Rosas entra d’abord comme _peon_, c’est-à-dire comme journalier, dans

une estancia, puis il devint _capataz_,--Garibaldi nous a dit ce que

c’était qu’un _capataz_,--puis _mayordomo_, titre qui s’explique de

lui-même.

En cette dernière qualité, il régissait les biens de la puissante

famille Anchorena. C’est de là que date sa fortune comme propriétaire.

Comme notre intention est de faire connaître Rosas sous tous ses

aspects, disons, au milieu des événements qui s’accomplissaient, quelle

était la situation de son esprit.

Rosas s’était trouvé à Buenos-Ayres pendant les prodiges enfantés par

la révolution contre l’Espagne. Alors, celui qui avait le courage

cherchait la célébrité sur le champ de bataille; celui qui avait le

talent, l’instruction, la prudence, la cherchait dans les conseils.

Rosas était ambitieux de célébrité; mais à quelle célébrité pouvait-il

atteindre? Quelle renommée pouvait-il acquérir, lui qui n’avait ni

le courage du champ de bataille, ni les lumières du conseil? A chaque

instant, il entendait résonner quelque glorieux nom à ses oreilles.

C’étaient, comme ministres, les noms de Rivadavia, de Pasos, d’Aguero;

c’étaient, comme guerriers, les noms de Saint-Martin, de Baleace, de

Rodriguez et de Las Heras.

Et tous ces noms, dont le bruit venait de la ville, allaient éveiller

l’écho des solitudes; tous ces noms ravivaient en même temps sa haine

contre cette ville qui, ayant des triomphes pour tous, n’avait eu pour

lui que l’exil.

Mais déjà, à cette époque, Rosas rêvait l’avenir et le préparait.

Errant dans les pampas, confondu avec les gauchos, il se faisait le

compagnon de misère du pauvre, flattant les préjugés de l’homme des

plaines, l’excitant contre le citadin, lui révélant sa force, lui

démontrant la supériorité du nombre, et tâchant de lui faire comprendre

que, dès qu’elle le voudrait à son tour, la campagne serait maîtresse

de la ville, qui si longtemps avait été sa reine.

Cependant les années s’écoulaient, et l’on arrivait à 1820.

C’est alors que Rosas commence à apparaître à l’horizon lointain des

pampas, appuyé sur l’influence à laquelle il a soumis l’habitant des

plaines. Nous avons vu ce qui s’était passé à Montevideo. Voyons ce

qui se passait à Buenos-Ayres.

La milice de Buenos-Ayres s’insurge contre le gouverneur Rodriguez.

Alors un régiment des milices de la campagne, _los colorados de las

Conchas_, les rouges des Conchas, entrent dans la ville, le 5 octobre

1820, ayant à leur tête un colonel à qui Buenos-Ayres est connu, et qui

est connu à Buenos-Ayres.

Ce colonel était Rosas.

Le lendemain, les milices de la campagne et les milices de la ville en

viennent aux mains; seulement, ce jour-là, le colonel n’était plus à la

tête de son régiment.

Un violent mal de dents, dont Rosas cessa de souffrir aussitôt le

combat fini, l’éloignait, à son grand regret sans doute, de la mêlée.

Pourquoi pas? Octave avait bien la fièvre le jour de la bataille

d’Actium.

Rosas avait beaucoup de choses d’Octave; seulement la différence est

que, plus tard, Octave devint Auguste, ce que jamais, selon toute

probabilité, ne deviendra Rosas.

Cette entrée de Rosas à Buenos-Ayres fut le seul exploit guerrier qu’il

compta dans toute sa vie politique. Les insurgés de la ville furent

vaincus.

Ce fut alors que Rivadavia, déjà célèbre depuis longtemps, nommé

ministre de l’intérieur, se plaça à la tête des affaires.

Rivadavia était un de ces hommes de génie, comme il en apparaît à

la surface des révolutions pendant les jours de tourmente. Il avait

voyagé longtemps en Europe. Il possédait une instruction universelle,

et paraissait animé du plus ardent et surtout du plus pur patriotisme:

seulement, la vue de cette civilisation européenne, qu’il avait étudiée

à Paris et à Londres, lui avait faussé l’esprit à l’endroit de son

application sur un peuple qui, n’ayant pas derrière lui dix siècles

de luttes sociales, ne marchait pas du même pas que nous. Il voulut

doubler la marche du temps, faire pour l’Amérique ce que Pierre le

Grand avait fait pour la Russie; mais, n’ayant pas les mêmes moyens que

Pierre, il échoua.

Peut-être, au reste, avec un peu d’adresse mêlée à son génie,

peut-être Rivadavia eût-il réussi; mais il blessa les hommes dans

leurs habitudes: certaines habitudes sont une nationalité; d’autres,

un orgueil. Il railla le costume américain, il manifesta sa répugnance

pour la _chaqueta_, son mépris pour la _chiripa_, la veste et la jupe

de l’homme de la campagne; et comme en même temps il ne cachait point

sa préférence pour l’habit et la redingote, il se dépopularisa peu à

peu, et sentit le pouvoir lui échapper par les soupapes inférieures.

Et cependant que de choses ne donne-t-il pas au pays, en échange de

ces deux vêtements qu’il veut lui ôter? Son administration est la plus

prospère que Buenos-Ayres ait jamais eue; il fonde des universités et

des lycées; il introduit l’enseignement mutuel dans les écoles. Sous

son administration, des savants sont appelés d’Europe; les arts sont

protégés et se développent; enfin Buenos-Ayres est appelée, dans la

terre de Colomb, l’Athènes de l’Amérique du Sud.

Nous avons déjà parlé de la guerre du Brésil, survenue en 1826. Pour

soutenir cette guerre, Buenos-Ayres fit des sacrifices gigantesques,

épuisa ses finances, et par cet épuisement affaiblit les ressorts de

l’administration.

Les finances épuisées, les ressorts du gouvernement affaiblis, les

révolutions recommencèrent.

Nous l’avons dit, à Buenos-Ayres comme à Montevideo, les campagnes et

la ville étaient rarement en harmonie d’opinions, n’étant point en

harmonie d’intérêts.

Buenos-Ayres fit une révolution. Aussitôt la campagne se leva en

masse, se porta sur Buenos-Ayres, envahit la ville, et fit son chef,

chef du gouvernement.

Ce chef, c’était Rosas.

Nous fermons la parenthèse ouverte quelques pages plus haut.

En 1830, Rosas est donc élu gouverneur par l’influence de la campagne,

et malgré l’opposition de la ville, qu’il trouve à moitié policée par

l’administration de Rivadavia.

Alors Rosas essaye, lui le gaucho des pampas, de se réconcilier avec

la civilisation. Il semble oublier les murs sauvages adoptées par lui

jusque-là: le serpent veut changer de peau.

Mais la ville résiste à ses avances, mais la civilisation refuse de

gracier le transfuge qui a passé dans le camp de la barbarie. Rosas

se montre-t-il revêtu d’un uniforme, les hommes d’épée se demandent

tout bas sur quel champ de bataille Rosas a conquis ses épaulettes;

parle-t-il dans une réunion, le poëte demande à l’homme de goût dans

quelle estancia Rosas a pris un pareil style; apparaît-il dans une

tertullia, les femmes se le montrent du doigt en disant: «Voilà le

gaucho travesti!» Et tout cela, qui l’attaque de côté et par derrière,

lui revient en face avec la morsure poignante de l’épigramme anonyme,

pour laquelle les Porteños sont si renommés.

Les trois années de son gouvernement se passèrent dans cette lutte

mortelle à son orgueil, et peut-être dut-il aux tortures morales qu’on

lui fit éprouver pendant cette période, non pas sa férocité tout

entière, mais un surcroît de férocité. Si bien que, lorsqu’il résigna

le pouvoir et descendit l’escalier du palais, l’âme navrée de haine,

le cur trempé de fiel, comprenant que désormais il n’y avait plus

pour lui avec la ville d’alliance possible, il s’en alla retrouver

ses fidèles gauchos, ses estancias, dont il était le seigneur, cette

campagne dont il était le roi; mais tout cela, avec l’intention de

rentrer un jour à Buenos-Ayres en dictateur, comme Sylla, qu’il ne

connaissait point, dont il n’avait probablement jamais entendu parler,

était rentré dans Rome l’épée d’une main, la torche de l’autre.

Pour arriver à ce but, voici ce qu’il fit. Il demanda au gouvernement

de lui donner un commandement quelconque dans l’armée qui marchait

contre les Indiens sauvages. Le gouvernement, qui le redoutait, crut

l’éloigner en lui accordant cette faveur. Il lui donna toutes les

troupes dont il pouvait disposer, oubliant que, tout à la fois, il

s’affaiblissait et donnait des forces à Rosas.

Rosas, une fois à la tête de l’armée, suscita une révolution à

Buenos-Ayres, se fit appeler au pouvoir, ne l’accepta qu’avec les

conditions qu’il voulut imposer, parce qu’il tenait la force armée

du pays, et rentra à Buenos-Ayres avec la dictature la plus absolue

que l’on eût jamais connue, c’est-à-dire avec _toda la suma del poder

publico_ (avec toute l’étendue du pouvoir public).

Le gouverneur qu’il fit tomber, ou plutôt qu’il précipita, était le

général Juan-Ramon Baleace, un des hommes qui avaient le plus fait dans

la guerre de l’indépendance, un des chefs du parti fédéral, dont Rosas

se proclamait le soutien. Baleace était un noble cur. Sa croyance à la

patrie était une religion. Il avait cru dans Rosas, et avait beaucoup

fait pour son élévation. Baleace fut le premier que sacrifia Rosas.

Baleace mourut proscrit, et lorsque son cadavre repassa la frontière,

protégé par la mort, Rosas refusa à la famille de rendre à Baleace, non

pas les honneurs publics dus à un homme qui avait été gouverneur, mais

les simples devoirs funèbres que l’on rendait à un citoyen.

C’est donc à dater de 1833 que commença le véritable pouvoir de

Rosas. Son premier gouvernement, tout de dissimulation, n’avait pas

mis au jour ses instincts de cruauté, qui lui ont fait, depuis,

une célébrité de sang. Cette période n’avait été marquée que par

la fusillade du major Montero et des prisonniers de Saint-Nicolas.

Cependant, n’oublions pas que c’est à cette époque que correspondent

plusieurs morts sombres et inattendues, de ces morts dont l’histoire, à

tout hasard, inscrit la date en lettres rouges sur le livre des nations.

Ainsi disparurent deux chefs de la campagne, dont l’influence pouvait

faire ombrage à Rosas. Ainsi, à cette date, remontent les morts

d’Arbolito et de Molina. Quelque chose de pareil, ce nous semble,

arriva aux deux consuls qui avaient accompagné Octave à sa première

bataille contre Antoine.

Peignons tout de suite Rosas, qui ne nous apparaît encore que comme

dictateur, mais arrivé au plus haut degré de pouvoir que jamais un

homme se soit arrogé le droit d’exercer sur une nation.

Vers 1833, c’est-à-dire à l’époque où nous sommes arrivés, Rosas a

trente-neuf ans. Il a l’aspect européen, les cheveux blonds, le teint

blanc, les yeux bleus, les favoris coupés à la hauteur de la bouche.

Point de barbe, ni aux moustaches ni au menton. Son regard serait

beau, si l’on pouvait le juger; mais Rosas s’est habitué à ne regarder

en face ni ses amis ni ses ennemis, parce qu’il sait que dans un ami

il a presque toujours un ennemi déguisé. Sa voix est douce, et,

quand il a besoin de plaire, sa conversation ne manque pas d’attrait.

Sa réputation de lâcheté est proverbiale. Sa renommée de ruse est

universelle. Il adore les mystifications. C’était sa grande occupation

avant qu’il se livrât aux affaires sérieuses. Une fois au pouvoir, ce

ne fut plus qu’une distraction.

Ses distractions étaient brutales comme sa nature; la ruse s’allie à

merveille à la brutalité.

Citons un ou deux exemples:

Un soir qu’il devait souper en tête-à-tête avec un de ses amis, il

cacha le vin destiné au souper, et laissa seulement dans le buffet une

bouteille de cette fameuse médecine Leroy, à la célébrité de laquelle

il ne manque que d’avoir été inventée du temps de Molière. L’ami

chercha du vin, mit la main sur la bouteille. Quant à son contenu, lui

trouvant un goût assez agréable, il la vida tout en soupant. Rosas,

affectant la sobriété, ne but que de l’eau, et partit pour son estancia

aussitôt après le souper.

Pendant la nuit, l’ami pensa crever. Rosas rit beaucoup de la

plaisanterie. Si l’ami fût mort, Rosas eût sans doute encore ri bien

davantage.

Quand il recevait quelque citadin dans une de ses estancias, il se

plaisait à lui faire monter les chevaux les plus mal dressés, et sa

joie était d’autant plus grande que la chute du cavalier était plus

dangereuse.

Au gouvernement, il était toujours entouré de fous et de paillasses,

et, au milieu des affaires les plus sérieuses, il gardait ce singulier

entourage. Lorsqu’il assiégeait Buenos-Ayres, en 1829, il avait près de

lui quatre de ces pauvres diables. Il en avait fait des moines, dont,

en vertu de son autorité privée, il s’était constitué le prieur. Il les

appelait: fray Bigna, fray Chaja, fray Lechuza, et fray Biscacha. Outre

les paillasses et les bouffons, Rosas aimait fort aussi les confitures:

il en avait toujours, et de toutes les espèces, sous sa tente. Les

confitures n’étaient pas non plus détestées des moines, et, de temps en

temps, il en disparaissait quelques pots. Alors Rosas appelait toute

la communauté en confession. Les moines savaient ce qu’il leur en

coûterait de mentir: le coupable avouait donc.

A l’instant le coupable était dépouillé de ses habits et fustigé par

ses trois compagnons.

Tout le monde a connu à Buenos-Ayres son mulâtre Eusebio, et cela

d’autant mieux qu’un jour de réception publique, Rosas eut l’idée

de faire pour lui ce que madame Dubarry faisait à l’occasion de son

nègre Zamore. Eusebio, vêtu en gouverneur, reçut les hommages des

autorités au lieu et place de son maître.

Malgré l’amitié que Rosas portait à son mulâtre, il prit un jour

fantaisie à ce terrible ami de lui faire une _farce_, farce sauvage,

comme toutes celles qu’inventait Rosas. Il feignit que l’on venait de

découvrir une conspiration dont Eusebio était le chef. Il ne s’agissait

pas moins que de le poignarder, lui, Rosas. Eusebio fut arrêté malgré

ses protestations de dévouement. Rosas avait ses juges à lui, qui ne

s’inquiétaient pas si l’accusé était coupable ou ne l’était pas. Rosas

accusait, ils jugèrent et condamnèrent le pauvre Eusebio à la peine de

mort.

Eusebio subit tous les apprêts du supplice, se confessa, fut conduit

sur le lieu de l’exécution, y trouva le bourreau et ses aides; puis

tout à coup, comme le dieu de la tragédie antique, apparut Rosas, qui

annonça à Eusebio que sa fille, Manuelita, étant devenue amoureuse de

lui et voulant l’épouser, il lui faisait grâce.

Inutile de dire qu’Eusebio, tout en ne mourant pas du supplice, faillit

mourir de peur.

Nous avons prononcé ce nom de Manuelita; nous avons vu que c’était la

fille de Rosas. Disons à nos lecteurs français, à qui il est permis de

l’ignorer, ce qu’est, comme femme, cette Manuelita, que la Providence

plaça près de son père comme un bon génie, dont la principale

occupation, pendant les beaux jours de sa vie, fut de répéter chaque

jour le mot grâce, et à laquelle grâce parfois fut accordée.

Manuelita est aujourd’hui une femme de quarante ans, qui, par

dévouement pour son père, et peut-être un peu pour la mission qu’elle

avait reçue du ciel, ne s’est point mariée, ou plutôt ne s’était pas

encore mariée en 1850, époque où nous l’avons perdue de vue.

Manuelita n’était pas précisément une belle femme; c’était mieux:

c’était une charmante personne, d’une figure distinguée, d’un tact

profond, coquette comme une Européenne, très-préoccupée surtout de

l’effet qu’elle produisait sur les étrangers.

Manuelita a été fort calomniée, et c’est tout naturel: c’était la fille

de Rosas, c’est-à-dire de l’homme sur lequel convergeaient toutes les

haines. On l’accusa d’avoir hérité des instincts cruels de son père, et

d’avoir, comme la fille du pape Borgia, oublié l’amour filial dans un

autre amour plus tendre et moins chrétien.

Il n’est rien de tout cela. Manuelita resta fille pour deux raisons:

d’abord, parce que Rosas sentait parfois le besoin d’être aimé, et

qu’il savait que le seul amour réel, dévoué, infini, sur lequel il

pût compter, c’était l’amour de sa fille. Manuelita est restée

fille encore peut-être parce que, dans ses rêves de royauté, Rosas,

aujourd’hui simple particulier perdu dans un coin de l’Angleterre, je

crois, voyait au fond de l’avenir briller, pour Manuelita, quelque

alliance plus aristocratique que celles auxquelles il avait droit de

prétendre alors.

Non, autant l’histoire doit être sévère à Rosas, autant, à moins d’être

injuste, elle sera douce, et en étant douce, elle sera équitable à

Manuelita; et ce que nous disons ici de ce côté du monde, chacun le

sait là-bas, et, au fond du cur, chacun le reconnaîtra comme une

vérité, Manuelita fut la digue éternelle, impuissante parfois, qui

arrêtait la colère de son père, toujours prête à déborder. Enfant,

elle avait un étrange moyen d’obtenir de Rosas les grâces qu’elle

demandait: elle faisait mettre le mulâtre Eusebio nu ou à peu près;

elle le faisait seller et brider comme un cheval; elle chaussait à

ses petits pieds andalous des éperons de gaucho. Eusebio se mettait

à quatre pattes; Manuelita montait sur son dos, et l’amazone étrange

venait faire caracoler son bucéphale humain devant son père, lequel

riait de cette singulière plaisanterie, et, ayant ri, accordait à

Manuelita la grâce qu’elle demandait. Plus tard, lorsqu’elle comprit

qu’elle ne pouvait plus employer ce moyen, si efficace qu’il fût, elle

s’appliqua à faire, près du dictateur, l’uvre que faisait Mécène

près d’Auguste, lorsqu’il lui jetait ses tablettes sur lesquelles il

avait écrit: _Surge, carnifex!_ Mais Manuelita s’y prenait autrement.

Elle connaissait son père mieux que personne; elle savait les vanités

secrètes auxquelles il était accessible. Elle temporisait, elle

sollicitait; et quelquefois, douce sur de charité bénie du Seigneur,

elle obtenait.

C’était Manuelita qui était tout à la fois la reine et l’esclave du

foyer domestique. Elle gouvernait la maison, soignait son père, et,

chargée de toutes les relations diplomatiques, elle était le véritable

ministre des affaires étrangères de Buenos-Ayres.

En somme, de même que Rosas était un être à part, qui ne touchait à

rien et ne se confondait avec personne dans la société, Manuelita,

devenue plus tard Manuela, était une créature non-seulement étrange au

milieu de tous, mais même étrangère à tous, et qui passa solitaire en

ce monde, loin de l’amour des hommes, hors de la sympathie des femmes.

Rosas avait, en outre, un fils nommé Juan, mais qui jamais ne fut mêlé

à la politique de son père. De plus, une petite fille échappant à

peine à l’enfance, aujourd’hui chaste épouse, heureuse mère, portant,

dans la personne de son mari, un nom honorable et honoré.

Une fois arrivé au pouvoir, le grand travail de Rosas fut d’anéantir la

fédération.

Lopez, le fondateur de la fédération, tombe malade: Rosas le fait venir

à Buenos-Ayres et le soigne chez lui.

Lopez meurt empoisonné.

Quiroga, le chef de la fédération, a échappé à vingt combats plus

meurtriers les uns que les autres; son courage est passé en exemple, sa

loyauté en proverbe.

Quiroga meurt assassiné.

Cullen, ce conseil de la fédération, devient gouverneur de Santa-Fé.

Rosas lui improvise une révolution; Cullen est livré à Rosas par le

gouverneur de Santiago.

Cullen est fusillé.

Tout ce qu’il y a de marquant dans le parti fédéral a le sort de

ce qu’il y avait de marquant en Italie sous les Borgia. Et, peu à

peu, Rosas, en employant les mêmes moyens qu’Alexandre VI et que

son fils César, parvient à régner sur la république Argentine, qui,

quoique réduite à une parfaite unité, n’en conserve pas moins le

titre pompeux de fédération, et, ce qu’il y a de bizarre, va devenir

l’ennemie des _unitaires_.

Disons quelques mots des hommes que nous venons de nommer, et faisons

un instant revivre leurs spectres accusateurs. Ce sera quelque chose

comme la scène de Shakspeare dans _Richard III_ avant la bataille.

Il y a d’ailleurs dans tous ces hommes une saveur de sauvagerie

primitive qui mérite d’être connue.

Nous avons commencé par le général Lopez. Une seule anecdote donnera

non-seulement une idée de ce chef, mais encore des hommes auxquels il

avait affaire.

Lopez était gouverneur de Santa-Fé. Il avait, dans l’Entre-Rios, un

ennemi personnel, le colonel Ovando. Ce dernier, à la suite d’une

révolte, fut conduit prisonnier au général Lopez.

Le général déjeunait. Il reçut à merveille Ovando, et l’invita à

s’asseoir à sa table. La conversation s’engagea entre eux comme entre

deux convives auxquels une égalité de condition eût commandé la plus

parfaite et la plus égale courtoisie.

Cependant, au milieu du repas, Lopez s’interrompit tout à coup.

--Colonel, dit-il, si je fusse tombé en votre pouvoir, comme vous

êtes tombé au mien, et cela au moment du repas, qu’eussiez-vous fait?

--Je vous eusse invité à vous mettre à table, comme vous avez fait

vous-même à mon égard.

--Oui, mais après le déjeuner?

--Je vous eusse fait fusiller.

--Je suis enchanté que cette idée-là vous soit venue, car c’est aussi

la mienne. Vous serez fusillé en sortant de table.

--Dois-je en sortir à l’instant ou achever de déjeuner?

--Oh! achevez, colonel, achevez; nous ne sommes pas pressés.

On continua donc le repas. On prit le café et les liqueurs; puis, le

café et les liqueurs pris:

--Je crois qu’il est temps, dit Ovando.

--Je vous remercie de ne pas avoir attendu que je vous le rappelasse,

répondit Lopez.

Puis, appelant son planton:

--L’escouade est-elle prête? demanda-t-il.

--Oui, mon général, répondit le planton.

Alors, se retournant vers Ovando:

--Adieu, colonel, dit-il.

--Non, pas adieu; au revoir, répondit celui-ci: on ne vit pas longtemps

dans des guerres pareilles à celles que nous faisons.

Et, saluant Lopez, il sortit. Cinq minutes après, une fusillade,

retentissant sur la porte même de Lopez, lui annonçait que le colonel

Ovando avait cessé d’exister.

Passons à Quiroga.

Celui-ci est plus connu de nous. Sa réputation, en traversant les mers,

a eu son écho à Paris. La mode s’en est emparée: de 1820 à 1823, on a

porté des manteaux à la Quiroga et des chapeaux à la Bolivar; il est

probable que ni l’un ni l’autre n’ont jamais porté ni le manteau ni le

chapeau que leurs admirateurs adoptaient à deux mille lieues d’eux.

Quiroga, lui aussi, comme Rosas, était un homme de la campagne. Il

avait, dans sa jeunesse, servi en qualité de sergent dans l’armée de

ligne contre les Espagnols.--Retiré dans son pays natal, la Rioja, il

se mêla aux partis internes, devint le maître de son pays, et, une fois

arrivé à ce premier degré de puissance, il se jeta dans la lutte des

différentes factions de la République, et dans cette lutte se révéla

pour la première fois à l’Amérique.

Au bout d’un an, Quiroga était l’épée du parti fédéral. Jamais homme

n’a obtenu de pareils résultats par la simple application de la valeur

personnelle. Son nom en était arrivé à avoir un prestige qui valait des

armées.--Sa grande tactique, au milieu du combat, était d’appeler à

lui la plus forte somme de dangers qu’il pouvait réunir, et lorsque,

dans la mêlée, il jetait son cri de guerre en faisant frémir dans sa

main cette longue lance qui était son arme de prédilection, les plus

braves curs faisaient alors connaissance avec la crainte.

Quiroga était cruel, ou plutôt féroce; mais, dans sa férocité, il y

avait toujours quelque chose de grand et de généreux.--C’était la

férocité du lion, et non celle du tigre.

Quand le colonel Pringles, un de ses plus grands ennemis, est fait

prisonnier et assassiné après avoir été pris, celui qui l’a assassiné,

et qui sert sous les ordres de Quiroga, se présente à celui-ci, croyant

avoir gagné une bonne récompense.

Quiroga lui laisse raconter son crime, et à l’instant même le fait

fusiller.

Une autre fois, deux officiers appartenant au parti ennemi, sont faits

prisonniers par ses gens, qui se souviennent du supplice de leur

compagnon, et qui, cette fois, les lui amènent vivants.--Il leur offre

d’abandonner leur drapeau et de servir sous ses ordres.

L’un d’eux accepte,--l’autre refuse.

--C’est bien, dit-il à celui qui a accepté, montons à cheval et allons

voir fusiller votre camarade. Celui-ci, sans faire d’observation,

s’empresse d’obéir, cause gaiement tout le long de la route avec

Quiroga, dont il se croit déjà l’aide de camp, tandis que le condamné,

escorté d’un piquet aux armes chargées, marche tranquillement à la mort.

Arrivé sur le lieu de l’exécution, Quiroga ordonne à l’officier qui

a refusé de trahir son parti de se mettre à genoux;--mais, après le

commandement: _En joue!_ il s’arrête.

--Allons, dit-il à celui qui se croyait déjà mort, vous êtes un

brave.--Prenez le cheval de monsieur, et partez.

Mémoires de Garibaldi, tome 1/2 · 第 12 / 14 段