Pourquoi, chez les Américains, toutes les professions honnêtes
sont réputées honorables.
Chez les peuples démocratiques, où il n'y a point de richesses
héréditaires, chacun travaille pour vivre, ou a travaillé, ou est né
de gens qui ont travaillé. L'idée du travail comme condition
nécessaire, naturelle et honnête de l'humanité s'offre donc de tout
côté à l'esprit humain.
Non-seulement le travail n'est point en déshonneur chez ces peuples,
mais il est en honneur, le préjugé n'est pas contre lui, il est pour
lui. Aux États-Unis, un homme riche croit devoir à l'opinion
publique de consacrer ses loisirs à quelque opération d'industrie,
de commerce, ou à quelques devoirs publics. Il s'estimerait mal famé
s'il n'employait sa vie qu'à vivre. C'est pour se soustraire à cette
obligation du travail que tant de riches Américains viennent en
Europe: là ils trouvent des débris de sociétés aristocratiques parmi
lesquelles l'oisiveté est encore honorée.
L'égalité ne réhabilite pas seulement l'idée du travail, elle relève
l'idée du travail procurant un lucre.
Dans les aristocraties, ce n'est pas précisément le travail qu'on
méprise, c'est le travail en vue d'un profit. Le travail est
glorieux quand c'est l'ambition ou la seule vertu qui le fait
entreprendre. Sous l'aristocratie cependant, il arrive sans cesse
que celui qui travaille pour l'honneur n'est pas insensible à
l'appât du gain. Mais ces deux désirs ne se rencontrent qu'au plus
profond de son âme. Il a bien soin de dérober à tous les regards la
place où ils s'unissent. Il se la cache volontiers à lui-même. Dans
les pays aristocratiques, il n'y a guère de fonctionnaires publics
qui ne prétendent servir sans intérêt l'État. Leur salaire est un
détail auquel quelquefois ils pensent peu, et auquel ils affectent
toujours de ne point penser.
Ainsi, l'idée du gain reste distincte de celle du travail. Elles ont
beau être jointes au fait, la pensée les sépare.
Dans les sociétés démocratiques, ces deux idées sont au contraire
toujours visiblement unies. Comme le désir du bien-être est
universel, que les fortunes sont médiocres et passagères, que chacun
a besoin d'accroître ses ressources ou d'en préparer de nouvelles à
ses enfants, tous voient bien clairement que c'est le gain qui est
sinon en tout, du moins en partie ce qui les porte au travail. Ceux
mêmes qui agissent principalement en vue de la gloire s'apprivoisent
forcément avec cette pensée qu'ils n'agissent pas uniquement par
cette vue, et ils découvrent, quoi qu'ils en aient, que le désir de
vivre se mêle chez eux au désir d'illustrer leur vie.
Du moment où, d'une part, le travail semble à tous les citoyens une
nécessité honorable de la condition humaine, et où, de l'autre, le
travail est toujours visiblement fait, en tout ou en partie, par la
considération du salaire, l'immense espace qui séparait les
différentes professions dans les sociétés aristocratiques disparaît.
Si elles ne sont pas toutes pareilles, elles ont du moins un trait
semblable.
Il n'y a pas de profession où l'on ne travaille pas pour de
l'argent. Le salaire qui est commun à toutes, donne à toutes un air
de famille.
Ceci sert à expliquer les opinions que les Américains entretiennent
relativement aux diverses professions.
Les serviteurs américains ne se croient pas dégradés parce qu'ils
travaillent; car autour d'eux tout le monde travaille. Ils ne se
sentent pas abaissés par l'idée qu'ils reçoivent un salaire; car le
président des États-Unis travaille aussi pour un salaire. On le paie
pour commander, aussi bien qu'eux pour servir.
Aux États-Unis, les professions sont plus ou moins pénibles, plus ou
moins lucratives, mais elles ne sont jamais ni hautes ni basses.
Toute profession honnête est honorable.