un doux regard sur sa mère, qui pleurait en fouillant un énorme paquet
de lettres toutes jaunies et tout usées. Louise se sentit émue; elle
allait se jeter au cou de sa mère.
--Ma fille, dit madame Drouart, en lui tendant un papier cacheté d’une
cire noire, lisez cela.
Madame Drouart cependant tournait le dos à sa fille, et sanglotait.
Louise avait pris le papier d’une main tremblante; ses yeux étaient
comme couverts d’un nuage.
--Mais, maman, s’écria-t-elle avec crainte, quel est donc ce papier que
tu me donnes à lire?
Au même instant elle lut sur l’enveloppe «pour Louise».
--Pour moi!... murmura Louise, je ne connais pourtant pas cette
écriture!
--Décachetez, ma fille, vous verrez qui vous écrit.
--Mais c’est cacheté de noir, maman!
Louise, dont tous les membres étaient agités d’une sorte de terreur,
décacheta lentement la lettre; et quand à la fin elle l’eut ouverte,
elle pouvait à peine en distinguer les mots, car elle pleurait.
Madame Drouart prit un siége qu’elle plaça tout à côté de Louise. Là,
toutes deux, long-temps silencieuses, elles échangèrent de douloureux
regards, la fille ne pouvant lire, la mère ne pouvant parler, tant leur
poitrine était gonflée de larmes.
--Lis haut, ma fille, dit madame Drouart d’une voix presque éteinte, lis
haut; je veux entendre.
Louise commença:
«O ma Louise, toi si bonne et si douce, toi qui viens de me caresser
avec tes petites mains, toi que j’embrasse, que j’aime, que je quitte et
que je ne reverrai plus, ma Louise, mon enfant, ma fille chérie, ne fais
jamais pleurer ton excellente mère.
»Louise, tu as eu un frère qui nous a rendus bien malheureux ta mère et
moi[1]; que sa vie comme sa mort te restent toujours inconnues, mais
surtout, ma fille, puisses-tu ne pas connaître ces vices du cœur qui
font les mauvais enfans!
»Du jour où tu cesseras d’aimer ta mère, souviens-toi bien, Louise, que
tu commenceras à n’être plus vertueuse.
»Mais, ma fille, tu seras sage, tu seras bonne, n’est-ce pas? Tu ne
feras rien contre l’honneur, tu te souviendras que tu es seule l’appui,
la joie, la fortune de ma pauvre femme.
[1] Ce frère aîné de Louise, dont il est question ici, venait de se
brûler la cervelle à la suite de débauches infâmes. On était assuré
même de sa complicité dans la fabrication récente de faux billets de
banque. La conduite de ce jeune homme contribua, dit-on, à développer
chez le capitaine Drouart le germe de la maladie dont il mourut peu de
temps après, à l'âge de 45 ans. (_Note de l’auteur._)
»Console-la de ma mort, Louise, car ma mort va la laisser bien triste et
bien malheureuse.
»Il faut donc que je vous quitte toutes deux! Le ciel l’a voulu. Oh!
qu’il ne vous sépare jamais! Qu’est-ce que vous deviendriez l’une sans
l’autre!...
»O ma fille, serre-toi de toutes tes forces contre ta mère; c’est ta
meilleure amie, ton plus sûr guide. Serre-la bien fort dans tes petits
bras, ma Louise; ne la quitte jamais, sois là, près d’elle, toujours
pendant sa vie, et quand elle mourra, sois près d’elle encore, ainsi que
vous êtes là toutes deux près de moi. Si tu savais quelle consolation on
trouve, en mourant, à voir des êtres qui vous regrettent et qui aiment!
»Mais dans cette consolation, mon Dieu, qu’il y a donc aussi de
tristesse! Je vais vous laisser, et je ne saurai plus où vous êtes, ce
que vous faites, quel bonheur ou quel malheur vous arrive! je ne serai
plus là pour partager le bonheur ou le malheur avec vous!
»Louise, j’ai voulu t’écrire pour te donner des conseils, pour te faire
entendre ma voix lorsque tu seras grande et que tu seras capable de
comprendre les avis de ton père.
»Cette lettre, ta mère doit te la remettre sitôt qu’elle te jugera assez
raisonnable pour écouter avec fruit les paroles d’un mourant.
»Tu ne m’as pas connu, Louise, tu ne te rappelleras ni mes traits, ni
ma mort; tu sauras par cette lettre seule que j’ai existé et que je
t’aimais. En la lisant, ne te diras-tu pas quelquefois: Mon père, avant
de mourir, a voulu me léguer un souvenir durable de sa tendresse; après
m’avoir donné des baisers et des conseils à moi, toute petite, qui
l’embrassais et l’écoutais sans le comprendre, il a voulu encore me
laisser des baisers et des conseils pour quand je serai plus grande: et
il m’a écrit ses conseils et son amour. C’était là un bon père!
»Oh, oui, ma fille, un bon père, crois-le bien. Comme je t’aurais aimée,
caressée, pauvre petite! Mais aussi, ma fille, comme je t’aurais dit:
Sois sage, sois pieuse, sois charitable, sois aimante, méfie-toi de tes
passions, ne fais rien que tu ne puisses avouer à ta mère; aie
confiance en elle, dis-lui tout, tout, ma fille; et si tu sens au fond
du cœur quelque pensée que tu veuilles lui cacher, sois sûre que cette
pensée est mauvaise.
»Mon enfant; je t’en supplie, rends ta mère bien heureuse.
»Elle est bonne, faible; tu lui restes seule au monde, elle te gâtera
sans doute à force de baisers; et toi, pour prix de ses caresses, ne lui
donneras-tu pas des sujets de peine?
»Au soin que je prends d’avance, à mon inquiétude sur son bonheur, juge
combien je l’aime et combien elle est digne d’être aimée!
»Aime-la comme je l’aime, ma fille; aime-la de toute ton ame. Fais-lui
oublier ses chagrins, allége-lui le fardeau de la solitude et de la
vieillesse, fais-lui trouver la vie douce.
»Pauvres femmes, que je laisse toutes deux, l’une à trois ans, l’autre à
quarante, toutes deux faibles, sans appui, sans fortune!.... Mon Dieu,
ayez pitié d’elle!
»Ma fille, quand tu seras en âge de penser, conserve précieusement cette
lettre comme souvenir de moi et aussi comme guide dans la vie. Pour toi,
tout est là: ne rien cacher à ta mère, lui dire tes plus secrètes
pensées, avoir la confiance la plus entière en elle et l’aimer.
»Quel que soit ton âge, lorsque ta mère te remettra cet écrit, ne le
quitte plus: c’est tout ce qui te reste de ton père: il y a mis sa
voix, son cœur, son dernier soupir.
Adieu, ma Louise, adieu, ma femme, adieu! Toi, ma Louise, je te confie
le bonheur de ta mère; toi, ma femme, parle souvent de moi à notre chère
petite fille.... Adieu pour jamais tout ce que j’aime!»
Il n’avait pas été possible à Louise de lire cette lettre sans
s’interrompre vingt fois. A chaque instant la parole lui manquait; ses
yeux n’y voyaient plus; elle était près de s’évanouir. Ce n’était pas sa
mère qui pouvait lui donner du courage. La malheureuse veuve, elle-même,
n’avait pas la force de contenir sa douleur. Pendant cette lecture, qui
dura une heure au moins, madame Drouart ne fit rien autre chose que
pousser des sanglots et se baisser pour prendre à terre la lettre que
Louise, dans son accablement, laissait presque toujours échapper de ses
mains.
Lorsqu’à la fin leurs yeux brûlans devinrent secs; lorsque leur poitrine
n’eut plus que des soupirs, la mère et la fille étonnées, honteuses que
leur douleur se tarît, se regardèrent avidement comme pour chercher dans
les marques de leurs souffrances passées un nouvel aliment à des larmes.
Mais elles ne trouvèrent sur le visage de l’une et de l’autre que les
traces mornes d’un profond abattement. La nature épuisée leur refusait
des larmes.
--Eh bien! ma fille, soupira madame Drouart, après une longue pause,
n’as-tu donc rien à dire à ta mère?
Louise, pour toute réponse, leva une main tremblante, et, portant à ses
lèvres la lettre de son père, elle la baisa.
Madame Drouart comprit ce geste.
--Va, ma bonne fille, lui dit-elle, je ne te demande rien maintenant, je
suis sûre de ton cœur. Si tu as un secret, de toi-même bientôt tu
viendras le confier à ta mère. N’est-ce pas, ma Louise, que tu n’auras
bientôt plus de secret pour ta mère?..
--Mais, maman, répondit Louise, je n’ai pas de secret, je t’assure...
On sonna. Madame Drouart passa dans son cabinet pour ouvrir. C’était
quelqu’un, un premier venu, qui venait demander une feuille de papier
timbré à 7 sous.
En rentrant dans la chambre, madame Drouart ne crut pas nécessaire de
reprendre la conversation où elle l’avait laissée.
Quant à Louise, elle regardait timidement sa mère toutes les fois que
celle-ci ne la regardait pas.
La journée fut silencieuse et triste.
Louise manifesta l’intention de se mettre au lit de bonne heure. Madame
Drouart avait hâte aussi de se coucher. A huit heures, toutes deux,
après s’être embrassées, se souhaitèrent un bon sommeil, et pourtant ni
l’une ni l’autre ne se couchaient pour dormir.
Louise pria Dieu pour son père; ensuite elle pria Dieu et son père de
lui donner le courage de vaincre son amour.
Il était minuit que Louise soupirait encore: C’est fini, c’est fini, je
ne reverrai plus Gustave! non, mon père, non ma mère, je ne le reverrai
plus!
Cependant madame Drouart, dans le calme de la nuit, avait repassé en sa
mémoire la conduite de sa fille, et, plus que jamais certaine de
connaître la nature du sentiment qui troublait le cœur de Louise, elle
avait cherché par quel moyen elle pourrait arrêter cet amour dès les
premiers pas.
Le remède trouvé, la guérison lui parut prompte et facile; mais on eût
dit que les efforts de madame Drouart dussent être suivis d’un succès
plus prompt et plus facile encore qu’elle ne l’avait espéré, car le
lendemain matin Louise se leva avec la ferme résolution d’oublier
Gustave.
CHAPITRE V.
Le vieux père Lamarre est un de ces portiers comme on en voit tant à
Paris; veillant sur toutes choses aux intérêts de son propriétaire et
aux siens; se colletant au besoin avec les locataires qui déménagent par
les fenêtres pour économiser l’argent d’un terme; attestant le ciel et
la terre que les cheminées de la maison ne fument jamais, même lorsque
le temps change; refusant de louer à une vieille dame sous prétexte
qu’elle a un perroquet et une chatte, et s’empressant de louer à un
garçon, qui a deux chiens, dans l’espoir que madame Lamarre fera leurs
chambres; professant le plus grand dédain pour les locataires qui
achètent leur bois à la falourde, parce qu’il n’a pas un copeau par
falourde, et qu’il aurait une bûche par chaque voie prise au chantier;
estimant beaucoup les locataires qui font leurs provisions en gros;
estimant plus encore ceux qui prennent en détail, pourvu qu’il soit
chargé des achats; méprisant fort les locataires pour lesquels il ne
s’emploie qu’à tirer le cordon; s’inclinant avec respect devant ceux qui
lui font faire des courses, quelle que soit d’ailleurs la nature
honnête ou déshonnête de ces courses; rampant avec les riches; insolent
avec les pauvres; disant du mal de tous; indiscret en toute occasion,
mais notamment lorsqu’on le paie pour se taire, Lamarre résume en sa
personne les qualités et les vices de la presque totalité des portiers
de la capitale.
Les habitans du premier étage disent, en parlant du père Lamarre:
Lamarre, ou bien portier.
Ceux du second étage lui disent: père Lamarre.
Ceux des troisième, quatrième, cinquième, sixième et dernier étages
l’appellent: _monsieur_ Lamarre.
De locataire à portier, les relations de familiarité ou de politesse, à
Paris, sont toujours en rapport avec la hauteur des étages.
Il faisait jour à peine. Lamarre, occupé à balayer la cour, murmurait
entre ses dents:--Tiens, v’là la mère qui va chercher son lait à
présent! La demoiselle aura attrapé quelque courbature! Quelles femmes
que tout ce monde-là? Ça vous a des robes de mérinos, ça vous a des
bureaux, des places du gouvernement, et ça vous fait ses commissions
soi-même! On a bien raison de dire: s’il n’y avait que des femmes dans
une maison, les pauvres portiers n’y gagneraient pas l’eau qu’ils
boivent!
Le vieux portier continuait tout bas ses réflexions chagrines, lorsque
la personne qui les avait excitées par sa présence, rentra, tenant à la
main une petite tasse pleine de lait.
Au lieu de monter l’escalier, la locataire se dirigea du côté de
Lamarre, tout au fond de la cour.
Lamarre, qui la voyait venir, ne crut pas devoir interrompre ses
occupations de balayeur. Il chassait même avec plus de violence
qu’auparavant l’eau boueuse amassée dans la cour. Quelques éclaboussures
sautèrent jusqu’à la robe de l’aventureuse locataire. Elle s’arrêta pour
éviter d’être inondée.
--Bonjour, _monsieur_ Lamarre.
Lamarre ne fit pas semblant d’entendre.
--Je voudrais vous dire un mot, monsieur Lamarre.
--Qu’est-ce qui m’appelle? demanda Lamarre en levant la tête.
--C’est moi, monsieur Lamarre. J’ai à vous parler, s’il vous plaît.
Lamarre planta le haut bout de son balai sous son aisselle droite; et,
ainsi appuyé, il avança la tête et tira le pied gauche en arrière, comme
pour faire une révérence, mais, à la vérité, pour donner un peu
d’équilibre à la pose de son corps.
--Ah! c’est vous, madame! Je vous présente mes respects. Il y a bien
long-temps qu’on ne vous a vue descendre? Du reste, la santé est bonne,
à ce que je vois?
--Voulez-vous entrer dans votre loge avec moi, monsieur Lamarre?
j’aurais à vous entretenir d’une affaire importante...
Lamarre ôta sa casquette, jeta son balai dans un coin, s’essuya les
mains avec son mouchoir, et, marchant à côté de madame Drouart jusqu’à
la porte de sa loge, il la pria poliment d’entrer la première.
La conversation dura peu. Mais les résultats en avaient été satisfaisans
pour tous deux, car ils se quittèrent en apparence fort contens l’un de
l’autre.
Lamarre, debout sur la porte de sa loge, criait à madame Drouart qui
montait les marches de l’escalier: Prenez garde de glisser, madame,
l’escalier est humide, il faut bien vous tenir à la rampe... Ah! mon
Dieu, et votre tasse que vous avez oubliée dans ma loge!...
Madame Drouart voulut redescendre pour chercher son lait, mais le
bonhomme le lui monta, la priant de lui permettre de le porter, crainte
d’accident, jusqu’au troisième étage. Madame Drouart ne put se refuser à
tant d’obligeance, et, près de rentrer, elle dit à M. Lamarre, en le
remerciant:
--Vous n’oublierez pas, monsieur Lamarre, que je compte pour la semaine
prochaine, sans faute, sur votre demoiselle.
--Mais si madame l’aime mieux, le mois de ma fille commencera dès
aujourd’hui?
--Non, non, la semaine prochaine seulement. J’ai mes raisons pour cela.
Le vieux portier s’inclina sans répondre.
Il faut bien, se dit madame Drouart, en ouvrant sa porte, il faut bien
que j’aie le temps de préparer Louise à ce changement dans nos
habitudes, surtout il ne faut pas qu’elle se doute le moins du monde
que, dans tout ceci, j’ai pour unique dessein de lui ôter tous les
moyens de sortir.
Dès le jour où Louise quitta la maison royale, madame Drouart aurait
bien voulu prendre une femme de ménage; mais ses économies de sept à
huit ans avaient été employées à l’achat d’un piano pour sa fille; la
présence de Louise allait nécessiter une augmentation de dépenses; et
quand toutes deux pourraient à peine vivre, devait-elle songer à
s’imposer de nouvelles charges? C’eût été une folie alors; mais
aujourd’hui, bien que les difficultés soient les mêmes, la circonstance
commande impérieusement de les vaincre.
Madame Drouart est trop faible pour faire les courses de la maison; elle
a été obligée d’en laisser le soin à Louise qui ne peut plus, sans
péril, continuer à prendre cette peine. Une femme de ménage leur
devient donc indispensable.
Madame Drouart ne se dissimule pas quel lourd fardeau cela est. Eh bien!
elle seule le supportera. Elle retranchera sur son nécessaire, sur son
sommeil; elle travaillera la nuit; au lieu du vin qu’elle buvait à ses
repas, maintenant elle boira de l’eau.
Que lui font à elle, pauvre mère, tous ces sacrifices? Mais du moins que
Louise ne s’aperçoive pas plus de la gêne où va les mettre un surcroît
de dépenses, que du but où tend l’introduction d’une servante dans leur
ménage!
Louise, en voyant rentrer sa mère, s’affligea de ce qu’elle s’était
donné la peine de descendre.--Il pouvait t’arriver quelque accident en
chemin, lui dit-elle. Tu es souffrante, malade, pourquoi ne m’as-tu pas
avertie? je serais descendue.
Madame Drouart lui répondit que, l’ayant vue occupée à relire la lettre
de son père, elle n’avait pas voulu la déranger d’une occupation aussi
douce.
Louise, à ce souvenir, sourit tendrement à sa mère:
--Je ne peux pas me plaindre de la peine que tu viens de prendre pour
moi, dit-elle, car mon père m’ordonne de te rendre heureuse; et un de
tes grands bonheurs, n’est-ce pas, c’est de te fatiguer pour ta fille!
Cette réponse offrait à madame Drouart une ouverture toute naturelle
pour faire entrer doucement Louise dans ses projets. Elle crut
l’occasion propice, et elle la saisit.
--Sais-tu bien, ma fille, que c’est une fatigue horrible que celle dont
je t’accable tous les jours? ne faire que monter et descendre ces trois
étages.
--Ils ne sont pas hauts, maman.
--Pour quelqu’un qui les monterait une fois dans la journée, sans doute,
mais pour toi qui ne fais pas autre chose du matin au soir, nos trois
petits étages finissent par être bien rudes, ma fille.
--Bah! maman, quand on n’est pas riche, et surtout quand on est
jeune...
--Eh bien! oui, ma fille, quand on est jeune... je ne sais pas trop,
moi, s’il convient beaucoup à une jeune demoiselle de ton âge d’aller et
de venir sans cesse... La place de notre sexe est dans une chambre et
non dans l’escalier ou dans la rue.
Louise leva un regard inquiet sur sa mère.
--Qu’est-ce que tu en penses? D’ailleurs, fatigue, inconvenance même à
part, ne vaudrait-il pas mieux que tu restasses à me tenir compagnie, à
toucher de ton piano, à lire, à travailler enfin, que de passer ton
temps au milieu de tous les détails pénibles d’un ménage?
--Mais, maman, nous ne sommes pas assez riches pour prendre une
domestique, tu me l’as dit vingt fois.
--Une domestique, non; mais une femme au mois, quelqu’un pour faire le
gros ouvrage... ce serait toujours un peu de fatigue que l’on
t’épargnerait. Voyons, qu’en dis-tu?
--Si cela te plaît, maman, je ne demande pas mieux.
--Eh bien! nous en reparlerons, ma fille; j’y réfléchirai.
Madame Drouart, en voyant Louise se prêter à ses vues, avait été sur le
point de lui avouer que c’était une chose arrangée d’avance, que dans
huit jours la fille du portier les servirait en qualité de _femme de
ménage_; mais elle fut retenue dans cette confidence à faire précisément
par la raison que cette confidence n’était pas déjà faite. Elle craignit
que sa fille, surprise qu’on lui eût demandé son avis sur une affaire
conclue, ne vint à deviner la cause secrète de cette conduite; et ce que
madame Drouart redoutait encore plus que de paraître avoir agi de ruse,
c’était d’éveiller les défiances de sa fille sur les résultats que la
prudence maternelle lui conseillait d’obtenir.
Afin que Louise ne soupçonnât pas que la nécessité de prendre une femme
de ménage avait été motivée par la scène de la veille (la scène de la
fenêtre), madame Drouart était résolue à laisser sa fille descendre et
monter, aller et venir pendant encore une semaine, comme elle avait
coutume de la laisser faire les semaines précédentes.
Elle pensait aussi que l’impression faite sur Louise par la lettre de
son père était trop récente et trop vive pour que de long-temps le cœur
de la jeune fille fût accessible à des sentimens coupables. En cela,
madame Drouart comprenait bien le cœur de son enfant. Nulle autre pensée
qu’une pensée chaste et pure n’occupait cette ame toute pleine d’amour
filial.
Louise, sans le savoir, n’avait donc plus que huit jours à elle.--Madame
Drouart, qui ne l’ignorait point, jugea, avec raison, qu’elle pouvait,
sans risques, lui permettre d’employer, à de petites courses dans le
voisinage, la dernière semaine de sa liberté.
Dans l’après-midi de ce même jour, Louise, les yeux baissés, le pas
rapide, sortit de la rue Saint-Denis pour entrer dans la rue
Bourbon-Villeneuve; elle tenait à la main quelques rubans achetés dans
une boutique voisine. Cependant un jeune homme fait retentir ses éperons
à ses côtés, et Louise ne lève pas la tête.
--Mademoiselle...
Louise marche plus vite et ne répond rien.
Il la saisit par la robe.
--Louise, je vous supplie, écoutez-moi...
--Non, monsieur, dit-elle, en redoublant le pas, et toujours sans lever
la tête.
--Si vous ne voulez pas m’entendre, daignez au moins lire cette
lettre...
Il lui glissa dans la main un billet amoureux, mais Louise ouvrit les
doigts pour le laisser tomber. Les rubans qu’elle tenait dans cette main
lui échappèrent en même temps.
Le jeune homme, avec un geste de dépit, déchiqueta rudement, du talon de
sa botte, l’épître parfumée qu’avait déjà flétrie la boue. Puis, serrant
sous son gilet les rubans qu’il s’était empressé de ramasser d’abord,
il dit, d’un ton moitié colère et moitié plaintif:
--Je ne vous ressemble pas, moi, tout ce qui vient de vous m’est
précieux; je garderai ces rubans toute ma vie.
--Gardez-les, si cela vous plaît, répondit Louise, en maîtrisant un
léger mouvement de joie auquel succéda un gros soupir.
--Louise! Louise! depuis hier comme vous avez changé? Ah! je le vois
bien, vous ne m’aimez plus.
Elle continuait son chemin sans dire mot. Lui la côtoyait si près, que
son bras touchait le bras de la jeune fille.
--Vous ne m’aimez plus, n’est-ce pas? Mais je suis bien fou! Vous ne
m’avez seulement pas aimé une minute, j’en suis sûr! et pourtant,
Louise, je voulais vous ouvrir mon cœur; hier, vous le savez, je voulais
tout vous dire, les obstacles qui s’opposent... les moyens à prendre
pour les surmonter, mes projets de bonheur avec vous, vous, ma Louise!
Vous m’aviez promis de descendre, de venir, de m’écouter... Je vous ai
attendue vainement, et aujourd’hui, dans la crainte de ne pas vous
rencontrer, je vous avais écrit... car j’ai tant de choses à vous dire,
tant de choses!
--Monsieur Gustave, répondit Louise avec émotion, je vous prie de me
laisser; nous approchons de la maison, tous les voisins me connaissent:
vous me compromettriez.
--Mais, quand vous reverrai-je?
--Jamais, monsieur. J’ai déjà trop fait que de vous écouter pendant un
an et demi sans en parler à ma mère. Je ne suis plus en pension
maintenant; vos motifs ne peuvent plus être les mêmes... S’il est vrai
que vos vues soient honorables, vous savez où nous demeurons; ma mère
vous répondra. Quant à moi, je ne vous reverrai plus seule.
--Louise, comment pouvez-vous douter?.. Louise, je vous en conjure ne me
quittez pas ainsi. Entendez-moi... Ah! vous allez me rendre bien
malheureux!
Le cœur de la pauvre fille était gonflé de tristesse; la violence
qu’elle s’était faite pour tenir à Gustave un langage presque sévère
s’apaisait en ce moment par des larmes.... Elle s’enfuit.
Toutefois, arrivée près de la porte de leur demeure, sur le point d’en
franchir le seuil, elle eut assez de courage pour ne pas tourner la tête
du côté de Gustave; elle trouva quelque satisfaction dans cette
victoire, et comme elle s’en félicitait tout bas, la figure du père
Lamarre lui sourit:
--Eh bien, mamzelle Louise, vous allez donc avoir une bonne, la semaine
prochaine?
--Mais peut-être bien, monsieur Lamarre; je crois que c’est l’intention
de maman.
--Oh! l’intention, mamzelle, l’intention est une chose déjà faite. Vous
ne savez donc pas?...
Et là-dessus le père Lamarre se mit à conter comment madame Drouart
était venue le trouver dès le matin pour conclure cette affaire.
--Madame votre maman, ajouta-t-il, donne à ma fille huit francs par mois
pour faire ses petites commissions et son ménage. Vous ne vous en
plaindrez pas, vous, mamzelle Louise, car c’est bien de la peine que
cela vous épargne. Mais on dirait que je vous apprends une nouvelle? Oh!
c’est sans doute une surprise agréable qu’elle a voulu vous faire,
votre chère maman, elle est si bonne!
Louise, très-étonnée que sa mère lui eût présenté comme un projet ce qui
était une affaire terminée dès le matin, pressentit la cause et le but
de tout ce mystère; elle devint triste, soucieuse, et quand sa mère lui
demanda les rubans qu’elle était allée acheter, elle répondit avec une
certaine impatience: Je vais vous les donner ces rubans!
Mais tout à coup se souvenant que Gustave ne les lui avait pas rendus,
elle rougit, balbutia, et, pour cacher son trouble, elle se mit à son
piano.
Ce meuble était posé dans une encoignure de l’appartement, sur la
gauche, un peu plus bas que la fenêtre, de façon à ce que Louise,
penchant légèrement la tête en arrière, pût aisément voir dans la rue.
Madame Drouart vint s’appuyer au dos de la chaise de sa fille, comme
pour entendre les accords de plus près.