devint sec, sa parole brève, et ses joues s’enflammèrent de dépit.
Elle se leva, s’en alla s’asseoir à l’autre bout de la chambre, prit une
aiguille, une étoffe à broderie; puis, aux quelques mots que lui adressa
madame Drouart, elle ne fit plus aucune réponse.
Madame Drouart, à son tour, se lève pour passer dans son cabinet; mais
avant de sortir elle s’arrête devant sa fille, et là, mécontente de
l’effet inattendu produit par ses paroles, ne voulant pas paraître avoir
affirmé un fait faux ou même douteux, excitée par la mauvaise humeur de
Louise, elle répète d’un ton de voix empreint de colère: Non,
certainement, il ne t’aime pas!
Louise, quoique profondément blessée, continue à garder le silence.
--Mon Dieu, s’écria madame Drouart quand elle fut seule, que vais-je
devenir?... quelle enfant! Peut-être m’y suis-je mal prise pour la
guérir d’un fol amour; mais, mon Dieu, vous le savez, mes intentions
étaient bonnes!... A qui maintenant irai-je demander des conseils? Je
ne sais plus, moi, comment faire...
Après un moment de réflexion, elle se dit: C’est peine inutile: toute la
conduite de ce jeune homme fait voir assez ce qu’il faut penser de lui.
Mais, n’importe, je veux prouver à Louise que mes craintes ne
m’abusaient pas; je veux prendre des informations sur la moralité de M.
Gustave Charrière. Le général Darvin connaît peut-être cette famille.
CHAPITRE VIII.
C’était le matin du jour de l’an. Madame Drouart venait de sortir pour
faire quelques visites obligées. Mademoiselle Agathe, à qui madame
Drouart avait recommandé de ne pas quitter Louise, courait tous les
étages de la maison. Louise, seule dans la chambre, s’ennuyait et
pleurait.
On sonne. Louise ne se hâte pas d’ouvrir: elle craint de laisser voir
qu’elle a pleuré. On sonne de nouveau. Pour donner à ses yeux le temps
de se sécher, pour être aperçue le plus tard possible par la personne
qui va paraître, Louise se met de côté pour ouvrir la porte; de façon
qu’en tirant la porte à elle, tout son corps se trouve caché derrière.
Une voix d’homme demande timidement:
--N’est-ce pas ici qu’on vend du papier timbré?
A cette voix qu’elle a reconnue, Louise tremblante, effrayée, se serre
tant qu’elle peut contre le mur; elle n’ose bouger; elle retient son
haleine; elle espère qu’on ne la verra pas.
Mais, en avançant la tête, Gustave (car c’est lui), vient d’apercevoir
Louise. Il entre sur la pointe du pied, puis dit précipitamment et à
voix basse: Prenez cette lettre; et si vous m’aimez, répondez-moi!
Une lettre est tombée aux pieds de Louise, qui se baisse pour la rendre
sans doute: mais Gustave a disparu; elle entend ses pas dans l’escalier.
Vite, elle referme la porte. Maintenant que va-t-elle faire?
Lira-t-elle ce billet? Oh, oui; mais elle n’y répondra pas....
Ce 1er janvier.
Louise, qui donc aujourd’hui vous apporterait ses vœux de bonheur, si
moi, moi qui vous aime plus que la vie, je ne vous apportais les miens?
Je ne sais comment je pourrai vous faire tenir ce billet: mais dussé-je
passer tout le jour à votre porte, il faut que ma voix se fasse entendre
de vous. Louise, je ne vous vois plus: je suis malheureux. D’où vient
que vous ne sortez pas? Votre mère vous garde-t-elle comme une
prisonnière, et mon amour serait-il cause des privations que vous
endurez? Non, ce n’est pas vous qui vous condamneriez volontairement à
la solitude, vous qui possédez tout ce qu’il faut pour paraître avec
éclat dans le monde... surtout vous n’auriez pas l’affreux courage de
vous cacher à mes yeux, lorsque vous savez que ne pas vous voir me tue.
Il est impossible, Louise, que vous me haïssiez au point de vouloir ma
mort. Quel mal vous ai-je fait? Est-ce donc un si grand crime que de
vous trouver belle et de vous aimer?
Mais, non, vous ne repousserez pas ma tendresse; vous me pardonnerez une
passion qu’aucune force humaine ne pourrait arracher de mon cœur. Moi
seul, Louise, je ne me pardonnerai jamais cette passion, s’il est vrai,
comme je le crains, que votre mère vous en punisse. O Louise, dites-moi
que vous n’êtes pas malheureuse par ma faute; dites-moi que ce n’est pas
Gustave qui cause vos larmes... Ah, que dis-je? ma tête s’égare;
j’ignore ce que je vous écris; je ne sais en quel trouble me jette un
amour qui fera le désespoir de ma vie!
Louise, répondez-moi un mot, un seul mot. Si je vous ai offensée par
quelque parole imprudente, Louise, songez qu’en ce jour toutes les
offenses se pardonnent... C’est le jour des réconciliations. Louise, ma
Louise, une ligne de votre main charmante! Que je sache quel sort vous
me réservez!... Hélas! je le jure, votre bonheur est le plus cher de mes
vœux. Louise, si vous vouliez m’entendre?...
Adieu. Ne me haïssez pas. Demain, à midi juste, je viendrai frapper à
votre porte sous prétexte d’acheter une feuille de papier timbré. J’y
viendrai tous les jours à midi, jusqu’à ce que vous m’ayez dit: Je vous
aime! ou que vous m’ayez fait chasser honteusement par votre portier.
Louise, lorsque je viendrai demain, à midi, chercher une réponse, est-ce
vous qui m’ouvrirez ou sera-ce votre mère?
A propos de votre mère, je vous dirai demain ou après quels sont mes
motifs pour lui cacher mon amour, un ou deux mois encore. Ces motifs,
vous les approuverez, car ils n’ont rien qui ne puisse s’avouer, rien
qui ne soit honorable.
Adieu, Louise. Si vous n’êtes pas la plus cruelle des femmes, si vous
n’êtes pas sans pitié pour qui vous aime, vous me tiendrez prêt un petit
mot de bonheur pour demain à midi.
* * * * *
Madame Drouart rentra sur les quatre heures, très-fatiguée. Elle dit à
Louise que M. Darvin était à la campagne depuis la veille et qu’il ne
serait de retour à Paris que le 6 du mois.
Louise parut surprise de cette nouvelle; elle ignorait que sa mère fût
allée chez le général Darvin. Madame Drouart, qui ne se souvenait plus
d’avoir fait à sa fille un mystère de cette visite, s’aperçut de son
imprudence; elle en accepta les conséquences sans hésiter.
--Que vouliez-vous dire au général Darvin? demanda Louise inquiète.
--Il me semble, reprit madame Drouart, que, ne l’ayant pas trouvé chez
lui lorsque nous nous y présentâmes à votre sortie de la maison royale,
nous lui devons assez de reconnaissance, pour que moi, votre mère, je
lui fasse une visite de jour de l’an... Mais il sera de retour à son
hôtel le 6, ma fille, et je lui parlerai de vous, ajouta madame Drouart
avec un ton de menace; je lui ferai savoir comment vous avez mis à
profit l’éducation qu’on vous a donnée.
Louise confuse ne jugea pas utile de prolonger la conversation sur
cette matière.
La vérité est qu’à propos du jour de l’an madame Drouart était allée
demander aux personnes qui lui portaient quelque intérêt, des
renseignemens sur la famille Charrière, et des conseils sur les moyens à
prendre pour sauver sa fille et elle de tout malheur.
Après avoir épuisé toutes les ressources de l’amour maternel et de la
prudence, elle n’avait plus d’espoir que dans les conseils de ses amis,
ou, pour mieux dire, de ses protecteurs; mais les uns l’accueillirent
d’un air si froid qu’elle n’osa leur parler intimement de Louise; les
autres, qui ne connaissaient ni Gustave ni sa famille, lui ouvrirent
des avis si impossibles à suivre, qu’elle en demeura plus embarrassée
qu’auparavant. Le général Darvin, sur l’amitié, sur la sagesse de qui
elle fondait le plus d’espérance, le général Darvin n’était pas à Paris.
Ce contre-temps l’affligea beaucoup; cependant elle pensa qu’en
s’établissant jusqu’au 6 la gardienne sévère de sa fille, rien de
fâcheux ne pourrait survenir.
D’ailleurs elle avait été absente quatre heures durant, et Louise
pendant ces quatre heures n’avait pas quitté la chambre. Le portier et
mademoiselle Agathe, interrogés avec adresse, rassurèrent complétement
madame Drouart là-dessus. Elle prit donc le parti d’attendre jusqu’au
6.
Le 2, à onze heures et trois quarts, Louise entra dans le cabinet de sa
mère.
--Mon Dieu, comme il fait froid! dit-elle.
Madame Drouart se tenait les pieds sur une chaufferette.
--Mais ce cabinet est glacial, maman; je ne sais pas comment tu peux y
rester?
--L’habitude, ma fille....
--Oui, l’habitude d’être malade, n’est-ce pas? Mais tu as les mains
toutes glacées! et puis les joues aussi....
Louise embrassa sa mère.
--Viens donc te chauffer, reprit-elle; je t’ai allumé un grand feu de
l’autre côté.
Madame Drouart résista d’abord, puis, vaincue par les baisers de sa
fille, elle passa dans la chambre.
--Il faut bien faire tout ce que tu veux, dit l’heureuse mère en
souriant.
Un moment après, on sonna légèrement à la porte d’entrée.
--Ne te dérange pas, ma bonne maman; tu es si bien près du feu!
Louise courut au cabinet; puis, quand elle revint:
--Qui était-ce, ma fille? demanda madame Drouart sans défiance.
--Quelqu’un qui se trompait, maman.
2 janvier.
Louise, recevrai-je une réponse à ma lettre d’hier? J’en doute,
hélas! Vous n’avez peut-être pas même lu ce que je vous ai écrit!
et cette seconde lettre, Louise, aura-t-elle le même sort que la
première? Méchante, si vous saviez comme je suis triste loin de
vous! Ma Louise, un mot, de grâce: je ne puis vivre ainsi; ce sont
trop de tourmens à la fois. Que faites-vous tout le jour? d’où
vient que je ne vous aperçois plus nulle part, pas même à la
fenêtre? Mais, Louise, qu’ai-je donc toujours à me plaindre? Ne
vous ai-je pas vue hier? ne vous ai-je pas parlé? n’est-ce donc pas
là du bonheur? Non, Louise: le bonheur, c’est de vous voir sans
cesse, de vous parler sans cesse; de ne pas vous quitter; d’être
avec vous au travail, aux repas, aux heures du sommeil, à toutes
les heures, Louise!... Oh, dites-moi, Louise: n’est-ce que de
l’amour ce que je ressens pour vous? De l’amour, je ne sais; c’est
de la fièvre, du délire! J’erre toute la nuit et tout le jour sous
vos fenêtres... A midi!... quand sonnera-t-elle donc, cette heure
où je dois vous voir! Oh, Louise, les heures s’écoulent bien vite
pour vous! Que vous importe? mais, moi, il me semble que chaque
heure dure une éternité. A midi, Louise! Malheureux! si elle ne me
recevait pas! si ce n’est pas elle qui vient m’ouvrir! Je vous en
supplie, Louise, ne me causez pas ce chagrin, j’en mourrais sur
place.
Adieu, adieu. Celui qui ne vit, ne respire que par vous et dans
vous.
_P. S._ Notre sort est entre vos mains, Louise. L’obstacle à nos
désirs, peut-être vous en doutiez-vous, c’était votre peu de
fortune. Un moyen se présente qui lèvera toute difficulté. Ce
moyen, je n’ose vous le faire savoir sans être sûr de votre cœur.
Répondez-moi donc que vous m’aimez. Abandonnez-vous à moi.... Notre
amour ne connaîtra plus d’empêchement... Il faut avouer pourtant
que mon père a quelquefois de singulières idées....
Louise, quand donc serai-je assez aimé de vous pour ne pas craindre
de vous apprendre quelles conditions mon père met à notre bonheur?
Louise ne se dissimulait pas combien il est mal à une jeune fille de
recevoir des lettres à l’insu de sa mère; mais elle se faisait une
excuse de la nécessité. Voici son raisonnement: Si ce n’est pas moi qui
prends les lettres de Gustave, elles tomberont entre les mains de
mademoiselle Agathe ou de maman: je serai perdue. Pour éviter des
reproches et peut-être pis, il faut donc que je reçoive moi-même tout
ce qu’il lui plaira de m’écrire.
Sous prétexte du froid, elle avait décidé sa mère à rester constamment
dans la chambre, près du feu; et pour n’éveiller aucun soupçon, Louise
plusieurs fois dans le jour, à des heures différentes, s’empressait
d’aller ouvrir la porte, lorsque quelqu’un y venait sonner.
Souvent aussi elle laissait mademoiselle Agathe ou sa mère s’acquitter
de cette besogne, soit qu’elle les y invitât elle-même en souriant, soit
que, par son peu d’empressement à quitter sa chaise, elle leur fit
comprendre que cette charge devait être partagée entre elles trois.
Selon Louise, sa mère, en la voyant courir à la porte ou rester en
place, indifféremment, à quelque heure de la journée que ce fût, ne
pouvait s’apercevoir que c’était toujours elle qui allait ouvrir, à midi
sonnant.
Cependant madame Drouart n’était pas tout-à-fait sans défiance. Louise,
d’autre part, craignit d’avoir excité les soupçons de sa mère.
Dans la matinée du 3, vers les neuf heures, quelqu’un tourna le bouton
de la porte. Louise se levait.
--Restez, ma fille, dit madame Drouart avec un geste de mauvaise humeur;
je vais répondre moi-même.
Louise tremblait pour sa lettre de midi. Il est temps, pensa-t-elle, que
Gustave cesse de m’écrire: nous serions surpris d’un jour à l’autre. Si
j’ai le bonheur de le voir encore une fois, je l’avertirai.... Je lui
dirai de ne plus m’apporter de lettres... J’aime mieux lui parler, lui
donner un rendez-vous.... Maman sort le 6; eh bien, le 6 il
s’expliquera; nous nous verrons le 6: car lui écrire, c’est ce que je ne
ferai jamais; et pourtant il faut bien qu’il connaisse mes raisons et
que moi je connaisse les siennes!...
A midi moins quelques minutes, Louise entendit un coup de sonnette, et
elle se précipita vers la porte d’entrée. Gustave lui tendit une lettre
dont elle ne se saisit pas tout de suite, tant elle était effrayée.--Le
6, toute la journée, attendez-moi au coin de la rue Saint-Denis, lui
dit-elle à voix basse et à la hâte. Le 6, entendez-vous?... Ne m’écrivez
plus!
Puis elle referma bien vite la porte sur Gustave, qui lui jeta son
billet, en fuyant.
Louise se baissait pour ramasser la lettre de Gustave, quand une main
plus empressée que la sienne s’en saisit.
Pas un mot ne fut échangé entre la fille et la mère. Madame Drouart
rentra dans la chambre où sans doute elle lut le billet de Gustave.
Louise n’osa de long-temps sortir du cabinet.
Enfin elle revint près de sa mère. Madame Drouart lui dit d’un ton
ferme: Ma fille, avant quatre jours vous aurez quitté Paris. En
attendant, je vous ordonne de ne rien faire qui me déplaise. Si mon
autorité est impuissante; si vous avez méconnu tout, l’amour de votre
mère, la voix de votre père lui-même, il est des lois en France, des
lois que je n’invoquerai pas en vain, et qui protégeront ma vieillesse
contre la honte d’une fille qui se déshonore.
En achevant ces mots, madame Drouart sortit de la chambre et s’enferma
dans son cabinet. Là, seule avec ces tristes pensées, elle s’abandonna à
toute sa douleur, demandant mille fois à Dieu de l’éclairer dans la
conduite qu’elle devait tenir. Elle avait menacé Louise de l’autorité
des lois, sachant bien qu’il n’est, en aucun pays du monde, des lois qui
protégent les mères contre le déshonneur de leurs filles; et ces lois
existassent-elles, qui donc lui donnerait la force d’appeler leur
châtiment à son secours? Non. Le seul espoir qui lui reste est tout
entier dans les conseils du général Darvin. Il l’aidera de son
expérience, de son amitié. C’est le protecteur, l’appui de leur famille.
Il sauvera la femme et la fille du capitaine Drouart!...
Dans cette pensée, où elle se console, la malheureuse veuve a puisé
quelque courage.
Mais tandis que sa mère reprend un peu de tranquillité, Louise,
abattue, se livre aux plus sinistres pressentimens. Elle a quelquefois
entendu dire à ses amies de pension qu’il est, au haut de la rue
Saint-Jacques, une maison tenue par les religieuses de Saint-Michel.
C’est là que les pères et mères font enfermer les filles coupables. On
leur coupe les cheveux, on les revêt d’une robe grossière; on les
séquestre du monde. Là elles prient, pleurent et travaillent quatorze
heures par jour. De grands murs sombres s’élèvent de toutes parts: c’est
moins un pensionnat qu’une prison. Louise s’en épouvante.--Oh! se
dit-elle, j’aurais été si heureuse avec Gustave! Il m’aime tant, lui!
S’il ne m’aimait pas, que deviendrais-je? Mais je le verrai le 6: il me
dira ce qu’il faut faire; c’est mon seul ami, maintenant! Pourvu que ma
mère ne m’enferme pas avant que je ne l’aie vu! Mais encore trois jours!
Mon Dieu! le 6 ne viendra-t-il jamais?
Enfin, le 6 arriva. Sur les quatre heures environ, madame Drouart, après
avoir dit qu’elle serait de retour à six heures au plus tard, pour
dîner, sortit, en recommandant très-expressément à mademoiselle Agathe
de ne pas quitter sa fille. Mademoiselle Agathe répondit que madame
pouvait être tranquille, que ses ordres seraient exécutés de point en
point.
Cette réponse de la femme de ménage ôtait à Louise toute chance d’aller
à son rendez-vous; elle en conçut un violent dépit.
Mais sitôt que mademoiselle Agathe fut seule avec Louise: Si
mademoiselle ne veut rien dire à sa maman, dit-elle, je descendrai à la
loge; nous avons aujourd’hui un grand dîner...
--Certainement, mademoiselle Agathe, répondit Louise contenant à peine
sa joie, certainement, que vous pouvez descendre.
--Mais mademoiselle n’en dira rien à sa maman?
--Rien du tout, mademoiselle Agathe, je vous assure.
--C’est aujourd’hui _les Rois_, voyez-vous? et mon papa veut que nous
les tirions en famille.
--Il n’y a rien de plus simple que cela, mademoiselle Agathe.
--Je vais vous dire: vous savez bien ce jeune homme qui est venu l’autre
jour, et qui a donné vingt francs pour les informations que...
--Oui, oui, je me rappelle; eh bien?
--Eh bien! c’est avec le reste de ces vingt francs-là que nous nous
régalons aujourd’hui; je n’en ai pas voulu parler à madame, parce que
cela n’aurait peut-être pas fait plaisir à madame... au lieu qu’à
mademoiselle, ça lui est bien égal que nous tirions les Rois avec
l’argent de ce jeune monsieur...
--Mon Dieu! oui, mademoiselle Agathe. Allez, amusez-vous: la maison
n’est pas si gaie!
--Mademoiselle a bien raison; madame est toujours d’une humeur...
--Enfin, que voulez-vous?... Descendez chez votre père, mademoiselle
Agathe, restez-y tout le temps qu’il vous plaira; si l’on ne s’amuse pas
à notre âge... Tenez, je vais sortir avec vous. Il y a si long-temps que
je n’ai pris l’air!..
--Mais vous n’irez pas loin, mademoiselle?
--Ici en face.
--Vous serez rentrée avant que votre maman ne revienne?
--Et vous aussi, mademoiselle Agathe?
--Oh! pour cela, certainement, mademoiselle; il ne me faut que le temps
de mettre le couvert et de dîner.
--Et moi le temps d’aller jusqu’au bout de la rue et d’en revenir.
Mademoiselle Agathe descendit les marches de l’escalier quatre à quatre
et en chantant.
Louise mit son beau bonnet de dentelle, se couvrit les épaules d’un
petit schall de mérinos brun; après quoi elle regarda tout autour
d’elle comme pour s’assurer si sa mère ne la voyait pas...
Tout à coup elle se surprit à manquer de courage; elle s’avança
craintive jusqu’à la porte; puis elle revint; puis elle s’assit
honteuse, effrayée, dans un coin de la chambre.
Tout le temps de sa conversation avec mademoiselle Agathe, Louise avait
bien senti en elle quelque chose d’extraordinaire, d’irrésistible, qui
la poussait au mal. Sa voix faiblissait à chaque phrase. Ce n’était pas
là son ton, son humeur habituelle. Cependant elle croyait pouvoir,
jusqu’à la fin, lutter contre sa conscience. Mais à cette heure, près du
but, elle recule; elle tremble à l’idée de tromper sa mère, de lui
désobéir; elle rougit de honte au souvenir des paroles qu’elle a dites à
mademoiselle Agathe. La voilà donc devenue, en quelque sorte, la
complice d’une servante! Elle ne peut comprendre comment cela est
arrivé. Ce qu’elle comprend encore moins, c’est d’avoir médité, exécuté
presque le dessein de voir Gustave, malgré la défense qui lui en a été
faite.
Pourtant Gustave ne l’attend-il pas? Que dira-t-il s’il ne la voit pas
venir? Ne pourra-t-il pas croire qu’elle l’oublie? Et demain, demain, à
midi, il voudra lui parler; il lui apportera une lettre..; et si cette
lettre tombe encore entre les mains de sa mère!
Cette dernière considération l’entraîne: elle se lève.
Mais en passant par le cabinet de madame Drouart, le premier objet qui
frappe les regards de Louise, c’est le vieux fauteuil de sa mère... elle
s’arrête; elle revoit, par la pensée, sa mère assise dans ce fauteuil;
il lui semble qu’une voix bien connue va lui dire:
--«Où allez-vous, ma fille?»
Elle hésite; ses jambes se refusent à la conduire. On dirait qu’elle a
peur, car elle revient précipitamment dans la chambre, et elle s’écrie,
en ôtant bien vite son schall et son bonnet:
--Oh! non, non, je n’irai pas!
Louise tirait un des boutons de la commode où elle a coutume de serrer
ses vêtemens, lorsqu’un léger bruit se fait entendre à la porte
d’entrée. On sonne.
Combien alors Louise se félicite de n’être pas allée à son rendez-vous!
C’est peut-être sa mère? Mais est-il possible qu’elle soit déjà de
retour? Lui serait-il donc arrivé quelque accident en chemin?
Louise se hâte d’ouvrir.
C’est Gustave! Il est entré.
--Louise, vous êtes seule; j’ai vu sortir votre mère. Je vous attends
depuis ce matin... j’ai mille choses...
--Sortez! sortez! M. Gustave, s’écrie Louise épouvantée. Si l’on vous
trouvait ici... mon Dieu!.. Malheureuse!.. M. Gustave, au nom du ciel,
si vous m’aimez...
--Louise, il faut que je vous parle absolument. Des affaires de la plus
haute importance...
--Sortez! sortez! je vous en conjure!
--Vous m’aviez promis un rendez-vous...
--J’y vais, je vous suis... Mais sortez, par pitié pour moi... Si maman
rentrait... Oh! mon Dieu!.. M. Gustave, je vais vous rejoindre... mais
sortez! sortez!
--Vous allez venir?
--Tout de suite; mais ne me perdez pas en restant une seconde de plus
ici... Vous me tuez, M. Gustave, vous me tuez!
--Je puis compter sur votre parole? Songez que je vous attends depuis ce
matin...
--Oui, oui, j’y vais, j’y vais... Mais sortez donc, mon Dieu, sortez!
Gustave se décida enfin à quitter la place. Louise le suivit bientôt en
s’encourageant tout bas par cette réflexion: puisqu’il le faut, j’aime
encore mieux lui parler dans la rue que chez nous: je cours moins de
risques.
CHAPITRE IX.
Madame Drouart attendit long-temps le général Darvin. On ne savait au
juste à quelle heure il rentrerait; toutefois ce ne pouvait être plus
tard que sept heures; il en était cinq. Mais rester là deux heures
encore n’était pas chose possible. Madame Drouart pensait à
l’impatience, à l’inquiétude peut-être de sa fille. Elle préféra ne
voir le général que le lendemain.
Arrivée dans sa rue, elle leva les yeux aux fenêtres de sa petite
chambre, et elle n’y vit aucune lumière.
En mettant le pied dans la maison, elle entendit de grands éclats de
joie sortir de la loge du portier. Elle pencha la tête, et aperçut
mademoiselle Agathe dînant en famille.
--Je donnerai demain congé à cette fille, se dit-elle; ce n’est pas
ainsi qu’on doit se conduire.
En montant l’escalier sombre, une sorte de crainte vague la prit.
Parvenue, à grand’peine, jusqu’à la porte de son troisième étage, elle
tourna le bouton pour entrer. La porte résista: elle était fermée à
clef.
Elle sonna; elle sonna deux fois; elle sonna long-temps et fort. Rien!
Elle prêtait l’oreille, personne ne bougeait dans la chambre.
Sa tête s’enflamma; elle se mit à crier. Aucune voix ne répondit à la
sienne.
Après tout, se dit-elle, il est possible que Louise soit endormie.
Elle descendit l’escalier à tâtons, péniblement, toujours près de rouler
d’étage en étage.
Elle arriva dans la cour, ouvrit la porte de la loge: tout le monde
chantait, buvait, était ivre, sauf mademoiselle Agathe pourtant.
Sans oser dire un mot sur sa fille, madame Drouart demanda la clef de sa
chambre.
Mademoiselle Agathe prit la clef qui pendait à un clou, se saisit d’une
chandelle, et, précédant madame Drouart, elle monta.
Madame Drouart suivait chancelante de fatigue et d’émotion.
Les trois étages montés, la porte ouverte, mademoiselle Agathe remit la
chandelle entre les mains de madame Drouart, à qui elle dit: Madame
serait-elle assez bonne pour me permettre d’aller finir mon dîner? Nous
n’avons pas encore tiré les Rois.
--Allez, lui dit madame Drouart.
En avançant de son cabinet dans la chambre, il lui sembla que tout était
seul et vide.
Ses yeux cherchaient de tous côtés: elle n’aperçut rien.
La chandelle lui tomba des mains; elle se baissa pour la ramasser; elle
regretta qu’elle ne se fût pas éteinte.
--Louise! dit-elle à voix base.
Louise!
Elle répéta: Louise! d’une voix si faible qu’on eût dit que sa voix même
lui faisait peur à entendre.