De l'individualisme dans les pays démocratiques.
J'ai fait voir comment, dans les siècles d'égalité, chaque homme
cherchait en lui-même ses croyances; je veux montrer comment, dans
les mêmes siècles, il tourne tous ses sentiments vers lui seul.
L'_individualisme_ est une expression récente qu'une idée nouvelle a
fait naître. Nos pères ne connaissaient que l'égoïsme.
L'égoïsme est un amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte
l'homme à ne rien rapporter qu'à lui seul et à se préférer à tout.
L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose
chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables, et à se
retirer à l'écart avec sa famille et ses amis; de telle sorte que,
après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne
volontiers la grande société à elle-même.
L'égoïsme naît d'un instinct aveugle; l'individualisme procède d'un
jugement erroné plutôt que d'un sentiment dépravé. Il prend sa
source dans les défauts de l'esprit autant que dans les vices du
coeur.
L'égoïsme dessèche le germe de toutes les vertus; l'individualisme
ne tarit d'abord que la source des vertus publiques; mais, à la
longue, il attaque et détruit toutes les autres, et va enfin
s'absorber dans l'égoïsme.
L'égoïsme est un vice aussi ancien que le monde. Il n'appartient
guère plus à une forme de société qu'à une autre.
L'individualisme est d'origine démocratique, et il menace de se
développer à mesure que les conditions s'égalisent.
Chez les peuples aristocratiques, les familles restent pendant des
siècles dans le même état, et souvent dans le même lieu. Cela rend,
pour ainsi dire, toutes les générations contemporaines. Un homme
connaît presque toujours ses aïeux et les respecte; il croit déjà
apercevoir ses arrière-petits-fils, et il les aime. Il se fait
volontiers des devoirs envers les uns et les autres, et il lui
arrive fréquemment de sacrifier ses jouissances personnelles à ces
êtres qui ne sont plus ou qui ne sont pas encore.
Les institutions aristocratiques ont, de plus, pour effet de lier
étroitement chaque homme à plusieurs de ses concitoyens.
Les classes étant fort distinctes et immobiles dans le sein d'un
peuple aristocratique, chacune d'elles devient pour celui qui en
fait partie une sorte de petite patrie, plus visible et plus chère
que la grande.
Comme, dans les sociétés aristocratiques, tous les citoyens sont
placés à poste fixe, les uns au-dessus des autres, il en résulte
encore que chacun d'entre eux aperçoit toujours plus haut que lui un
homme dont la protection lui est nécessaire, et plus bas il en
découvre un autre dont il peut réclamer le concours.
Les hommes qui vivent dans les siècles aristocratiques sont donc
presque toujours liés d'une manière étroite à quelque chose qui est
placé en dehors d'eux, et ils sont souvent disposés à s'oublier
eux-mêmes. Il est vrai que, dans ces mêmes siècles, la notion
générale du semblable est obscure, et qu'on ne songe guère à s'y
dévouer pour la cause de l'humanité; mais on se sacrifie souvent à
certains hommes.
Dans les siècles démocratiques, au contraire, où les devoirs de
chaque individu envers l'espèce sont bien plus clairs, le dévouement
envers un homme devient plus rare: le lien des affections humaines
s'étend et se desserre.
Chez les peuples démocratiques, de nouvelles familles sortent sans
cesse du néant, d'autres y retombent sans cesse, et toutes celles
qui demeurent changent de face; la trame des temps se rompt à tout
moment, et le vestige des générations s'efface. On oublie aisément
ceux qui vous ont précédé, et l'on n'a aucune idée de ceux qui vous
suivront. Les plus proches seuls intéressent.
Chaque classe venant à se rapprocher des autres et à s'y mêler, ses
membres deviennent indifférents et comme étrangers entre eux.
L'aristocratie avait fait de tous les citoyens une longue chaîne qui
remontait du paysan au roi: la démocratie brise la chaîne et met
chaque anneau à part.
À mesure que les conditions s'égalisent, il se rencontre un plus
grand nombre d'individus qui, n'étant plus assez riches ni assez
puissants pour exercer une grande influence sur le sort de leurs
semblables, ont acquis cependant ou ont conservé assez de lumières
et de biens pour pouvoir se suffire à eux-mêmes. Ceux-là ne doivent
rien à personne, ils n'attendent pour ainsi dire rien de personne;
ils s'habituent à se considérer toujours isolément, et ils se
figurent volontiers que leur destinée tout entière est entre leurs
mains.
Ainsi, non seulement la démocratie fait oublier à chaque homme ses
aïeux, mais elle lui cache ses descendants et le sépare de ses
contemporains; elle le ramène sans cesse vers lui seul, et menace de
le renfermer enfin tout entier dans la solitude de son propre
coeur.