CHAPITRE XIV.

De l'industrie littéraire.

La démocratie ne fait pas seulement pénétrer le goût des lettres

dans les classes industrielles, elle introduit l'esprit industriel

au sein de la littérature.

Dans les aristocraties, les lecteurs sont difficiles et peu

nombreux; dans les démocraties il est moins malaisé de leur plaire,

et leur nombre est prodigieux. Il résulte de là que, chez les

peuples aristocratiques, on ne doit espérer de réussir qu'avec

d'immenses efforts, et que ces efforts qui peuvent donner beaucoup

de gloire, ne sauraient jamais procurer beaucoup d'argent; tandis

que, chez les nations démocratiques, un écrivain peut se flatter

d'obtenir à bon marché une médiocre renommée et une grande fortune.

Il n'est pas nécessaire pour cela qu'on l'admire, il suffit qu'on le

goûte.

La foule toujours croissante des lecteurs et le besoin continuel

qu'ils ont du nouveau, assurent le débit d'un livre qu'ils

n'estiment guère.

Dans les temps de démocratie le public en agit souvent avec les

auteurs, comme le font d'ordinaire les rois avec leurs courtisans;

il les enrichit et les méprise. Que faut-il de plus aux âmes vénales

qui naissent dans les cours, ou qui sont dignes d'y vivre?

Les littératures démocratiques fourmillent toujours de ces auteurs

qui n'aperçoivent dans les lettres qu'une industrie, et, pour

quelques grands écrivains qu'on y voit, on y compte par milliers des

vendeurs d'idées.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 34 / 76 题