Comment, aux États-Unis, la religion sait se servir des instincts
démocratiques.
J'ai établi dans un des chapitres précédents que les hommes ne
peuvent se passer de croyances dogmatiques, et qu'il était même très
à souhaiter qu'ils en eussent de telles. J'ajoute ici que, parmi
toutes les croyances dogmatiques, les plus désirables me semblent
être les croyances dogmatiques en matière de religion; cela se
déduit très-clairement, alors même qu'on ne veut faire attention
qu'aux seuls intérêts de ce monde.
Il n'y a presque point d'action humaine, quelque particulière qu'on
la suppose, qui ne prenne naissance dans une idée très-générale que
les hommes ont conçue de Dieu, de ses rapports avec le genre humain,
de la nature de leur âme et de leurs devoirs envers leurs
semblables. L'on ne saurait faire que ces idées ne soient pas la
source commune dont tout le reste découle.
Les hommes ont donc un intérêt immense à se faire des idées bien
arrêtées sur Dieu, leur âme, leurs devoirs généraux envers leur
créateur et leurs semblables; car le doute sur ces premiers points
livrerait toutes leurs actions au hasard, et les condamnerait, en
quelque sorte, au désordre et à l'impuissance.
C'est donc la matière sur laquelle il est le plus important que
chacun de nous ait des idées arrêtées, et malheureusement c'est
aussi celle dans laquelle il est le plus difficile que chacun, livré
à lui-même, et par le seul effort de sa raison, en vienne à arrêter
ses idées.
Il n'y a que des esprits très-affranchis des préoccupations
ordinaires de la vie, très-pénétrants, très-déliés, très-exercés,
qui, à l'aide de beaucoup de temps et de soins, puissent percer
jusqu'à ces vérités si nécessaires.
Encore voyons-nous que ces philosophes eux-mêmes sont presque
toujours environnés d'incertitudes; qu'à chaque pas la lumière
naturelle qui les éclaire s'obscurcit et menace de s'éteindre, et
que, malgré tous leurs efforts, ils n'ont encore pu découvrir qu'un
petit nombre de notions contradictoires, au milieu desquelles
l'esprit humain flotte sans cesse depuis des milliers d'années, sans
pouvoir saisir fermement la vérité ni même trouver de nouvelles
erreurs. De pareilles études sont fort au-dessus de la capacité
moyenne des hommes, et quand même la plupart des hommes seraient
capables de s'y livrer, il est évident qu'ils n'en auraient pas le
loisir.
Des idées arrêtées sur Dieu et la nature humaine sont indispensables
à la pratique journalière de leur vie, et cette pratique les empêche
de pouvoir les acquérir.
Cela me paraît unique. Parmi les sciences, il en est qui, utiles à
la foule, sont à sa portée; d'autres ne sont abordables qu'à peu de
personnes et ne sont point cultivées par la majorité qui n'a besoin
que de leurs applications les plus éloignées; mais la pratique
journalière de celle-ci est indispensable à tous, bien que son étude
soit inaccessible au plus grand nombre.
Les idées générales relatives à Dieu et à la nature humaine sont
donc parmi toutes les idées, celles qu'il convient le mieux de
soustraire à l'action habituelle de la raison individuelle, et pour
laquelle il y a le plus à gagner et le moins à perdre, en
reconnaissant une autorité.
Le premier objet, et l'un des principaux avantages des religions,
est de fournir sur chacune de ces questions primordiales une
solution nette, précise, intelligible pour la foule et très-durable.
Il y a des religions très-fausses et très-absurdes; cependant l'on
peut dire que toute religion, qui reste dans le cercle que je viens
d'indiquer et qui ne prétend pas en sortir, ainsi que plusieurs
l'ont tenté, pour aller arrêter de tous côtés le libre essor de
l'esprit humain, impose un joug salutaire à l'intelligence, et il
faut reconnaître que, si elle ne sauve point les hommes dans l'autre
monde, elle est du moins très-utile à leur bonheur et à leur
grandeur dans celui-ci.
Cela est surtout vrai des hommes qui vivent dans les pays libres.
Quand la religion est détruite chez un peuple, le doute s'empare des
portions les plus hautes de l'intelligence, et il paralyse à moitié
toutes les autres. Chacun s'habitue à n'avoir que des notions
confuses et changeantes sur les matières qui intéressent le plus ses
semblables et lui-même; on défend mal ses opinions ou on les
abandonne, et, comme on désespère de pouvoir, à soi seul, résoudre
les plus grands problèmes que la destinée humaine présente, on se
réduit lâchement à n'y point songer.
Un tel état ne peut manquer d'énerver les âmes; il détend les
ressorts de la volonté et il prépare les citoyens à la servitude.
Non-seulement il arrive alors que ceux-ci laissent prendre leur
liberté; mais souvent ils la livrent.
Lorsqu'il n'existe plus d'autorité en matière de religion, non plus
qu'en matière politique, les hommes s'effraient bientôt à l'aspect
de cette indépendance sans limites. Cette perpétuelle agitation de
toutes choses les inquiète et les fatigue. Comme tout remue dans le
monde des intelligences, ils veulent, du moins, que tout soit ferme
et stable dans l'ordre matériel et, ne pouvant plus reprendre leurs
anciennes croyances, ils se donnent un maître.
Pour moi, je doute que l'homme puisse jamais supporter à la fois une
complète indépendance religieuse et une entière liberté politique;
et je suis porté à penser que, s'il n'a pas de foi, il faut qu'il
serve, et s'il est libre, qu'il croie.
Je ne sais cependant si cette grande utilité des religions n'est pas
plus visible encore chez les peuples où les conditions sont égales
que chez tous les autres.
Il faut reconnaître que l'égalité qui introduit de grands biens dans
le monde, suggère cependant aux hommes, ainsi qu'il sera montré
ci-après, des instincts fort dangereux; elle tend à les isoler les
uns des autres, pour ne porter chacun d'eux à ne s'occuper que de
lui seul.
Elle ouvre démesurément leur âme à l'amour des jouissances
matérielles.
Le plus grand avantage des religions est d'inspirer des instincts
tous contraires. Il n'y a point de religion qui ne place l'objet des
désirs de l'homme au-delà et au-dessus des biens de la terre, et qui
n'élève naturellement son âme vers des régions fort supérieures à
celles des sens. Il n'y en a point non plus qui n'impose à chacun
des devoirs quelconques envers l'espèce humaine, ou en commun avec
elle, et qui ne le tire ainsi, de temps à autre, de la contemplation
de lui-même. Ceci se rencontre dans les religions les plus fausses
et les plus dangereuses.
Les peuples religieux sont donc naturellement forts précisément à
l'endroit où les peuples démocratiques sont faibles; ce qui fait
bien voir de quelle importance il est que les hommes gardent leur
religion en devenant égaux.
Je n'ai ni le droit ni la volonté d'examiner les moyens surnaturels
dont Dieu se sert pour faire parvenir une croyance religieuse dans
le coeur de l'homme. Je n'envisage en ce moment les religions que
sous un point de vue purement humain; je cherche de quelle manière
elles peuvent le plus aisément conserver leur empire dans les
siècles démocratiques où nous entrons.
J'ai fait voir comment, dans les temps de lumières et d'égalité,
l'esprit humain ne consentait qu'avec peine à recevoir des
croyances dogmatiques, et n'en ressentait vivement le besoin qu'en
fait de religion. Ceci indique d'abord que, dans ces siècles-là, les
religions doivent se tenir plus discrètement qu'en tous les autres
dans les bornes qui leur sont propres, et ne point chercher à en
sortir, car, en voulant étendre leur pouvoir plus loin que les
matières religieuses, elles risquent de n'être plus crues en aucune
matière. Elles doivent donc tracer avec soin le cercle dans lequel
elles prétendent arrêter l'esprit humain, et au-delà le laisser
entièrement libre et l'abandonner à lui-même.
Mahomet a fait descendre du ciel, et a placé dans le Coran,
non-seulement des doctrines religieuses, mais des maximes
politiques, des lois civiles et criminelles, des théories
scientifiques. L'évangile ne parle au contraire que des rapports
généraux des hommes avec Dieu, et entre eux. Hors de là, il
n'enseigne rien et n'oblige à rien croire. Cela seul, entre mille
autres raisons, suffit pour montrer que la première de ces deux
religions ne saurait dominer longtemps dans des temps de lumières et
de démocratie, tandis que la seconde est destinée à régner dans ces
siècles comme dans tous les autres.
Si je continue plus avant cette même recherche, je trouve que, pour
que les religions puissent, humainement parlant, se maintenir dans
les siècles démocratiques, il ne faut pas seulement qu'elles se
renferment avec soin dans le cercle des matières religieuses. Leur
pouvoir dépend encore beaucoup de la nature des croyances qu'elles
professent, des formes extérieures qu'elles adoptent, et des
obligations qu'elles imposent.
Ce que j'ai dit précédemment que l'égalité porte les hommes à des
idées très-générales et très-vastes, doit principalement s'entendre
en matière de religion. Des hommes semblables et égaux conçoivent
aisément la notion d'un Dieu unique, imposant à chacun d'eux les
mêmes règles et leur accordant le bonheur futur au même prix. L'idée
de l'unité du genre humain les ramène sans cesse à l'idée de l'unité
du Créateur, tandis qu'au contraire des hommes très-séparés les uns
des autres et fort dissemblables en arrivent volontiers à faire
autant de divinités qu'il y a de peuples, de castes, de classes et
de familles, et à tracer mille chemins particuliers pour aller au
ciel.
L'on ne peut disconvenir que le christianisme lui-même n'ait en
quelque façon subi cette influence qu'exerce l'état social et
politique sur les croyances religieuses.
Au moment où la religion chrétienne a paru sur la terre, la
Providence, qui, sans doute, préparait le monde pour sa venue, avait
réuni une grande partie de l'espèce humaine, comme un immense
troupeau, sous le sceptre des Césars. Les hommes qui composaient
cette multitude différaient beaucoup les uns des autres; mais ils
avaient cependant ce point commun qu'ils obéissaient tous aux mêmes
lois; et chacun d'eux était si faible et si petit par rapport à la
grandeur du prince, qu'ils paraissaient tous égaux quand on venait à
les comparer à lui.
Il faut reconnaître que cet état nouveau et particulier de
l'humanité dut disposer les hommes à recevoir les vérités générales
que le christianisme enseigne, et sert à expliquer la manière facile
et rapide avec laquelle il pénétra alors dans l'esprit humain.
La contre-épreuve se fit après la destruction de l'empire.
Le monde romain s'étant alors brisé, pour ainsi dire, en mille
éclats, chaque nation en revint à son individualité première.
Bientôt, dans l'intérieur de ces mêmes nations, les rangs se
graduèrent à l'infini; les races se marquèrent; les castes
partagèrent chaque nation en plusieurs peuples. Au milieu de cet
effort commun qui semblait porter les sociétés humaines à se
subdiviser elles-mêmes en autant de fragments qu'il était possible
de le concevoir, le christianisme ne perdit point de vue les
principales idées générales qu'il avait mises en lumière. Mais il
parut néanmoins se prêter, autant qu'il était en lui, aux tendances
nouvelles que le fractionnement de l'espèce humaine faisait naître.
Les hommes continuèrent à n'adorer qu'un seul Dieu créateur et
conservateur de toutes choses; mais chaque peuple, chaque cité, et,
pour ainsi dire, chaque homme crut pouvoir obtenir quelque privilége
à part et se créer des protecteurs particuliers auprès du souverain
maître. Ne pouvant diviser la Divinité, l'on multiplia du moins et
l'on grandit outre mesure ses agents; l'hommage dû aux anges et aux
saints devint pour la plupart des chrétiens un culte presque
idolâtre, et l'on put craindre un moment que la religion chrétienne
ne rétrogradât vers les religions qu'elle avait vaincues.
Il me paraît évident que plus les barrières qui séparaient les
nations dans le sein de l'humanité et les citoyens dans l'intérieur
de chaque peuple tendent à disparaître, plus l'esprit humain se
dirige, comme de lui-même, vers l'idée d'un être unique et tout
puissant, dispensant également et de la même manière les mêmes lois
à chaque homme. C'est donc particulièrement dans ces siècles de
démocratie qu'il importe de ne pas laisser confondre l'hommage rendu
aux agents secondaires avec le culte qui n'est dû qu'au Créateur.
Une autre vérité me paraît fort claire: c'est que les religions
doivent moins se charger de pratiques extérieures dans les temps
démocratiques que dans tous les autres.
J'ai fait voir, à propos de la méthode philosophique des Américains,
que rien ne révolte plus l'esprit humain dans les temps d'égalité
que l'idée de se soumettre à des formes. Les hommes qui vivent dans
ces temps supportent impatiemment les figures; les symboles leur
paraissent des artifices puérils dont on se sert pour voiler ou
parer à leurs yeux des vérités qu'il serait plus naturel de leur
montrer toutes nues et au grand jour; ils restent froids à l'aspect
des cérémonies et ils sont naturellement portés à n'attacher qu'une
importance secondaire aux détails du culte.
Ceux qui sont chargés de régler la forme extérieure des religions
dans les siècles démocratiques doivent bien faire attention à ces
instincts naturels de l'intelligence humaine pour ne point lutter
sans nécessité contre eux.
Je crois fermement à la nécessité des formes; je sais qu'elles fixent
l'esprit humain dans la contemplation des vérités abstraites, et,
l'aidant à les saisir fortement, les lui font embrasser avec ardeur.
Je n'imagine point qu'il soit possible de maintenir une religion sans
pratiques extérieures; mais, d'une autre part, je pense que, dans les
siècles où nous entrons, il serait particulièrement dangereux de les
multiplier outre mesure; qu'il faut plutôt les restreindre, et qu'on
ne doit en retenir que ce qui est absolument nécessaire pour la
perpétuité du dogme lui-même, qui est la substance des religions[1]
dont le culte n'est que la forme. Une religion qui deviendrait plus
minutieuse, plus inflexible et plus chargée de petites observances
dans le même temps que les hommes deviennent plus égaux, se verrait
bientôt réduite à une troupe de zélateurs passionnés au milieu d'une
multitude incrédule.
[Note 1: Dans toutes les religions il y a des cérémonies
qui sont inhérentes à la substance même de la croyance et
auxquelles il faut bien se garder de rien changer. Cela se
voit particulièrement dans le catholicisme où souvent la
forme et le fond sont si étroitement unis qu'ils ne font
qu'un.]
Je sais qu'on ne manquera pas de m'objecter que les religions ayant
toutes pour objet des vérités générales et éternelles, ne peuvent
ainsi se plier aux instincts mobiles de chaque siècle, sans perdre
aux yeux des hommes les caractères de la certitude; je répondrai
encore ici qu'il faut distinguer très-soigneusement les opinions
principales qui constituent une croyance et qui y forment ce que les
théologiens appellent des articles de foi, et les notions
accessoires qui s'y rattachent. Les religions sont obligées de tenir
toujours ferme dans les premières, quel que soit l'esprit
particulier du temps; mais elles doivent bien se garder de se lier
de la même manière aux secondes, dans les siècles où tout change
sans cesse de place et où l'esprit, habitué au spectacle mouvant des
choses humaines, souffre à regret qu'on le fixe. L'immobilité dans
les choses extérieures et secondaires ne me paraît une chance de
durée que quand la société civile elle-même est immobile; partout
ailleurs je suis porté à croire que c'est un péril.
Nous verrons que, parmi toutes les passions que l'égalité fait
naître ou favorise, il en est une qu'elle rend particulièrement vive
et qu'elle dépose en même temps dans le coeur de tous les hommes:
c'est l'amour du bien-être. Le goût du bien-être forme comme le
trait saillant et indélébile des âges démocratiques.
Il est permis de croire qu'une religion qui entreprendrait de
détruire cette passion-mère, serait à la fin détruite par elle; si
elle voulait arracher entièrement les hommes à la contemplation des
biens de ce monde pour les livrer uniquement à la pensée de ceux de
l'autre, on peut prévoir que les âmes s'échapperaient enfin d'entre
ses mains, pour aller se plonger loin d'elle dans les seules
jouissances matérielles et présentes.
La principale affaire des religions est de purifier, de régler et de
restreindre le goût trop ardent et trop exclusif du bien-être que
ressentent les hommes dans les temps d'égalité; mais je crois
qu'elles auraient tort d'essayer de le dompter entièrement et de le
détruire. Elles ne réussiront point à détourner les hommes de
l'amour des richesses; mais elles peuvent encore leur persuader de
ne s'enrichir que par des moyens honnêtes.
Ceci m'amène à une dernière considération qui comprend, en quelque
façon, toutes les autres. À mesure que les hommes deviennent plus
semblables et plus égaux, il importe davantage que les religions,
tout en se mettant soigneusement à l'écart du mouvement journalier
des affaires, ne heurtent point sans nécessité les idées
généralement admises, et les intérêts permanents qui règnent dans la
masse; car l'opinion commune apparaît de plus en plus comme la
première et la plus irrésistible des puissances, et il n'y a pas en
dehors d'elles d'appui si fort qui permette de résister longtemps à
ses coups. Cela n'est pas moins vrai chez un peuple démocratique,
soumis à un despote, que dans une république. Dans les siècles
d'égalité, les rois font souvent obéir, mais c'est toujours la
majorité qui fait croire; c'est donc à la majorité qu'il faut
complaire dans tout ce qui n'est pas contraire à la foi.
J'ai montré dans mon premier ouvrage comment les prêtres américains
s'écartaient des affaires publiques. Ceci est l'exemple le plus
éclatant, mais non le seul exemple de leur retenue. En Amérique, la
religion est un monde à part où le prêtre règne, mais dont il a soin
de ne jamais sortir; dans ses limites, il conduit l'intelligence; au
dehors, il livre les hommes à eux-mêmes et les abandonne à
l'indépendance et à l'instabilité qui sont propres à leur nature et
au temps. Je n'ai point vu de pays où le christianisme s'enveloppât
moins de formes, de pratiques et de figures qu'aux États-Unis, et
présentât des idées plus nettes, plus simples et plus générales à
l'esprit humain. Bien que les chrétiens d'Amérique soient divisés en
une multitude de sectes, ils aperçoivent tous leur religion sous ce
même jour. Ceci s'applique au catholicisme aussi bien qu'aux autres
croyances. Il n'y a pas de prêtres catholiques qui montrent moins de
goût pour les petites observances individuelles, les méthodes
extraordinaires et particulières de faire son salut, ni qui
s'attachent plus à l'esprit de la loi et moins à sa lettre que les
prêtres catholiques des États-Unis; nulle part on n'enseigne plus
clairement et l'on ne suit davantage cette doctrine de l'église qui
défend de rendre aux saints le culte qui n'est réservé qu'à Dieu.
Cependant les catholiques d'Amérique sont très-soumis et
très-sincères.
Une autre remarque est applicable au clergé de toutes les
communions: les prêtres américains n'essayent point d'attirer et de
fixer tous les regards de l'homme vers la vie future; ils
abandonnent volontiers une partie de son coeur aux soins du présent;
ils semblent considérer les biens du monde comme des objets
importants, quoique secondaires; s'ils ne s'associent pas eux-mêmes
à l'industrie, ils s'intéressent du moins à ses progrès et y
applaudissent, et tout en montrant sans cesse au fidèle l'autre
monde comme le grand objet de ses craintes et de ses espérances, ils
ne lui défendent point de rechercher honnêtement le bien-être dans
celui-ci. Loin de faire voir comment ces deux choses sont divisées
et contraires, ils s'attachent plutôt à trouver par quel endroit
elles se touchent et se lient.
Tous les prêtres américains connaissent l'empire intellectuel que la
majorité exerce, et le respectent. Ils ne soutiennent jamais contre
elle que des luttes nécessaires. Ils ne se mêlent point aux
querelles des partis, mais ils adoptent volontiers les opinions
générales de leur pays et de leur temps, et ils se laissent aller
sans résistance dans le courant de sentiments et d'idées qui
entraînent autour d'eux toutes choses. Ils s'efforcent de corriger
leurs contemporains, mais ils ne s'en séparent point. L'opinion
publique ne leur est donc jamais ennemie; elle les soutient plutôt
et les protége, et leurs croyances règnent à la fois et par les
forces qui lui sont propres et par celles de la majorité qu'ils
empruntent.
C'est ainsi qu'en respectant tous les instincts démocratiques qui ne
lui sont pas contraires et en s'aidant de plusieurs d'entre eux, la
religion parvient à lutter avec avantage contre l'esprit
d'indépendance individuelle, qui est le plus dangereux de tous pour
elle.