Pourquoi l'étude de la littérature grecque et latine est
particulièrement utile dans les sociétés démocratiques.
Ce qu'on appelait le peuple dans les républiques les plus
démocratiques de l'antiquité ne ressemblait guère à ce que nous
nommons le peuple. À Athènes, tous les citoyens prenaient part aux
affaires publiques; mais il n'y avait que vingt mille citoyens sur
plus de trois cent cinquante mille habitants; tous les autres
étaient esclaves, et remplissaient la plupart des fonctions qui
appartiennent de nos jours au peuple et même aux classes moyennes.
Athènes, avec son suffrage universel, n'était donc, après tout,
qu'une république aristocratique où tous les nobles avaient un droit
égal au gouvernement.
Il faut considérer la lutte des patriciens et des plébéiens de Rome
sous le même jour et n'y voir qu'une querelle intestine entre les
cadets et les aînés de la même famille. Tous tenaient en effet à
l'aristocratie, et en avaient l'esprit.
L'on doit, de plus, remarquer que dans toute l'antiquité les livres
ont été rares et chers, et qu'on a éprouvé une grande difficulté à
les reproduire et à les faire circuler. Ces circonstances venant à
concentrer dans un petit nombre d'hommes le goût et l'usage des
lettres, formaient comme une petite aristocratie littéraire de
l'élite d'une grande aristocratie politique. Aussi rien n'annonce
que chez les Grecs et les Romains les lettres aient jamais été
traitées comme une industrie.
Ces peuples, qui ne formaient pas seulement des aristocraties, mais
qui étaient encore des nations très-policées et très-libres, ont
donc dû donner à leurs productions littéraires les vices
particuliers et les qualités spéciales qui caractérisent la
littérature dans les siècles aristocratiques.
Il suffit, en effet, de jeter les yeux sur les écrits que nous a
laissés l'antiquité, pour découvrir que si les écrivains y ont
quelquefois manqué de variété et de fécondité dans les sujets, de
hardiesse, de mouvement et de généralisation dans la pensée, ils
ont toujours fait voir un art et un soin admirables dans les
détails; rien dans leurs oeuvres ne semble fait à la hâte ni au
hasard; tout y est écrit pour les connaisseurs, et la recherche de
la beauté idéale s'y montre sans cesse. Il n'y a pas de littérature
qui mette plus en relief que celle des anciens les qualités qui
manquent naturellement aux écrivains des démocraties. Il n'existe
donc point de littérature qu'il convienne mieux d'étudier dans les
siècles démocratiques. Cette étude est, de toutes, la plus propre à
combattre les défauts littéraires inhérents à ces siècles; quant à
leurs qualités naturelles, elles naîtront bien toutes seules, sans
qu'il soit nécessaire d'apprendre à les acquérir.
C'est ici qu'il est besoin de bien s'entendre.
Une étude peut être utile à la littérature d'un peuple, et ne point
être appropriée à ses besoins sociaux et politiques.
Si l'on s'obstinait à n'enseigner que les belles-lettres, dans une
société où chacun serait habituellement conduit à faire de violents
efforts pour accroître sa fortune, ou pour la maintenir, on aurait
des citoyens très-polis et très-dangereux; car l'état social et
politique leur donnant, tous les jours, des besoins que l'éducation
ne leur apprendrait jamais à satisfaire, ils troubleraient l'État,
au nom des Grecs et des Romains, au lieu de le féconder par leur
industrie.
Il est évident que, dans les sociétés démocratiques, l'intérêt des
individus, aussi bien que la sûreté de l'État, exigent que
l'éducation du plus grand nombre soit scientifique, commerciale et
industrielle, plutôt que littéraire.
Le grec et le latin ne doivent pas être enseignés dans toutes les
écoles; mais il importe que ceux que leur naturel ou leur fortune
destinent à cultiver les lettres, ou prédisposent à les goûter,
trouvent des écoles où l'on puisse se rendre parfaitement maître de
la littérature antique, et se pénétrer entièrement de son esprit.
Quelques Universités excellentes vaudraient mieux, pour atteindre ce
résultat, qu'une multitude de mauvais colléges, où des études
superflues qui se font mal, empêchent de bien faire des études
nécessaires.
Tous ceux qui ont l'ambition d'exceller dans les lettres, chez les
nations démocratiques, doivent souvent se nourrir des oeuvres de
l'antiquité. C'est une hygiène salutaire.
Ce n'est pas que je considère les productions littéraires des
anciens comme irréprochables. Je pense seulement qu'elles ont des
qualités spéciales qui peuvent merveilleusement servir à
contrebalancer nos défauts particuliers. Elles nous soutiennent par
le bord où nous penchons.