Comment l'amour excessif du bien-être peut nuire au bien-être.
Il y a plus de liaison qu'on ne pense entre le perfectionnement de
l'âme et l'amélioration des biens du corps; l'homme peut laisser ces
deux choses distinctes, et envisager alternativement chacune
d'elles; mais il ne saurait les séparer entièrement sans les perdre
enfin de vue l'une et l'autre.
Les bêtes ont les mêmes sens que nous et à peu près les mêmes
convoitises: il n'y a pas de passions matérielles qui ne nous soient
communes avec elles, et dont le germe ne se trouve dans un chien
aussi bien qu'en nous-mêmes.
D'où vient donc que les animaux ne savent pourvoir qu'à leurs
premiers et à leurs plus grossiers besoins, tandis que nous varions
à l'infini nos jouissances et les accroissons sans cesse?
Ce qui nous rend supérieurs en ceci aux bêtes, c'est que nous
employons notre âme à trouver les biens matériels vers lesquels
l'instinct seul les conduit. Chez l'homme, l'ange enseigne à la
brute l'art de se satisfaire. C'est parce que l'homme est capable de
s'élever au-dessus des biens du corps, et de mépriser jusqu'à la
vie, ce dont les bêtes n'ont pas même l'idée, qu'il sait multiplier
ces mêmes biens à un degré qu'elles ne sauraient non plus concevoir.
Tout ce qui élève, grandit, étend l'âme, la rend plus capable de
réussir à celle même de ses entreprises où il ne s'agit point
d'elle.
Tout ce qui l'énerve, au contraire, ou l'abaisse, l'affaiblit pour
toutes choses, les principales comme les moindres, et menace de la
rendre presque aussi impuissante pour les unes que pour autres.
Ainsi, il faut que l'âme reste grande et forte, ne fût-ce que pour
pouvoir, de temps à autre, mettre sa force et sa grandeur au service
du corps.
Si les hommes parvenaient jamais à se contenter des biens
matériels, il est à croire qu'ils perdraient peu à peu l'art de les
produire, et qu'ils finiraient par en jouir sans discernement et
sans progrès, comme les brutes.