire; ne

pouvait-on pas attendre encore un peu que la nécessité de plus en

plus évidente surmontât décidément le péril? Le caractère altier et

susceptible de M. Casimir Périer lui inspirait, pour leurs rapports

mutuels, quelque inquiétude. M. Casimir Périer, de son côté, insistait

chaque jour plus péremptoirement sur les conditions de son entrée

au pouvoir: aux curieux qui venaient le presser, à ses amis, au Roi

surtout, il développait avec une passion forte et triste les difficultés

de l'entreprise, et la nécessité absolue, et probablement insuffisante,

des moyens qu'il demandait. Il voulait gouverner dans le Conseil comme

dans le pays. Il lui fallait le baron Louis au ministère des finances,

et dans tous les départements des collègues sûrs, bien résolus à marcher

avec lui; point de dissidents ni de rivaux. Le 12 mars au soir, dans

une de leurs dernières conférences, le maréchal Soult témoigna quelque

hésitation à accepter M. Casimir Périer comme président du Conseil:

«Monsieur le maréchal, lui dit Casimir Périer, veuillez vous décider;

sinon, j'écrirai ce soir à M. le maréchal Jourdan; j'ai sa parole.» Le

maréchal Soult se décida. Le baron Louis prit les finances; son neveu,

l'amiral Rigny, fut ministre de la marine; M. de Montalivet céda

le ministère de l'intérieur à M. Périer et passa au département de

l'instruction publique. Les instances répétées des Chambres, le flot

toujours montant de l'anarchie, les noms périlleux que mettait en avant

le parti populaire, avaient mis fin, dans l'esprit du Roi, à toute

incertitude: «Savez-vous, dit-il plus tard à M. d'Haubersaert, alors

chef du cabinet de l'intérieur, que, si je n'avais pas trouvé M. Périer

au 13 mars, j'en étais réduit à avaler Salverte et Dupont tout crus!»

Il accepta les périls, les difficultés, peut-être les ennuis de la

politique de résistance et de son chef, et le 13 mars, M. Casimir Périer

devint officiellement ce qu'il devait être effectivement, premier

ministre.

Mémoires pour servir à l'Histoire de mon temps (Tome 2) · 第 9 / 53 题