De l'usage que les Américains font de l'association dans la vie
civile.
Je ne veux point parler de ces associations politiques à l'aide
desquelles les hommes cherchent à se défendre contre l'action
despotique d'une majorité ou contre les empiétements du pouvoir
royal. J'ai déjà traité ce sujet ailleurs. Il est clair que si
chaque citoyen, à mesure qu'il devient individuellement plus faible,
et par conséquent plus incapable de préserver isolément sa liberté,
n'apprenait pas l'art de s'unir à ses semblables pour la défendre,
la tyrannie croîtrait nécessairement avec l'égalité. Il ne s'agit
ici que des associations qui se forment dans la vie civile, et dont
l'objet n'a rien de politique.
Les associations politiques qui existent aux États-Unis ne forment
qu'un détail au milieu de l'immense tableau que l'ensemble des
associations y présente.
Les Américains de tous les âges, de toutes les conditions, de tous
les esprits, s'unissent sans cesse. Non seulement ils ont des
associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent
part; mais ils en ont encore de mille autres espèces: de
religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et
de très-particulières, d'immenses et de fort petites; les Américains
s'associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des
auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des
missionnaires aux antipodes; ils créent de cette manière des
hôpitaux, des prisons, des écoles. S'agit-il enfin de mettre en
lumière une vérité, ou de développer un sentiment par l'appui d'un
grand exemple: ils s'associent. Partout où, à la tête d'une
entreprise nouvelle, vous voyez en France le gouvernement, et en
Angleterre un grand seigneur, comptez que vous apercevrez aux
États-Unis une association.
J'ai rencontré en Amérique des sortes d'associations dont je
confesse que je n'avais pas même l'idée, et j'ai souvent admiré
l'art infini avec lequel les habitants des États-Unis parvenaient à
fixer un but commun aux efforts d'un grand nombre d'hommes, et à les
y faire marcher librement.
J'ai parcouru depuis l'Angleterre, où les Américains ont pris
quelques unes de leurs lois et beaucoup de leurs usages, et il m'a
paru qu'on était fort loin d'y faire un aussi constant et un aussi
habile emploi de l'association.
Il arrive souvent que des Anglais exécutent isolément de
très-grandes choses, tandis qu'il n'est guère de si petite
entreprise pour laquelle les Américains ne s'unissent. Il est
évident que les premiers considèrent l'association comme un puissant
moyen d'action; mais les autres semblent y voir le seul moyen qu'ils
aient d'agir.
Ainsi le pays le plus démocratique de la terre se trouve être celui
de tous où les hommes ont le plus perfectionné de nos jours l'art de
poursuivre en commun l'objet de leurs communs désirs, et ont
appliqué au plus grand nombre d'objets cette science nouvelle.
Ceci résulte-t-il d'un accident, ou serait-ce qu'il existe en effet
un rapport nécessaire entre les associations et l'égalité?
Les sociétés aristocratiques renferment toujours dans leur sein, au
milieu d'une multitude d'individus qui ne peuvent rien par
eux-mêmes, un petit nombre de citoyens très-puissants et
très-riches; chacun de ceux-ci peut exécuter à lui seul de grandes
entreprises.
Dans les sociétés aristocratiques, les hommes n'ont pas besoin de
s'unir pour agir, parce qu'ils sont retenus fortement ensemble.
Chaque citoyen, riche et puissant, y forme comme la tête d'une
association permanente et forcée qui est composée de tous ceux qu'il
tient dans sa dépendance et qu'il fait concourir à l'exécution de
ses desseins.
Chez les peuples démocratiques, au contraire, tous les citoyens sont
indépendants et faibles; ils ne peuvent presque rien par eux-mêmes,
et aucun d'entre eux ne saurait obliger ses semblables à lui prêter
leur concours. Ils tombent donc tous dans l'impuissance s'ils
n'apprennent à s'aider librement.
Si les hommes qui vivent dans les pays démocratiques n'avaient ni le
droit, ni le goût de s'unir dans des buts politiques, leur
indépendance courrait de grands hasards; mais ils pourraient
conserver longtemps leurs richesses et leurs lumières; tandis que
s'ils n'acquéraient point l'usage de s'associer dans la vie
ordinaire, la civilisation elle-même serait en péril. Un peuple chez
lequel les particuliers perdraient le pouvoir de faire isolément de
grandes choses sans acquérir la faculté de les produire en commun
retournerait bientôt vers la barbarie.
Malheureusement le même état social qui rend les associations si
nécessaires aux peuples démocratiques les leur rend plus difficiles
qu'à tous les autres.
Lorsque plusieurs membres d'une aristocratie veulent s'associer ils
réussissent aisément à le faire. Comme chacun d'eux apporte une
grande force dans la société, le nombre des sociétaires peut être
fort petit, et, lorsque les sociétaires sont en petit nombre, il
leur est très-facile de se connaître, de se comprendre et d'établir
des règles fixes.
La même facilité ne se rencontre pas chez les nations démocratiques,
où il faut toujours que les associés soient très-nombreux pour que
l'association ait quelque puissance.
Je sais qu'il y a beaucoup de mes contemporains que ceci
n'embarrasse point. Ils prétendent qu'à mesure que les citoyens
deviennent plus faibles, et plus incapables, il faut rendre le
gouvernement plus habile et plus actif, afin que la société puisse
exécuter ce que les individus ne peuvent plus faire. Ils croient
avoir répondu à tout en disant cela. Mais je pense qu'ils se
trompent.
Un gouvernement pourrait tenir lieu de quelques unes des plus
grandes associations américaines, et, dans le sein de l'Union,
plusieurs États particuliers l'ont déjà tenté. Mais quel pouvoir
politique serait jamais en état de suffire à la multitude
innombrable de petites entreprises que les citoyens américains
exécutent tous les jours à l'aide de l'association?
Il est facile de prévoir que le temps approche où l'homme sera de
moins en moins en état de produire par lui seul les choses les plus
communes et les plus nécessaires à sa vie. La tâche du pouvoir
social s'accroîtra donc sans cesse, et ses efforts mêmes la rendront
chaque jour plus vaste. Plus il se mettra à la place des
associations, et plus les particuliers, perdant l'idée de
s'associer, auront besoin qu'ils viennent à leur aide: ce sont des
causes et des effets qui s'engendrent sans repos. L'administration
publique finira-t-elle par diriger toutes les industries auxquelles
un citoyen isolé ne peut suffire? et s'il arrive enfin un moment où,
par une conséquence de l'extrême division de la propriété foncière,
la terre se trouve partagée à l'infini, de sorte qu'elle ne puisse
plus être cultivée que par des associations de laboureurs,
faudra-t-il que le chef du gouvernement quitte le timon de l'État
pour venir tenir la charrue?
La morale et l'intelligence d'un peuple démocratique ne courraient
pas de moindres dangers que son négoce et son industrie, si le
gouvernement venait y prendre partout la place des associations.
Les sentiments et les idées ne se renouvellent, le coeur ne
s'agrandit, et l'esprit humain ne se développe que par l'action
réciproque des hommes les uns sur les autres.
J'ai fait voir que cette action est presque nulle dans les pays
démocratiques. Il faut donc l'y créer artificiellement. Et c'est ce
que les associations seules peuvent faire.
Quand les membres d'une aristocratie adoptent une idée neuve, ou
conçoivent un sentiment nouveau, ils les placent, en quelque sorte,
à côté d'eux sur le grand théâtre où ils sont eux-mêmes, et, les
exposant ainsi aux regards de la foule, ils les introduisent
aisément dans l'esprit ou le coeur de tous ceux qui les environnent.
Dans les pays démocratiques il n'y a que le pouvoir social qui soit
naturellement en état d'agir ainsi, mais il est facile de voir que
son action est toujours insuffisante et souvent dangereuse.
Un gouvernement ne saurait pas plus suffire à entretenir seul et à
renouveler la circulation des sentiments et des idées chez un grand
peuple, qu'à y conduire toutes les entreprises industrielles. Dès
qu'il essaiera de sortir de la sphère politique pour se jeter dans
cette nouvelle voie, il exercera, même sans le vouloir, une tyrannie
insupportable; car, un gouvernement ne sait que dicter des règles
précises; il impose les sentiments et les idées qu'il favorise, et
il est toujours malaisé de discerner ses conseils de ses ordres.
Ce sera bien pis encore s'il se croit réellement intéressé à ce que
rien ne remue. Il se tiendra alors immobile, et se laissera
appesantir par un sommeil volontaire.
Il est donc nécessaire qu'il n'agisse pas seul.
Ce sont les associations qui, chez les peuples démocratiques,
doivent tenir lieu des particuliers puissants que l'égalité des
conditions a fait disparaître.
Sitôt que plusieurs des habitants des États-Unis ont conçu un
sentiment ou une idée qu'ils veulent produire dans le monde, ils se
cherchent, et, quand ils se sont trouvés, ils s'unissent. Dès lors
ce ne sont plus des hommes isolés, mais une puissance qu'on voit de
loin, et dont les actions servent d'exemple; qui parle, et qu'on
écoute.
La première fois que j'ai entendu dire aux États-Unis que cent mille
hommes s'étaient engagés publiquement à ne pas faire usage de
liqueurs fortes, la chose m'a paru plus plaisante que sérieuse, et
je n'ai pas bien vu d'abord pourquoi ces citoyens si tempérants ne
se contentaient point de boire de l'eau dans l'intérieur de leur
famille.
J'ai fini par comprendre que ces cent mille Américains, effrayés des
progrès que faisait autour d'eux l'ivrognerie, avaient voulu
accorder à la sobriété leur patronage. Ils avaient agi précisément
comme un grand seigneur qui se vêtirait très-uniment afin d'inspirer
aux simples citoyens le mépris du luxe. Il est à croire que si ces
cent mille hommes eussent vécu en France, chacun d'eux se serait
adressé individuellement au gouvernement, pour le prier de
surveiller les cabarets sur toute la surface du royaume.
Il n'y a rien, suivant moi, qui mérite plus d'attirer nos regards
que les associations intellectuelles et morales de l'Amérique. Les
associations politiques et industrielles des Américains tombent
aisément sous nos sens; mais les autres nous échappent; et, si nous
les découvrons, nous les comprenons mal, parce que nous n'avons
presque jamais vu rien d'analogue. On doit reconnaître cependant
qu'elles sont aussi nécessaires que les premières au peuple
américain, et peut-être plus.
Dans les pays démocratiques, la science de l'association est la
science-mère; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de
celle-là.
Parmi les lois qui régissent les sociétés humaines, il y en a une
qui semble plus précise et plus claire que toutes les autres. Pour
que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il faut que parmi
eux l'art de s'associer se développe et se perfectionne dans le même
rapport que l'égalité des conditions s'accroît.