Il arriva que Gustave, les yeux levés sur les vitres, approchait alors

de sa bouche les rubans ravis à Louise; il espérait à chaque instant

qu’elle laisserait tomber un regard sur lui. Au lieu d’elle, c’est sa

mère. Il s’éloigne.

Madame Drouart a parfaitement reconnu le jeune homme de la veille; elle

a également la certitude que ces rubans de soie rose qu’il baisait

tout-à-l’heure, en cherchant leurs fenêtres, sont les rubans mêmes qu’a

dû acheter sa fille. Louise les avait-elle perdus, les lui avait-il

pris, les lui avait-elle donnés? Tout inquiète qu’elle est, madame

Drouart n’ose éclaircir ce fait; d’ailleurs à quoi servirait une

explication? Ne sait-elle pas le fatal secret de Louise? et puis,

bientôt, toute rencontre entre ces deux jeunes gens ne deviendra-t-elle

pas impossible?

Cependant la position du piano contre le mur, à côté de la croisée, lui

semble un empêchement à ses projets; mais où reporter ce meuble? La

chambre est si étroite! et encore n’est-il pas à craindre que Louise ne

devine pour quelle raison sa mère a voulu changer le piano de place?

Un expédient se présente à l’esprit de madame Drouart. C’est cela même,

se dit-elle, nous le poserons vis-à-vis de la fenêtre.

Mais elle veut en cela, comme en tout, ne pas avoir l’air de se méfier

de sa fille; elle lui en parlera demain ou après, et c’est demain ou

après seulement que Louise, son piano déplacé, ne pourra plus être

distraite par les scènes de la rue.

En attendant, et sous prétexte de parler à sa mère, qui continue de se

tenir debout derrière elle, Louise détourne la tête de temps à autre,

mais toujours sur la gauche, du côté de la fenêtre.... Madame Drouart

fait semblant de ne pas remarquer ce manége; elle réfléchit et mûrit son

plan d’attaque. Louise n’aperçoit rien dans la rue; elle pense qu’elle

ne verra sans doute plus Gustave, elle s’afflige de lui avoir parlé

rudement, et elle pousse des soupirs. Madame Drouart qui remarque son

émotion, s’applaudit des obstacles qu’elle va susciter enfin à ce fol

amour, amour qui peut-être se serait éteint de lui-même à la longue, et

que les précautions prises pour l’étouffer doivent rendre plus ardent et

plus vivace encore.

CHAPITRE VI.

Le vieux Lamarre, seul dans sa loge, calcule sur ses doigts la somme

d’argent que ses locataires pourront lui donner pour ses étrennes, car

le jour de l’an est proche.--15 fr. le premier étage; 10 fr. le second;

5 fr. le troisième; 3 fr. le quatrième; rien le cinquième; rien le

sixième...

Le vieux portier hoche la tête. A moins, pense-t-il, que j’aie plus de

5 fr. au troisième étage, je ne sais pas comment j’y trouverai mon

compte: il faut un bonnet à ma femme, une robe à ma fille; il me faut à

moi une redingote, et dans tout cela, je ne vois que 33 francs

d’étrennes!... Diable! mais voyons, peut-être aussi que je me trompe? au

troisième, nous avons deux locataires: madame Drouart, d’abord, et

ensuite monsieur Barreau. Monsieur Barreau me donne tous les ans 30

sous, madame Drouart me donne tous les ans 30 sous, total, 3 francs; 3

francs font 3 francs, c’est juste; mais puisque ma fille est femme de

ménage chez madame Drouart, et que voici bientôt quinze jours qu’elle

fait leurs commissions et leur dîner et leur lit et tout, à raison de 8

francs par mois, sans être nourrie, il me semble que ça change les

affaires. Madame Drouart, au lieu de 30 sous, ne peut me donner, pour

mes étrennes, moins de 3 francs; et puis la gratification qu’elle fera à

ma fille, et puis ce qu’elle doit à ma femme pour ses complaisances... A

combien tout cela peut-il monter? Nous avons dit 33 francs: mettons-en

40; 40, bien. Une redingote me coûtera 30 francs, un bonnet brodé, 10

francs, une robe, 10 francs; 30, 10 et 10 font 50; 50, j’en ai 40; reste

10 francs qui me manquent; mais, je suppose, le premier me donne 20

francs; le second...

Et Lamarre recommençait ses calculs, en ajoutant quelques francs de

plus par chaque étage, afin de trouver la somme dont il a besoin. La

porte de sa loge s’ouvre, un jeune homme entre. Lamarre s’embrouille

dans ses comptes et dit avec humeur au nouveau venu: 50 et 30... ce

n’est pas ici, monsieur!

--Je le sais bien, mais c’est ici le nº 16.

--Pour le nº 16, c’est la vérité, monsieur.

--Eh bien! voilà 10 francs. Pourriez-vous me donner sur cette maison les

renseignemens que je cherche?

Lamarre ôte sa casquette, s’incline profondément et dit, en fourrant les

10 francs dans sa poche: Monsieur ne pouvait mieux s’adresser qu’à moi

pour avoir des détails sur la maison: il y a vingt ans que j’en suis le

portier avec ma femme; monsieur aura tous les éclaircissemens qu’il

désire. Est-ce pour acheter la maison, que monsieur demande des

renseignemens? Je serais bien aise d’avoir monsieur pour propriétaire,

bien sûr, mais, si j’ose le dire à monsieur, je ne crois pas que la

maison soit à vendre; du reste, c’est une belle maison, fort bien tenue

et presque toute neuve, comme monsieur peut se donner la peine de le

voir, dans la cour.

En disant cela, Lamarre ouvrait la porte de sa loge, comme pour dire au

jeune homme: venez avec moi dans la cour; vous vous assurerez par

vous-même que les murs intérieurs de la maison ont été nouvellement

blanchis. Mais ce n’était pas là l’affaire de Gustave. Il fit comprendre

au portier que la maison le touchait moins que les locataires, et que

parmi ces locataires une seule famille occupait sa pensée.

--Savez-vous si mademoiselle Louise demeure toujours ici?

--Certainement, monsieur, qu’elle y demeure, la chère demoiselle, et

avec sa mère encore, la brave et digne femme; deux personnes bien

estimables, monsieur!

--On m’avait dit qu’elles étaient déménagées... ou malades.

--Oh! pas plus déménagées que malades, monsieur; c’est-à-dire, malades,

entendons-nous. C’est ma fille qui fait leur ménage, et elle m’a conté

que ces dames n’ont pas de ces santés... comme vous et moi, par exemple.

Cependant, puisque monsieur les connaît, s’il veut monter leur rendre

visite, je crois que ça leur fera plaisir; elles voient si peu de monde!

--Ah, elles voient peu de monde?

--Quand je dis peu de monde, c’est une façon de parler, comme monsieur

le pense bien; car à cause de leur bureau de timbre, elles ne manquent

pas de gens qui viennent toute la journée sonner chez elles; mais ces

gens-là ne sont pas des amis, des connaissances; ça vient parce que ça

manque de papier timbré, et puis c’est tout.

--Comment donc! elles tiennent un bureau de timbre?

--Sans doute, monsieur, un bureau qui a beaucoup de débit, quoiqu’au

troisième étage; il est vrai que les étages de la maison sont coulantes

et pas plus hautes que des entresols. Oh! c’est que la maison ici est

fort agréable, monsieur!

Gustave laissa le vieux portier vanter de nouveau les avantages de sa

maison, et, sans vouloir lui donner le temps de prouver que ses étages

étaient les plus _coulantes_ de tous les étages, et ses locataires les

plus commodément logés de tous les locataires, il lui glissa dans la

main deux autres pièces de cent sous en lui recommandant le secret sur

sa visite: Vous ne direz pas à ces dames que je me suis informé d’elles.

--N’ayez pas peur, monsieur, je m’appelle Lamarre, et je n’ai jamais

fait de rapports sur personne. Je suis censé ne vous avoir jamais vu; je

ne vous connais pas; votre très-humble serviteur. Monsieur

repassera-t-il bientôt par ici?

--Je ne sais, mais silence sur tout!

--Monsieur peut être sûr de ma discrétion.

Gustave, sorti de la maison, fut tenté de revenir sur ses pas pour

demander au vieux Lamarre laquelle de Louise ou de sa mère tenait le

bureau de timbre, mais il lui sembla que ce devait être tantôt l’une et

tantôt l’autre. Cette découverte lui rendait facile une entrevue

prochaine avec Louise; il s’applaudit du succès de sa démarche et ne se

repentit point de n’avoir pas remis au portier, comme il en avait eu le

dessein, une lettre à l’adresse de Louise; lettre qui, peut-être, fût

tombée entre les mains de la mère et qui eût éloigné, par là, les

chances possibles de revoir la fille. Maintenant, pensa-t-il, qu’ai-je à

craindre? le bavardage de ce portier. Que m’importe? il ne sait rien, et

moi, dès aujourd’hui, si je veux, je puis remettre moi-même un billet

doux à Louise.

Cependant le vieux portier ne parlait encore de cette aventure que pour

se dire: 40 francs d’étrennes et 20 francs que j’ai reçus du jeune

homme: total 60 francs. Avec ça on peut se donner une redingote de bon

drap, plus, un vol-au-vent et du vin cacheté pour faire les Rois.

CHAPITRE VII.

Depuis près de deux semaines, mademoiselle Agathe remplit les fonctions

de femme de ménage chez madame Drouart; mais c’est depuis dix-huit jours

environ que le piano de Louise n’occupe plus l’espace accoutumé entre

l’encoignure de la muraille et la fenêtre. Madame Drouart l’a fait

enlever de cette place, d’où sa fille, assise, pouvait aisément voir

dans la rue. Sous prétexte que la lumière, tombant de côté, est chose

fatigante pour les yeux, madame Drouart, non sans peine, non sans faire

de grands efforts pour ne pas se trahir, est parvenue à vaincre les

résistances de Louise. La lutte a été longue, pénible de part et

d’autre; mais enfin la victoire est restée à la mère. A présent le piano

posé en face de la fenêtre, et avançant de quatre pieds, vers le milieu

de la chambre, ne permet pas à la jeune fille d’apercevoir autre chose

que le troisième étage des maisons situées vis-à-vis d’elle.

La rue lui est complètement interdite. Agathe, la fille du portier et

leur femme de ménage, la supplée dans tous les petits soins dont elle

seule était chargée auparavant. Agathe monte et descend autant de fois

qu’il le faut dans la journée sans que jamais Louise ait la joie

d’entendre sa mère lui accorder même la permission d’accompagner

mademoiselle Agathe au dehors.

Il ne se passe pas de jour où Louise ne se plaigne de la lassitude

d’être constamment assise. Mais madame Drouart ne fait pas semblant de

la comprendre. Il est vrai, lui dit-elle, que la promenade serait

favorable à ta santé, ma fille, mais, où voudrais-tu aller l’hiver, par

le temps qu’il fait? Prends patience, mon enfant, l’été prochain nous

serons moins sédentaires et je te conduirai moi-même tous les matins

sous les arbres des Tuileries.

--Mais, maman, si je sortais seulement une ou deux fois par semaine,

avec mademoiselle Agathe, demande Louise en rougissant, quel mal y

aurait-il à cela?

A cette question que sa fille hasarde quelquefois, madame Drouart fait

éternellement la même réponse: Agathe n’est pas ici pour perdre son

temps à se promener avec toi; elle a bien assez des fatigues que lui

donne notre ménage.

Bientôt Louise cesse d’importuner sa mère pour sortir; elle sent que

c’est un parti pris d’avance. Elle se dit malheureuse et accuse madame

Drouart d’injustice. Une pâle tristesse remplace les couleurs animées de

son teint; elle mange à peine, elle pleure souvent; lorsque sa mère veut

l’embrasser, elle détourne la tête.

Madame Drouart, forte des devoirs que lui impose l’amour maternel,

persuadée que les précautions dont elle use doivent tourner à l’avantage

de sa fille, se raidit contre la douleur de Louise et laisse au temps le

soin de la calmer.

Louise, à son tour, convaincue que sa mère la traite moins en fille

qu’en esclave, aigrie par la solitude où on la condamne, tourmentée par

les secrets de son cœur, n’ayant personne à qui les confier, ne

trouvant autour d’elle que privations et sujets d’ennui, assurée en

outre que sa mère est injuste, cruelle même à son égard, Louise désire

plus que jamais de revoir Gustave.

Durant la semaine entière qui a précédé l’entrée de mademoiselle Agathe,

Louise, à peu près libre de son temps, s’est rencontrée parfois au

dehors avec Gustave; elle lui a constamment parlé avec froideur,

quoiqu’elle sût bien que leurs entrevues allaient cesser. Mais, par la

réserve de son maintien, elle espérait le contraindre à déclarer ses

intentions, à les faire connaître à sa mère. Elle pensait que, jusqu’à

l’entier aplanissement des obstacles secrets qui s’opposent encore à

une demande formelle en mariage, il lui serait possible du moins

d’apercevoir Gustave par la fenêtre; et voilà que maintenant elle ignore

si Gustave n’a pas été découragé par sa froideur; voilà qu’elle ne peut

plus même lui faire signe des yeux qu’elle l’aime et qu’elle l’attend!

elle s’en désole.

Cependant madame Drouart commence à prendre de l’inquiétude: Louise l’a

devinée. La pauvre mère s’en est aperçue à quelques demi-mots dits d’un

ton brusque par sa fille. Une petite pierre, lancée contre les vitres,

et venue on ne sait d’où, lui a suggéré des observations auxquelles

Louise a répondu avec humeur: «Pourquoi ne fait-on pas boucher les

fenêtres? on n’aurait plus rien à craindre!»

A l’occasion de cette petite scène, madame Drouart a changé son plan de

conduite; elle veut chasser de l’esprit de sa fille toute pensée de

méfiance; elle ne veut pas avoir paru douter que Louise pût se bien

conduire, à moins d’être surveillée de près. Les conséquence de ce doute

sur le cœur de sa fille l’effraient; elle donnera à Louise toute liberté

d’agir ce jour-là. Alors, se dit-elle, la malheureuse enfant ne croira

plus que je la force à rester près de moi, parce que je ne n’ai pas de

confiance en elle. Si, après l’aventure de tout à l’heure, si, malgré

cette pierre lancée aux vitres, je lui permets de sortir seule, si je

l’envoie faire quelque course dans le voisinage, elle n’aura plus de

motif pour soupçonner mes craintes; son pauvre cœur en prendra quelque

repos.

D’ailleurs, continua madame Drouart pensive, n’est-il pas possible que

cette pierre tombée du toit, ait été poussée jusqu’ici par le vent; et

si c’est le vent qui nous l’a envoyée, qu’ai-je à redouter? Après tout,

ce jeune homme ne doit-il pas être las de chercher Louise dans les rues,

et cela depuis quinze jours, sans la rencontrer nulle part? Devine-t-il

que Louise va descendre à l’instant même, et se tient-il à notre porte

exprès pour la voir et lui parler?

Heureuse d’avoir trouvé dans ces réflexions un prétexte pour dissiper

les ennuis de sa fille, madame Drouart se disposait à envoyer Louise en

course, lorsque mademoiselle Agathe, qui elle-même venait de la rue,

rentra, et dit qu’un jeune homme (dont elle oublia de dépeindre le

physique et le costume) avait été surpris par elle, jetant de petites

pierres aux vitres de la maison. Elle ajouta que ces mêmes petites

pierres étaient enveloppées dans un billet.

Peut-être ce billet, ainsi lancé, s’adressait-il aux fenêtres voisines;

peut-être encore n’y avait-il qu’une pierre et pas de billet; peut-être

même (et ceci est fort croyable), le jeune homme, surpris dans cette

occupation par mademoiselle Agathe, n’était-il pas Gustave.

Quoi qu’il en soit, Louise pense à Gustave, et elle rougit. Madame

Drouart pense à son jeune homme au manteau, et elle va redoubler de

surveillance. Mademoiselle Agathe, qui pense à ses amours, se met à

rire.

Dans la soirée, mademoiselle Agathe apprit de son père qu’un jeune homme

très-élégant était venu prendre des informations sur madame Drouart et

sa fille; elle apprit encore que ce jeune homme avait donné quatre

pièces de cent sous au père Lamarre, afin qu’il lui gardât le secret de

sa visite. Le lendemain Louise était au courant de cette aventure, et

madame Drouart n’en ignorait pas les plus minutieux détails:

mademoiselle Agathe avait parlé. Madame Drouart voulut aussi que le

vieux portier s’expliquât. Après force excuses, et très-peu

d’hésitation, Lamarre convint de tout, excepté d’avoir reçu vingt

francs.

Louise, certaine de n’avoir pas été oubliée par Gustave, ne put si bien

dissimuler son émotion, sa joie, que madame Drouart n’en conçût des

alarmes plus vives encore que par le passé; elle comprit que cet amour

était trop profondément entré au cœur de sa fille pour céder à de

petites ruses, et, en dépit de ses résolutions premières, elle se décida

à l’attaquer en face.

--Ma fille, dit-elle à Louise, il faut bien que je t’interroge puisque

tu t’obstines à ne pas prendre ta mère pour confidente... Tu as un

secret, tu te caches de moi; à quoi bon? Penses-tu que je n’aie pas lu

dans ton ame Louise, mon enfant, veux-tu me répondre avec franchise?

Louise toute troublée n’osait envisager sa mère.

--Regarde-moi, ma fille, et avoue-moi tout: je ne te gronderai pas. J’ai

été jeune comme toi; comme à toi l’on m’a dit de ces choses qu’on dit à

toutes les femmes de ton âge; je sais combien notre faible sexe est

facile à tromper, combien il se laisse aisément aller aux flatteries...

Toi, tu es si bonne, ma Louise, si naïve, si confiante, que tu ne peux

pas soupçonner le mensonge... Un jeune homme nous voit, il nous fait

mille promesses, mille sermens de fidélité et d’amour, et nous, nous,

malheureuses femmes, nous sommes quelquefois assez crédules pour nous

confier à ces promesses, à cet amour. Ma Louise, je t’en prie...

Et tenant dans ses deux mains les deux mains de sa fille, assise

vis-à-vis d’elle, madame Drouart attirait doucement le corps de Louise

qui tremblait.

--Ma fille, regarde-moi donc, je t’en conjure... écoute bien: ce ne sont

pas des reproches que je veux te faire; tu t’es cachée de moi, je ne

m’en souviendrai plus: mais dis-moi seulement, ma Louise, dis-moi son

nom, dis-moi où tu l’as vu, dis-moi quel est cet homme, et s’il est

vrai que tu l’aimes...

Louise éclata en sanglots.

--Tu l’aimes donc, ma pauvre fille?

--Oui, maman!

Et tandis que leurs deux fronts brûlans penchaient l’un sur l’autre, des

larmes tombaient en abondance sur leurs mains étroitement unies.

--Son nom, ma fille?

Louise hésita long-temps.

--Gustave, dit-elle enfin.

--Gustave! Mais son nom de famille?

--Je ne le lui ai jamais demandé, maman; pourtant je crois que c’est le

même nom que sa cousine: Charrière.

--Et où l’as-tu vu? d’où le connais-tu?

--Oh! maman, il y a bien long-temps pour la première fois! c’est à la

maison royale... Constance, sa cousine, me remettait ses lettres.

--Des lettres! il t’écrivait?

--Je t’assure que je ne les lisais pas... beaucoup; je les déchirais

presque tout de suite.

Il y avait dans l’attitude de madame Drouart plus de douleur que de

colère, moins de colère encore que de surprise.

--Des lettres! reprit-elle, et depuis ta sortie de pension, depuis que

tu es chez ta mère, est-ce qu’il a osé t’écrire?

Louise entraînée, sans savoir comment, à faire la confidence de son

amour, aurait bien voulu revenir sur ses pas, mais elle s’était trop

avancée pour ne pas poursuivre.

--Il m’a écrit, dit-elle d’une voix basse et honteuse, il m’a écrit,

mais je n’ai pas voulu recevoir son billet.

--Bien sûr, ma fille?

--Oh! bien sûr, maman!

Le regard de Louise et le ton de ses paroles témoignèrent de sa

sincérité. Alors madame Drouart exigea une confession tout entière;

elle voulut entrer dans les plus petits détails de cette passion, la

prendre à son origine pour ne la quitter que dans ses derniers

résultats.

Louise déguisa bien des choses, et cependant madame Drouart fut à peu

près instruite de ce qu’elle souhaitait de connaître le plus. Louise lui

conta que l’année d’avant sa sortie de la maison royale avait vu le

commencement de ses amours avec Gustave; que c’était à une distribution

de prix, madame Drouart elle-même présente; que Gustave lui avait fait

donner un billet par Constance, qui en riait beaucoup; que bien souvent,

lorsque madame Drouart venait la demander au parloir, le dimanche,

Gustave se trouvait là avec la mère de Constance; que le hasard seul lui

avait fait rencontrer ce jeune homme dans la rue, un mois après être

sortie de pension; enfin, qu’elle songeait si peu à faire un mystère de

tout cela, que madame Drouart pouvait se souvenir de lui avoir entendu

parler, à diverses fois, de son amie Constance et de Gustave son cousin,

fils d’un agent de change ou d’un banquier.

Madame Drouart convint en effet d’avoir entendu citer ces deux noms par

sa fille, mais sans y attacher la moindre importance. Puis elle ajouta:

--C’est le fils d’un agent de change, ou d’un banquier, dis-tu?

Malheureuse enfant, et comment peux-tu croire qu’un jeune homme riche,

comme doit l’être ce monsieur Gustave, songe sérieusement à t’épouser,

toi sans fortune et presque sans famille? Va, ma Louise, lorsque ma

tendresse s’alarme, sois persuadée que ce n’est pas sans raison. A ton

âge, on se nourrit le cœur d’illusions: on ne sait pas combien de jeunes

gens riches se plaisent à tourner la tête d’une faible fille pour

occuper un temps dont ils ne savent que faire; combien d’autres peuvent

aimer sincèrement qui cependant ne songent pas à prendre pour femmes les

jeunes folles qu’ils aiment.

Louise s’agitait sur sa chaise.

Madame Drouart recueillit ses forces pour donner à sa voix, comme à sa

figure, l’expression de dignité calme qu’elle jugeait propre à faire

quelque effet sur sa fille. Elle lui traça un effrayant tableau des

misères auxquelles l’amour expose leur sexe; elle présenta les hommes,

surtout les jeunes gens des grandes villes, comme capables de fouler aux

pieds tous les devoirs, toutes les vertus, pour satisfaire un caprice,

pour prendre un plaisir d’une minute; elle les montra lâches, cruels, se

vantant des malheurs d’une faible femme, ainsi qu’ils se vanteraient

d’une bonne action; mettant toute leur joie, tout leur orgueil à perdre

la jeune fille qui leur a donné son cœur.

Louise entendit ces paroles avec une visible impatience. Elle

n’ignorait pas pour quelle raison sa mère lui tenait ce langage; et plus

madame Drouart chargeait le tableau pour le lui rendre odieux, plus

Louise se disait tristement: Elle me parle ainsi parce qu’elle ne veut

pas que je l’aime!

Madame Drouart quitta les généralités pour s’attaquer de nouveau et

spécialement à Gustave.--Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle. Fils

d’un banquier, qu’importe? S’il avait des vues honorables, à qui se

serait-il adressé d’abord, à toi ou à ta mère?... Il est rare, bien

rare, ma fille, qu’un honnête homme écrive secrètement à celle qu’il

veut épouser. D’ailleurs, ces lettres, tu en es convenue, sa cousine te

les remettait en riant. Elle savait donc, cette cousine, que, pour M.

Gustave, une lettre d’amour était chose peu importante et que toi tu ne

devais pas prendre au sérieux... Et puis, c’est le hasard, m’as-tu dit

encore, qui a renouvelé votre connaissance; tu l’as rencontré au milieu

de la rue un mois après ta sortie de la maison royale?... je le veux

bien. Mais lorsque le hasard te l’a fait retrouver, pensait-il à toi, et

venait-il chez ta mère? Non, sans doute.

--Il ne pouvait pas deviner où nous demeurons, d’autant mieux que

Constance est partie pour la Suisse avec sa famille. Autrement il lui

aurait demandé de mes nouvelles: il me l’a dit. Il a été assez contrarié

du départ de Constance!...

--Soit, mon enfant; mais qu’est-ce que cela prouve? Sa conduite dit-elle

qu’il ait des vues honnêtes? Avant même de savoir où tu avais connu ce

Gustave, je me défiais de ses desseins: car, je te le répète, un galant

homme qui recherche une demoiselle en mariage n’agit pas comme je l’ai

vu faire. Depuis que je sais comment tu l’as connu, après tes aveux de

tout ce qui s’est passé entre vous, je suis bien loin de changer

d’opinion sur son compte. Encore une fois, s’il n’a que des projets

honorables, à qui doit-il parler? à ta mère ou à toi?

--Tu me grondes! reprit Louise. Et c’est justement ce que je lui ai dit:

Monsieur, allez trouver maman.

--Tu as bien fait, ma fille; mais est-il venu me parler? l’ai-je vu?

Non, certes; il s’en donnerait de garde.

Louise ouvrait la bouche pour répondre que Gustave était venu, témoin

les vingt francs donnés au portier; mais elle pensa vaguement que madame

Drouart trouverait encore quelque chose à blâmer dans cette manière de

prendre des informations sur leur compte, et elle se tut. Au fond du

cœur elle était fâchée contre sa mère.

Ce fut bien pis lorsqu’elle entendit madame Drouart lui dire, jusqu’à

deux fois, avec assurance: Ce jeune homme te trompe: il ne t’aime pas.

Louise, eût-elle douté elle-même de l’amour de Gustave, aurait

difficilement supporté qu’un autre en doutât. Mais, certaine de posséder

cet amour, elle pouvait encore moins souffrir qu’on lui voulût nier

qu’elle fût aimée.

Un enfant, t. 1/3 · 第 3 / 5 段