[Résumé]
Lucie de Boutiny est l’auteure de NON, un roman multimédia débuté en
août 1997 et publié en feuilleton par Synesthésie, revue en ligne d’art
contemporain. Elle raconte en juin 2000: «NON est un roman comique qui
fait la satire de la vie quotidienne d’un couple de jeunes cadres
supposés dynamiques. Bien qu’appartenant à l’élite high-tech d’une
industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite
révolution numérique. (...) NON prolonge les expériences du roman post-
moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les
registres - naturaliste, mélo, comique... - et les niveaux de langues,
etc.). Cette hyper-stylisation permet à la narration des développements
inattendus et offre au lecteur l’attrait d’une navigation dans des
récits multiples et multimédias, car l’écrit à l’écran s’apparente à un
jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde.»
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Lucie de Boutiny est l’auteure de NON, un roman multimédia débuté en
août 1997 et publié en feuilleton par Synesthésie, revue en ligne d’art
contemporain.
Elle raconte en juin 2000: «NON prolonge les expériences du roman post-
moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les
registres - naturaliste, mélo, comique... - et les niveaux de langues,
etc.). Cette hyperstylisation permet à la narration des développements
inattendus et offre au lecteur l'attrait d'une navigation dans des
récits multiples et multimédia, car l'écrit à l'écran s'apparente à un
jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde.
Quant au sujet: NON est un roman comique qui fait la satire de la vie
quotidienne d'un couple de jeunes cadres supposés dynamiques. Bien
qu'appartenant à l'élite high-tech d'une industrie florissante,
Monsieur et Madame sont les jouets de la dite révolution numérique.
Madame, après quelques années de bons et loyaux services d'audit
expatriée dans les pays asiatiques, vient d'être licenciée. À longueur
de journées inactives, elle se pâme d'extase devant une sitcom
sirupeuse et dépense sans compter l'argent du ménage dans des achats
compulsifs en ligne. Monsieur fait semblant d'aimer son travail de
vendeur de bases de données en ligne. Il cherche un sens à sa vie
d'homme blanc supposé appartenir à une élite sociale: ses attentes sont
calquées sur les valeurs diffusées par la publicité omniprésente. Les
personnages sont des bons produits. Les images et le style graphique
qui accompagnent leur petite vie conventionnelle ne se privent pas de
détourner nombre de vrais bandeaux publicitaires et autres icônes qui
font l'apologie d'une vie bien encadrée par une société de contrôle.»
# Une concentration maximale
Les romans précédents de Lucie de Boutiny sont publiés sous forme
imprimée. Un roman numérique requiert-il une démarche différente?
«D’une manière générale, mon humble expérience d’apprentie auteur m’a
révélé qu’il n’y a pas de différence entre écrire de la fiction pour le
papier ou le pixel: cela demande une concentration maximale, un
isolement à la limite désespéré, une patience obsessionnelle dans le
travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en plus de la
volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le
multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s’il n’était qu’un
scénario. Et si, à la base, il n’y a pas un vrai travail sur le langage
des mots, tout le graphisme et les astuces interactives qu’on peut y
mettre fera gadget. Par ailleurs, le support modifie l’appréhension du
texte, et même, il faut le souligner, change l’oeuvre originale. Et
cela ne signifie pas: "the medium is the message" - je vous épargne le
millionième commentaire sur cette citation. Il n'y a pas non plus
dégradation de la littérature mais déplacement...
Par exemple un concert live de jazz ,écouté dans les arènes de Cimiez,
n'est plus le même une fois enregistré, donc compressé, puis écouté
dans une voiture qui file sur l'autoroute. Et pourtant, le mélomane se
satisfait du formatage car ce qui compte est: "j'ai besoin de musique,
je veux l'entendre maintenant". Notre rapport à la littérature évolue
dans ce sens: il y aura de plus en plus d'adaptations, de formats, de
supports, de versions, mais aussi différents prix pour une même oeuvre
littéraire, etc. Comme pour la musique aujourd'hui, il nous faut être
de plus en plus instruits et riches pour posséder les bonnes versions.»
# Des allers-retours papier-pixel
Lucie de Boutiny ajoute aussi: «Mes "conseillers littéraires", des amis
qui n’ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur le web,
aimeraient que j’y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le
principe de demi-désobéissance, je fais des allers-retours papier-
pixel. L’avenir nous dira si j’ai perdu mon temps ou si un nouveau
genre littéraire hypermédia va naître. (...) Si les écrivains français
classiques en sont encore à se demander s’ils ne préfèrent pas le petit
carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage
modéré du traitement de texte, plutôt que l’ordinateur connecté, c’est
que l’HTX [HyperTeXt Literature] nécessite un travail d’accouchement
visuel qui n’est pas la vocation originaire de l’écrivain papier. En
plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre, ton, style,
histoire...), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le
différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et
participer à l’invention de codes graphiques car lire sur un écran est
aussi regarder.»
# L’intelligence collective virtuelle
Que pense-t-elle de l’internet de l’an 2000? «Comme tous ceux qui ont
surfé avec des modems de 14.4 Ko sur le navigateur Mosaic et son
interface en carton-pâte, je suis déçue par le fait que l'esprit
libertaire ait cédé le pas aux activités libérales décérébrantes. Les
frères ennemis devraient se donner la main comme lors des premiers
jours car le net à son origine n'a jamais été un repaire de "has been"
mélancoliques, mais rien ne peut résister à la force d'inertie de
l'argent. C'était en effet prévu dans le scénario, des stratégies
utopistes avaient été mises en place mais je crains qu'internet ne soit
plus aux mains d'internautes comme c'était le cas.
L'intelligence collective virtuelle pourtant se défend bien dans divers
forums ou listes de discussions, et ça, à défaut d'être souvent
efficace, c'est beau. Dans l'utopie originelle, on aurait aimé profiter
de ce nouveau média, notamment de communication, pour sortir de cette
tarte à la crème qu'on se reçoit chaque jour, merci à la société du
spectacle, et ne pas répéter les erreurs de la télévision qui n'est, du
point de vue de l'art, jamais devenue un média de création ambitieux.
Sinon, les écrivains français, c'est historique, sont dans la majorité
technophobes... Les institutions culturelles et les universitaires
lettrés en revanche soutiennent les démarches hyperlittéraires à force
de colloques et publications diverses. Du côté des plasticiens, je suis
encore plus rassurée, il est acquis que l'art en ligne existe.»
Lucie de Boutiny participe en mai 2001 à la création d’E-critures, une
association d’artistes multimédia, en collaboration avec Gérard Dalmon
et Xavier Malbreil.