De la source principale des croyances chez les peuples
démocratiques.
Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les
temps. Elles naissent de différentes manières, et peuvent changer de
forme et d'objet; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de
croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes
reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait
lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la
vérité, dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable
qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune
croyance commune.
Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse
prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n'y en a point qui
subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action
commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais
non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte
raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les
esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble
par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que
chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même
source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances
toutes faites.
Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les
croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour
vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.
Si l'homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités
dont il se sert chaque jour, il n'en finirait point; il s'épuiserait
en démonstrations préliminaires sans avancer; comme il n'a pas le
temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des
bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour
assurés une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir
ni le pouvoir d'examiner et de vérifier par lui-même, mais que de
plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte. C'est sur ce
premier fondement qu'il élève lui-même l'édifice de ses propres
pensées. Ce n'est pas sa volonté qui l'amène à procéder de cette
manière; la loi inflexible de sa condition l'y contraint.
Il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un
million de choses sur la foi d'autrui, et qui ne suppose beaucoup
plus de vérités qu'il n'en établit.
Ceci est non-seulement nécessaire, mais désirable. Un homme qui
entreprendrait d'examiner tout par lui-même, ne pourrait accorder
que peu de temps et d'attention à chaque chose; ce travail tiendrait
son esprit dans une agitation perpétuelle qui l'empêcherait de
pénétrer profondément dans aucune vérité et de se fixer avec
solidité dans aucune certitude. Son intelligence serait tout à la
fois indépendante et débile. Il faut donc que, parmi les divers
objets des opinions humaines, il fasse un choix et qu'il adopte
beaucoup de croyances sans les discuter, afin d'en mieux approfondir
un petit nombre dont il s'est réservé l'examen.
Il est vrai que tout homme qui reçoit une opinion sur la parole
d'autrui met son esprit en esclavage; mais c'est une servitude
salutaire qui permet de faire un bon usage de la liberté.
Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que l'autorité se
rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place
est variable, mais elle a nécessairement une place. L'indépendance
individuelle peut être plus ou moins grande; elle ne saurait être
sans bornes. Ainsi, la question n'est pas de savoir s'il existe une
autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais
seulement où en est le dépôt et quelle en sera la mesure.
J'ai montré dans le chapitre précédent comment l'égalité des
conditions faisait concevoir aux hommes une sorte d'incrédulité
instinctive pour le surnaturel, et une idée très-haute et souvent
fort exagérée de la raison humaine.
Les hommes qui vivent dans ces temps d'égalité sont donc
difficilement conduits à placer l'autorité intellectuelle à laquelle
ils se soumettent en dehors et au-dessus de l'humanité. C'est en
eux-mêmes ou dans leurs semblables qu'ils cherchent d'ordinaire les
sources de la vérité. Cela suffirait pour prouver qu'une religion
nouvelle ne saurait s'établir dans ces siècles, et que toutes
tentatives pour la faire naître ne seraient pas seulement impies,
mais ridicules et déraisonnables. On peut prévoir que les peuples
démocratiques ne croiront pas aisément aux missions divines, qu'ils
se riront volontiers des nouveaux prophètes et qu'ils voudront
trouver dans les limites de l'humanité, et non au-delà, l'arbitre
principal de leurs croyances.
Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il
y a quelques individus très-éclairés, très-savants, très-puissants
par leur intelligence, et une multitude très-ignorante et fort
bornée. Les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc
naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la
raison supérieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peu
disposés à reconnaître l'infaillibilité de la masse.
Le contraire arrive dans les siècles d'égalité.
À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables,
le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une
certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse
augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde.
Non seulement l'opinion commune est le seul guide qui reste à la
raison individuelle chez les peuples démocratiques, mais elle a chez
ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre.
Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucune foi les uns dans
les autres, à cause de leur similitude; mais cette même similitude
leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du
public; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des
lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus
grand nombre.
Quand l'homme qui vit dans les pays démocratiques se compare
individuellement à tous ceux qui l'environnent, il sent avec orgueil
qu'il est égal à chacun d'eux; mais lorsqu'il vient à envisager
l'ensemble de ses semblables et à se placer lui-même à côté de ce
grand corps, il est aussitôt accablé de sa propre insignifiance et
de sa faiblesse.
Cette même égalité qui le rend indépendant de chacun de ses
concitoyens en particulier, le livre isolé et sans défense à
l'action du plus grand nombre.
Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance
singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même
concevoir l'idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose et
les fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de
l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun.
Aux États-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une
foule d'opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l'obligation
de s'en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de
théories en matière de philosophie, de morale ou de politique que
chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public; et si l'on
regarde de très-près on verra que la religion elle-même y règne bien
moins comme doctrine révélée que comme opinion commune.
Je sais que parmi les Américains, les lois politiques sont telles
que la majorité y régit souverainement la société; ce qui accroît
beaucoup l'empire qu'elle y exerce naturellement sur l'intelligence.
Car il n'y a rien de plus familier à l'homme que de reconnaître une
sagesse supérieure dans celui qui l'opprime.
Cette omnipotence politique de la majorité aux États-Unis augmente,
en effet, l'influence que les opinions du public y obtiendraient
sans elle sur l'esprit de chaque citoyen, mais elle ne la fonde
point. C'est dans l'égalité même qu'il faut chercher les sources de
cette influence, et non dans les institutions plus ou moins
populaires que des hommes égaux peuvent se donner. Il est à croire
que l'empire intellectuel du plus grand nombre serait moins absolu
chez un peuple démocratique soumis à un roi qu'au sein d'une pure
démocratie; mais il sera toujours très-absolu, et, quelles que
soient les lois politiques qui régissent les hommes dans les siècles
d'égalité, l'on peut prévoir que la foi dans l'opinion commune y
deviendra une sorte de religion dont la majorité sera le prophète.
Ainsi l'autorité intellectuelle sera différente, mais elle ne sera
pas moindre; et, loin de croire qu'elle doive disparaître, j'augure
qu'elle deviendrait aisément trop grande et qu'il pourrait se faire
qu'elle renfermât enfin l'action de la raison individuelle dans des
limites plus étroites qu'il ne convient à la grandeur et au bonheur
de l'espèce humaine. Je vois très-clairement dans l'égalité deux
tendances; l'une qui porte l'esprit de chaque homme vers des pensées
nouvelles, et l'autre qui le réduirait volontiers à ne plus penser.
Et j'aperçois comment, sous l'empire de certaines lois, la
démocratie éteindrait la liberté intellectuelle que l'état social
démocratique favorise, de telle sorte qu'après avoir brisé toutes
les entraves que lui imposaient jadis des classes ou des hommes,
l'esprit humain s'enchaînerait étroitement aux volontés générales du
plus grand nombre.
Si, à la place de toutes les puissances diverses qui gênaient et
retardaient outre mesure l'essor de la raison individuelle, les
peuples démocratiques substituaient le pouvoir absolu d'une
majorité, le mal n'aurait fait que changer de caractère. Les hommes
n'auraient point trouvé le moyen de vivre indépendants; ils
auraient seulement découvert, chose difficile, une nouvelle
physionomie de la servitude. Il y a là, je ne saurais trop le
redire, de quoi faire réfléchir profondément ceux qui voient dans la
liberté de l'intelligence une chose sainte et qui ne haïssent point
seulement le despote, mais le despotisme. Pour moi, quand je sens la
main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front, il m'importe peu de
savoir qui m'opprime, et je ne suis pas mieux disposé à passer ma
tête dans le joug, parce qu'un million de bras me le présentent.