De la méthode philosophique des Américains.
Je pense qu'il n'y a pas, dans le monde civilisé, de pays où l'on
s'occupe moins de philosophie qu'aux États-Unis.
Les Américains n'ont point d'école philosophique qui leur soit
propre, et ils s'inquiètent fort peu de toutes celles qui divisent
l'Europe; ils en savent à peine les noms.
Il est facile de voir cependant que presque tous les habitants des
États-Unis dirigent leur esprit de la même manière, et le conduisent
d'après les mêmes règles; c'est-à-dire qu'ils possèdent, sans qu'ils
se soient jamais donné la peine d'en définir les règles, une
certaine méthode philosophique qui leur est commune à tous.
Échapper à l'esprit de système, au joug des habitudes, aux maximes
de familles, aux opinions de classe, et, jusqu'à un certain point,
aux préjugés de nation; ne prendre la tradition que comme un
renseignement, et les faits présents que comme une utile étude pour
faire autrement et mieux; chercher par soi-même et en soi seul la
raison des choses; tendre au résultat sans se laisser enchaîner au
moyen; et viser au fond à travers la forme, tels sont les principaux
traits qui caractérisent ce que j'appellerai la méthode
philosophique des Américains.
Que si je vais plus loin encore, et que parmi ces traits divers je
cherche le principal, et celui qui peut résumer presque tous les
autres, je découvre, que dans la plupart des opérations de l'esprit,
chaque Américain n'en appelle qu'à l'effort individuel de sa raison.
L'Amérique est donc l'un des pays du monde où l'on étudie le moins,
et où l'on suit le mieux les préceptes de Descartes. Cela ne doit
pas surprendre.
Les Américains ne lisent point les ouvrages de Descartes, parce que
leur état social les détourne des études spéculatives, et ils
suivent ses maximes parce que ce même état social dispose
naturellement leur esprit à les adopter.
Au milieu du mouvement continuel qui règne au sein d'une société
démocratique, le lien qui unit les générations entre elles se
relâche ou se brise; chacun y perd aisément la trace des idées de
ses aïeux, on ne s'en inquiète guère.
Les hommes qui vivent dans une semblable société ne sauraient non
plus puiser leurs croyances dans les opinions de la classe à
laquelle ils appartiennent, car il n'y a, pour ainsi dire, plus de
classes, et celles qui existent encore sont composées d'éléments si
mouvants, que le corps ne saurait jamais y exercer un véritable
pouvoir sur ses membres.
Quant à l'action que peut avoir l'intelligence d'un homme sur celle
d'un autre, elle est nécessairement fort restreinte dans un pays où
les citoyens, devenus à peu près pareils, se voient tous de fort
près, et, n'apercevant dans aucun d'entre eux les signes d'une
grandeur et d'une supériorité incontestables, sont sans cesse
ramenés vers leur propre raison comme vers la source la plus
visible et la plus proche de la vérité. Ce n'est pas seulement alors
la confiance en tel homme qui est détruite, mais le goût d'en croire
un homme quelconque sur parole.
Chacun se renferme donc étroitement en soi-même, et prétend de là
juger le monde.
L'usage où sont les Américains de ne prendre qu'en eux-mêmes la
règle de leur jugement conduit leur esprit à d'autres habitudes.
Comme ils voient qu'ils parviennent à résoudre sans aide toutes les
petites difficultés que présente leur vie pratique, ils en concluent
aisément que tout dans le monde est explicable, et que rien n'y
dépasse les bornes de l'intelligence.
Ainsi, ils nient volontiers ce qu'ils ne peuvent comprendre: cela
leur donne peu de foi pour l'extraordinaire, et un dégoût presque
invincible pour le surnaturel.
Comme c'est à leur propre témoignage qu'ils ont coutume de s'en
rapporter, ils aiment à voir très-clairement l'objet dont ils
s'occupent; ils le débarrassent donc, autant qu'ils le peuvent, de
son enveloppe, ils écartent tout ce qui les en sépare, et enlèvent
tout ce qui le cache aux regards, afin de le voir de plus près et en
plein jour. Cette disposition de leur esprit les conduit bientôt à
mépriser les formes, qu'ils considèrent comme des voiles inutiles
et incommodes placés entre eux et la vérité.
Les Américains n'ont donc pas eu besoin de puiser leur méthode
philosophique dans les livres, ils l'ont trouvée en eux-mêmes. J'en
dirai autant de ce qui s'est passé en Europe.
Cette même méthode ne s'est établie et vulgarisée en Europe qu'à
mesure que les conditions y sont devenues plus égales et les hommes
plus semblables.
Considérons un moment l'enchaînement des temps:
Au seizième siècle, les réformateurs soumettent à la raison
individuelle quelques-uns des dogmes de l'ancienne foi; mais ils
continuent à lui soustraire la discussion de tous les autres. Au
dix-septième, Bacon, dans les sciences naturelles, et Descartes,
dans la philosophie proprement dite, abolissent les formules reçues,
détruisent l'empire des traditions et renversent l'autorité du
maître.
Les philosophes du dix-huitième siècle, généralisant enfin le même
principe, entreprennent de soumettre à l'examen individuel de chaque
homme l'objet de toutes ses croyances.
Qui ne voit que Luther, Descartes et Voltaire, se sont servis de la
même méthode, et qu'ils ne diffèrent que dans le plus ou moins grand
usage qu'ils ont prétendu qu'on en fit?
D'où vient que les réformateurs se sont si étroitement renfermés
dans le cercle des idées religieuses? pourquoi Descartes, ne voulant
se servir de sa méthode qu'en certaines matières, bien qu'il l'eût
mise en état de s'appliquer à toutes, a-t-il déclaré qu'il ne
fallait juger par soi-même que les choses de philosophie et non de
politique? Comment est-il arrivé qu'au dix-huitième siècle on ait
tiré tout à coup, de cette même méthode, des applications générales
que Descartes et ses prédécesseurs n'avaient point aperçues ou
s'étaient refusés à découvrir? D'où vient enfin qu'à cette époque la
méthode dont nous parlons est soudainement sortie des écoles pour
pénétrer dans la société et devenir la règle commune de
l'intelligence, et qu'après avoir été populaire chez les Français,
elle a été ostensiblement adoptée ou secrètement suivie par tous les
peuples de l'Europe?
La méthode philosophique dont il est question a pu naître au
seizième siècle, se préciser et se généraliser au dix-septième; mais
elle ne pouvait être communément adoptée dans aucun des deux. Les
lois politiques, l'état social, les habitudes d'esprit qui découlent
de ces premières causes, s'y opposaient.
Elle a été découverte à une époque où les hommes commençaient à
s'égaliser et à se ressembler. Elle ne pouvait être généralement
suivie que dans des siècles où les conditions étaient enfin devenues
à peu près pareilles et les hommes presque semblables.
La méthode philosophique du dix-huitième siècle n'est donc pas
seulement française, mais démocratique, ce qui explique pourquoi
elle a été si facilement admise dans toute l'Europe dont elle a tant
contribué à changer la face. Ce n'est point parce que les Français
ont changé leurs anciennes croyances et modifié leurs anciennes
moeurs qu'ils ont bouleversé le monde, c'est parce que, les
premiers, ils ont généralisé et mis en lumière une méthode
philosophique à l'aide de laquelle on pouvait aisément attaquer
toutes les choses anciennes, et ouvrir la voie à toutes les
nouvelles.
Que si maintenant l'on me demande pourquoi, de nos jours, cette même
méthode est plus rigoureusement suivie, et plus souvent appliquée
parmi les Français que chez les Américains, au sein desquels
l'égalité est cependant aussi complète et plus ancienne, je
répondrai que cela tient en partie à deux circonstances qu'il est
d'abord nécessaire de faire bien comprendre.
C'est la religion qui a donné naissance aux sociétés
anglo-américaines; il ne faut jamais l'oublier: aux États-Unis la
religion se confond donc avec toutes les habitudes nationales et
tous les sentiments que la patrie fait naître; cela lui donne une
force particulière.
À cette raison puissante, ajoutez cette autre qui ne l'est pas
moins: En Amérique la religion s'est, pour ainsi dire, posé
elle-même ses limites; l'ordre religieux y est resté entièrement
distinct de l'ordre politique, de telle sorte qu'on a pu changer
facilement les lois anciennes sans ébranler les anciennes croyances.
Le christianisme a donc conservé un grand empire sur l'esprit des
Américains, et, ce que je veux surtout remarquer, il ne règne point
seulement comme une philosophie qu'on adopte après examen, mais
comme une religion qu'on croit sans la discuter.
Aux États-Unis, les sectes chrétiennes varient à l'infini et se
modifient sans cesse; mais le christianisme lui-même est un fait
établi et irrésistible qu'on n'entreprend point d'attaquer ni de
défendre.
Les Américains, ayant admis sans examen les principaux dogmes de la
religion chrétienne, sont obligés de recevoir de la même manière un
grand nombre de vérités morales qui en découlent et qui y tiennent.
Cela resserre dans des limites étroites l'action de l'analyse
individuelle, et lui soustrait plusieurs des plus importantes
opinions humaines.
L'autre circonstance dont j'ai parlé est celle-ci:
Les Américains ont un état social et une constitution démocratiques,
mais ils n'ont point eu de révolution démocratique. Ils sont arrivés
à peu près tels que nous les voyons sur le sol qu'ils occupent. Cela
est très-considérable.
Il n'y a pas de révolutions qui ne remuent les anciennes croyances,
n'énervent l'autorité et n'obscurcissent les idées communes. Toute
révolution a donc plus ou moins pour effet de livrer les hommes à
eux-mêmes et d'ouvrir devant l'esprit de chacun d'eux un espace vide
et presque sans bornes.
Lorsque les conditions deviennent égales à la suite d'une lutte
prolongée entre les différentes classes dont la vieille société
était formée, l'envie, la haine et le mépris du voisin, l'orgueil et
la confiance exagérée en soi-même, envahissent, pour ainsi dire, le
coeur humain et en font quelque temps leur domaine. Ceci,
indépendamment de l'égalité, contribue puissamment à diviser les
hommes; à faire qu'ils se défient du jugement les uns des autres et
qu'ils ne cherchent la lumière qu'en eux seuls.
Chacun entreprend alors de se suffire et met sa gloire à se faire
sur toutes choses des croyances qui lui soient propres. Les hommes
ne sont plus liés que par des intérêts et non par des idées, et l'on
dirait que les opinions humaines ne forment plus qu'une sorte de
poussière intellectuelle qui s'agite de tous côtés, sans pouvoir se
rassembler et se fixer.
Ainsi, l'indépendance d'esprit que l'égalité suppose, n'est jamais
si grande et ne paraît si excessive qu'au moment où l'égalité
commence à s'établir et durant le pénible travail qui la fonde. On
doit donc distinguer avec soin l'espèce de liberté intellectuelle
que l'égalité peut donner, de l'anarchie que la révolution amène. Il
faut considérer à part chacune de ces deux choses, pour ne pas
concevoir des espérances et des craintes exagérées de l'avenir.
Je crois que les hommes qui vivront dans les sociétés nouvelles
feront souvent usage de leur raison individuelle; mais je suis loin
de croire qu'ils en fassent souvent abus.
Ceci tient à une cause plus généralement applicable à tous les pays
démocratiques et qui, à la longue, doit y retenir dans des limites
fixes, et quelquefois étroites, l'indépendance individuelle de la
pensée.
Je vais la dire dans le chapitre qui suit.