--Raille tant qu’il te plaira, reprit Gustave, mais dans l’e

UN ENFANT.

I.

Imprimé par EVERAT, rue du Cadran, nº 16.

UN

ENFANT,

PAR

ERNEST DESPREZ.

Tome Premier.

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,

RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, Nº 9.

M DCCC XXXIII.

UN ENFANT.

Première Partie.

CHAPITRE PREMIER.

Dans une maison de la rue Bourbon-Villeneuve, au troisième étage,

vivaient, il y aura bientôt huit ans, une mère et sa fille, toutes deux

sans fortune, mais non tout-à-fait pauvres. Veuve d’un officier de

l’ancienne armée, madame Drouart avait obtenu du gouvernement d’alors

un bureau de papier timbré, à l’aide duquel il lui était possible de

fournir aux premières nécessités de la vie. D’ailleurs, le temps qu’elle

ne passait pas au guichet de son bureau, elle l’employait, quoique

infirme et déjà vieille, à des ouvrages de femme que lui donnaient à

faire quelques généreuses personnes, ses protectrices. Le prix de ces

travaux d’aiguille, joint à six cents francs environ, revenu du bureau

de timbre, suffisait, comme on le pense bien, aux modestes besoins de

madame Drouart, heureuse mère, si elle n’eût pas tant aimé sa fille!

L’avenir de Louise l’inquiétait; mais le présent surtout lui paraissait

triste. Louise était jeune, jolie, et la pauvre femme pleurait en

voyant sa Louise, sa fille si belle, seule, inconnue, sans plaisirs,

condamnée à demeurer là, rêveuse, ennuyée, devant un piano à qui elle

faisait soupirer de plaintives romances. Hélas! pensait madame Drouart,

si du moins j’étais riche, ma Louise aurait des amies de son âge pour

rire et jouer avec elle; ma Louise aurait des dentelles au bas de ses

robes; je conduirais mon enfant au bal, au spectacle; je lui ferais une

vie douce; je la mènerais dans le monde; les jeunes gens l’admireraient;

on lui donnerait des fêtes; je serais fière de sa beauté, et elle, ma

Louise, elle serait heureuse de m’avoir pour mère!

Dans son excès de tendresse pour sa fille, madame Drouart allait

jusqu’à se reprocher son peu de fortune; elle s’accusait de n’être pas

dans l’aisance; elle se regardait comme la cause des privations que

subissait Louise.

Nous, qui écrivons ces pages, nous nous souvenons d’avoir entendu dire à

madame Drouart elle-même que, si Louise n’avait pas de fortune, c’était

la faute de sa mère, qui, depuis le jour de son mariage, aurait dû, à

force de travail et d’économies, préparer une dot honorable à sa fille.

Car c’était là, sur toutes choses, le sujet des reproches que

s’adressait madame Drouart: je suis pauvre, je n’ai rien amassé, comment

pourrai-je marier ma Louise?

Il faut dire pourtant que Louise, en aucune circonstance, n’avait montré

à sa mère le moindre regret de n’être pas riche. Si, au fond du cœur,

elle désirait de se livrer aux amusemens de son âge et de son sexe, si

elle comprenait sa position de jeune fille sans fortune, du moins ne

laissait-elle jamais éclater ses désirs, et cachait-elle avec soin les

pensées de coquetterie ou de tristesse dont elle nourrissait son

imagination de dix-huit ans. Mais, par un besoin fatal de douleurs,

besoin qui n’est guère senti que par l’ame de certaines femmes, plus

Louise disait à sa mère: Rien ne me manque, je suis heureuse! plus la

pauvre mère se disait avec désespoir: Elle manque de tout, elle est

malheureuse!

Peut-être aussi la vive affliction de madame Drouart prenait-elle encore

sa source ailleurs que dans ce besoin de larmes, commun à quelques

personnes d’une organisation toute nerveuse; peut-être son désespoir

avait-il pour seconde cause l’instinct maternel: car sa fille n’était

vraiment pas heureuse.

Restée veuve, avec Louise en bas âge, madame Drouart, dont toutes les

affections s’étaient concentrées sur ce petit être, trouva assez de

courage dans son cœur pour accomplir le plus grand sacrifice dont une

mère soit capable: sa séparation d’avec sa fille. Un frère de son mari,

persuadé que l’instruction est un bienfait pour tous, quels que soient

le rang et la fortune de l’enfant que l’on instruit, décida la veuve du

capitaine Drouart à lui confier la petite Louise. De son côté, la

malheureuse veuve, dans son ignorance des choses de la vie, crut assurer

le bien-être de son enfant en lui faisant donner une éducation

brillante. Aussi cette croyance adoucit-elle, pour la mère de Louise, le

chagrin d’une séparation. Elle livra sa fille à l’oncle généreux qui

voulait bien se charger de la faire instruire; elle la vit partir sans

trop de regrets. Il le faut bien, disait-elle, puisqu’il s’agit de son

bonheur!

La femme du beau-frère de madame Drouart tenait un pensionnat de

demoiselles à Bordeaux. Ce fut dans ce pensionnat que Louise vécut

quelques années, gaie, contente, aimée, et songeant à peine à sa mère

qui pourtant la pleurait sans cesse. Mais Louise ne comprenait rien à

cette douleur. Quand elle avait quitté sa mère, Louise était si jeune!

Il ne s’écoulait guère une semaine sans que madame Drouart écrivît à sa

fille: «Chère enfant, je meurs de ton absence. Tu dois être bien

grandie, ma Louise. Sois sage, fais-toi bien aimer de tout le monde.

Remercie bien ta tante et ton oncle des soins qu’ils prennent de toi.

Dis-leur que je leur en serai éternellement reconnaissante. Mon enfant,

si tu savais ce que je souffre, privée de tes caresses! M. Darvin,

l’ancien ami de ton père, me fait espérer que tu me seras bientôt

rendue. Dieu le veuille! Ton pauvre père (te le rappelles-tu, ma Louise?

Comme il pleurait en t’embrassant la dernière fois sur son lit!...) ton

père était capitaine et chevalier de la Légion-d’Honneur, ma fille. M.

Darvin doit faire valoir ces titres-là pour toi. Il dit que le ministre

aura pitié de nous. J’attends chaque jour ta nomination à la maison

royale des demoiselles de la Légion-d Honneur. C’est à Saint-Denis que

tu serais, tout près de moi. Nous nous verrions souvent. Louise, Louise,

ma chère petite fille, prie le bon Dieu qu’il nous accorde le bonheur de

n’être plus séparées. Prie aussi pour M. Darvin: c’est un excellent

homme et qui aimait bien ton père. Adieu, mon enfant: espérons.»

Les démarches du général Darvin eurent tout le succès qu’en attendait

madame Drouart. Louise avait droit, par son père, à l’instruction

gratuite de la maison de Saint-Denis; elle était dans l'âge et les

conditions nécessaires pour être admise. Sa nomination fut promptement

obtenue. Madame Drouart écrivit cette bonne nouvelle à son beau-frère.

On lui rendit sa fille.

Figurez-vous, s’il est possible, la joie de madame Drouart en revoyant

sa Louise. Retenue à Paris par la nécessité de servir elle-même son

bureau de timbre (faute d’une amie ou même d’une domestique pour la

remplacer durant son absence), il lui avait fallu vivre plusieurs

années dans la solitude, se contenter d’une correspondance avec son

enfant qui savait à peine écrire; il lui avait fallu rêver le bonheur au

loin, et maintenant elle le possédait là, dans ses bras, sur sa bouche,

dans son cœur, partout: elle tenait sa fille!

Mais il semble que plus les joies humaines sont grandes, moins elles

doivent avoir de durée. La pauvre mère ne comptait pas huit jours depuis

l’arrivée de Louise, que déjà l’instant d’une séparation nouvelle était

venu. On se trouvait alors en octobre. Les vacances venaient de finir.

Louise entra presque tout de suite dans la maison royale de Saint-Denis.

Toutefois, il y avait pour madame Drouart une compensation à l’absence

de sa fille, dans cette pensée que Louise n’était pas loin d’elle, et

aussi dans la permission qui lui était donnée d’embrasser son enfant

deux fois par semaine. Puis à ces dédommagemens, dont la meilleure mère

eût été satisfaite, se joignirent bientôt les succès de Louise dans les

arts d’agrément comme dans les connaissances utiles. La nouvelle

pensionnaire se faisait remarquer entre toutes ses compagnes par la

douceur de son caractère autant que par son aptitude au travail. Chaque

fois que madame Drouart demandait à la surintendante de la maison:

Êtes-vous contente de ma fille? la surintendante lui faisait cette

réponse: Oh, madame, votre Louise est un ange!

Six ans s’écoulèrent ainsi, Louise en pension, et madame Drouart passant

à écrire à sa fille les heures libres de la journée où elle n’allait pas

la voir. Dans ses lettres, de même que dans sa conversation, madame

Drouart ne cachait pas à Louise la misère de leur position. Loin de la

flatter d’un heureux avenir, elle lui répétait sans cesse: «Nous sommes

pauvres, ma fille, très-pauvres. Je travaille pour vivre. Travaille à

ton tour, ma Louise, et de toutes tes forces, afin de te faire un sort

honorable par tes talens. Ce n’est qu’en profitant de l’éducation qu’on

te donne que tu peux être assurée de ne jamais manquer de rien.»

Louise travaillait, non pas pour se préparer un sort indépendant, car

elle ne comprenait pas encore la nécessité d’être laborieuse pour

l’avenir, mais elle s’appliquait à tout avec ardeur par le vif désir

qu’elle avait de briller parmi les jeunes filles de son âge, d’être la

préférée, d’être la plus aimée comme elle était déjà la plus belle. Ne

croyez pas que ce fût de l’orgueil, ou quelque mauvais sentiment de

jalousie. Elle voulait être louée, admirée, par-dessus toutes; elle

voulait être la première, la plus savante, non pour humilier ses

rivales, mais parce que madame la surintendante l’embrassait sans cesse,

parce que tout le monde s’empressait de lui faire bon accueil, parce que

ses compagnes elles-mêmes la complimentaient sur ses talens, et que cela

la rendait heureuse.

Madame Drouart ne remarqua pas sans chagrin l’avidité de sa fille pour

tout ce qui était louange. Faute de bien lire dans le cœur de Louise,

elle mit sur le compte d’une dangereuse vanité ce besoin excessif

d’éloges, qui n’était au fond que le besoin d’une ame expansive et

tendre qui demande des caresses parce qu’elle veut rendre des caresses,

à qui il faut beaucoup d’amour parce qu’elle veut beaucoup aimer.

D’où il arriva que madame Drouart, dans la crainte d’encourager chez sa

fille ce qu’elle croyait être un vice d’amour-propre, lui refusait

souvent les louanges qu’elle méritait le mieux. Lorsque, par exemple,

Louise, le cœur épanoui, la joie dans les yeux, accourait, parée d’une

robe neuve, se montrer à sa mère, se jeter à son cou, et lui dire:

Maman, comment me trouves-tu? n’est-ce pas que je suis bien? Madame

Drouart, qui la trouvait la plus adorable des filles, lui répondait avec

indifférence: Mais tu n’es pas trop mal!

Et elle se retenait pour ne pas l’embrasser, car ses baisers eussent

trahi la froideur de ses paroles. Pauvre mère, qui, pour craindre

d’exciter l’orgueil de sa fille, risquait de perdre son amour!

Sans mettre en doute la tendresse de sa mère, Louise ne pouvait

cependant pas s’empêcher de faire cette réflexion: Ils m’aimaient

autrement que cela dans la maison de Saint-Denis!

Le jour n’était pas loin où elle se dirait: J’étais plus heureuse que

cela dans la maison de Saint-Denis.

Louise, ses dix-huit ans venus, avait dit adieu pour toujours aux douces

intimités du pensionnat, aux enivrans triomphes de la classe. D’une vie

bruyante et fêtée, elle passa tout à coup à une vie de solitude et de

tristesse. Plus de ces joies que lui donnaient _un premier prix_; plus

de murmures flatteurs à ses oreilles; rien qui la rendît contente

d’elle-même et des autres; rien qui la rendît bien aise de vivre.

Son horizon, élargi dans les vastes cours du pensionnat, se trouvait

resserré entre quatre murs d’une misérable chambre. A ses rêves si

jeunes et si frais succédait une réalité désespérante. Que vais-je

devenir? se demandait-elle.

Malgré les avertissemens de sa mère, Louise n’avait jamais pu se figurer

qu’au sortir de Saint-Denis elle habiterait la pauvre chambre de la rue

Bourbon-Villeneuve. Ses idées glissaient là-dessus sans qu’elle osât

jamais les y retenir. Elle se faisait un monde à elle, et bien que

souvent elle fût venue chez sa mère, bien qu’elle y eût passé quelques

mois de vacances, elle voyait la demeure maternelle à travers un

brouillard d’illusions; elle rejetait dans un avenir vague, lointain,

presque impossible, la nécessité d’arrêter là son existence. Ce qu’elle

espérait, elle n’aurait peut-être pas su le dire elle-même; mais, à coup

sûr, elle n’avait jamais compté au nombre de ses espérances celle de

succéder à un bureau de timbre.

Telle était pourtant l’unique ressource que madame Drouart offrait en

perspective à sa fille. Après bien des calculs, bien des rêves de

fortune pour son enfant, madame Drouart s’était enfin aperçue que, elle

aussi, elle avait vécu d’illusions. Louise ne possédait guère que des

arts d’agrément; Louise était passablement instruite à la danse, à la

musique, au dessin; elle savait un peu de géographie, un peu d’histoire;

Louise n’ignorait rien de ce qu’étudient toutes les jeunes filles bien

élevées; avec cela elle était belle; mais elle ne pouvait vivre de ce

qu’elle avait appris; sa beauté devait rester inconnue faute de fortune

pour la produire dans le monde. Enfin Louise n’avait ni état, ni dot.

De toutes les pauvres familles bourgeoises, pas une ne veut descendre

aussi bas que sa misère; et il leur arrive à toutes, pour leurs enfans,

ce qui arriva à madame Drouart pour sa fille. Par amour-propre plutôt

que par tout autre sentiment, on veut à tout prix _donner de

l’éducation_ à ses enfans; on leur crée des besoins, on les exhausse à

leurs propres yeux; et lorsque, sortis des pensions, ils cherchent à

prendre place dans la société, ils ne trouvent que des places à vendre:

celles qui se donnent sont trop basses pour eux: ils les refusent;

celles qui se vendent, ils ne peuvent les acheter. De là des malheurs

sans nombre pour les uns, et pour les autres des regrets éternels, mais

inutiles.

Les inconvéniens qui résultaient pour Louise d’une éducation au dessus

de sa fortune furent comme devinés par elle bien avant que sa mère ne

les eût sentis. Louise n’habitait pas son troisième étage de la rue

Bourbon-Villeneuve depuis plus d’une semaine, que déjà elle comparait le

passé avec le présent, et s’attristait sur son avenir. Ce fut à la seule

tristesse de Louise que madame Drouart dut l’intelligence tardive de la

situation fausse où elle avait jeté sa fille. Elle vit bien que Louise,

avec l’éducation des demoiselles de Saint-Denis, se trouverait

_déplacée_ dans une condition obscure; qu’elle ne pourrait épouser un

homme riche, puisqu’elle n’avait pas de fortune, et qu’elle ne voudrait

pas épouser un homme sans fortune, puisqu’elle-même elle ne possédait

rien. C’est alors que madame Drouart se dit avec désespoir: J’ai fait le

malheur de ma fille!

C’était là une affreuse pensée pour une mère.

Tous les jours et toutes les nuits madame Drouart, qui se sentait

vieillir et mourir, se hâtait de chercher en elle-même comment il

serait possible du moins d’assurer l’existence de Louise n’ayant plus de

mère.

Une nuit que madame Drouart était plus malade que de coutume, il lui

vint une pensée de bonheur, une pensée qui lui montra sa fille à l’abri

de toute misère, et elle s’étonna que cette pensée lui fût venue si

tard; et dans sa joie de l’avoir trouvée, dans son empressement à la

dire, elle se souleva avec ses mains et murmura d’une voix basse:

--Louise, dors-tu?

--Non, maman!

Elle ne dort pas! pensa madame Drouart; malheureuse enfant!

--Pourquoi ne dors-tu pas, ma fille?

--Et toi, maman? serais-tu malade?

--Pas du tout, ma Louise; je me porte bien, très-bien. Je ne me suis

jamais mieux portée que cette nuit. J’ai une bonne nouvelle à

t’annoncer, ma fille, une excellente nouvelle pour toi.

--Excellente! dit Louise d’un ton qui marquait le doute.

--Une bonne nouvelle, ma Louise, ajouta madame Drouart avec un son de

voix mal assuré, car le peu de confiance que Louise paraissait avoir

dans «l’excellente nouvelle» commençait à la faire douter elle-même que

cette nouvelle fût bonne.

--Eh bien! maman? dit Louise...

Après un moment d’hésitation, madame Drouart reprit: Ce n’est pas

précisément une nouvelle que j’ai à t’annoncer, ma fille, mais une idée

qui m’est venue et que je veux te soumettre. Tu m’as entendue parler

quelquefois de M. Darvin?

--Oui, maman.

--C’est par lui, tu le sais, que j’ai obtenu mon bureau de timbre, et

c’est encore grâce à sa protection que j’ai pu te faire élever

gratuitement à Saint-Denis. Je t’ai dit bien souvent que ce bon général

nous porte un grand intérêt, à cause de ton père qu’il a connu à l’armée

et dont il était l’ami?

--Je sais cela, maman.

--Eh bien! ma fille, j’ai pensé tout à l’heure qu’à mon âge et dans

notre position....

Louise attentive s’accouda sur son lit.

--J’ai donc pensé, ma fille, continua madame Drouart, qu’à mon âge, il

n’y a plus de temps à perdre lorsqu’on veut faire un sort à ses

enfans...

Louise, tout agitée, se leva sur son séant.

--Et voilà pourquoi, reprit madame Drouart, demain, sans plus tarder, je

te conduirai moi-même chez le général Darvin....

--Chez le général Darvin! s’écria Louise avec un vif accent de joie.

--Oui, Louise, chez le général Darvin, cet ami de ton père; je le

supplierai de parler au ministre pour toi, afin qu’on t’accorde, tout de

suite, ou du moins que l’on t’assure pour l’avenir....

--Quoi donc, maman?

--Mon bureau de timbre, ma fille, et le ministre y consentira, j’en suis

certaine. Cela te mettra pour toujours à l’abri du besoin, quand je ne

serai plus....

Louise était retombée sur son lit.

--Qu’est-ce que tu en penses, ma fille?...

--Mais, maman... dit Louise avec un soupir.

Madame Drouart comprit cette réponse. Bientôt tout rentra dans le

silence.

De la nuit entière madame Drouart ne put fermer l'œil. Louise ne dormit

pas non plus.

Le jour venu, madame Drouart et Louise se levèrent presque en même

temps.

Toutes deux étaient pâles, tristes, et toutes deux souriaient pour se

cacher leur tristesse; cependant il fallait bien revenir sur la

conversation de la nuit. Madame Drouart eut le courage d’en parler la

première.

--Pourquoi ne m’as-tu pas répondu, ma fille, quand je t’ai demandé ce

que tu penses de mon projet? Ne l’approuves-tu pas? Ne serais-tu pas

contente d’avoir un jour ce dépôt de timbre? C’est peu de chose, mais

enfin, tu le vois, avec de l’économie on en peut vivre....

Louise baissait la tête.

--Ma fille, continua madame Drouart, ne me cache rien; tu souffres, tu

es malheureuse!...

--Non, maman, non, au contraire, je suis heureuse, bien heureuse,

répondit Louise, avec un triste sourire.

--Tu es donc bien heureuse? dit madame Drouart. Répète-moi cela, ma

fille, répète-le-moi que tu es heureuse...

--Je t’assure que je le suis, ma bonne mère, murmura Louise avec effort.

C’est plutôt toi qui souffres, qui es malheureuse....

--Oh! non, ma fille, non, je ne souffre pas, rien ne m’afflige.... Au

contraire, comme toi je suis heureuse, bien heureuse, soupira madame

Drouart, d’une voix étouffée.

Et toutes deux, malgré elles, n’en pouvant plus, les pauvres femmes,

elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre et se prirent à

pleurer.

CHAPITRE II.

Il est deux heures de l’après-midi. Trois jeunes gens, étendus plutôt

qu’assis sur leurs chaises, se laissent nonchalamment aller aux caprices

d’une joyeuse humeur. L’un parle duel et il rit; l’autre parle religion

et il rit; l’autre parle mariage et il rit plus fort que ses deux

convives.

Tous trois ils viennent d’achever, au café de Paris, le premier repas du

jour, le déjeûner paresseux que nous commençons à peine à l’heure où

avaient dîné nos pères.

Sur la table à moitié dégarnie, on voit quelques bouteilles vides,

quelques débris de dessert, un porc-épic armé de cure-dents et trois

verres où les perles du champagne brillent encore.

C’est l’instant favorable aux folles confidences. Alfred jure ses grands

dieux qu’il tuera le mari de sa maîtresse; Eugène dit qu’à la place

d’Alfred il pourrait, lui, sans crainte de se battre jamais, prendre à

témoin de son duel les grands dieux comme les petits, car il ne croit

ni aux uns ni aux autres. Gustave approuve d’un «très-bien!» l’athéïsme

d’Eugène, puis, tout en félicitant Alfred sur le choix de ses amours, il

se moque des maris, il insulte à la vertu des femmes, et déclare, d’un

ton moitié railleur et moitié grave, qu’après de longues recherches, ce

qu’il a trouvé de plus solide et de plus agréable sous le ciel, c’est le

vin de champagne et le célibat.

A cette boutade, Eugène se lève en riant et dit: Garçon, le journal des

célibataires!

--Nous ne le recevons pas, monsieur.

--Mais ce journal n’a jamais existé, dit Alfred.

--Tant pis, dit Gustave. Le siècle qui produit tant de journaux inutiles

devrait au moins penser à faire celui-là.

--Pardieu! Voilà une excellente idée! s’écrie Eugène en redoublant ses

éclats de rire.

--Pourquoi non? répond Gustave. Penses-tu que la classe estimable et

nombreuse des célibataires ne vaille pas bien la peine qu’un journal

s’occupe spécialement d’elle?

--Et pour quel motif? demande Eugène.

--Pour la faire persévérer dans le célibat.

--Sérieusement?

--Très-sérieusement.

--Je ne savais pas que tu fusses l’ennemi si déclaré du mariage.

--Moi! Si je croyais jamais prendre femme, je me brûlerais à l’instant

la cervelle.

--Prends garde, elle n’est déjà que trop échauffée: je vais te faire

servir un calmant: garçon, les _Petites-Affiches_!

--Oui, oui, plaisante... Une femme! Mais savez-vous ce que c’est qu’une

femme, vous autres?

--C’est notre femme, notre maîtresse, notre tante, notre cousine, notre

mère ou notre sœur, dit Eugène.

--Et notre grand’mère, dit Alfred.

--C’est un être faible, s’écria Gustave en s’échauffant par degrés, un

être menteur, déraisonnable, capricieux, cruel, à qui de toutes les

passions la plus ridicule, l’amour, fait méconnaître sans cesse les

devoirs sacrés de mère et d’épouse.

--Laisse-nous donc tranquilles, reprit Eugène, les femmes sont

charmantes!

--Charmantes! continua Gustave, tu es fort honnête. Charmantes pour toi,

pour nous qui en faisons notre jouet et nos maîtresses; mais sont-elles

charmantes, ces femmes, pour les maris qu’elles trompent?

--Tiens, tant pis, pourquoi y a-t-il des maris? dit nonchalamment

Alfred.

--Eh! voilà justement ce que je blâme, ajouta Gustave en riant. Alfred a

raison: pourquoi y a-t-il des maris?

Puis prenant tout à coup un air sérieux: Et vous voulez que moi, à mon

âge, à trente ans, avec l’expérience que j’ai, après la vie que j’ai

menée, vous voulez que j’aille follement donner à une femme mon nom pour

qu’elle le prostitue; mon amitié pour s’en rire dans les bras d’un

autre; ma fortune pour qu’elle la dissipe en frivolités; mon bonheur

pour qu’elle le tue à plaisir et qu’elle s’en fasse un mérite aux yeux

de son amant?... Non, je te jure, plutôt mille fois mourir garçon!

--Ah ça, mon pauvre Gustave, dit Eugène, es-tu bien sûr de n’être pas

fou? Tu as bonne grâce à prêcher la réforme, toi qui es même encore, à

l’heure où tu parles, l’amant de madame Jauches et de la comtesse de

Serzelles.

--C’est précisément à cause de cela, répondit Gustave, que je ne me

soucie pas du mariage. Je me regarderais comme le plus grand sot de la

terre, si, sachant ce que je sais, faisant ce que je fais, je m’exposais

de gaieté de cœur à devenir un monsieur Jauches et un comte de

Serzelles.

--Je comprends. Mais avec tes nouveaux principes d’économie conjugale,

comment oses-tu avoir pour maîtresses deux femmes mariées?

--Je les quitte dès demain.

--Par vertu?

--Par ce que tu voudras... Je ne les aime plus. Et puis, ajouta-t-il en

souriant, je songe décidément à mener un nouveau genre de vie.

--Tu te moques, j’espère?

--C’est très-sérieux. La société telle qu’elle est me soulève le cœur de

dégoût. Je n’y vois qu’oppression ou entraves. J’ai presque envie de me

faire disciple de Saint-Simon. C’est un grand homme, qui a des idées

fort justes et fort belles.

Alfred en se renversant faillit à culbuter la table qu’il frappait du

bout de ses deux pieds; Eugène devint grave à force de surprise.

Disciple de Saint-Simon! dit-il, et cela sans doute parce que tu veux

être sûr de la fidélité de ta femme ou de ta maîtresse? Le procédé est

tout-à-fait ingénieux.

--Raille tant qu’il te plaira, reprit Gustave, mais dans l’espèce de

société que rêve le marquis il y aura d’excellentes choses. Le mariage

sera libre; c’est-à-dire que l’on s’épouse si l’on veut, que l’on se

sépare quand on veut....

--Et que l’on est heureux, si l’on peut, interrompit Eugène.

--Il en est de même partout, ce me semble, continua Gustave. D’ailleurs,

je ne suis encore disciple du marquis qu’en théorie, et peut-être ne

pousserai-je pas plus loin l’amour du saint-simonisme. Mais, quoi qu’il

arrive, je sympathiserai toujours, du fond du cœur, avec toute doctrine

ou religion nouvelle qui nous offrirait les avantages de l’union

matrimoniale, sans nous en imposer les inconvéniens.

--Le diable m’emporte, si tu n’extravagues pas, dit Eugène.

--Écoutons-le d’abord, fit observer Alfred.

--Me voilà saint-simonien, je suppose, dit Gustave. Une femme me plaît,

je la prends; cette femme me donne un enfant, je la quitte.

--Après?

--Après?... Cette femme devient ce qu’elle veut, cela ne me regarde

pas; je l’ai quittée, elle n’est plus ma femme. Mais j’ai un enfant.

--Tu as un enfant?

--Sans doute, et je n’ai plus de femme, voilà l’admirable. Le marquis

seul comprend la nature. Quel est le but du mariage, mais je dis le but

unique? D’avoir une femme, à ce que tu crois? Pas du tout: d’avoir un

enfant. Mon enfant est à moi, et ma femme à qui veut la prendre. J’ai

rempli le vœu de la nature: conçois-tu maintenant?

--A merveille, dit Eugène; mais, pour bien parler des choses, il

faudrait les connaître; et je vois que tu ne sais pas un mot de

saint-simonisme. Avant-hier au soir je me trouvais chez la Dest^{***}

avec le marquis; il nous expliqua nettement ses vues de réorganisation

sociale: comme première base de l’édifice, il pose l’abolition de

l’héritage. Plus d’héritage, plus de liens de famille. Tout enfant

appartient à la société. Il n’a pas plus de droits à exercer sur ses

père et mère, que ses père et mère n’en ont à exercer sur lui, car, dans

les idées de Saint-Simon, peu importe de savoir sur quel arbre ce fruit

est venu: il tombe, la société le ramasse; s’il est gâté, c’est elle qui

l’assainit; s’il est vert, c’est à elle de le faire mûrir. Ton enfant ne

te regarde pas.

--Alors, dit Gustave, je n’épouserai pas la doctrine du marquis de

Saint-Simon, je la croyais plus raisonnable. Mais, mon Dieu, personne ne

trouvera-t-il, dans notre siècle inventif, le secret d’être père sans

être mari? acheter un enfant par le mariage, c’est le payer trop cher.

Qui rencontrerait un moyen de l’obtenir autrement ferait une admirable

découverte.

--Voilà pourtant 5,800 et des années que ton admirable découverte est

faite, dit Eugène. De tout temps il a existé des maîtresses.

--Je sais bien... mais quand on ne croit pas à la fidélité d’une femme

légitime, peut-on croire à la fidélité d’une maîtresse?

--On l’enferme.

--Rappelle-toi ce qu’a dit Beaumarchais.

--En ce cas, on prend une petite fille sage, vertueuse...

--Pour maîtresse?

--Oui, et on lui dit: Mademoiselle, vous allez rester seule dans cette

chambre pendant neuf mois...

Un long et bruyant éclat de rire coupa court à la phrase d’Eugène.

C’était Alfred qui, les _Petites Affiches_ en main, riait à gorge

déployée.

Qu’est-ce qui lui prend donc? dit Gustave.

--Que peut-il trouver de drôle dans des annonces? se demanda Eugène. Un

instant, Alfred, s’écria-t-il, ces _Petites Affiches_ sont à moi. Je me

souviens de les avoir demandées tout à l’heure au garçon.

Voyons, fais-nous partager ta bonne humeur, reprit Gustave.

Alfred se rapprocha de ses deux amis, et leur montrant du doigt la page

du journal: lisez: _Avis aux jeunes personnes sans fortune_.

Eugène lut à haute voix:

AVIS AUX JEUNES PERSONNES SANS

FORTUNE.

«_Un honnête homme de 40 à 45 ans environ, célibataire et rentier,

veut faire le bonheur d’une personne du sexe. Il faut que cette

personne soit saine de corps et d’esprit, jeune, sage, bien

constituée et d’une figure agréable. Si on obtient de sa société

les résultats qu’on en espère, on la renverra dans sa famille au

bout d’un an, plus ou moins, avec une pension viagère de 1,200

livres. S’adresser, poste restante, à M. D. R._»

--C’est en effet assez original, dit Eugène après avoir lu, il doit y

avoir quelque chose là dessous. Que signifie: «au bout d’un an, plus ou

moins?» comprends-tu cela, Gustave?

Gustave s’apprêtait à répondre, lorsqu’Alfred dit: je vais vous

expliquer ce mystère. C’est fort amusant. M. Denis Rouvrard, est un

ancien avoué, vieux garçon. Ma famille le connaît beaucoup. Sa fortune

est immense; et son plus grand chagrin c’est d’être riche et sans

enfans. Il ne peut se faire à l’idée de laisser cent mille livres de

rente à des collatéraux. Cela le tue.

--Je le crois bien, dit Gustave.

Alfred reprit: comme notre ami Gustave, M. Rouvrard voudrait avoir les

bénéfices du mariage sans en subir les inconvéniens; il voudrait être

père sans être mari. Et voici l’expédient qu’il a imaginé.

--Ah! ah! dit Gustave.

--Il demande quotidiennement une maîtresse par la voie des _Petites

Affiches_.

--Et il n’en trouve pas une? dit Eugène.

--Si, ma foi! il lui en arrive trente au moins par jour. Mais les unes

sont trop vieilles, les autres trop mal bâties, les autres trop laides,

les autres trop sentimentales.

--Trop sentimentales! et c’est un obstacle?

--Le plus grand de tous, car alors la proposition de M. Rouvrard ne

convient pas à la demoiselle.

--J’y suis.

--Tu n’y es pas le moins du monde, mon pauvre Eugène. Tu ne te doutes

pas, je gage, de ce dont il s’agit. Lorsque le papa Rouvrard s’adresse,

par malheur, à une sentimentale, la demoiselle lui répond: Monsieur, si

je deviens mère, je n’abandonnerai jamais mon enfant. Et elle pleure.

--Elle pleure!

--Oui, mon cher, elle pleure. C’est très-drôle?...

--Très-drôle. Mais je t’assure que je m’en doutais.

--Attends, tu ne te doutes pas de celle-ci. Un beau matin, c’était l’an

dernier, je crois, une cuisinière sans place, jeune et fort gentille, ma

parole d’honneur, se présente chez notre homme; il lui fait ses

conditions: elle accepte. 1,200 liv. de rente, c’était superbe pour une

cuisinière. Bien, monsieur, lui dit-elle, je serai votre maîtresse, je

vous donnerai un enfant, et, après, tout sera fini: je vous laisse le

poupon et je m’en vais vivre tranquille avec mes rentes. Il est bon de

vous dire que c’était la première fois que M. Rouvrard rencontrait une

créature aussi accommodante. Le voilà enchanté. Au bout de quelques mois

la cuisinière se trouve enceinte. Grande joie du père Rouvrard, grande

joie de la cuisinière qui va mettre la main sur ses rentes. Tout le

monde est heureux. Mais voici bien une autre histoire! Une fois

accouchée, la cuisinière veut voir son enfant; on le lui montre; elle

veut l’embrasser; on le lui laisse embrasser; on veut le lui ôter; elle

ne veut plus. Mais, s’écrie Rouvrard, nous avons fait un marché!--Mais,

dit la cuisinière, je suis mère de cet enfant!--Tu n’auras pas mes

belles rentes, dit Rouvrard.--Qu’est-ce que cela me fait, dit la mère,

j’aurai mon bel enfant...

Et il garda ses rentes, et la cuisinière garda son enfant. N’est-ce pas

que c’est original?

--C’est tout naturel, dit Eugène.

--Certainement que c’est tout naturel, dit Gustave, mais à la place de

M. Rouvrard j’eusse agi d’une tout autre manière.

--Sans doute, répliqua Alfred, mais convenez que cette femme est une

créature très-romanesque. Qui diable aurait cru cela d’une cuisinière?

M. Rouvrard en a presque fait une maladie. Ce qui ne l’empêche pas de

continuer à faire insérer dans les _Petites Affiches_:

AVIS AUX DEMOISELLES SANS FORTUNE.

_Un honnête homme de 40 à 45 ans environ_, etc.

Là-dessus les trois amis se séparèrent. Gustave était pensif. Ce

monsieur Rouvrard est un nigaud, se dit-il, ce n’est pas de cette

façon-là qu’il aurait dû s’y prendre.

CHAPITRE III.

Louise et sa mère commençaient à se mieux comprendre: elles avaient

pleuré ensemble. Elles s’étaient assurées, la mère, que sa fille avait

l’ame souffrante; la fille, que sa mère n’était pas sans chagrin; et

toutes deux, après la scène de larmes où nous les avons laissées, elles

avaient pris la résolution secrète de se fortifier l’une par l’autre,

de s’aimer, s’il était possible, plus tendrement encore.

Louise, dont l’ame était vive et passionnée, s’attacha, de toutes ses

forces, à remplir ses devoirs de fille; elle entoura madame Drouart des

soins les plus attentifs; elle se reprocha de l’avoir affligée trop

long-temps par l’aspect de sa tristesse; elle s’abandonna aux douceurs

de l’aimer, et s’étonna que ses illusions l’eussent conduite si souvent

à désirer autre chose que les baisers de sa mère. Elle trouva de grandes

délices dans ces baisers et dans cet amour. Il lui semblait enfin que

c’était là le bonheur.

Si, par intervalle, sa jeune imagination lui traçait un délicieux

tableau de bals et de fêtes où l’entraînait par la main un beau jeune

homme, pâle, avec de grands yeux noirs qui la regardaient languissamment

et lui faisaient battre le cœur, bientôt, repoussant cette image, elle

courait, presque tremblante, se réfugier dans les bras de madame Drouart

qui la baisait ardemment, qui la serrait contre elle, comme si elle eût

deviné quelles étaient alors les pensées de sa fille.

Cependant madame Drouart allait s’affaiblissant de jour en jour. Déjà

elle ne pouvait plus quitter la chambre, et les affaires du dehors, dont

elle seule avait eu le soin jusqu’à cette heure, c’était Louise qui en

portait toute la fatigue. L’ancienne élève de la maison royale s’était

bien senti d’abord quelque répugnance à laisser là son piano pour

fournir aux apprivisionnemens du ménage, mais cette répugnance fut

promptement vaincue par le désir où elle était de prouver son dévouement

à sa mère. Plus les courses étaient longues, plus elles étaient, par

leur nature même, en désaccord avec les habitudes de Louise, plus la

jeune fille montrait d’empressement à les faire. En vain, dans ses

momens de bonne santé, madame Drouart voulait-elle descendre les trois

étages, soit qu’il fallut jeter une lettre à la petite poste, acheter

quelques écheveaux de fil chez la mercière, ou seulement dire un mot au

portier de la maison; Louise s’y opposait de tout son pouvoir, et, plus

leste que sa mère, elle quittait précipitamment la chambre, disant: Cela

te fatiguerait, ma bonne maman; reste, reste, je reviens à la minute!

Quelle que fût la distance à parcourir, quelque emplette qu’elle eût à

faire, à peine si Louise donnait à sa mère le temps de remarquer son

absence. Madame Drouart l’en grondait quelquefois.

--Tu te feras du mal, ma fille, lui disait-elle, vois donc comme tu es

essoufflée! Il faut mettre le temps à tout, ma Louise. Que doit-on

penser en te voyant courir comme une petite folle dans les rues?

--C’est que, maman, je n’aime pas à rester long-temps dans la rue,

surtout quand je porte un panier. Avec ce panier au bras, répondait

Louise en baissant les yeux, tout le monde me regarde...

--On te regardera bien davantage si tu cours, ma fille.

--Mais, je ne cours pas, maman; seulement je me dépêche de rentrer à la

maison, j’ai hâte de revenir près de toi. Je suis si contente près de

toi, ma bonne mère!

--Chère enfant, s’écriait madame Drouart avec transport, va, Dieu te

récompensera de tout le bonheur que tu me donnes!

Ainsi, Louise étouffant dans les bras de sa mère les faibles soupirs

que lui arrachait encore les blessures de l’amour-propre, trompant les

besoins de son jeune cœur à force d’amour filial, Louise retrouva peu à

peu l’insouciante gaieté de son enfance. Sous les caresses de sa mère,

les vives couleurs de son teint reparurent. Si elle se ressouvenait de

sa mauvaise fortune, si elle lui donnait une larme, c’était

passagèrement et de loin en loin; car d’habitude tout lui plaisait, tout

lui agréait; elle se montrait satisfaite de tout; elle avait sur tous

ses traits l’expression de bien-être.

La pauvre malade en reprenait elle-même une apparence de santé. Enfin,

se disait-elle, voici ma Louise qui s’habitue à sa position; elle

oublie ses rêves de grandeur; elle est raisonnable, mon enfant; elle ne

s’afflige plus d’un mal qui est sans remède.

--Oh ma fille! lui disait souvent madame Drouart, que tu es belle quand

tu souris!

C’était à ce propos seulement que madame Drouart lui avait dit: «que tu

es belle!» Et pour montrer qu’elle était belle, et aussi parce qu’elle

était heureuse, la jeune fille souriait sans cesse à sa bonne mère qui

l’embrassait en pleurant de joie.

Autour de ces deux femmes tout respirait à présent un air de fête.

Madame Drouart ne demandait plus qu’une chose à Dieu: de ne pas mourir

avant d’avoir donné un époux, un soutien à sa fille.

Pour Louise et pour sa mère il y eut un mois tout entier de contentement

et de calme.

Le mois qui suivit ne fut pas tout-à-fait aussi heureux. Louise semblait

préoccupée. Souvent ses courses se prolongeaient au-delà du temps

qu’elle y employait par le passé.

Madame Drouart lui en fit l’observation.

Louise prit la chose au sérieux, et, tout émue, elle s’écria: Mon Dieu,

maman, est-ce ma faute si je ne peux pas courir? Vous m’aviez reproché

d’être trop active, et maintenant vous me reprochez d’être trop lente!

Je ne sais comment faire pour vous contenter; et puis croyez-vous donc

que ce soit un si grand plaisir que de rester au milieu des rues quand

on n’y a pas besoin? Je fais de mon mieux, et vous querellez encore!

Comment voulez-vous que je rentre tout de suite, si par exemple je

trouve à notre porte des embarras de voitures ou du bois que l’on

décharge, comme cela m’arrive tous les jours?

--Ma Louise, répondait la bonne mère, peux-tu t’imaginer que j’ai eu

l’intention de te faire de la peine? Comment peux-tu voir même

l’apparence d’un reproche dans ce qui n’est qu’une simple observation,

ou, si tu l’aimes mieux, une petite bouderie de mère qui gronde en

souriant...

Puis après, madame Drouart se disait tout bas: je suis bien injuste! la

pauvre enfant, elle ne s’amuse pas assez dans cette triste chambre pour

que je lui envie les innocentes distractions qu’elle peut prendre au

dehors!

Madame Drouart avait même fini par ne plus remarquer les heures où sa

fille rentrait et sortait. Loin de trouver mauvais que Louise allât et

vînt à sa fantaisie (puisque c’était sur Louise seule que pesaient tous

les menus détails du ménage), madame Drouart craignait bien plutôt que

sa fille ne se lassât d’être, en quelque sorte, la servante de la

maison. Mais il ne lui paraissait pas que Louise prît en dégoût les

charges de son humble fortune; et l’heureuse mère en remerciait

ardemment le ciel.

Un soir où Louise était descendue pour faire quelque emplette dans le

voisinage, madame Drouart se sentit assez sérieusement indisposée. La

présence de Louise lui devint nécessaire. Louise cependant ne remontait

pas. Madame Drouart attendit impatiemment. Lorsque Louise reparut, sa

mère ne put s’empêcher de lui dire:

--Tu es restée bien long-temps absente, ma fille?

--Pas plus long-temps qu’hier, maman, répondit Louise avec une sorte de

trouble.

--Hier, je n’y avais pas fait attention. Où as-tu donc été hier?

--Nulle part, maman.

--Nulle part! et d’où viens-tu?

--Tu le sais bien, de chez la mercière. Ces demoiselles n’en finissent

jamais à vous servir. Il y en a une surtout qui est d’une gaucherie et

d’une lenteur...

Madame Drouart, satisfaite de cette réponse, et comme repentante d’avoir

parlé un peu brusquement à sa fille, lui tendit la main avec bonté.

Louise hésita d’abord à prendre la main qui lui était tendue; puis elle

s’en saisit en tremblant. Dans ce moment, une larme tomba des yeux de

Louise sur la main de sa mère.

Madame Drouart la regarda au visage. Puis se levant avec inquiétude

pour la considérer de plus près:

--Louise, ma fille, qu’as-tu donc? grand Dieu! tu pleures!

--Oh! ce n’est rien, maman, ce n’est rien du tout...

--Je t’ai fait du chagrin, ma fille, pardonne-moi. J’étais si inquiète

de ne pas te voir rentrer...

--Ce n’est pas cela, maman, je t’assure. C’est que j’ai mal à la tête.

--Chère enfant! s’écria madame Drouart. Et elle la fit asseoir sur ses

genoux, comme au temps où elle était toute petite; et avec la paume de

ses mains elle lui frottait doucement les tempes.

Louise laissait aller sa tête sur le sein de sa mère, qui, souffrante

elle-même, ne s’occupait qu’à demander à Louise: Souffres-tu encore, ma

fille?

--Oui, ma mère, encore, disait Louise.

Et la pauvre mère continuait à frotter les tempes de sa fille... Mais ce

n’était pas à la tête que Louise avait mal.

CHAPITRE IV.

Depuis un mois, ainsi que nous l’avons fait entendre plus haut, un

changement graduel s’était opéré dans les habitudes de Louise. Elle

soupirait de temps à autre, et de temps à autre elle retombait aussi

dans ses anciennes rêveries. Quand elle était dehors, elle ne montrait

plus le même empressement à rentrer; quand elle était dans la chambre,

elle imaginait toujours quelque nouveau prétexte pour en sortir.

Madame Drouart, qui croyait sa fille entièrement résignée à son sort,

qui l’avait vue gaie et contente plusieurs semaines de suite, madame

Drouart, rassurée et confiante, ne s’était pas encore aperçue que

l’humeur de Louise eût cessé d’être tout-à-fait la même. Il est vrai de

dire que ce n’était pas cette tristesse morne dont Louise avait paru

accablée, dès sa sortie de la pension. C’était moins quelque chose de

morne que d’agité; moins de la tristesse que de l’inquiétude.

Louise, suivant une expression vulgaire, ne tenait plus en place. Elle

allait de son piano à son dessin; de son dessin à la fenêtre; de la

fenêtre à ses livres; mais elle n’allait plus aussi souvent à sa mère.

Cette inquiétude, ce malaise du corps, avaient pour cause des tourmens

d’esprit qui ne pouvaient tarder à se révéler d’eux-mêmes, lorsqu’une

circonstance presque futile vint brusquement les trahir.

Louise, assise à son piano, jouait, en s’accompagnant de la voix, un des

airs les plus doux de Romagnesi; Madame Drouart, au fond d’un petit

cabinet voisin, tout près de la porte d’entrée, là où elle avait établi

le guichet de son dépôt de timbre, madame Drouart prêtait une oreille

attentive aux accords de sa fille. Elle marquait la mesure du pied et

de la tête, souriant et pensant que jamais ses économies n’avaient été

mieux employées que le jour où elle acheta ce piano, pour en faire un

présent à Louise. Ce jour était celui-là même qui vit Louise sortir de

la maison royale de Saint-Denis. Dans le tumulte des sensations que ce

souvenir réveillait en elle, madame Drouart se laissait entraîner à de

douces et vagues pensées; elle se berçait de bonheur au son cadencé de

la musique. Le cœur de la pauvre mère n’en pouvait plus; sa tête nageait

dans l’ivresse, et cependant, fidèle à l’impulsion qui lui avait été

donnée, son pied continuait à battre la mesure.

Tout à coup le piano jette un son bruyant et discordant comme si une

main sans expérience en avait frappé maladroitement les touches.

Cela rappelle madame Drouart à elle-même:

--Qu’as-tu donc, ma fille? comme tu joues faux!

Louise ne répond pas. Madame Drouart écoute. Au son mourant du piano

vient de succéder un son plus aigu; c’est le bruit d’une fenêtre qui

s’ouvre doucement et qui crie.

Saisie d’un pressentiment inexplicable, madame Drouart se lève à la

hâte; elle tremble sur ses jambes; ses lèvres sont pâles. Quel malheur

nouveau la menace?

Elle pousse brusquement la porte de son cabinet. Louise est à la

fenêtre. De la tête et de la main, elle fait signe à quelqu’un du

dehors; le bruit de la rue l’a empêchée d’entendre les pas de sa mère.

Louise referme la fenêtre bien vite, se retourne et voit madame Drouart,

les yeux ardens, qui l’interroge et l’accuse par l’expression sévère de

tous les traits de sa face. Louise immobile de stupeur, le regard

baissé, les mains pendantes, attend.

Madame Drouart court à la fenêtre. Louise fait un mouvement d’effroi,

car elle a pensé que les pas précipités de sa mère venaient à elle.

Après avoir regardé long-temps la rue, et les voitures qui la

traversent, madame Drouart quitte la fenêtre et dit: Je ne vois

personne!

Louise s’est laissée tomber sur une chaise; elle porte son mouchoir à sa

figure; son œil inquiet suit les mouvemens de madame Drouart qui semble

un peu plus calme.

Il se fait un long silence.

Louise le rompt la première: Mon Dieu, maman, je ne t’ai jamais vue

comme cela! Qu’est-ce que tu as donc contre moi? Parce que j’ai ouvert

cette fenêtre....

--Pourquoi l’avez-vous ouverte?

--Si tu me parles toujours avec colère, je ne pourrai pas te répondre,

d’abord! tu me fais peur.

La vérité est que Louise ne faisait cette réponse que pour se donner le

temps d’en chercher une raisonnable à la demande que lui adressait sa

mère.

--Eh bien! voyons, je ne suis pas fâchée. Parlons tranquillement, ma

fille, et dis-moi pour quel motif tu as ouvert cette fenêtre.

--J’avais trop chaud.

--En hiver? Par le froid qu’il fait?

--Certainement, le froid.... Tu sais bien que le froid me fait monter

le sang à la tête. J’ai cru que j’allais étouffer.

--Tu faisais des signes à quelqu’un avec la main!

--Des signes à quelqu’un, moi! Peux-tu croire des choses pareilles!

--Tu avais cependant la main étendue....

--Pour voir si la neige ne tombait pas.

--Tu agitais la tête....

--Parce que je toussais, je suis enrhumée.

Et Louise, autant pour se donner une contenance que pour faire voir à sa

mère comment la tête remue lorsqu’on tousse, se mit à tousser de tous

ses efforts, mais pas assez naturellement pour en imposer à sa mère sur

son prétendu rhume.

--C’est bien, ma fille, très-bien, dit madame Drouart. Et plus inquiète

que jamais, elle se rapprocha de la fenêtre pour chercher de nouveau

dans la rue.

Un jeune homme, enveloppé d’un manteau, se tenait debout et immobile

vis-à-vis de leur maison; il avait l'œil fixé sur leurs croisées.

Lorsque madame Drouart se montra, le jeune homme se mit à marcher; au

bout de cinquante pas, juste au moment où madame Drouart allait le

perdre de vue, il détourna la tête, après quoi il disparut.

Madame Drouart resta long-temps, sans mot dire, la figure collée sur les

vitres. Bientôt il lui sembla que le jeune homme au manteau reparaissait

à la même place où elle avait cessé de l’apercevoir. Il avançait la tête

avec précaution, tout au loin, serré contre le mur, et sans doute peu

satisfait de ne retrouver aux vitres que la figure de madame Drouart, il

se retira; puis elle ne le revit plus.

Louise continuait à tousser. Maman, dit-elle, en essayant de briser sa

voix, nous n’avons pas de sirop à la maison. Veux-tu que j’en aille

chercher? Je souffre horriblement de la poitrine.

Madame Drouart ne répondit rien.

--Veux-tu, maman?

--Non, ma fille, non, vous ne sortirez pas.

--Mais, maman, je souffre, je t’assure... Permets-moi de sortir. Je vais

rentrer tout de suite.

Louise, en disant cela, s’était levée pour prendre quelque menue monnaie

dans la commode, et elle était près de sortir.

Madame Drouart se jeta au devant d’elle. Louise, Louise, s’écria-t-elle,

d’une voix déchirante, est-ce que tu veux me faire mourir!

--Mais, maman....

--Pas un mot de plus, ma fille, vous me tueriez!... Viens, viens, lui

dit-elle, en l’attirant doucement par la main, je veux que tu aies pitié

de moi, mon enfant, je veux que tu m’aimes encore.... viens, ma fille.

Louise, le front bas, la figure pourpre de honte, se laisse entraîner,

non sans quelque résistance, car elle ne sait en quel endroit sa mère

veut la conduire.

--Assieds-toi là, ma fille.

Elle s’assit à côté d’un petit meuble où madame Drouart avait l’habitude

de serrer ses papiers. C’était une espèce de secrétaire à forme antique;

madame Drouart en ouvrit la porte cintrée qui, s’élevant en criant, se

replia sur elle-même et se perdit dans les rainures.

Ce meuble, Louise ne se rappelait pas qu’il eût été ouvert depuis son

retour de la pension. C’était, dans sa mémoire, un événement confus et

lointain. Son imagination la reporta aux jours de son jeune âge. Elle se

vit, toute petite, contemplant le vieux secrétaire avec admiration, et

sautant de plaisir devant tous ses tiroirs où elle se souvenait bien

d’avoir aperçu de l’or.

Aujourd’hui les tiroirs du vieux secrétaire ne contenaient plus que des

papiers.

Un enfant, t. 1/3 · 第 1 / 5 段