CHAPITRE I.

Pourquoi les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent

et plus durable pour l'égalité que pour la liberté.

La première et la plus vive des passions que l'égalité des

conditions fait naître, je n'ai pas besoin de le dire, c'est l'amour

de cette même égalité. On ne s'étonnera donc pas que j'en parle

avant toutes les autres.

Chacun a remarqué que de notre temps, et spécialement en France,

cette passion de l'égalité prenait chaque jour une place plus grande

dans le coeur humain. On a dit cent fois que nos contemporains

avaient un amour bien plus ardent et bien plus tenace pour l'égalité

que pour la liberté; mais je ne trouve point qu'on soit encore

suffisamment remonté jusqu'aux causes de ce fait. Je vais l'essayer.

On peut imaginer un point extrême où la liberté et l'égalité se

touchent et se confondent.

Je suppose que tous les citoyens concourent au gouvernement et que

chacun ait un droit égal d'y concourir.

Nul ne différant alors de ses semblables, personne ne pourra exercer

un pouvoir tyrannique; les hommes seront parfaitement libres, parce

qu'ils seront tous entièrement égaux; et ils seront tous

parfaitement égaux parce qu'ils seront entièrement libres. C'est

vers cet idéal que tendent les peuples démocratiques.

Voilà la forme la plus complète que puisse prendre l'égalité sur la

terre; mais il en est mille autres, qui, sans être aussi parfaites,

n'en sont guère moins chères à ces peuples.

L'égalité peut s'établir dans la société civile, et ne point régner

dans le monde politique. On peut avoir le droit de se livrer aux

mêmes plaisirs, d'entrer dans les mêmes professions, de se

rencontrer dans les mêmes lieux; en un mot, de vivre de la même

manière et de poursuivre la richesse par les mêmes moyens, sans

prendre tous la même part au gouvernement.

Une sorte d'égalité peut même s'établir dans le monde politique,

quoique la liberté politique n'y soit point. On est l'égal de tous

ses semblables, moins un, qui est, sans distinction, le maître de

tous, et qui prend également, parmi tous, les agents de son pouvoir.

Il serait facile de faire plusieurs autres hypothèses suivant

lesquelles une fort grande égalité pourrait aisément se combiner

avec des institutions plus ou moins libres, ou même avec des

institutions qui ne le seraient point du tout.

Quoique les hommes ne puissent devenir absolument égaux sans être

entièrement libres, et que par conséquent l'égalité, dans son degré

le plus extrême, se confonde avec la liberté, on est donc fondé à

distinguer l'une de l'autre.

Le goût que les hommes ont pour la liberté, et celui qu'ils

ressentent pour l'égalité, sont, en effet, deux choses distinctes,

et je ne crains pas d'ajouter que, chez les peuples démocratiques,

ce sont deux choses inégales.

Si l'on veut y faire attention, on verra qu'il se rencontre dans

chaque siècle un fait singulier et dominant auquel les autres se

rattachent; ce fait donne presque toujours naissance à une pensée

mère, ou à une passion principale qui finit ensuite par attirer à

elle et par entraîner dans son cours tous les sentiments et toutes

les idées. C'est comme le grand fleuve vers lequel chacun des

ruisseaux environnants semble courir.

La liberté s'est manifestée aux hommes dans différents temps et sous

différentes formes; elle ne s'est point attachée exclusivement à un

état social, et on la rencontre autre part que dans les démocraties.

Elle ne saurait donc former le caractère distinctif des siècles

démocratiques.

Le fait particulier et dominant qui singularise ces siècles, c'est

l'égalité des conditions; la passion principale qui agite les hommes

dans ces temps-là, c'est l'amour de cette égalité.

Ne demandez point quel charme singulier trouvent les hommes des âges

démocratiques à vivre égaux, ni les raisons particulières qu'ils

peuvent avoir de s'attacher si obstinément à l'égalité plutôt qu'aux

autres biens que la société leur présente: l'égalité forme le

caractère distinctif de l'époque où ils vivent; cela seul suffit

pour expliquer qu'ils la préfèrent à tout le reste.

Mais, indépendamment de cette raison, il en est plusieurs autres

qui, dans tous les temps, porteront habituellement les hommes à

préférer l'égalité à la liberté.

Si un peuple pouvait jamais parvenir à détruire ou seulement à

diminuer lui-même dans son sein l'égalité qui y règne, il n'y

arriverait que par de longs et pénibles efforts. Il faudrait qu'il

modifiât son état social, abolît ses lois, renouvelât ses idées,

changeât ses habitudes, altérât ses moeurs. Mais, pour perdre la

liberté politique, il suffit de ne pas la retenir, et elle

s'échappe.

Les hommes ne tiennent donc pas seulement à l'égalité parce qu'elle

leur est chère; ils s'y attachent encore parce qu'ils croient

qu'elle doit durer toujours.

Que la liberté politique puisse, dans ses excès, compromettre la

tranquillité, le patrimoine, la vie des particuliers, on ne

rencontre point d'hommes si bornés et si légers qui ne le

découvrent. Il n'y a au contraire, que les gens attentifs et

clairvoyants qui aperçoivent les périls dont l'égalité nous menace,

et d'ordinaire ils évitent de les signaler. Ils savent que les

misères qu'ils redoutent sont éloignées, et ils se flattent qu'elles

n'atteindront que les générations à venir, dont la génération

présente ne s'inquiète guère. Les maux que la liberté amène

quelquefois sont immédiats; ils sont visibles pour tous, et tous,

plus ou moins, les ressentent. Les maux que l'extrême égalité peut

produire ne se manifestent que peu à peu; ils s'insinuent

graduellement dans le corps social; on ne les voit que de loin en

loin, et au moment où ils deviennent les plus violents, l'habitude a

déjà fait qu'on ne les sent plus.

Les biens que la liberté procure ne se montrent qu'à la longue; et

il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait naître.

Les avantages de l'égalité se font sentir dès à présent, et chaque

jour on les voit découler de leur source.

La liberté politique donne de temps en temps, à un certain nombre de

citoyens, de sublimes plaisirs.

L'égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à

chaque homme. Les charmes de l'égalité se sentent à tous moments, et

ils sont à la portée de tous; les plus nobles coeurs n'y sont pas

insensibles, et les âmes les plus vulgaires en font leurs délices.

La passion que l'égalité fait naître doit donc être tout à la fois

énergique et générale.

Les hommes ne sauraient jouir de la liberté politique sans l'acheter

par quelques sacrifices, et ils ne s'en emparent jamais qu'avec

beaucoup d'efforts. Mais les plaisirs que l'égalité procure

s'offrent d'eux-mêmes. Chacun des petits incidents de la vie privée

semblent les faire naître, et pour les goûter il ne faut que vivre.

Les peuples démocratiques aiment l'égalité dans tous les temps,

mais il est de certaines époques où ils poussent jusqu'au délire la

passion qu'ils ressentent pour elle. Ceci arrive au moment où

l'ancienne hiérarchie sociale, longtemps menacée, achève de se

détruire, après une dernière lutte intestine, et que les barrières

qui séparaient les citoyens sont enfin renversées. Les hommes se

précipitent alors sur l'égalité comme sur une conquête, et ils s'y

attachent comme à un bien précieux qu'on veut leur ravir. La passion

d'égalité pénètre de toutes parts dans le coeur humain, elle s'y

étend, elle le remplit tout entier. Ne dites point aux hommes qu'en

se livrant ainsi aveuglément à une passion exclusive, ils

compromettent leurs intérêts les plus chers; ils sont sourds. Ne

leur montrez pas la liberté qui s'échappe de leurs mains, tandis

qu'ils regardent ailleurs; ils sont aveugles, ou plutôt ils

n'aperçoivent dans tout l'univers qu'un seul bien digne d'envie.

Ce qui précède s'applique à toutes les nations démocratiques. Ce qui

suit ne regarde que nous-mêmes.

Chez la plupart des nations modernes, et en particulier chez tous

les peuples du continent de l'Europe, le goût et l'idée de la

liberté n'ont commencé à naître et à se développer qu'au moment où

les conditions commençaient à s'égaliser, et comme conséquence de

cette égalité même. Ce sont les rois absolus, qui ont le plus

travaillé à niveler les rangs parmi leurs sujets. Chez ces peuples,

l'égalité a précédé la liberté; l'égalité était donc un fait ancien,

lorsque la liberté était encore une chose nouvelle; l'une avait déjà

créé des opinions, des usages, des lois qui lui étaient propres,

lorsque l'autre se produisait seule, et pour la première fois, au

grand jour. Ainsi, la seconde n'était encore que dans les idées et

dans les goûts, tandis que la première avait déjà pénétré dans les

habitudes, s'était emparée des moeurs, et avait donné un tour

particulier aux moindres actions de la vie. Comment s'étonner si les

hommes de nos jours préfèrent l'une à l'autre?

Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la

liberté; livrés à eux-mêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils

ne voient qu'avec douleur qu'on les en écarte. Mais ils ont pour

l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible;

ils veulent l'égalité dans la liberté, et, s'ils ne peuvent

l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. Ils souffriront

la pauvreté, l'asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront

pas l'aristocratie.

Ceci est vrai dans tous les temps, et surtout dans le nôtre. Tous

les hommes et tous les pouvoirs qui voudront lutter contre cette

puissance irrésistible, seront renversés et détruits par elle. De

nos jours, la liberté ne peut s'établir sans son appui, et le

despotisme lui-même ne saurait régner sans elle.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 44 / 76 题