Pourquoi les Américains n'ont jamais été aussi passionnés que les
Français pour les idées générales en matière politique.
J'ai dit précédemment que les Américains montraient un goût moins
vif que les Français pour les idées générales. Cela est surtout vrai
des idées générales relatives à la politique.
Quoique les Américains fassent pénétrer dans la législation
infiniment plus d'idées générales que les Anglais, et qu'ils se
préoccupent beaucoup plus que ceux-ci d'ajuster la pratique des
affaires humaines à la théorie, on n'a jamais vu aux États-Unis de
corps politiques aussi amoureux d'idées générales, que l'ont été
chez nous l'Assemblée constituante et la Convention; jamais la
nation américaine tout entière ne s'est passionnée pour ces sortes
d'idées de la même manière que le peuple français du dix-huitième
siècle, et n'a fait voir une foi aussi aveugle dans la bonté et dans
la vérité absolue d'aucune théorie.
Cette différence entre les Américains et nous, naît de plusieurs
causes, mais de celle-ci principalement:
Les Américains forment un peuple démocratique qui a toujours dirigé
par lui-même les affaires publiques, et nous sommes un peuple
démocratique qui, pendant longtemps, n'a pu que songer à la
meilleure manière de les conduire.
Notre état social nous portait déjà à concevoir des idées
très-générales en matière de gouvernement, alors que notre
constitution politique nous empêchait encore de rectifier ces idées
par l'expérience, et d'en découvrir peu à peu l'insuffisance: tandis
que chez les Américains ces deux choses se balancent sans cesse et
se corrigent naturellement.
Il semble, au premier abord, que ceci soit fort opposé à ce que j'ai
dit précédemment que les nations démocratiques puisaient dans les
agitations même de leur vie pratique l'amour qu'elles montrent pour
les théories. Un examen plus attentif fait découvrir qu'il n'y a là
rien de contradictoire.
Les hommes qui vivent dans les pays démocratiques sont fort avides
d'idées générales parce qu'ils ont peu de loisirs et que ces idées
les dispensent de perdre leur temps à examiner les cas particuliers;
cela est vrai, mais ne doit s'entendre que des matières qui ne sont
pas l'objet habituel et nécessaire de leurs pensées. Des commerçants
saisiront avec empressement et sans y regarder de fort près toutes
les idées générales qu'on leur présentera relativement à la
philosophie, à la politique, aux sciences et aux arts; mais ils ne
recevront qu'après examen celles qui auront trait au commerce, et ne
les admettront que sous réserve.
La même chose arrive aux hommes d'état, quand il s'agit d'idées
générales relatives à la politique.
Lors donc qu'il y a un sujet sur lequel il est particulièrement
dangereux que les peuples démocratiques se livrent aveuglément et
outre mesure aux idées générales, le meilleur correctif qu'on puisse
employer, c'est de faire qu'ils s'en occupent tous les jours et
d'une manière pratique; il faudra bien alors qu'ils entrent
forcément dans les détails, et les détails leur feront apercevoir
les côtés faibles de la théorie.
Le remède est souvent douloureux, mais son effet est sûr.
C'est ainsi que les institutions démocratiques qui forcent chaque
citoyen de s'occuper pratiquement du gouvernement, modèrent le goût
excessif des théories générales en matière politique, que l'égalité
suggère.