Comment la démocratie américaine a modifié la langue anglaise.
Si ce que j'ai dit précédemment, à propos des lettres en général, a
été bien compris du lecteur, il concevra sans peine quelle espèce
d'influence l'état social et les institutions démocratiques peuvent
exercer sur la langue elle-même, qui est le premier instrument de la
pensée.
Les auteurs américains vivent plus, à vrai dire, en Angleterre que
dans leur propre pays, puisqu'ils étudient sans cesse les écrivains
anglais, et les prennent chaque jour pour modèle. Il n'en est pas
ainsi de la population elle-même: celle-ci est soumise plus
immédiatement aux causes particulières qui peuvent agir sur les
États-Unis. Ce n'est donc point au langage écrit, mais au langage
parlé, qu'il faut faire attention, si l'on veut apercevoir les
modifications que l'idiome d'un peuple aristocratique peut subir en
devenant la langue d'une démocratie.
Des Anglais instruits et appréciateurs plus compétents de ces
nuances délicates que je ne puis l'être moi-même, m'ont souvent
assuré que les classes éclairées des États-Unis différaient
notablement, par leur langage, des classes éclairées de la
Grande-Bretagne.
Ils ne se plaignaient pas seulement de ce que les Américains avaient
mis en usage beaucoup de mots nouveaux; la différence et
l'éloignement des pays eût suffi pour l'expliquer; mais de ce que
ces mots nouveaux étaient particulièrement empruntés, soit au jargon
des partis, soit aux arts mécaniques, ou à la langue des affaires.
Ils ajoutaient que les anciens mots anglais étaient souvent pris par
les Américains dans une acception nouvelle. Ils disaient enfin que
les habitants des États-Unis entremêlaient fréquemment les styles
d'une manière singulière, et qu'ils plaçaient quelquefois ensemble
des mots qui, dans le langage de la mère-patrie, avaient coutume de
s'éviter.
Ces remarques, qui me furent faites à plusieurs reprises par des
gens qui me parurent mériter d'être crus, me portèrent moi-même à
réfléchir sur ce sujet, et mes réflexions m'amenèrent, par la
théorie, au même point où ils étaient arrivés par la pratique.
Dans les aristocraties, la langue doit naturellement participer au
repos où se tiennent toutes choses. On fait peu de mots nouveaux,
parce qu'il se fait peu de choses nouvelles; et fît-on des choses
nouvelles, on s'efforcerait de les peindre avec les mots connus, et
dont la tradition a fixé le sens.
S'il arrive que l'esprit humain s'y agite enfin de lui-même, ou que
la lumière, pénétrant du dehors, le réveille, les expressions
nouvelles qu'on crée ont un caractère savant, intellectuel et
philosophique, qui indique qu'elles ne doivent pas la naissance à
une démocratie. Lorsque la chute de Constantinople eut fait refluer
les sciences et les lettres vers l'occident, la langue française se
trouva presque tout à coup envahie par une multitude de mots
nouveaux, qui tous avaient leur racine dans le grec et le latin. On
vit alors en France un néologisme érudit, qui n'était à l'usage que
des classes éclairées, et dont les effets ne se firent jamais
sentir, ou ne parvinrent qu'à la longue jusqu'au peuple.
Toutes les nations de l'Europe donnèrent successivement le même
spectacle. Le seul Milton a introduit dans la langue anglaise plus
de six cents mots, presque tous tirés du latin, du grec et de
l'hébreu.
Le mouvement perpétuel qui règne au sein d'une démocratie, tend au
contraire à y renouveler sans cesse la face de la langue, comme
celle des affaires. Au milieu de cette agitation générale et de ce
concours de tous les esprits, il se forme un grand nombre d'idées
nouvelles; des idées anciennes se perdent ou reparaissent; ou bien
elles se subdivisent en petites nuances infinies.
Il s'y trouve donc souvent des mots qui doivent sortir de l'usage,
et d'autres qu'il faut y faire entrer.
Les nations démocratiques aiment d'ailleurs le mouvement pour
lui-même. Cela se voit dans la langue aussi bien que dans la
politique. Alors qu'elles n'ont pas le besoin de changer les mots,
elles en sentent quelquefois le désir.
Le génie des peuples démocratiques ne se manifeste pas seulement
dans le grand nombre de nouveaux mots qu'ils mettent en usage, mais
encore dans la nature des idées que ces mots nouveaux représentent.
Chez ces peuples c'est la majorité qui fait la loi en matière de
langue, ainsi qu'en tout le reste. Son esprit se révèle là comme
ailleurs. Or, la majorité est plus occupée d'affaires que d'études,
d'intérêts politiques et commerciaux que de spéculations
philosophiques, ou de belles-lettres. La plupart des mots créés ou
admis par elle, porteront l'empreinte de ces habitudes; ils
serviront principalement à exprimer les besoins de l'industrie, les
passions des partis ou les détails de l'administration publique.
C'est de ce côté-là que la langue s'étendra sans cesse, tandis qu'au
contraire elle abandonnera peu à peu le terrain de la métaphysique
et de la théologie.
Quant à la source où les nations démocratiques puisent leurs mots
nouveaux, et à la manière dont elles s'y prennent pour les
fabriquer, il est facile de les dire.
Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques ne savent guère la
langue qu'on parlait à Rome et à Athènes, et ils ne se soucient
point de remonter jusqu'à l'antiquité, pour y trouver l'expression
qui leur manque. S'ils ont quelquefois recours aux savantes
étymologies, c'est d'ordinaire la vanité qui les leur fait chercher
au fond des langues mortes; et non l'érudition qui les offre
naturellement à leur esprit. Il arrive même quelquefois que ce sont
les plus ignorants d'entre eux qui en font le plus d'usage. Le
désir tout démocratique de sortir de sa sphère les porte souvent à
vouloir rehausser une profession très-grossière, par un nom grec ou
latin. Plus le métier est bas et éloigné de la science, plus le nom
est pompeux et érudit. C'est ainsi que nos danseurs de corde se sont
transformés en acrobates et en funambules.
À défaut de langues mortes, les peuples démocratiques empruntent
volontiers des mots aux langues vivantes. Car, ils communiquent sans
cesse entre eux, et les hommes des différents pays s'imitent
volontiers, parce qu'ils se ressemblent chaque jour davantage.
Mais c'est principalement dans leur propre langue que les peuples
démocratiques cherchent les moyens d'innover. Ils reprennent de
temps en temps dans leur vocabulaire, des expressions oubliées
qu'ils remettent en lumière; ou bien, ils retirent à une classe
particulière de citoyens, un terme qui lui est propre pour le faire
entrer avec un sens figuré dans le langage habituel; une multitude
d'expressions qui n'avaient d'abord appartenu qu'à la langue
spéciale d'un parti ou d'une profession, se trouvent ainsi
entraînées dans la circulation générale.
L'expédient le plus ordinaire qu'emploient les peuples
démocratiques pour innover en fait de langage, consiste à donner à
une expression déjà en usage un sens inusité. Cette méthode-là est
très-simple, très-prompte et très-commode. Il ne faut pas de science
pour s'en bien servir, et l'ignorance même en facilite l'emploi.
Mais elle fait courir de grands périls à la langue. Les peuples
démocratiques en doublant ainsi le sens d'un mot, rendent
quelquefois douteux celui qu'ils lui laissent et celui qu'ils lui
donnent.
Un auteur commence par détourner quelque peu une expression connue
de son sens primitif, et, après l'avoir ainsi modifiée, il l'adapte
de son mieux à son sujet. Un autre survient qui attire la
signification d'un autre côté; un troisième l'entraîne avec lui dans
une nouvelle route; et, comme il n'y a point d'arbitre commun, point
de tribunal permanent qui puisse fixer définitivement le sens du
mot, celui-ci reste dans une situation ambulatoire. Cela fait que
les écrivains n'ont presque jamais l'air de s'attacher à une seule
pensée, mais qu'ils semblent toujours viser au milieu d'un groupe
d'idées, laissant au lecteur le soin de juger celle qui est
atteinte.
Ceci est une conséquence fâcheuse de la démocratie. J'aimerais mieux
qu'on hérissât la langue de mots chinois, tartares ou hurons, que de
rendre incertain le sens des mots français. L'harmonie et
l'homogénéité ne sont que des beautés secondaires du langage. Il y a
beaucoup de conventions dans ces sortes de choses, et l'on peut à la
rigueur s'en passer. Mais il n'y a pas de bonne langue sans termes
clairs.
L'égalité apporte nécessairement plusieurs autres changements au
langage.
Dans les siècles aristocratiques, où chaque nation tend à se tenir à
l'écart de toutes les autres, et aime à avoir une physionomie qui
lui soit propre, il arrive souvent que plusieurs peuples qui ont une
origine commune deviennent cependant fort étrangers les uns aux
autres, de telle sorte, que sans cesser de pouvoir tous s'entendre,
ils ne parlent plus tous de la même manière.
Dans ces mêmes siècles chaque nation est divisée en un certain
nombre de classes qui se voient peu et ne se mêlent point; chacune
de ces classes prend et conserve invariablement des habitudes
intellectuelles qui ne sont propres qu'à elle, et adopte de
préférence certains mots et certains termes qui passent ensuite de
génération en génération comme des héritages. On rencontre alors
dans le même idiome une langue de pauvres et une langue de riches,
une langue de roturiers et une langue de nobles, une langue savante
et une langue vulgaire. Plus les divisions sont profondes et les
barrières infranchissables, plus il doit en être ainsi. Je parierais
volontiers que parmi les castes de l'Inde le langage varie
prodigieusement, et qu'il se trouve presque autant de différence
entre la langue d'un paria et celle d'un brame qu'entre leurs
habits.
Quand, au contraire, les hommes, n'étant plus tenus à leur place, se
voient et se communiquent sans cesse, que les castes sont détruites
et que les classes se renouvellent et se confondent, tous les mots
de la langue se mêlent. Ceux qui ne peuvent pas convenir au plus
grand nombre périssent; le reste forme une masse commune où chacun
prend à peu près au hasard. Presque tous les différents dialectes
qui divisaient les idiomes de l'Europe tendent visiblement à
s'effacer; il n'y a pas de patois dans le nouveau monde, et ils
disparaissent chaque jour de l'ancien.
Cette révolution dans l'état social influe aussi bien sur le style
que sur la langue.
Non seulement tout le monde se sert des mêmes mots, mais on
s'habitue à employer indifféremment chacun d'eux. Les règles que le
style avait créées sont presque détruites. On ne rencontre guère
d'expressions qui, par leur nature, semblent vulgaires, et d'autres
qui paraissent distinguées. Des individus sortis de rangs divers
ayant amené avec eux, partout où ils sont parvenus, les expressions
et les termes dont ils avaient l'usage, l'origine des mots s'est
perdue comme celle des hommes, et il s'est fait une confusion dans
le langage comme dans la société.
Je sais que dans la classification des mots il se rencontre des
règles qui ne tiennent pas à une forme de société plutôt qu'à une
autre, mais qui dérivent de la nature même des choses. Il y a des
expressions et des tours qui sont vulgaires parce que les sentiments
qu'ils doivent exprimer sont réellement bas, et d'autres qui sont
relevés parce que les objets qu'ils veulent peindre sont
naturellement fort haut.
Les rangs, en se mêlant, ne feront jamais disparaître ces
différences. Mais l'égalité ne peut manquer de détruire ce qui est
purement conventionnel et arbitraire dans les formes de la pensée.
Je ne sais même si la classification nécessaire, que j'indiquais
plus haut, ne sera pas toujours moins respectée chez un peuple
démocratique que chez un autre; parce que, chez un pareil peuple, il
ne se trouve point d'hommes que leur éducation, leurs lumières et
leurs loisirs disposent d'une manière permanente à étudier les lois
naturelles du langage et qui les fassent respecter en les observant
eux-mêmes.
Je ne veux point abandonner ce sujet sans peindre les langues
démocratiques par un dernier trait qui les caractérisera plus
peut-être que tous les autres.
J'ai montré précédemment que les peuples démocratiques avaient le
goût et souvent la passion des idées générales; cela tient à des
qualités et à des défauts qui leur sont propres. Cet amour des idées
générales se manifeste, dans les langues démocratiques, par le
continuel usage des termes génériques et des mots abstraits, et par
la manière dont on les emploie. C'est là le grand mérite et la
grande faiblesse de ces langues.
Les peuples démocratiques aiment passionnément les termes génériques
et les mots abstraits, parce que ces expressions agrandissent la
pensée et permettant de renfermer en peu d'espace beaucoup d'objets,
aident le travail de l'intelligence.
Un écrivain démocratique dira volontiers d'une manière abstraite
_les capacités_ pour les hommes capables, et sans entrer dans le
détail des choses auxquelles cette capacité s'applique. Il parlera
des _actualités_ pour peindre d'un seul coup les choses qui se
passent en ce moment sous ses yeux, et il comprendra, sous le mot
_éventualités_, tout ce qui peut arriver dans l'univers à partir du
moment où il parle.
Les écrivains démocratiques font sans cesse des mots abstraits de
cette espèce, ou ils prennent dans un sens de plus en plus abstrait
les mots abstraits de la langue.
Bien plus, pour rendre le discours plus rapide, ils personnifient
l'objet de ces mots abstraits et le font agir comme un individu
réel. Ils diront que la _force des choses veut que les capacités
gouvernent_.
Je ne demande pas mieux que d'expliquer ma pensée par mon propre
exemple:
J'ai souvent fait usage du mot égalité dans un sens absolu; j'ai, de
plus, personnifié l'égalité en plusieurs endroits, et c'est ainsi
qu'il m'est arrivé de dire que l'égalité faisait de certaines
choses, ou s'abstenait de certaines autres. On peut affirmer que les
hommes du siècle de Louis XIV n'eussent point parlé de cette sorte;
il ne serait jamais venu dans l'esprit d'aucun d'entre eux d'user du
mot égalité sans l'appliquer à une chose particulière, et ils
auraient plutôt renoncé à s'en servir que de consentir à faire de
l'égalité une personne vivante.
Ces mots abstraits qui remplissent les langues démocratiques, et
dont on fait usage à tout propos sans les rattacher à aucun fait
particulier, agrandissent et voilent la pensée; ils rendent
l'expression plus rapide et l'idée moins nette. Mais, en fait de
langage, les peuples démocratiques aiment mieux l'obscurité que le
travail.
Je ne sais d'ailleurs si le vague n'a point un certain charme secret
pour ceux qui parlent et qui écrivent chez ces peuples.
Les hommes qui y vivent étant souvent livrés aux efforts individuels
de leur intelligence, sont presque toujours travaillés par le doute.
De plus, comme leur situation change sans cesse, ils ne sont jamais
tenus fermes à aucune de leurs opinions par l'immobilité même de
leur fortune.
Les hommes qui habitent les pays démocratiques, ont donc souvent des
pensées vacillantes; il leur faut des expressions très-larges pour
les renfermer. Comme ils ne savent jamais si l'idée qu'ils expriment
aujourd'hui conviendra à la situation nouvelle qu'ils auront demain,
ils conçoivent naturellement le goût des termes abstraits. Un mot
abstrait est comme une boîte à double fond; on y met les idées que
l'on désire, et on les en retire sans que personne le voie.
Chez tous les peuples les termes génériques et abstraits forment le
fond du langage; je ne prétends donc point qu'on ne rencontre ces
mots que dans les langues démocratiques; je dis seulement que la
tendance des hommes, dans les temps d'égalité, est d'augmenter
particulièrement le nombre des mots de cette espèce; de les prendre
toujours isolément dans leur acception la plus abstraite, et d'en
faire usage à tous propos, lors même que le besoin du discours ne le
requiert point.