Comment l'individualisme est plus grand au sortir d'une révolution
démocratique qu'à une autre époque.
C'est surtout au moment où une société démocratique achève de se
former sur les débris d'une aristocratie, que cet isolement des
hommes les uns des autres, et l'égoïsme qui en est la suite,
frappent le plus aisément les regards.
Ces sociétés ne renferment pas seulement un grand nombre de citoyens
indépendants, elles sont journellement remplies d'hommes qui,
arrivés d'hier à l'indépendance, sont enivrés de leur nouveau
pouvoir: ceux-ci conçoivent une présomptueuse confiance dans leurs
forces, et n'imaginant pas qu'ils puissent désormais avoir besoin
de réclamer le secours de leurs semblables, ils ne font pas
difficulté de montrer qu'ils ne songent qu'à eux-mêmes.
Une aristocratie ne succombe d'ordinaire qu'après une lutte
prolongée, durant laquelle il s'est allumé entre les différentes
classes des haines implacables. Ces passions survivent à la
victoire; et l'on peut en suivre la trace au milieu de la confusion
démocratique qui lui succède.
Ceux d'entre les citoyens qui étaient les premiers dans la
hiérarchie détruite ne peuvent oublier aussitôt leur ancienne
grandeur; longtemps ils se considèrent comme des étrangers au sein
de la société nouvelle. Ils voient dans tous les égaux que cette
société leur donne des oppresseurs, dont la destinée ne saurait
exciter la sympathie; ils ont perdu de vue leurs anciens égaux, et
ne se sentent plus liés par un intérêt commun à leur sort; chacun,
se retirant à part, se croit donc réduit à ne s'occuper que de
lui-même. Ceux, au contraire, qui jadis étaient placés au bas de
l'échelle sociale, et qu'une révolution soudaine a rapprochés du
commun niveau, ne jouissent qu'avec une sorte d'inquiétude secrète
de l'indépendance nouvellement acquise; s'ils retrouvent à leurs
côtés quelques uns de leurs anciens supérieurs, ils jettent sur eux
des regards de triomphe et de crainte, et s'en écartent.
C'est donc ordinairement à l'origine des sociétés démocratiques que
les citoyens se montrent le plus disposés à s'isoler.
La démocratie porte les hommes à ne pas se rapprocher de leurs
semblables; mais les révolutions démocratiques les disposent à se
fuir, et perpétuent au sein de l'égalité les haines que l'inégalité
a fait naître.
Le grand avantage des Américains est d'être arrivés à la démocratie
sans avoir à souffrir de révolutions démocratiques, et d'être nés
égaux au lieu de le devenir.