Pourquoi les Américains montrent plus d'aptitude et de goût pour
les idées générales que leurs pères les Anglais.
Dieu ne songe point au genre humain, en général. Il voit d'un seul
coup d'oeil et séparément tous les êtres dont l'humanité se compose,
et il aperçoit chacun d'eux avec les ressemblances qui le
rapprochent de tous et les différences qui l'en isolent.
Dieu n'a donc pas besoin d'idées générales; c'est-à-dire qu'il ne
sent jamais la nécessité de renfermer un très-grand nombre d'objets
analogues sous une même forme afin d'y penser plus commodément.
Il n'en est point ainsi de l'homme. Si l'esprit humain entreprenait
d'examiner et de juger individuellement tous les cas particuliers
qui le frappent, il se perdrait bientôt au milieu de l'immensité des
détails et ne verrait plus rien; dans cette extrémité, il a recours
à un procédé imparfait mais nécessaire, qui aide sa faiblesse et qui
la prouve.
Après avoir considéré superficiellement un certain nombre d'objets
et remarqué qu'ils se ressemblent, il leur donne à tous un même nom,
les met à part, et poursuit sa route.
Les idées générales n'attestent point la force de l'intelligence
humaine, mais plutôt son insuffisance, car il n'y a point d'êtres
exactement semblables dans la nature; point de faits identiques;
point de règles applicables indistinctement et de la même manière à
plusieurs objets à la fois.
Les idées générales ont cela d'admirable qu'elles permettent à
l'esprit humain de porter des jugements rapides sur un grand nombre
d'objets à la fois; mais, d'une autre part, elles ne lui fournissent
jamais que des notions incomplètes, et elles lui font toujours
perdre en exactitude ce qu'elles lui donnent en étendue.
À mesure que les sociétés vieillissent, elles acquièrent la
connaissance de faits nouveaux et elles s'emparent chaque jour,
presque à leur insu, de quelques vérités particulières.
À mesure que l'homme saisit plus de vérités de cette espèce, il est
naturellement amené à concevoir un plus grand nombre d'idées
générales. On ne saurait voir séparément une multitude de faits
particuliers, sans découvrir enfin le lien commun qui les rassemble.
Plusieurs individus font percevoir la notion de l'espèce; plusieurs
espèces conduisent nécessairement à celle du genre. L'habitude et le
goût des idées générales seront donc toujours d'autant plus grands
chez un peuple, que ses lumières y seront plus anciennes et plus
nombreuses.
Mais il y a d'autres raisons encore qui poussent les hommes à
généraliser leurs idées ou les en éloignent.
Les Américains font beaucoup plus souvent usage que les Anglais des
idées générales et s'y complaisent bien davantage; cela paraît fort
singulier au premier abord, si l'on considère que ces deux peuples
ont une même origine, qu'ils ont vécu pendant des siècles sous les
mêmes lois, et qu'ils se communiquent encore sans cesse leurs
opinions et leurs moeurs. Le contraste paraît beaucoup plus frappant
encore lorsque l'on concentre ses regards sur notre Europe, et que
l'on compare entre eux les deux peuples les plus éclairés qui
l'habitent.
On dirait que chez les Anglais l'esprit humain ne s'arrache qu'avec
regret et avec douleur à la contemplation des faits particuliers
pour remonter de là jusqu'aux causes, et qu'il ne généralise qu'en
dépit de lui-même.
Il semble, au contraire, que parmi nous le goût des idées générales
soit devenu une passion si effrénée qu'il faille à tout propos la
satisfaire. J'apprends, chaque matin en me réveillant, qu'on vient
de découvrir une certaine loi générale et éternelle dont je n'avais
jamais ouï parler jusque là. Il n'y a pas de si médiocre écrivain
auquel il suffise pour son coup d'essai de découvrir des vérités
applicables à un grand royaume, et qui ne reste mécontent de
lui-même, s'il n'a pu renfermer le genre humain dans le sujet de son
discours.
Une pareille dissemblance entre deux peuples très-éclairés m'étonne.
Si je reporte enfin mon esprit vers l'Angleterre, et que je remarque
ce qui se passe depuis un demi-siècle dans son sein, je crois
pouvoir affirmer que le goût des idées générales s'y développe à
mesure que l'ancienne constitution du pays s'affaiblit.
L'état plus ou moins avancé des lumières ne suffit donc point seul
pour expliquer ce qui suggère à l'esprit humain l'amour des idées
générales ou l'en détourne.
Lorsque les conditions sont fort inégales et que les inégalités sont
permanentes, les individus deviennent peu à peu si dissemblables,
qu'on dirait qu'il y a autant d'humanités distinctes qu'il y a de
classes; on ne découvre jamais à la fois que l'une d'elles, et,
perdant de vue le lien général qui les rassemble toutes dans le
vaste sein du genre humain, on n'envisage jamais que certains hommes
et non pas l'homme.
Ceux qui vivent dans ces sociétés aristocratiques ne conçoivent donc
jamais d'idées fort générales relativement à eux-mêmes, et cela
suffit pour leur donner une défiance habituelle de ces idées, et un
dégoût instinctif pour elles.
L'homme qui habite les pays démocratiques ne découvre au contraire,
près de lui, que des êtres à peu près pareils; il ne peut donc
songer à une partie quelconque de l'espèce humaine, que sa pensée ne
s'agrandisse et ne se dilate jusqu'à embrasser l'ensemble. Toutes
les vérités qui sont applicables à lui-même lui paraissent
s'appliquer également et de la même manière à chacun de ses
concitoyens et de ses semblables. Ayant contracté l'habitude des
idées générales dans celle de ses études dont il s'occupe le plus,
et qui l'intéresse davantage, il transporte cette même habitude dans
toutes les autres, et c'est ainsi que le besoin de découvrir en
toutes choses des règles communes, de renfermer un grand nombre
d'objets sous une même forme, et d'expliquer un ensemble de faits
par une seule cause, devient une passion ardente et souvent aveugle
de l'esprit humain.
Rien ne montre mieux la vérité de ce qui précède que les opinions de
l'antiquité relativement aux esclaves.
Les génies les plus profonds et les plus vastes de Rome et de la
Grèce n'ont jamais pu arriver à cette idée si générale, mais en même
temps si simple, de la similitude des hommes, et du droit égal que
chacun d'eux apporte, en naissant, à la liberté; et ils se sont
évertués à prouver que l'esclavage était dans la nature, et qu'il
existerait toujours. Bien plus, tout indique que ceux des anciens
qui ont été esclaves avant de devenir libres, et dont plusieurs nous
ont laissés de beaux écrits, envisageaient eux-mêmes la servitude
sous ce même jour.
Tous les grands écrivains de l'antiquité faisaient partie de
l'aristocratie des maîtres, ou du moins ils voyaient cette
aristocratie établie sans contestation sous leurs yeux; leur esprit,
après s'être étendu de plusieurs côtés, se trouva donc borné de
celui-là, et il fallut que Jésus-Christ vînt sur la terre pour faire
comprendre que tous les membres de l'espèce humaine étaient
naturellement semblables et égaux.
Dans les siècles d'égalité, tous les hommes sont indépendants les
uns des autres, isolés et faibles; on n'en voit point dont la
volonté dirige d'une façon permanente les mouvements de la foule;
dans ces temps, l'humanité semble toujours marcher d'elle-même. Pour
expliquer ce qui se passe dans le monde, on en est donc réduit à
rechercher quelques grandes causes, qui, agissant de la même manière
sur chacun de nos semblables, les porte ainsi à suivre tous
volontairement une même route. Cela conduit encore naturellement
l'esprit humain à concevoir des idées générales, et l'amène à en
contracter le goût.
J'ai montré précédemment comment l'égalité des conditions portait
chacun à chercher la vérité par soi-même. Il est facile de voir
qu'une pareille méthode doit insensiblement faire tendre l'esprit
humain vers les idées générales. Lorsque je répudie les traditions
de classe, de profession et de famille, que j'échappe à l'empire de
l'exemple pour chercher, par le seul effort de ma raison, la voie à
suivre, je suis enclin à puiser les motifs de mes opinions dans la
nature même de l'homme, ce qui me conduit nécessairement, et presque
à mon insu, vers un grand nombre de notions très générales.
Tout ce qui précède achève d'expliquer pourquoi les Anglais montrent
beaucoup moins d'aptitude et de goût pour la généralisation des
idées que leurs fils les Américains, et surtout que leurs voisins
les Français, et pourquoi les Anglais de nos jours en montrent plus
que ne l'avaient fait leurs pères.
Les Anglais ont été longtemps un peuple très-éclairé, et en même
temps très-aristocratique; leurs lumières les faisaient tendre sans
cesse vers des idées très-générales, et leurs habitudes
aristocratiques les retenaient dans des idées très-particulières. De
là, cette philosophie, tout à la fois audacieuse et timide, large et
étroite, qui a dominé jusqu'ici en Angleterre, et qui y tient encore
tant d'esprits resserrés et immobiles.
Indépendamment des causes que j'ai montrées plus haut, on en
rencontre d'autres encore, moins apparentes, mais non moins
efficaces, qui produisent chez presque tous les peuples
démocratiques le goût et souvent la passion des idées générales.
Il faut bien distinguer entre ces sortes d'idées. Il y en a qui sont
le produit d'un travail lent, détaillé, consciencieux de
l'intelligence, et celles-là élargissent la sphère des connaissances
humaines.
Il y en a d'autres qui naissent aisément d'un premier effort rapide
de l'esprit, et qui n'amènent que des notions très-superficielles et
très-incertaines.
Les hommes qui vivent dans les siècles d'égalité ont beaucoup de
curiosité et peu de loisir; leur vie est si pratique, si compliquée,
si agitée, si active, qu'il ne leur reste que peu de temps pour
penser. Les hommes des siècles démocratiques aiment les idées
générales parce qu'elles les dispensent d'étudier les cas
particuliers; elles contiennent, si je puis m'exprimer ainsi,
beaucoup de choses sous un petit volume, et donnent en peu de temps
un grand produit. Lors donc qu'après un examen inattentif et court,
ils croient apercevoir entre certains objets un rapport commun, ils
ne poussent pas plus loin leur recherche, et, sans examiner dans le
détail comment ces divers objets se ressemblent ou diffèrent, ils se
hâtent de les ranger tous sous la même formule, afin de passer
outre.
L'un des caractères distinctifs des siècles démocratiques, c'est le
goût qu'y éprouvent tous les hommes pour les succès faciles et les
jouissances présentes. Ceci se retrouve dans les carrières
intellectuelles comme dans toutes les autres. La plupart de ceux qui
vivent dans les temps d'égalité sont pleins d'une ambition tout à la
fois vive et molle; ils veulent obtenir sur-le-champ de grands
succès, mais ils désireraient se dispenser de grands efforts. Ces
instincts contraires les mènent directement à la recherche des idées
générales, à l'aide desquelles ils se flattent de peindre de
très-vastes objets à peu de frais, et d'attirer les regards du
public sans peine.
Et je ne sais s'ils ont tort de penser ainsi; car leurs lecteurs
craignent autant d'approfondir, qu'ils peuvent le faire eux-mêmes,
et ne cherchent d'ordinaire dans les travaux de l'esprit que des
plaisirs faciles et de l'instruction sans travail.
Si les nations aristocratiques ne font pas assez d'usage des idées
générales, et leur marquent souvent un mépris inconsidéré, il arrive
au contraire que les peuples démocratiques sont toujours prêts à
faire abus de ces sortes d'idées et à s'enflammer indiscrètement
pour elles.