Du rapport des associations et des journaux.
Lorsque les hommes ne sont plus liés entre eux d'une manière solide et
permanente on ne saurait obtenir d'un grand nombre d'agir en commun, à
moins de persuader à chacun de ceux dont le concours est nécessaire
que son intérêt particulier l'oblige à unir volontairement ses efforts
aux efforts de tous les autres.
Cela ne peut se faire habituellement et commodément qu'à l'aide d'un
journal; il n'y a qu'un journal qui puisse venir déposer au même
moment dans mille esprits la même pensée.
Un journal est un conseiller qu'on n'a pas besoin d'aller chercher,
mais qui se présente de lui-même, et qui vous parle tous les jours
et brièvement de l'affaire commune, sans vous déranger de vos
affaires particulières.
Les journaux deviennent donc plus nécessaires à mesure que les
hommes sont plus égaux et l'individualisme plus à craindre. Ce
serait diminuer leur importance que de croire qu'ils ne servent qu'à
garantir la liberté; ils maintiennent la civilisation.
Je ne nierai point que, dans les pays démocratiques, les journaux ne
portent souvent les citoyens à faire en commun des entreprises fort
inconsidérées; mais s'il n'y avait pas de journaux, il n'y aurait
presque pas d'action commune. Le mal qu'ils produisent est donc bien
moindre que celui qu'ils guérissent.
Un journal n'a pas seulement pour effet de suggérer à un grand
nombre d'hommes un même dessein; il leur fournit les moyens
d'exécuter en commun les desseins qu'ils auraient conçus
d'eux-mêmes.
Les principaux citoyens qui habitent un pays aristocratique
s'aperçoivent de loin; et s'ils veulent réunir leurs forces, ils
marchent les uns vers les autres, entraînant une multitude à leur
suite.
Il arrive souvent, au contraire, dans les pays démocratiques, qu'un
grand nombre d'hommes qui ont le désir ou le besoin de s'associer ne
peuvent le faire, parce qu'étant tous fort petits et perdus dans la
foule, ils ne se voient point et ne savent où se trouver. Survient
un journal qui expose aux regards le sentiment ou l'idée qui s'était
présentée simultanément, mais séparément, à chacun d'entre eux. Tous
se dirigent aussitôt vers cette lumière, et ces esprits errants, qui
se cherchaient depuis longtemps dans les ténèbres, se rencontrent
enfin et s'unissent.
Le journal les a rapprochés, et il continue à leur être nécessaire
pour les tenir ensemble.
Pour que chez un peuple démocratique une association ait quelque
puissance, il faut qu'elle soit nombreuse. Ceux qui la composent
sont donc disséminés sur un grand espace, et chacun d'entre eux est
retenu dans le lieu qu'il habite par la médiocrité de sa fortune et
par la multitude des petits soins qu'elle exige. Il leur faut
trouver un moyen de se parler tous les jours sans se voir, et de
marcher d'accord sans s'être réunis. Ainsi il n'y a guère
d'association démocratique qui puisse se passer d'un journal.
Il existe donc un rapport nécessaire entre les associations et les
journaux: les journaux font les associations, et les associations
font les journaux; et, s'il a été vrai de dire que les associations
doivent se multiplier à mesure que les conditions s'égalisent, il
n'est pas moins certain que le nombre des journaux s'accroît à
mesure que les associations se multiplient.
Aussi, l'Amérique est-elle le pays du monde où l'on rencontre à la
fois le plus d'associations et le plus de journaux.
Cette relation entre le nombre des journaux et celui des
associations, nous conduit à en découvrir une autre entre l'état de
la presse périodique et la forme de l'administration du pays, et
nous apprend que le nombre des journaux doit diminuer ou croître
chez un peuple démocratique, à proportion que la centralisation
administrative est plus ou moins grande. Car, chez les peuples
démocratiques, on ne saurait confier l'exercice des pouvoirs locaux
aux principaux citoyens comme dans les aristocraties. Il faut abolir
ces pouvoirs ou en remettre l'usage à un très-grand nombre d'hommes.
Ceux-là forment une véritable association établie d'une manière
permanente par la loi pour l'administration d'une portion du
territoire, et ils ont besoin qu'un journal vienne les trouver
chaque jour au milieu de leurs petites affaires, et leur apprenne en
quel état se trouve l'affaire publique. Plus les pouvoirs locaux
sont nombreux, plus le nombre de ceux que la loi appelle à les
exercer est grand, et plus, cette nécessité se faisant sentir à
tous moments, les journaux pullulent.
C'est le fractionnement extraordinaire du pouvoir administratif,
bien plus encore que la grande liberté politique et l'indépendance
absolue de la presse, qui multiplie si singulièrement le nombre des
journaux en Amérique. Si tous les habitants de l'Union étaient
électeurs, sous l'empire d'un système qui bornerait leur droit
électoral au choix des législateurs de l'État, ils n'auraient besoin
que d'un petit nombre de journaux, parce qu'ils n'auraient que
quelques occasions très-importantes, mais très-rares, d'agir
ensemble; mais, au dedans de la grande association nationale, la loi
a établi dans chaque province, dans chaque cité, et pour ainsi dire
dans chaque village, de petites associations ayant pour objet
l'administration locale. Le législateur a forcé de cette manière
chaque Américain de concourir journellement avec quelques uns de ses
concitoyens à une oeuvre commune, et il faut à chacun d'eux un
journal pour lui apprendre ce que font tous les autres.
Je pense qu'un peuple démocratique[3] qui n'aurait point de
représentation nationale, mais un grand nombre de petits pouvoirs
locaux, finirait par posséder plus de journaux qu'un autre chez
lequel une administration centralisée existerait à côté d'une
législature élective. Ce qui m'explique le mieux le développement
prodigieux qu'a pris aux États-Unis la presse quotidienne, c'est que
je vois chez les Américains la plus grande liberté nationale s'y
combiner avec des libertés locales de toutes espèces.
[Note 3: Je dis un _peuple démocratique_. L'administration
peut être très décentralisée chez un peuple aristocratique,
sans que le besoin des journaux se fasse sentir, parce que
les pouvoirs locaux sont alors dans les mains d'un très
petit nombre d'hommes qui agissent isolément ou qui se
connaissent et peuvent aisément se voir et s'entendre.]
On croit généralement en France et en Angleterre qu'il suffit
d'abolir les impôts qui pèsent sur la presse, pour augmenter
indéfiniment les journaux. C'est exagérer beaucoup les effets d'une
semblable réforme. Les journaux ne se multiplient pas seulement
suivant le bon marché, mais suivant le besoin plus ou moins répété
qu'un grand nombre d'hommes ont de communiquer ensemble et d'agir en
commun.
J'attribuerais également la puissance croissante des journaux à des
raisons plus générales que celles dont on se sert souvent pour
l'expliquer.
Un journal ne peut subsister qu'à la condition de reproduire une
doctrine ou un sentiment commun à un grand nombre d'hommes. Un
journal représente donc toujours une association dont ses lecteurs
habituels sont les membres.
Cette association peut être plus ou moins définie, plus ou moins
étroite, plus ou moins nombreuse; mais elle existe au moins en germe
dans les esprits, par cela seul que le journal ne meurt pas.
Ceci nous mène à une dernière réflexion qui terminera ce chapitre.
Plus les conditions deviennent égales, moins les hommes sont
individuellement forts, plus ils se laissent aisément aller au
courant de la foule, et ont de peine à se tenir seuls dans une
opinion qu'elle abandonne.
Le journal représente l'association; l'on peut dire qu'il parle à
chacun de ses lecteurs au nom de tous les autres, et il les entraîne
d'autant plus aisément qu'ils sont individuellement plus faibles.
L'empire des journaux doit donc croître à mesure que les hommes
s'égalisent.