De quelques sources de poésie chez les nations démocratiques.
On a donné plusieurs significations fort diverses au mot poésie. Ce
serait fatiguer les lecteurs que de rechercher avec eux lequel de
ces différents sens il convient le mieux de choisir; je préfère leur
dire sur-le-champ celui que j'ai choisi.
La poésie, à mes yeux, est la recherche et la peinture de l'idéal.
Celui qui, retranchant une partie de ce qui existe, ajoutant
quelques traits imaginaires au tableau, combinant certaines
circonstances réelles, mais dont le concours ne se rencontre pas,
complète, agrandit la nature, celui-là est le poëte. Ainsi, la
poésie n'aura pas pour but de représenter le vrai, mais de l'orner,
et d'offrir à l'esprit une image supérieure.
Les vers me paraîtront comme le beau idéal du langage, et, dans ce
sens, ils seront éminemment poétiques; mais, à eux seuls, ils ne
constitueront pas la poésie.
Je veux rechercher si parmi les actions, les sentiments et les idées
des peuples démocratiques, il ne s'en rencontre pas quelques uns qui
se prêtent à l'imagination de l'idéal, et qu'on doive, pour cette
raison, considérer comme des sources naturelles de poésie.
Il faut d'abord reconnaître que le goût de l'idéal et le plaisir que
l'on prend à en voir la peinture ne sont jamais aussi vifs et aussi
répandus chez un peuple démocratique qu'au sein d'une aristocratie.
Chez les nations aristocratiques, il arrive quelquefois que le corps
agit comme de lui-même, tandis que l'âme est plongée dans un repos
qui lui pèse. Chez ces nations, le peuple lui-même fait souvent voir
des goûts poétiques, et son esprit s'élance parfois au-delà et
au-dessus de ce qui l'environne.
Mais, dans les démocraties, l'amour des jouissances matérielles,
l'idée du mieux, la concurrence, le charme prochain du succès, sont
comme autant d'aiguillons qui précipitent les pas de chaque homme
dans la carrière qu'il a embrassée, et lui défendent de s'en écarter
un seul moment. Le principal effort de l'âme va de ce côté.
L'imagination n'est point éteinte; mais elle s'adonne presque
exclusivement à concevoir l'utile et à représenter le réel.
L'égalité ne détourne pas seulement les hommes de la peinture de
l'idéal; elle diminue le nombre des objets à peindre.
L'aristocratie, en tenant la société immobile, favorise la fermeté
et la durée des religions positives, comme la stabilité des
institutions politiques.
Non seulement elle maintient l'esprit humain dans la foi, mais elle
le dispose à adopter une foi plutôt qu'une autre. Un peuple
aristocratique sera toujours enclin à placer des puissances
intermédiaires entre Dieu et l'homme.
On peut dire qu'en ceci l'aristocratie se montre très favorable à la
poésie. Quand l'univers est peuplé d'êtres surnaturels qui ne
tombent point sous les sens, mais que l'esprit découvre;
l'imagination se sent à l'aise, et les poëtes, trouvant mille sujets
divers à peindre, rencontrent des spectateurs sans nombre prêts à
s'intéresser à leurs tableaux.
Dans les siècles démocratiques, il arrive, au contraire, quelquefois
que les croyances s'en vont flottantes, comme les lois. Le doute
ramène alors l'imagination des poëtes sur la terre, et les renferme
dans le monde visible et réel.
Lors même que l'égalité n'ébranle point les religions, elle les
simplifie; elle détourne l'attention des agents secondaires, pour la
porter principalement sur le souverain maître.
L'aristocratie conduit naturellement l'esprit humain à la
contemplation du passé, et l'y fixe. La démocratie, au contraire,
donne aux hommes une sorte de dégoût instinctif pour ce qui est
ancien. En cela, l'aristocratie est bien plus favorable à la poésie;
car les choses grandissent d'ordinaire et se voilent à mesure
qu'elles s'éloignent; et, sous ce double rapport, elles prêtent
davantage à la peinture de l'idéal.
Après avoir ôté à la poésie le passé, l'égalité lui enlève en partie
le présent.
Chez les peuples aristocratiques, il existe un certain nombre
d'individus privilégiés, dont l'existence est pour ainsi dire en
dehors et au-dessus de la condition humaine; le pouvoir, la
richesse, la gloire, l'esprit, la délicatesse et la distinction en
toutes choses paraissent appartenir en propre à ceux-là. La foule ne
les voit jamais de fort près; ou ne les suit point dans les détails;
on a peu à faire pour rendre poétique la peinture de ces hommes.
D'une autre part, il existe chez ces mêmes peuples des classes
ignorantes, humbles et asservies; et celles-ci prêtent à la poésie,
par l'excès même de leur grossièreté et de leur misère, comme les
autres par leur raffinement et leur grandeur. De plus, les
différentes classes dont un peuple aristocratique se compose étant
fort séparées les unes des autres, et se connaissant mal entre
elles, l'imagination peut toujours, en les représentant, ajouter ou
ôter quelque chose au réel.
Dans les sociétés démocratiques, où les hommes sont tous très petits
et fort semblables, chacun, en s'envisageant soi-même, voit à
l'instant tous les autres. Les poëtes qui vivent dans les siècles
démocratiques ne sauraient donc jamais prendre un homme en
particulier pour sujet de leur tableau; car un objet d'une grandeur
médiocre, et qu'on aperçoit distinctement de tous les côtés, ne
prêtera jamais à l'idéal.
Ainsi donc l'égalité, en s'établissant sur la terre, tarit la
plupart des sources anciennes de la poésie.
Essayons de montrer comment elle en découvre de nouvelles.
Quand le doute eut dépeuplé le ciel, et que les progrès de l'égalité
eurent réduit chaque homme à des proportions mieux connues et plus
petites, les poëtes, n'imaginant pas encore ce qu'ils pouvaient
mettre à la place de ces grands objets qui fuyaient avec
l'aristocratie, tournèrent les yeux vers la nature inanimée.
Perdant de vue les héros et les dieux, ils entreprirent d'abord de
peindre des fleuves et des montagnes.
Cela donna naissance, dans le siècle dernier, à la poésie qu'on a
appelée, par excellence, descriptive.
Quelques uns ont pensé que cette peinture, embellie des choses
matérielles et inanimées qui couvrent la terre, était la poésie
propre aux siècles démocratiques; mais je pense que c'est une
erreur. Je crois qu'elle ne représente qu'une époque de passage.
Je suis convaincu qu'à la longue la démocratie détourne
l'imagination de tout ce qui est extérieur à l'homme pour ne la
fixer que sur l'homme.
Les peuples démocratiques peuvent bien s'amuser un moment à
considérer la nature; mais ils ne s'animent réellement qu'à la vue
d'eux-mêmes. C'est de ce côté seulement que se trouvent chez ces
peuples les sources naturelles de la poésie, et il est permis de
croire que tous les poëtes qui ne voudront point y puiser perdront
tout empire sur l'âme de ceux qu'ils prétendent charmer, et qu'ils
finiront par ne plus avoir que de froids témoins de leurs
transports.
J'ai fait voir comment l'idée du progrès et de la perfectibilité
indéfinie de l'espèce humaine était propre aux âges démocratiques.
Les peuples démocratiques ne s'inquiètent guère de ce qui a été;
mais ils rêvent volontiers à ce qui sera, et, de ce côté, leur
imagination n'a point de limites; elle s'y étend et s'y agrandit
sans mesure.
Ceci offre une vaste carrière aux poëtes et leur permet de reculer
loin de l'oeil leur tableau. La démocratie, qui ferme le passé à la
poésie, lui ouvre l'avenir.
Tous les citoyens qui composent une société démocratique étant à peu
près égaux et semblables, la poésie ne saurait s'attacher à aucun
d'entre eux; mais la nation elle-même s'offre à son pinceau. La
similitude de tous les individus, qui rend chacun d'eux séparément
impropre à devenir l'objet de la poésie, permet aux poëtes de les
renfermer tous dans une même image, et de considérer enfin le peuple
lui-même. Les nations démocratiques aperçoivent plus clairement que
toutes les autres leur propre figure, et cette grande figure prête
merveilleusement à la peinture de l'idéal.
Je conviendrai aisément que les Américains n'ont point de poëtes; je
ne saurais admettre de même qu'ils n'ont point d'idées poétiques.
On s'occupe beaucoup en Europe des déserts de l'Amérique; mais les
Américains eux-mêmes n'y songent guère. Les merveilles de la nature
inanimée les trouvent insensibles, et ils n'aperçoivent pour ainsi
dire les admirables forêts qui les environnent qu'au moment où elles
tombent sous leurs coups. Leur oeil est rempli d'un autre spectacle.
Le peuple américain se voit marcher lui-même à travers ces déserts,
desséchant les marais, redressant les fleuves, peuplant la solitude
et domptant la nature. Cette image magnifique d'eux-mêmes ne s'offre
pas seulement de loin en loin à l'imagination des Américains; on
peut dire qu'elle suit chacun d'entre eux dans les moindres de ses
actions comme dans les principales, et qu'elle reste toujours
suspendue devant son intelligence.
On ne saurait rien concevoir de si petit, de si terne, de si rempli
de misérables intérêts, de si anti-poétique, en un mot, que la vie
d'un homme aux États-Unis; mais, parmi les pensées qui la dirigent,
il s'en rencontre toujours une qui est pleine de poésie, et celle-là
est comme le nerf caché qui donne la vigueur à tout le reste.
Dans les siècles aristocratiques, chaque peuple comme chaque
individu, est enclin à se tenir immobile et séparé de tous les
autres.
Dans les siècles démocratiques, l'extrême mobilité des hommes et
leurs impatients désirs font qu'ils changent sans cesse de place, et
que les habitants des différents pays se mêlent, se voient,
s'écoutent et s'empruntent. Ce ne sont donc pas seulement les
membres d'une même nation qui deviennent semblables; les nations
elles-mêmes s'assimilent, et toutes ensemble ne forment plus à
l'oeil du spectateur qu'une vaste démocratie dont chaque citoyen est
un peuple. Cela met pour la première fois au grand jour la figure du
genre humain.
Tout ce qui se rapporte à l'existence du genre humain pris en
entier, à ses vicissitudes, à son avenir, devient une mine
très-féconde pour la poésie.
Les poëtes qui vécurent dans les âges aristocratiques ont fait
d'admirables peintures en prenant pour sujets certains incidents de
la vie d'un peuple ou d'un homme; mais aucun d'entre eux n'a jamais
osé renfermer dans son tableau les destinées de l'espèce humaine,
tandis que les poëtes qui écrivent dans les âges démocratiques
peuvent l'entreprendre.
Dans le même temps que chacun, élevant les yeux au-dessus de son
pays, commence enfin à apercevoir l'humanité elle-même, Dieu se
manifeste de plus en plus à l'esprit humain dans sa pleine et
entière majesté.
Si dans les siècles démocratiques la foi aux religions positives est
souvent chancelante, et que les croyances à des puissances
intermédiaires, quelque nom qu'on leur donne, s'obscurcissent;
d'autre part les hommes sont disposés à concevoir une idée beaucoup
plus vaste de la Divinité elle-même, et son intervention dans les
affaires humaines leur apparaît sous un jour nouveau et plus grand.
Apercevant le genre humain comme un seul tout, ils conçoivent
aisément qu'un même dessein préside à ses destinées; et, dans les
actions de chaque individu, ils sont portés à reconnaître la trace
de ce plan général et constant suivant lequel Dieu conduit l'espèce.
Ceci peut encore être considéré comme une source très-abondante de
poésie, qui s'ouvre dans ces siècles.
Les poëtes démocratiques paraîtront toujours petits et froids s'ils
essaient de donner à des dieux, à des démons ou à des anges, des
formes corporelles, et s'ils cherchent à les faire descendre du ciel
pour se disputer la terre.
Mais s'ils veulent rattacher les grands événements qu'ils retracent
aux desseins généraux de Dieu sur l'univers, et, sans montrer la
main du souverain maître, faire pénétrer dans sa pensée, ils seront
admirés et compris, car l'imagination de leurs contemporains suit
d'elle-même cette route.
On peut également prévoir que les poëtes qui vivent dans les âges
démocratiques peindront des passions et des idées plutôt que des
personnes et des actes.
Le langage, le costume et les actions journalières des hommes dans
les démocraties se refusent à l'imagination de l'idéal. Ces choses
ne sont pas poétiques par elles-mêmes, et elles cesseraient
d'ailleurs de l'être, par cette raison qu'elles sont trop bien
connues de tous ceux auxquels on entreprendrait d'en parler. Cela
force les poëtes à percer sans cesse au-dessous de la surface
extérieure que les sens leur découvrent, afin d'entrevoir l'âme
elle-même. Or, il n'y a rien qui prête plus à la peinture de l'idéal
que l'homme ainsi envisagé dans les profondeurs de sa nature
immatérielle.
Je n'ai pas besoin de parcourir le ciel et la terre pour découvrir
un objet merveilleux plein de contrastes, de grandeurs et de
petitesses infinies, d'obscurités profondes et de singulières
clartés; capable à la fois de faire naître la pitié, l'admiration,
le mépris, la terreur. Je n'ai qu'à me considérer moi-même: l'homme
sort du néant, traverse le temps, et va disparaître pour toujours
dans le sein de Dieu. On ne le voit qu'un moment errer sur la limite
des deux abîmes, où il se perd.
Si l'homme s'ignorait complétement, il ne serait point poétique; car
on ne peut peindre ce dont on n'a pas l'idée. S'il se voyait
clairement, son imagination resterait oisive, et n'aurait rien à
ajouter au tableau. Mais l'homme est assez découvert pour qu'il
aperçoive quelque chose de lui-même, et assez voilé pour que le
reste s'enfonce dans des ténèbres impénétrables parmi lesquelles il
plonge sans cesse, et toujours en vain, afin d'achever de se saisir.
Il ne faut donc pas s'attendre à ce que, chez les peuples
démocratiques, la poésie vive de légendes, qu'elle se nourrisse de
traditions et d'antiques souvenirs, qu'elle essaie de repeupler
l'univers d'êtres surnaturels auxquels les lecteurs et les poëtes
eux-mêmes ne croient plus, ni qu'elle personnifie froidement des
vertus et des vices, qu'on veut voir sous leur propre forme. Toutes
ces ressources lui manquent; mais l'homme lui reste, et c'est assez
pour elle. Les destinées humaines, l'homme, pris à part de son temps
et de son pays, et placé en face de la nature et de Dieu, avec ses
passions, ses doutes, ses prospérités inouies et ses misères
incompréhensibles, deviendront pour ces peuples l'objet principal et
presque unique de la poésie; et c'est ce dont on peut déjà
s'assurer, si l'on considère ce qu'ont écrit les plus grands poëtes
qui aient paru depuis que le monde achève de tourner à la
démocratie.
Les écrivains qui, de nos jours, ont si admirablement reproduit les
traits de Child-Harold, de René et de Jocelyn, n'ont pas prétendu
raconter les actions d'un homme; ils ont voulu illuminer et agrandir
certains côtés encore obscurs du coeur humain.
Ce sont là les poëmes de la démocratie.
L'égalité ne détruit donc pas tous les objets de la poésie; elle les
rend moins nombreux et plus vastes.