[Résumé]
Des auteurs tentent de nouvelles expériences littéraires. Voici deux
expériences parmi tant d’autres, d’une part un cyber-polar et d’autre
part un mail-roman. Après avoir écrit un roman policier sous forme de
feuilleton sur le web en 1998 et 1999, Anne-Cécile Brandenbourger le
publie en version numérique chez 00h00 en février 2000 puis en version
imprimée en août 2000. Jean-Pierre Balpe diffuse quotidiennement par
courriel pendant cent jours (du 11 avril au 19 juillet 2001) un
chapitre de son mail-roman «Rien n'est sans dire» auprès de cinq cents
personnes - sa famille, ses amis, ses collègues, etc. - en y intégrant
les réponses et les réactions de ses lecteurs. Cette idée d'un mail-
roman est issue de deux sources différentes: «d'une part en se
demandant ce qu'internet peut apporter sur le plan de la forme à la
littérature, d'autre part en lisant la littérature épistolaire du 18e
siècle, ces fameux romans par lettres». Selon l’auteur, «les
technologies numériques sont une chance extraordinaire du
renouvellement du littéraire».
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Des auteurs tentent de nouvelles expériences littéraires. Voici deux
expériences parmi tant d’autres, d’une part un cyber-polar d’Anne-
Cécile Brandenbourger et d’autre part un mail-roman de Jean-Pierre
Balpe.
# Un cyber-polar
Né en Belgique sous la plume d’Anne-Cécile Brandenbourger, «Apparitions
inquiétantes» est «une longue histoire à lire dans tous les sens, un
labyrinthe de crimes, de mauvaises pensées et de plaisirs ambigus», qui
se développe d’abord sous la forme d’un feuilleton en ligne sur le site
d’Anacoluthe, pendant deux ans, en collaboration avec Olivier Lefèvre.
En février 2000, le roman est publié par 00h00 en version numérique (au
format PDF) en tant que premier titre de la Collection 2003, consacrée
aux écritures numériques, avec version imprimée à la demande.
Sur son site, 00h00 présente l'ouvrage comme «un cyber-polar fait de
récits hypertextuels imbriqués en gigogne. Entre personnages de
feuilleton américain et intrigue policière, le lecteur est -
hypertextuellement - mené par le bout du nez dans cette saga aux
allures borgésiennes. (...) C’est une histoire de meurtre et une
enquête policière; des textes écrits court et montés serrés; une balade
dans l’imaginaire des séries télé; une déstructuration (organisée) du
récit dans une transposition littéraire du zapping; et par conséquent,
des sensations de lecture radicalement neuves.»
Anne-Cécile relate en juin 2000: «Les possibilités offertes par
l’hypertexte m’ont permis de développer et de donner libre cours à des
tendances que j’avais déjà auparavant. J’ai toujours adoré écrire et
lire des textes éclatés et inclassables (comme par exemple "La vie mode
d’emploi" de Perec ou "Si par une nuit d’hiver un voyageur" de Calvino)
et l’hypermédia m’a donné l’occasion de me plonger dans ces formes
narratives en toute liberté. Car, pour créer des histoires non
linéaires et des réseaux de textes qui s’imbriquent les uns dans les
autres, l’hypertexte est évidemment plus approprié que le papier. Je
crois qu’au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon
écriture de plus en plus intuitive. Plus "intérieure" aussi peut-être,
plus proche des associations d’idées et des mouvements désordonnés qui
caractérisent la pensée lorsqu’elle se laisse aller à la rêverie. Cela
s’explique par la nature de la navigation hypertextuelle, le fait que
presque chaque mot qu’on écrit peut être un lien, une porte qui s’ouvre
sur une histoire.»
Suite au succès du livre, les éditions Florent Massot publient en août
2000 une deuxième version imprimée (la première étant celle de 00h00,
imprimée uniquement à la demande), sous le nouveau titre «La
malédiction du parasol», avec une couverture en 3D et une maquette
d’Olivier Lefèvre restituant le rythme de la version originale.
# Un mail-roman
Le premier mail-roman francophone est lancé en 2001 par Jean-Pierre
Balpe, chercheur, écrivain et directeur du département hypermédia de
l’Université Paris 8. Pendant très exactement cent jours, entre le 11
avril et le 19 juillet 2001, il diffuse quotidiennement par courriel un
chapitre de «Rien n’est sans dire» auprès de cinq cents personnes - sa
famille, ses amis, ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et
les réactions de ses lecteurs.
Racontée par un narrateur, l’histoire est celle de Stanislas et Zita,
qui vivent une passion tragique déchirée par une sombre histoire
politique. L’auteur relate en février 2002: «Cette idée d’un mail-roman
m’est venue tout naturellement. D’une part en me demandant depuis
quelque temps déjà ce qu’internet peut apporter sur le plan de la forme
à la littérature (...) et d’autre part en lisant de la littérature
"épistolaire" du 18e siècle, ces fameux "romans par lettres". Il
suffit alors de transposer: que peut être le "roman par lettres"
aujourd’hui?»
Le déroulement de ce mail-roman a-t-il correspondu à ses attentes? «Oui
ET non: au départ je n'avais pas d'attente, donc oui... De plus, si je
n'avais pas d'attentes (…) je savais jusqu'où j'étais prêt à aller. Par
exemple, je proposais aux lecteurs de participer au roman mais je n'ai
jamais proposé qu'ils me remplacent: je voulais rester le maître (ah
mais...). Ce qui m'amusait, c'était d'intégrer, dans une trame et une
visée que je m'étais à peu près données, les propositions, y compris
les plus farfelues, sans qu'elles paraissent comme telles et sans que
je "vende mon âme au diable".
NON car j'ai quand même été un peu surpris du "classicisme" des
propositions de lecteurs: on y retrouvait assez massivement les lieux
communs les plus éculés (pardon pour le jeu de mot...) des feuilletons
télévisés. Si je me laissais faire, nous n'étions pas loin du Loft.
D'ailleurs, significativement, parce que c'était la période de
diffusion de cette émission, plusieurs lecteurs y font référence dans
leurs envois et essaient de m'entraîner sur ce terrain. Autrement dit,
le plus surprenant peut-être est que des lecteurs qui s'inscrivaient
volontairement à une expérience "littéraire" n'avaient de cesse de
regarder du côté de la non-littérature, de la banalité et du lieu
commun...»
Jean-Pierre Balpe tire plusieurs conclusions de cette expérience:
«D’abord c’est un "genre": depuis, plusieurs personnes m’ont dit lancer
aussi un mail-roman. Ensuite j’ai aperçu quantité de possibilités que
je n’ai pas exploitées et que je me réserve pour un éventuel travail
ultérieur. La contrainte du temps est ainsi très intéressante à
exploiter: le temps de l’écriture bien sûr, mais aussi celui de la
lecture: ce n’est pas rien de mettre quelqu’un devant la nécessité de
lire, chaque jour, une page de roman. Ce "pacte" a quelque chose de
diabolique. Et enfin le renforcement de ma conviction que les
technologies numériques sont une chance extraordinaire du
renouvellement du littéraire.»