CHAPITRE II.

De la source principale des croyances chez les peuples

démocratiques.

Les croyances dogmatiques sont plus ou moins nombreuses, suivant les

temps. Elles naissent de différentes manières, et peuvent changer de

forme et d'objet; mais on ne saurait faire qu'il n'y ait pas de

croyances dogmatiques, c'est-à-dire d'opinions que les hommes

reçoivent de confiance et sans les discuter. Si chacun entreprenait

lui-même de former toutes ses opinions et de poursuivre isolément la

vérité, dans des chemins frayés par lui seul, il n'est pas probable

qu'un grand nombre d'hommes dût jamais se réunir dans aucune

croyance commune.

Or, il est facile de voir qu'il n'y a pas de société qui puisse

prospérer sans croyances semblables, ou plutôt il n'y en a point qui

subsistent ainsi; car, sans idées communes, il n'y a pas d'action

commune, et, sans action commune, il existe encore des hommes, mais

non un corps social. Pour qu'il y ait société, et, à plus forte

raison, pour que cette société prospère, il faut donc que tous les

esprits des citoyens soient toujours rassemblés et tenus ensemble

par quelques idées principales; et cela ne saurait être, à moins que

chacun d'eux ne vienne quelquefois puiser ses opinions à une même

source et ne consente à recevoir un certain nombre de croyances

toutes faites.

Si je considère maintenant l'homme à part, je trouve que les

croyances dogmatiques ne lui sont pas moins indispensables pour

vivre seul que pour agir en commun avec ses semblables.

Si l'homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités

dont il se sert chaque jour, il n'en finirait point; il s'épuiserait

en démonstrations préliminaires sans avancer; comme il n'a pas le

temps, à cause du court espace de la vie, ni la faculté, à cause des

bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour

assurés une foule de faits et d'opinions qu'il n'a eu ni le loisir

ni le pouvoir d'examiner et de vérifier par lui-même, mais que de

plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte. C'est sur ce

premier fondement qu'il élève lui-même l'édifice de ses propres

pensées. Ce n'est pas sa volonté qui l'amène à procéder de cette

manière; la loi inflexible de sa condition l'y contraint.

Il n'y a pas de si grand philosophe dans le monde qui ne croie un

million de choses sur la foi d'autrui, et qui ne suppose beaucoup

plus de vérités qu'il n'en établit.

Ceci est non-seulement nécessaire, mais désirable. Un homme qui

entreprendrait d'examiner tout par lui-même, ne pourrait accorder

que peu de temps et d'attention à chaque chose; ce travail tiendrait

son esprit dans une agitation perpétuelle qui l'empêcherait de

pénétrer profondément dans aucune vérité et de se fixer avec

solidité dans aucune certitude. Son intelligence serait tout à la

fois indépendante et débile. Il faut donc que, parmi les divers

objets des opinions humaines, il fasse un choix et qu'il adopte

beaucoup de croyances sans les discuter, afin d'en mieux approfondir

un petit nombre dont il s'est réservé l'examen.

Il est vrai que tout homme qui reçoit une opinion sur la parole

d'autrui met son esprit en esclavage; mais c'est une servitude

salutaire qui permet de faire un bon usage de la liberté.

Il faut donc toujours, quoi qu'il arrive, que l'autorité se

rencontre quelque part dans le monde intellectuel et moral. Sa place

est variable, mais elle a nécessairement une place. L'indépendance

individuelle peut être plus ou moins grande; elle ne saurait être

sans bornes. Ainsi, la question n'est pas de savoir s'il existe une

autorité intellectuelle dans les siècles démocratiques, mais

seulement où en est le dépôt et quelle en sera la mesure.

J'ai montré dans le chapitre précédent comment l'égalité des

conditions faisait concevoir aux hommes une sorte d'incrédulité

instinctive pour le surnaturel, et une idée très-haute et souvent

fort exagérée de la raison humaine.

Les hommes qui vivent dans ces temps d'égalité sont donc

difficilement conduits à placer l'autorité intellectuelle à laquelle

ils se soumettent en dehors et au-dessus de l'humanité. C'est en

eux-mêmes ou dans leurs semblables qu'ils cherchent d'ordinaire les

sources de la vérité. Cela suffirait pour prouver qu'une religion

nouvelle ne saurait s'établir dans ces siècles, et que toutes

tentatives pour la faire naître ne seraient pas seulement impies,

mais ridicules et déraisonnables. On peut prévoir que les peuples

démocratiques ne croiront pas aisément aux missions divines, qu'ils

se riront volontiers des nouveaux prophètes et qu'ils voudront

trouver dans les limites de l'humanité, et non au-delà, l'arbitre

principal de leurs croyances.

Lorsque les conditions sont inégales et les hommes dissemblables, il

y a quelques individus très-éclairés, très-savants, très-puissants

par leur intelligence, et une multitude très-ignorante et fort

bornée. Les gens qui vivent dans les temps d'aristocratie sont donc

naturellement portés à prendre pour guide de leurs opinions la

raison supérieure d'un homme ou d'une classe, tandis qu'ils sont peu

disposés à reconnaître l'infaillibilité de la masse.

Le contraire arrive dans les siècles d'égalité.

À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables,

le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une

certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse

augmente, et c'est de plus en plus l'opinion qui mène le monde.

Non seulement l'opinion commune est le seul guide qui reste à la

raison individuelle chez les peuples démocratiques, mais elle a chez

ces peuples une puissance infiniment plus grande que chez nul autre.

Dans les temps d'égalité, les hommes n'ont aucune foi les uns dans

les autres, à cause de leur similitude; mais cette même similitude

leur donne une confiance presque illimitée dans le jugement du

public; car il ne leur paraît pas vraisemblable qu'ayant tous des

lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus

grand nombre.

Quand l'homme qui vit dans les pays démocratiques se compare

individuellement à tous ceux qui l'environnent, il sent avec orgueil

qu'il est égal à chacun d'eux; mais lorsqu'il vient à envisager

l'ensemble de ses semblables et à se placer lui-même à côté de ce

grand corps, il est aussitôt accablé de sa propre insignifiance et

de sa faiblesse.

Cette même égalité qui le rend indépendant de chacun de ses

concitoyens en particulier, le livre isolé et sans défense à

l'action du plus grand nombre.

Le public a donc chez les peuples démocratiques une puissance

singulière dont les nations aristocratiques ne pouvaient pas même

concevoir l'idée. Il ne persuade pas ses croyances, il les impose et

les fait pénétrer dans les âmes par une sorte de pression immense de

l'esprit de tous sur l'intelligence de chacun.

Aux États-Unis, la majorité se charge de fournir aux individus une

foule d'opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l'obligation

de s'en former qui leur soient propres. Il y a un grand nombre de

théories en matière de philosophie, de morale ou de politique que

chacun y adopte ainsi sans examen sur la foi du public; et si l'on

regarde de très-près on verra que la religion elle-même y règne bien

moins comme doctrine révélée que comme opinion commune.

Je sais que parmi les Américains, les lois politiques sont telles

que la majorité y régit souverainement la société; ce qui accroît

beaucoup l'empire qu'elle y exerce naturellement sur l'intelligence.

Car il n'y a rien de plus familier à l'homme que de reconnaître une

sagesse supérieure dans celui qui l'opprime.

Cette omnipotence politique de la majorité aux États-Unis augmente,

en effet, l'influence que les opinions du public y obtiendraient

sans elle sur l'esprit de chaque citoyen, mais elle ne la fonde

point. C'est dans l'égalité même qu'il faut chercher les sources de

cette influence, et non dans les institutions plus ou moins

populaires que des hommes égaux peuvent se donner. Il est à croire

que l'empire intellectuel du plus grand nombre serait moins absolu

chez un peuple démocratique soumis à un roi qu'au sein d'une pure

démocratie; mais il sera toujours très-absolu, et, quelles que

soient les lois politiques qui régissent les hommes dans les siècles

d'égalité, l'on peut prévoir que la foi dans l'opinion commune y

deviendra une sorte de religion dont la majorité sera le prophète.

Ainsi l'autorité intellectuelle sera différente, mais elle ne sera

pas moindre; et, loin de croire qu'elle doive disparaître, j'augure

qu'elle deviendrait aisément trop grande et qu'il pourrait se faire

qu'elle renfermât enfin l'action de la raison individuelle dans des

limites plus étroites qu'il ne convient à la grandeur et au bonheur

de l'espèce humaine. Je vois très-clairement dans l'égalité deux

tendances; l'une qui porte l'esprit de chaque homme vers des pensées

nouvelles, et l'autre qui le réduirait volontiers à ne plus penser.

Et j'aperçois comment, sous l'empire de certaines lois, la

démocratie éteindrait la liberté intellectuelle que l'état social

démocratique favorise, de telle sorte qu'après avoir brisé toutes

les entraves que lui imposaient jadis des classes ou des hommes,

l'esprit humain s'enchaînerait étroitement aux volontés générales du

plus grand nombre.

Si, à la place de toutes les puissances diverses qui gênaient et

retardaient outre mesure l'essor de la raison individuelle, les

peuples démocratiques substituaient le pouvoir absolu d'une

majorité, le mal n'aurait fait que changer de caractère. Les hommes

n'auraient point trouvé le moyen de vivre indépendants; ils

auraient seulement découvert, chose difficile, une nouvelle

physionomie de la servitude. Il y a là, je ne saurais trop le

redire, de quoi faire réfléchir profondément ceux qui voient dans la

liberté de l'intelligence une chose sainte et qui ne haïssent point

seulement le despote, mais le despotisme. Pour moi, quand je sens la

main du pouvoir qui s'appesantit sur mon front, il m'importe peu de

savoir qui m'opprime, et je ne suis pas mieux disposé à passer ma

tête dans le joug, parce qu'un million de bras me le présentent.

De la Démocratie en Amérique, tome troisième · 第 22 / 76 题