Comment, dans les temps d'égalité et de doute, il importe de
reculer l'objet des actions humaines.
Dans les siècles de foi, on place le but final de la vie après la
vie.
Les hommes de ces temps-là s'accoutument donc naturellement, et,
pour ainsi dire, sans le vouloir, à considérer pendant une longue
suite d'années, un objet immobile vers lequel ils marchent sans
cesse, et ils apprennent, par des progrès insensibles, à réprimer
mille petits désirs passagers, pour mieux arriver à satisfaire ce
grand et permanent désir qui les tourmente. Lorsque les mêmes hommes
veulent s'occuper des choses de la terre, ces habitudes se
retrouvent. Ils fixent volontiers à leurs actions d'ici bas un but
général et certain, vers lequel tous leurs efforts se dirigent. On
ne les voit point se livrer chaque jour à des tentatives nouvelles;
mais ils ont des desseins arrêtés qu'ils ne se lassent point de
poursuivre.
Ceci explique pourquoi les peuples religieux ont souvent accompli
des choses si durables. Il se trouvait qu'en s'occupant de l'autre
monde, ils avaient rencontré le grand secret de réussir dans
celui-ci.
Les religions donnent l'habitude générale de se comporter en vue de
l'avenir. En ceci elles ne sont pas moins utiles au bonheur de cette
vie qu'à la félicité de l'autre. C'est un de leurs plus grands côtés
politiques.
Mais à mesure que les lumières de la foi s'obscurcissent, la vue des
hommes se resserre, et l'on dirait que chaque jour l'objet des
actions humaines leur paraît plus proche.
Quand ils se sont une fois accoutumés à ne plus s'occuper de ce qui
doit arriver après leur vie, on les voit retomber aisément dans
cette indifférence complète et brutale de l'avenir qui n'est que
trop conforme à certains instincts de l'espèce humaine. Aussitôt
qu'ils ont perdu l'usage de placer leurs principales espérances à
long terme, ils sont naturellement portés à vouloir réaliser sans
retard leurs moindres désirs, et il semble que du moment où ils
désespèrent de vivre une éternité ils sont disposés à agir comme
s'ils ne devaient exister qu'un seul jour.
Dans les siècles d'incrédulité il est donc toujours à craindre que
les hommes ne se livrent sans cesse au hasard journalier de leurs
désirs, et que, renonçant entièrement à obtenir ce qui ne peut
s'acquérir sans de longs efforts, ils ne fondent rien de grand, de
paisible et de durable.
S'il arrive que, chez un peuple ainsi disposé, l'état social
devienne démocratique, le danger que je signale s'en augmente.
Quand chacun cherche sans cesse à changer de place, qu'une immense
concurrence est ouverte à tous, que les richesses s'accumulent et se
dissipent en peu d'instants au milieu du tumulte de la démocratie,
l'idée d'une fortune subite et facile, de grands biens aisément
acquis et perdus, l'image du hasard, sous toutes ses formes, se
présente à l'esprit humain. L'instabilité de l'état social vient
favoriser l'instabilité naturelle des désirs. Au milieu de ces
fluctuations perpétuelles du sort, le présent grandit; il cache
l'avenir qui s'efface, et les hommes ne veulent songer qu'au
lendemain.
Dans ces pays où, par un concours malheureux, l'irréligion et la
démocratie se rencontrent, les philosophes et les gouvernants
doivent s'attacher sans cesse à reculer aux yeux des hommes l'objet
des actions humaines; c'est leur grande affaire.
Il faut que se renfermant dans l'esprit de son siècle et de son
pays, le moraliste apprenne à s'y défendre. Que chaque jour il
s'efforce de montrer à ses contemporains, comment au milieu même du
mouvement perpétuel qui les environne, il est plus facile qu'ils ne
le supposent de concevoir et d'exécuter de longues entreprises.
Qu'il leur fasse voir que, bien que l'humanité ait changé de face,
les méthodes à l'aide desquelles les hommes peuvent se procurer la
prospérité de ce monde sont restées les mêmes, et que, chez les
peuples démocratiques, comme ailleurs, ce n'est qu'en résistant à
mille petites passions particulières de tous les jours, qu'on peut
arriver à satisfaire la passion générale du bonheur, qui tourmente.
La tâche des gouvernants n'est pas moins tracée.
Dans tous les temps il importe que ceux qui dirigent les nations se
conduisent en vue de l'avenir. Mais cela est plus nécessaire encore
dans les siècles démocratiques et incrédules que dans tous les
autres. En agissant ainsi, les chefs des démocraties font non
seulement prospérer les affaires publiques, mais ils apprennent
encore, par leur exemple, aux particuliers l'art de conduire les
affaires privées.
Il faut surtout qu'ils s'efforcent de bannir autant que possible le
hasard du monde politique.
L'élévation subite et imméritée d'un courtisan, ne produit qu'une
impression passagère dans un pays aristocratique, parce que
l'ensemble des institutions et des croyances, forcent habituellement
les hommes à marcher lentement dans des voies dont ils ne peuvent
sortir.
Mais il n'y a rien de plus pernicieux que de pareils exemples,
offerts aux regards d'un peuple démocratique. Ils achèvent de
précipiter son coeur sur une pente où tout l'entraîne. C'est donc
principalement dans les temps de scepticisme et d'égalité, qu'on
doit éviter avec soin que la faveur du peuple, ou celle du prince,
dont le hasard vous favorise ou vous prive, ne tienne lieu de la
science et des services. Il est à souhaiter que chaque progrès y
paraisse le fruit d'un effort, de telle sorte qu'il n'y ait pas de
grandeurs trop faciles, et que l'ambition soit forcée de fixer
longtemps ses regards sur le but avant de l'atteindre.
Il faut que les gouvernements s'appliquent à redonner aux hommes ce
goût de l'avenir, qui n'est plus inspiré par la religion et l'état
social, et que, sans le dire, ils enseignent chaque jour
pratiquement aux citoyens que la richesse, la renommée, le pouvoir,
sont les prix du travail; que les grands succès se trouvent placés
au bout des longs désirs, et qu'on n'obtient rien de durable que ce
qui s'acquiert avec peine.
Quand les hommes se sont accoutumés à prévoir de très-loin ce qui
doit leur arriver ici bas, et à s'y nourrir d'espérances, il leur
devient malaisé d'arrêter toujours leur esprit aux bornes précises
de la vie, et ils sont bien prêts d'en franchir les limites, pour
jeter leurs regards au-delà.
Je ne doute donc point qu'en habituant les citoyens à songer à
l'avenir dans ce monde, on les rapprochât peu à peu, et sans qu'ils
le sussent eux-mêmes, des croyances religieuses.
Ainsi, le moyen qui permet aux hommes de se passer, jusqu'à un
certain point, de religion, est peut-être, après tout, le seul qui
nous reste pour ramener par un long détour le genre humain vers la
foi.