CHAPITRE VII.

Rapport des associations civiles et des associations politiques.

Il n'y a qu'une nation sur la terre où l'on use chaque jour de la

liberté illimitée de s'associer dans des vues politiques. Cette même

nation est la seule dans le monde dont les citoyens aient imaginé de

faire un continuel usage du droit d'association dans la vie civile,

et soient parvenus à se procurer de cette manière tous les biens que

la civilisation peut offrir.

Chez tous les peuples où l'association politique est interdite

l'association civile est rare.

Il n'est guère probable que ceci soit le résultat d'un accident;

mais on doit plutôt en conclure qu'il existe un rapport naturel et

peut-être nécessaire entre ces deux genres d'associations.

Des hommes ont par hasard un intérêt commun dans une certaine

affaire. Il s'agit d'une entreprise commerciale à diriger, d'une

opération industrielle à conclure; ils se rencontrent et s'unissent;

ils se familiarisent peu à peu de cette manière avec l'association.

Plus le nombre de ces petites affaires communes augmente, et plus

les hommes acquièrent, à leur insu même, la faculté de poursuivre en

commun les grandes.

Les associations civiles facilitent donc les associations

politiques; mais, d'une autre part, l'association politique

développe et perfectionne singulièrement l'association civile.

Dans la vie civile chaque homme peut, à la rigueur, se figurer qu'il

est en état de se suffire. En politique, il ne saurait jamais

l'imaginer. Quand un peuple a une vie publique, l'idée de

l'association et l'envie de s'associer se présentent donc chaque

jour à l'esprit de tous les citoyens: quelque répugnance naturelle

que les hommes aient à agir en commun, ils seront toujours prêts à

le faire dans l'intérêt d'un parti.

Ainsi la politique généralise le goût et l'habitude de

l'association; elle fait désirer de s'unir et apprend l'art de le

faire à une foule d'hommes qui auraient toujours vécu seuls.

La politique ne fait pas seulement naître beaucoup d'associations,

elle crée des associations très-vastes.

Dans la vie civile il est rare qu'un même intérêt attire

naturellement vers une action commune un grand nombre d'hommes. Ce

n'est qu'avec beaucoup d'art qu'on parvient à en créer un semblable.

En politique l'occasion s'en offre à tous moments d'elle-même. Or,

ce n'est que dans de grandes associations que la valeur générale de

l'association se manifeste. Des citoyens individuellement faibles ne

se font pas d'avance une idée claire de la force qu'ils peuvent

acquérir en s'unissant; il faut qu'on le leur montre pour qu'ils le

comprennent. De là vient qu'il est souvent plus facile de rassembler

dans un but commun une multitude que quelques hommes; mille citoyens

ne voyent point l'intérêt qu'ils ont à s'unir; dix mille

l'aperçoivent. En politique, les hommes s'unissent pour de grandes

entreprises, et le parti qu'ils tirent de l'association dans les

affaires importantes leur enseigne, d'une manière pratique,

l'intérêt qu'ils ont à s'en aider dans les moindres.

Une association politique tire à la fois une multitude d'individus

hors d'eux-mêmes; quelque séparés qu'ils soient naturellement par

l'âge, l'esprit, la fortune, elle les rapproche et les met en

contact. Ils se rencontrent une fois et apprennent à se retrouver

toujours.

L'on ne peut s'engager dans la plupart des associations civiles

qu'en exposant une portion de son patrimoine; il en est ainsi pour

toutes les compagnies industrielles et commerciales. Quand les

hommes sont encore peu versés dans l'art de s'associer et qu'ils en

ignorent les principales règles, ils redoutent, en s'associant pour

la première fois de cette manière, de payer cher leur expérience.

Ils aiment donc mieux se priver d'un moyen puissant de succès, que

de courir les dangers qui l'accompagnent. Mais ils hésitent moins à

prendre part aux associations politiques qui leur paraissent sans

péril parce qu'ils n'y risquent pas leur argent. Or, ils ne

sauraient faire longtemps partie de ces associations-là sans

découvrir comment on maintient l'ordre parmi un grand nombre

d'hommes, et par quel procédé on parvient à les faire marcher,

d'accord et méthodiquement, vers le même but. Ils y apprennent à

soumettre leur volonté à celle de tous les autres, et à subordonner

leurs efforts particuliers à l'action commune, toutes choses qu'il

n'est pas moins nécessaire de savoir dans les associations civiles

que dans les associations politiques.

Les associations politiques peuvent donc être considérées comme de

grandes écoles gratuites, où tous les citoyens viennent apprendre la

théorie générale des associations.

Alors même que l'association politique ne servirait pas directement

au progrès de l'association civile, ce serait encore nuire à

celle-ci que de détruire la première.

Quand les citoyens ne peuvent s'associer que dans certains cas, ils

regardent l'association comme un procédé rare et singulier, et ils

ne s'avisent guère d'y songer.

Lorsqu'on les laisse s'associer librement en toutes choses, ils

finissent par voir, dans l'association, le moyen universel, et pour

ainsi dire unique, dont les hommes peuvent se servir pour atteindre

les diverses fins qu'ils se proposent. Chaque besoin nouveau en

réveille aussitôt l'idée. L'art de l'association devient alors,

comme je l'ai dit plus haut, la science mère; tous l'étudient et

l'appliquent.

Quand certaines associations sont défendues et d'autres permises, il

est difficile de distinguer d'avance les premières des secondes.

Dans le doute on s'abstient de toutes, et il s'établit une sorte

d'opinion publique qui tend à faire considérer une association

quelconque comme une entreprise hardie et presque illicite[4].

[Note 4: Cela est surtout vrai lorsque c'est le pouvoir

exécutif qui est chargé de permettre ou de défendre les

associations suivant sa volonté arbitraire.

Quand la loi se borne à prohiber certaines associations et

laisse aux tribunaux le soin de punir ceux qui

désobéissent, le mal est bien moins grand; chaque citoyen

sait alors à peu près d'avance sur quoi compter; il se juge

en quelque sorte lui-même avant ses juges, et s'écartant

des associations défendues, il se livre aux associations

permises. C'est ainsi que tous les peuples libres ont

toujours compris qu'on pouvait restreindre le droit

d'association. Mais s'il arrivait que le législateur

chargeât un homme de démêler d'avance quelles sont les

associations dangereuses et utiles, et le laissât libre de

détruire toutes les associations dans leur germe ou de les

laisser naître, personne ne pouvant plus prévoir d'avance

dans quel cas on peut s'associer, et dans quel autre il

faut s'en abstenir, l'esprit d'association serait

entièrement frappé d'inertie. La première de ces deux lois

n'attaque que certaines associations, la seconde s'adresse

à la société elle-même et la blesse. Je conçois qu'un

gouvernement régulier ait recours à la première, mais je ne

reconnais à aucun gouvernement le droit de porter la

seconde.]

C'est donc une chimère que de croire que l'esprit d'association,

comprimé sur un point, ne laissera pas de se développer avec la même

vigueur sur tous les autres, et qu'il suffira de permettre aux

hommes d'exécuter en commun certaines entreprises, pour qu'ils se

hâtent de le tenter. Lorsque les citoyens auront la faculté et

l'habitude de s'associer pour toutes choses, ils s'associeront aussi

volontiers pour les petites que pour les grandes. Mais s'ils ne

peuvent s'associer que pour les petites, ils ne trouveront pas même

l'envie et la capacité de le faire. En vain leur laisserez-vous

l'entière liberté de s'occuper en commun de leur négoce: ils

n'useront que nonchalamment des droits qu'on leur accorde; et, après

vous être épuisés en efforts pour les écarter des associations

défendues, vous serez surpris de ne pouvoir leur persuader de former

les associations permises.

Je ne dis point qu'il ne puisse pas y avoir d'associations civiles

dans un pays où l'association politique est interdite; car les

hommes ne sauraient jamais vivre en société sans se livrer à quelque

entreprise commune. Mais je soutiens que, dans un semblable pays,

les associations civiles seront toujours en très-petit nombre,

faiblement conçues, inhabilement conduites, et qu'elles

n'embrasseront jamais de vastes desseins, ou échoueront en voulant

les exécuter.

Ceci me conduit naturellement à penser que la liberté d'association

en matière politique n'est point aussi dangereuse pour la

tranquillité publique qu'on le suppose, et qu'il pourrait se faire

qu'après avoir quelque temps ébranlé l'État, elle l'affermisse.

Dans les pays démocratiques, les associations politiques forment

pour ainsi dire les seuls particuliers puissants qui aspirent à

régler l'État. Aussi les gouvernements de nos jours considèrent-ils

ces espèces d'associations du même oeil que les rois du moyen-âge

regardaient les grands vassaux de la couronne: ils sentent une sorte

d'horreur instinctive pour elles, et les combattent en toutes

rencontres.

Ils ont, au contraire, une bienveillance naturelle pour les

associations civiles, parce qu'ils ont aisément découvert que

celles-ci, au lieu de diriger l'esprit des citoyens vers les

affaires publiques, servent à l'en distraire, et, les engageant de

plus en plus dans des projets qui ne peuvent s'accomplir sans la

paix publique, les détournent des révolutions. Mais ils ne prennent

point garde que les associations politiques multiplient et

facilitent prodigieusement les associations civiles, et qu'en

évitant un mal dangereux ils se privent d'un remède efficace.

Lorsque vous voyez les Américains s'associer librement, chaque jour,

dans le but de faire prévaloir une opinion politique, d'élever un

homme d'État au gouvernement, ou d'arracher la puissance à un autre,

vous avez de la peine à comprendre que des hommes si indépendants ne

tombent pas à tous moments dans la licence.

Si vous venez, d'autre part, à considérer le nombre infini

d'entreprises industrielles qui se poursuivent en commun aux

États-Unis, et que vous aperceviez de tous côtés les Américains

travaillant sans relâche à l'exécution de quelque dessein important

et difficile, que la moindre révolution pourrait confondre, vous

concevez aisément pourquoi ces gens si bien occupés ne sont point

tentés de troubler l'État ni de détruire un repos public dont ils

profitent.

Est-ce assez d'apercevoir ces choses séparément, et ne faut-il pas

découvrir le noeud caché qui les lie? C'est au sein des associations

politiques que les Américains de tous les états, de tous les esprits

et de tous les âges prennent chaque jour le goût général de

l'association, et se familiarisent à son emploi. Là, ils se voient

en grand nombre, se parlent, s'entendent, et s'animent en commun à

toutes sortes d'entreprises. Ils transportent ensuite dans la vie

civile les notions qu'ils ont ainsi acquises, et les font servir à

mille usages.

C'est donc en jouissant d'une liberté dangereuse que les Américains

apprennent l'art de rendre les périls de la liberté moins grands.

Si l'on choisit un certain moment dans l'existence d'une nation, il

est facile de prouver que les associations politiques troublent

l'État et paralysent l'industrie; mais qu'on prenne la vie toute

entière d'un peuple, et il sera peut-être aisé de démontrer que la

liberté d'association en matière politique est favorable au

bien-être et même à la tranquillité des citoyens.

J'ai dit dans la première partie de cet ouvrage: «La liberté

illimitée d'association ne saurait être confondue avec la liberté

d'écrire: l'une est tout à la fois moins nécessaire et plus

dangereuse que l'autre. Une nation peut y mettre des bornes sans

cesser d'être maîtresse d'elle-même; elle doit quelquefois le faire

pour continuer à l'être.» Et plus loin j'ajoutais: «On ne peut se

dissimuler que la liberté illimitée d'association en matière

politique ne soit, de toutes les libertés, la dernière qu'un peuple

puisse supporter. Si elle ne le fait pas tomber dans l'anarchie,

elle la lui fait pour ainsi dire toucher à chaque instant.»

Ainsi, je ne crois point qu'une nation soit toujours maîtresse de

laisser aux citoyens le droit absolu de s'associer en matière

politique, et je doute même que, dans aucun pays et à aucune époque,

il fût sage de ne pas poser des bornes à la liberté d'association.

Tel peuple ne saurait, dit-on, maintenir la paix dans son sein,

inspirer le respect des lois, ni fonder de gouvernement durable,

s'il ne renferme le droit d'association dans d'étroites limites. De

pareils biens sont précieux sans doute, et je conçois que, pour les

acquérir ou les conserver, une nation consente à s'imposer

momentanément de grandes gênes; mais encore est-il bon qu'elle sache

précisément ce que ces biens lui coûtent.

Que, pour sauver la vie d'un homme, on lui coupe un bras, je le

comprends; mais je ne veux point qu'on m'assure qu'il va se montrer

aussi adroit que s'il n'était pas manchot.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 50 / 76 题