--Mais moi? demande celui-ci.
--Toi, répond Quiroga, tu n’as plus besoin de cheval, car tu vas mourir.
Et malgré les supplications que lui adresse en faveur de son camarade
celui qu’il vient de rendre à la vie, il le fait fusiller.
Quiroga ne fut vaincu qu’une fois, et ce fut par le général Paz, le
Fabius américain, homme vertueux et pur s’il en fut jamais.--Deux fois
il détruisit les armées de Quiroga dans les terribles batailles de
la Tablada et d’Oncativo. C’était un beau spectacle pour ces jeunes
républiques qui sortaient à peine de terre, que de voir l’art, la
tactique et la stratégie en lutte contre le courage indomptable et
la volonté de fer de Quiroga.--Mais une fois le général Paz fait
prisonnier, à cent pas de son armée, par un coup de bola qui enveloppa
les jambes de son cheval, Quiroga fut invincible.
La guerre une fois terminée entre le parti unitaire et le parti
fédéral, Quiroga entreprit un voyage dans les provinces de l’intérieur.
Mais, en revenant de voyage, il fut assailli, à Barrancallaco, par une
trentaine d’assassins, qui firent feu sur sa voiture. Quiroga, malade,
s’y tenait couché; une balle, après avoir traversé un des panneaux,
lui brisa la poitrine. Quoique blessé à mort, il se souleva, et, pâle,
ensanglanté, ouvrit la portière. En voyant le héros debout, quoique
déjà cadavre, les assassins prirent la fuite. Mais Santos Perez, leur
chef, marcha droit à Quiroga, et, comme celui-ci était tombé sur un
genou, il le tua.
Alors les assassins revinrent et achevèrent l’uvre commencée.
C’étaient les frères Renafé, commandant à Cordoue, qui dirigeaient
cette expédition, d’accord avec Rosas. Mais Rosas avait eu soin de se
tenir dans un lointain si éloigné, qu’on ne l’aperçut pas. Il put,
dès lors, prendre le parti de celui qu’il avait fait assassiner, et
poursuivre ses assassins.
Ils furent arrêtés et fusillés.
Reste Cullen.
Cullen, né en Espagne, s’était établi dans la ville de Santa-Fé, où il
s’était lié avec Lopez, et était devenu son ministre et le directeur
de sa politique. L’immense influence que Lopez eut sur la république
Argentine, depuis 1820 jusqu’à sa mort, arrivée en 1833, fit de Cullen
un personnage extrêmement important. Lorsqu’aux jours du malheur
Rosas, proscrit, émigra à Santa-Fé, il reçut de Cullen toute espèce de
services; mais ces services rendus ne purent faire oublier au futur
dictateur que Cullen était un des hommes qui voulaient mettre fin au
règne de l’arbitraire dans la république Argentine. Cependant il sut
cacher son mauvais vouloir sous les apparences de la plus grande amitié
envers Cullen.
A la mort de Lopez, Cullen fut nommé gouverneur de Santa-Fé, et se
consacra à établir des améliorations dans la province; en même temps,
au lieu de se montrer l’ennemi du blocus français, Cullen ne cacha
point ses sympathies pour la France, considérant que le pouvoir de
celle-ci était un grand appui pour ses idées civilisatrices. Alors
Rosas lui suscita une révolution qu’il appuya publiquement et par un
concours de troupes. Cullen, vaincu, se réfugia dans la province de
Santiago del Estero, que commandait son ami, le gouverneur Ibarra.
Rosas, qui, tout en détruisant la fédération, avait déjà déclaré Cullen
_sauvage unitaire_, entama des négociations avec Ibarra, afin qu’on lui
livrât la personne de Cullen.
Pendant longtemps ces négociations échouèrent, et Cullen, sur les
assurances de son ami Ibarra, qui jurait de ne jamais le livrer, se
croyait sauvé, lorsqu’un jour, au moment où il s’y attendait le moins,
il fut arrêté par les soldats d’Ibarra, et conduit à Rosas; mais
celui-ci, ayant appris qu’on lui amenait Cullen captif, envoya l’ordre
de le fusiller à moitié chemin, parce que, dit-il dans une lettre au
gouverneur de Santa-Fé qui avait succédé à Cullen, _son procès était
fait par ses crimes, que tout le monde connaissait_.
Cullen était un homme d’une société agréable et d’un caractère humain.
Son influence sur Lopez fut toujours employée à écarter toute espèce de
rigueur; et c’est en raison de cette influence que le général Lopez,
malgré les supplications de Rosas, ne permit point de fusiller un seul
des prisonniers faits pendant la campagne de 1831, campagne qui mit
en son pouvoir les chefs les plus importants du parti unitaire.
Au reste, Cullen avait tous les dehors de la civilisation; mais son
instruction était superficielle, et ses talents étaient médiocres.
Ce fut ainsi que Rosas, le seul homme peut-être qui n’eût aucune gloire
militaire parmi les chefs du parti fédéral, se débarrassa des champions
de ce parti; dès lors, il demeura le seul personnage important de la
république Argentine, en même temps qu’il était le maître absolu de
Buenos-Ayres.
Alors Rosas, arrivé à la toute-puissance, commença sa vengeance contre
les classes élevées, qui l’avaient si longtemps tenu en mépris. Au
milieu des hommes les plus aristocrates et les plus élégants, il se
montrait sans cesse vêtu de la chaqueta ou sans cravate, il donnait
des bals qu’il présidait avec sa femme et sa fille, et auxquels, à
l’exclusion de tout ce qu’il y avait de distingué à Buenos-Ayres, il
invitait des charretiers, des bouchers, et jusqu’aux affranchis de la
ville.
Un jour il ouvrit le bal, lui dansant avec une esclave, et Manuelita
avec un gaucho.
Mais ce ne fut point seulement de cette façon qu’il punit la fière
cité; il proclama ce principe terrible:
«Celui qui n’est pas avec moi est contre moi.»
Dès lors, tout homme lui déplaisant fut qualifié du nom de _sauvage
unitaire_, et celui que Rosas avait une fois désigné de ce nom n’avait
plus droit ni à la liberté, ni à la propriété, ni à la vie, ni à
l’honneur.
Alors, pour mettre en pratique les théories de Rosas, s’organisa sous
ses auspices la fameuse société de MAS-HORCA, c’est-à-dire _encore des
potences_. Cette société était composée de tous les hommes sans aveu,
de tous les banqueroutiers, de tous les sbires de la ville.
A cette société de la Mas-Horca étaient affiliés, par ordre supérieur:
le chef de police, les juges de paix, tous ceux enfin qui devaient
veiller au maintien de l’ordre public; de sorte que, lorsque les
membres de cette société forçaient la maison d’un citoyen pour piller
cette maison ou assassiner le citoyen, celui dont la vie ou la
propriété était menacée avait beau appeler à son aide, personne n’était
là pour s’opposer aux violences dont il était l’objet. Ces violences
étaient faites au milieu du jour comme en pleine nuit, sans aucun moyen
de s’y soustraire.
Veut-on quelques exemples? Soit. Chez nous, on doit le remarquer, le
fait suit toujours immédiatement l’accusation.
Les élégants de Buenos-Ayres avaient, à cette époque, l’habitude
de porter leurs favoris en collier. Mais, sous le prétexte que la
barbe taillée ainsi formait la lettre U, et voulait dire unitaire, la
Mas-Horca s’emparait de ces malheureux, et les rasait avec des couteaux
mal affilés, et la barbe tombait avec des lambeaux de chair; après
quoi, on abandonnait la victime aux caprices de la dernière populace,
rassemblée par la curiosité du spectacle, et qui parfois poussait la
sanglante farce jusqu’à la mort.
Les femmes du peuple commençaient alors à porter dans leurs cheveux
ce ruban rouge, connu sous le nom de _mono_. Un jour, la Mas-Horca se
porta au seuil des principales églises, et alors, toutes les femmes qui
entraient ou sortaient sans avoir le mono sur la tête, s’en voyaient
fixer un avec du goudron brûlant.
Ce n’était pas non plus chose extraordinaire, que de voir une femme
dépouillée de ses habits et fouettée au milieu de la rue, et cela
parce qu’elle portait un mouchoir, une robe, une parure quelconque,
sur laquelle on distinguait la couleur bleue ou verte. Il en était de
même pour les hommes de la plus haute distinction, et il suffisait,
pour qu’ils courussent les plus grands dangers, qu’ils se fussent
hasardés en public avec un habit ou une cravate. En même temps que
les personnes sans doute désignées à l’avance, et qui appartenaient à
ces classes supérieures de la société que poursuivait une vengeance
invisible mais connue, étaient victimes de ces violences, on
emprisonnait par centaines les citoyens dont les opinions n’étaient
point en harmonie, nous ne dirons pas avec celles du dictateur, mais
avec les combinaisons encore inconnues de sa politique à venir. Nul
ne connaissait le crime pour lequel il était arrêté, et c’était chose
superflue, puisque Rosas le connaissait. De même que le crime restait
inconnu, le jugement était déclaré inutile, et chaque jour, pour faire
place aux prisonniers des jours suivants, les prisons encombrées se
débarrassaient du trop plein de leurs captifs à l’aide de nombreuses
fusillades. Ces fusillades avaient lieu dans l’obscurité, et tout
à coup la ville se réveillait en sursaut au bruit de ces tonnerres
nocturnes qui la décimaient.
Et le matin, ce que l’on n’avait pas vu en France pendant les plus
terribles jours de 1793, on voyait les charretiers de la police
recueillir tranquillement dans les rues les corps des assassinés, et
aller prendre à la prison les corps de ceux qu’on avait fusillés, puis,
assassinés et fusillés, conduire tous ces cadavres à un grand fossé, où
on les jetait pêle-mêle, sans qu’il fût même permis aux parents des
victimes de venir reconnaître les leurs et de leur rendre les devoirs
funèbres.
Ce n’était point le tout: les charretiers qui conduisaient ces restes
déplorables annonçaient leur venue par d’atroces plaisanteries
qui faisaient fermer les portes et fuir la population; on en a vu
détacher les têtes des corps, de ces têtes emplir des paniers, et du
cri habituel aux marchands de fruits de la campagne, les offrir aux
passants effrayés en criant:
--Voilà des pêches unitaires; qui veut des pêches unitaires?
Bientôt le calcul se joignit à la barbarie, la confiscation à la mort.
Rosas comprenait que le moyen de se conserver au pouvoir était de créer
autour de lui des intérêts inséparables des siens.
Alors il montra à une partie de la société la fortune de l’autre, en
lui disant: «Cela t’appartient.»
A partir de ce moment, la ruine des anciens propriétaires de
Buenos-Ayres fut consommée, et l’on vit s’élever les fortunes rapides
et scandaleuses des amis de Rosas.
Ce que n’avait osé rêver aucun tyran, ce qui n’était venu à l’idée, ni
de Néron ni de Domitien, Rosas l’a exécuté; après avoir tué le père,
il a défendu au fils de porter le deuil. La loi qui contenait cette
défense fut proclamée et affichée, et il fallait bien la proclamer
et l’afficher, car sans elle il n’y eût eu que des habits de deuil à
Buenos-Ayres!
Les excès de ce despotisme frappèrent les étrangers, et entre autres
quelques Français. Rosas, qui se croyait tout permis envers eux, lassa
la patience du roi Louis-Philippe,--patience bien connue cependant,--et
amena la formation du premier blocus fait par la France.
Mais les hautes classes de la société, ainsi maltraitées, commencèrent
à fuir Buenos-Ayres, et, pour trouver un refuge, jetèrent leurs regards
sur l’État oriental, où la plus grande partie de la ville proscrite
vint chercher un asile.
Ce fut en vain que la police de Rosas redoubla de vigilance, ce fut en
vain qu’une loi punit de mort l’émigration, ce fut en vain qu’à cette
mort on joignit des détails atroces,--car Rosas vit bientôt que la mort
ne suffisait plus;--la terreur et la haine qu’inspirait Rosas étaient
plus fortes que les moyens inventés par lui, l’émigration allait
croissant d’heure en heure, de minute en minute. Pour réaliser la fuite
de toute une famille, il s’agissait seulement de trouver une barque
assez grande pour la contenir; la barque trouvée, père, mère, enfants,
frères, surs, s’y entassaient confusément, abandonnant maison, biens,
fortune; et chaque jour on voyait arriver dans l’État oriental,
c’est-à-dire à Montevideo, quelques-unes de ces barques de passagers,
qui n’avaient plus pour tous biens que les vêtements qu’ils portaient
sur eux.
Et aucun de ces passagers n’eut à se repentir de la confiance qu’il
avait mise dans l’hospitalité du peuple oriental; cette hospitalité
fut grande et généreuse, comme l’eût été celle d’une république
antique;--hospitalité telle, au reste, que devait l’attendre le peuple
argentin, d’amis,--ou plutôt de frères, qui tant de fois avaient réuni
leurs drapeaux à ses drapeaux pour combattre l’Anglais, l’Espagnol, ou
le Brésilien,--ennemis communs, ennemis étrangers,--moins dangereux
cependant que cet ennemi qui était né au milieu d’eux.
Les Argentins arrivaient en foule et débarquaient, et sur le port
les habitants les attendaient, choisissant à mesure qu’ils mettaient
pied à terre, en raison de leurs ressources pécuniaires ou de la
grandeur de leur habitation, le nombre d’émigrants qu’ils pouvaient
recueillir. Alors, vivres, argent, habits, tout était mis à la
disposition de ces malheureux, jusqu’à ce qu’ils se fussent créé
quelques ressources, ce à quoi tout le monde les aidait; et de leur
côté ceux-ci, reconnaissants, se mettaient aussitôt au travail, afin
d’alléger le fardeau qu’ils imposaient à leurs hôtes, et de leur donner
ainsi le moyen d’accueillir de nouveaux fugitifs. Pour arriver au but,
les personnes les plus habituées à toutes les jouissances du luxe
travaillaient aux derniers métiers, les ennoblissant d’autant mieux que
ces métiers étaient plus en opposition avec leur état social.
Ce fut ainsi que les plus beaux noms de la république Argentine
figurèrent dans l’émigration.
Lavallé, la plus brillante épée de son armée; Florencio Varela, son
plus beau talent; Aguero, un de ses premiers hommes d’État; Echaverria,
le Lamartine de la Plata; La Vega, le Bayard de l’armée des Andes;
Guttierez, l’heureux chantre des gloires nationales; Alsina, le grand
avocat et l’illustre citoyen, apparaissent au nombre des émigrants,
comme apparaissent aussi Saenz, Valiente, Molino Torrès, Ramos, Megia,
les grands propriétaires; comme apparaissent encore Rodriguez, le
vieux général des armées de l’indépendance et des armées unitaires;
Olozabal, un des plus braves de cette armée des Andes, dont nous
avons dit que La Vega était le Bayard.--C’est que Rosas poursuivait
également l’_unitaire_ et le _fédéral_, ne se préoccupant que d’une
chose, c’est-à-dire de se débarrasser de tous ceux qui pouvaient être
un obstacle à sa dictature.
C’est à cette hospitalité accordée aux hommes qu’il poursuivait, qu’il
faut attribuer la haine que Rosas portait à l’État oriental.
A l’époque que nous citons, la présidence de la République était
exercée par le général Fructuose Rivera.
Rivera, dont nous venons de prononcer le nom, était un homme de la
campagne, comme Rosas, comme Quiroga; seulement, tous ses instincts le
portaient à la civilisation, ce qui faisait de lui l’opposé de Rosas.
Comme homme de guerre, la bravoure de Rivera n’a point été surpassée;
comme homme de parti, sa générosité n’a pas été atteinte. Pendant
trente-cinq ans, on l’a vu figurer dans les scènes politiques de son
pays. Pendant trente-cinq ans, on l’a vu sauter sur ses armes au moment
même où le mot: Guerre à l’étranger! a été prononcé.
Lorsque la révolution contre l’Espagne commença, il sacrifia sa
fortune; car, pour lui, c’était un besoin irrésistible que de donner;
il n’était pas généreux, il était prodigue.
Et, de même que Rivera était prodigue envers les hommes, Dieu avait
été prodigue envers lui. C’était un beau cavalier, dans le sens du
mot espagnol _caballero_, qui comprend à la fois le soldat et le
gentilhomme; au teint brun, à la taille élevée, au regard perçant,
causant avec grâce, et entraînant ses interlocuteurs dans le cercle
fascinateur d’un geste qui n’appartenait qu’à lui; aussi a-t-il été
l’homme le plus populaire de l’État oriental; mais, il faut le dire,
jamais, en même temps, plus mauvais administrateur ne désorganisa
les ressources pécuniaires d’un peuple. Il avait dérangé sa fortune
particulière, il dérangea la fortune publique, non pour se reconstituer
une fortune, mais parce que, homme public, il avait conservé toutes les
façons princières de l’homme privé.
Mais à l’époque où nous voilà arrivés, cette ruine ne se faisait pas
encore sentir. Rivera commençait sa présidence, et sa présidence était
entourée des hommes les plus capables du pays: Obez, Herrera, Vasquez,
Alvarez, Ellauri, Luiz-Édouard Perez, étaient véritablement, sinon ses
ministres, du moins les directeurs de son gouvernement; et avec ces
hommes, tout ce qui était progrès, liberté et prospérité était assuré à
ce beau pays.
Obez, le premier des amis de Rivera, était un homme d’un caractère
antique; son patriotisme, sa grandeur, ses talents éminents, son
instruction profonde, le mettent au nombre des grands hommes de
l’Amérique. Pour que rien ne manquât à sa popularité, il est mort dans
la proscription, une des premières victimes du système de Rosas dans
l’État oriental.
Luiz-Édouard Perez était l’Aristide de Montevideo. Républicain sévère,
patriote exalté, il consacra sa longue existence à la vertu, à la
liberté et à son pays.
Vasquez, homme de talent et d’instruction, commença de rendre ses
premiers services au pays au siége de Montevideo, dans la guerre contre
l’Espagne, et finit sa carrière pendant le siége contre Rosas.
Herrera, Alvarez et Ellauri, beaux-frères d’Obez, ne restèrent point en
arrière de ceux que nous avons nommés; ils appartiennent non-seulement
à l’État oriental comme défenseurs dévoués, mais encore à la cause
américaine tout entière.
Aussi leurs noms seront-ils toujours sacrés à cette vaste terre de
Colomb, qui s’étend du cap Horn au détroit de Behring.
MANUEL ORIBE
La présidence de Rivera prit fin en 1834. Le général Manuel Oribe lui
succéda, par l’influence de Rivera lui-même, qui comptait avoir en lui
un ami et un continuateur de son système. En effet, Manuel Oribe avait
été nommé général par Rivera, et avait fait partie de la précédente
administration comme ministre de la guerre.
Oribe appartenait aux premières familles du pays. Il combattit pour
sa défense, et s’est toujours distingué par sa bravoure personnelle.
Son esprit était faible, son intelligence étroite: cela explique son
alliance avec Rosas, auquel il se donna tout entier, sans songer que
cette alliance entraînait avec elle la perte de cette même indépendance
pour laquelle, lui, Oribe, avait combattu tant de fois.
Comme général, son incapacité était complète. Ses passions avaient la
violence des organisations nerveuses, et le portaient à la cruauté.
Comme particulier, c’est un honnête homme.
Comme administrateur, il fut plus économe que Rivera, et l’on ne peut
lui reprocher d’avoir augmenté le déficit du trésor public, et
cependant c’est à lui qu’appartient toute la responsabilité de la ruine
de l’État oriental. Oubliant que pour être chef de parti ce n’est pas
assez de le vouloir, il refusa de rester lié au grand parti national,
qui avait Rivera pour chef. Il voulut se former un parti, excita les
méfiances du pays, et, effrayé de sa faiblesse, il se jeta un jour
dans les bras de Rosas. Quoique le traité restât secret, le pays
connut cette alliance aux sourdes hostilités du gouvernement contre
l’émigration argentine, et comme rien n’était plus opposé à l’opinion
du pays que le système de Rosas, le pays suivit le général Rivera, au
moment où celui-ci se mit, en 1836, à la tête d’une révolution contre
Oribe.
Malgré cette presque unanimité qui le menaçait, Oribe résista jusqu’en
1838.
Oribe descendit de la présidence par une renonciation faite
officiellement devant les chambres, et il sortit du pays, ayant demandé
la permission à ces mêmes chambres de se retirer.
Mais, sorti du pays, Rosas le força de protester contre cette
renonciation, et, chose qui ne s’était jamais vue en Amérique, il le
reconnut comme chef du gouvernement d’un pays dont lui-même avait été
chassé. C’était quelque chose comme si Louis-Philippe, à Claremont,
eût nommé le duc de Bordeaux vice-roi à la république française.
On commença par rire, à Montevideo, de cette excentricité du dictateur.
Mais lui se prépara, pendant ce temps, à changer ce rire en larmes.
La conséquence naturelle de cette conduite de Rosas était la guerre
entre les deux nations.
Cette guerre fut terrible.
Oribe, que quelques-uns de nos journaux, payés par Rosas, ont appelé
l’_illustre_ et _vertueux_ Oribe, y fut tout à la fois général et
bourreau.
Dépouillons quelques pages de ces tables de sang, publiées par
_l’Amérique du Sud_, et sur lesquelles, comme une mère plaintive dans
le présent, et comme une déesse vengeresse pour l’avenir, elle a
enregistré dix mille assassinats.
Prenons au hasard, dans les rapports faits à Rosas par ses officiers et
ses agents.
Le général don Mariano Acha, qui sert dans l’armée opposée à Rosas,
défend San-Juan, et, le 22 août 1841, se rend après quarante-huit
heures de résistance. Don José-Santos Ramirez, officier de Rosas,
transmet alors au gouvernement de San-Juan le rapport officiel de cet
événement. On y trouve cette phrase:
_Tout est en notre pouvoir, mais avec pardon et garantie pour tous les
prisonniers. Parmi eux se trouve un fils de Lamadrid._
Prenez le nº 2067 du _Diario de la Tarde_, c’est-à-dire du journal
du soir de Buenos-Ayres, du 22 octobre 1841, et en regard du rapport
officiel de José-Santos Ramirez, qui constate la garantie de la vie
pour les prisonniers, vous pourrez lire ce paragraphe:
«Desaguedero, 22 septembre 1841.
»_Le prétendu sauvage unitaire, Mariano Acha, a été décapité hier, et
sa tête exposée aux regards du public._
»_Signé_: ANGEL PACHECO.»
Ne pas confondre cet Angel Pacheco, lieutenant de Rosas, avec son
cousin Pacheco y Obes, un de ses ennemis les plus acharnés.
Attendez, vous vous rappelez que dans le rapport de Santos Ramirez, se
trouve cette phrase:
_Parmi les prisonniers existe un fils de Lamadrid._
Ouvrez la _Gaceta mercantile_, nº 5703, au 22 avril 1842, et vous y
trouverez cette lettre, écrite par Mazario Benavidez à don Juan-Manoel
Rosas:
«Miraflore-la-Marche, 7 avril 1842.
»Dans une dépêche précédente, je vous ai fait part des motifs pour
lesquels je conservais le sauvage Ciriaco Lamadrid; mais, sachant
que ce dernier s’est adressé à plusieurs chefs de la province pour
les entraîner à la défection, j’ai fait, à mon arrivée à la Rioja,
_décapiter le premier, ainsi que le sauvage unitaire Manoel-Julian
Frias, natif de Santiago_.
_Signé_: MAZARIO BENAVIDEZ.»
Manoel Oribe, à la tête des armées de Rosas chargées de soumettre les
provinces Argentines, défait, le 15 avril 1842, sur le territoire de
Santa-Fé, les forces commandées par le général Juan-Pablo Lopez.
Au nombre des prisonniers se trouve le général don Juan-Apostol
Martinez.
Lisez ce fragment d’une lettre d’Oribe:
«Au quartier général de Banancas de Cosonda,
le 17 avril 1842.
»Trente et quelques morts, et quelques prisonniers, dont le prétendu
sauvage _Juan-Apostol Martinez, auquel la tête a été coupée hier_.
»_Signé_: MANOEL ORIBE.»
Si la _Gaceta mercantile_ est encore sous votre main, rouvrez-la, et
au nº 5903, à la date du 20 septembre 1842, vous trouverez un rapport
officiel de Manoel-Antonio Saravia, employé dans l’armée d’Oribe.
Ce rapport contient une liste de dix-sept individus, dont un chef de
bataillon et un capitaine, qui furent faits prisonniers à Numayan, et
subirent _le châtiment ordinaire de la_ PEINE DE MORT.
Revenons à _l’illustre et vertueux_ Oribe, nº 3007 du _Diario de la
Tarde_.
C’est à propos de la bataille de Monte-Grande, dont il fait le rapport.
«Quartier général au Ceibal, 14 septembre 1841.
»Parmi les prisonniers s’est trouvé le traître sauvage unitaire,
ex-colonel Facundo Borda, qui _fut exécuté à l’instant même avec
d’autres prétendus officiers, tant de cavalerie que d’infanterie_.
»MANOEL ORIBE.»
Oribe est en veine; un traître lui livre le gouvernement de Tucuman et
ses officiers. Aussi s’empresse-t-il d’annoncer cette nouvelle à Rosas.
Voici la lettre:
«Quartier général de Métau, 3 octobre 1841.