CHAPITRE III.

Comment l'individualisme est plus grand au sortir d'une révolution

démocratique qu'à une autre époque.

C'est surtout au moment où une société démocratique achève de se

former sur les débris d'une aristocratie, que cet isolement des

hommes les uns des autres, et l'égoïsme qui en est la suite,

frappent le plus aisément les regards.

Ces sociétés ne renferment pas seulement un grand nombre de citoyens

indépendants, elles sont journellement remplies d'hommes qui,

arrivés d'hier à l'indépendance, sont enivrés de leur nouveau

pouvoir: ceux-ci conçoivent une présomptueuse confiance dans leurs

forces, et n'imaginant pas qu'ils puissent désormais avoir besoin

de réclamer le secours de leurs semblables, ils ne font pas

difficulté de montrer qu'ils ne songent qu'à eux-mêmes.

Une aristocratie ne succombe d'ordinaire qu'après une lutte

prolongée, durant laquelle il s'est allumé entre les différentes

classes des haines implacables. Ces passions survivent à la

victoire; et l'on peut en suivre la trace au milieu de la confusion

démocratique qui lui succède.

Ceux d'entre les citoyens qui étaient les premiers dans la

hiérarchie détruite ne peuvent oublier aussitôt leur ancienne

grandeur; longtemps ils se considèrent comme des étrangers au sein

de la société nouvelle. Ils voient dans tous les égaux que cette

société leur donne des oppresseurs, dont la destinée ne saurait

exciter la sympathie; ils ont perdu de vue leurs anciens égaux, et

ne se sentent plus liés par un intérêt commun à leur sort; chacun,

se retirant à part, se croit donc réduit à ne s'occuper que de

lui-même. Ceux, au contraire, qui jadis étaient placés au bas de

l'échelle sociale, et qu'une révolution soudaine a rapprochés du

commun niveau, ne jouissent qu'avec une sorte d'inquiétude secrète

de l'indépendance nouvellement acquise; s'ils retrouvent à leurs

côtés quelques uns de leurs anciens supérieurs, ils jettent sur eux

des regards de triomphe et de crainte, et s'en écartent.

C'est donc ordinairement à l'origine des sociétés démocratiques que

les citoyens se montrent le plus disposés à s'isoler.

La démocratie porte les hommes à ne pas se rapprocher de leurs

semblables; mais les révolutions démocratiques les disposent à se

fuir, et perpétuent au sein de l'égalité les haines que l'inégalité

a fait naître.

Le grand avantage des Américains est d'être arrivés à la démocratie

sans avoir à souffrir de révolutions démocratiques, et d'être nés

égaux au lieu de le devenir.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 46 / 76 题