quelque point que vous la regardiez, par la gigantesque cathédrale; si
la yole vous emporte rapidement vers la plage sous les efforts de ses
six rameurs; si, le jour, vous voyez sur la route de ces belles quintas
des groupes de femmes en amazone, des cavaliers en habit de cheval; si,
le soir, à travers les fenêtres ouvertes, et versant dans la rue des
torrents de lumière et d’harmonie, vous entendez les chants du piano
ou les plaintes de la harpe, les trilles petillantes des quadrilles ou
les notes plaintives de la romance, c’est que vous êtes à Montevideo,
la vice-reine de ce fleuve d’argent dont Buenos-Ayres prétend être
la reine, et qui se jette dans l’Atlantique par une embouchure de
quatre-vingts lieues.
Ce fut Juan-Dias de Solis qui, le premier, vers le commencement de
1516, découvrit la côte et la rivière de la Plata. La première chose
qu’aperçut la sentinelle en vigie fut le Cerro. Pleine de joie alors,
elle s’écria en langue latine:
--_Montem video!_
De là le nom de la ville dont nous allons rapidement esquisser
l’histoire.
Solis, déjà fier d’avoir découvert, un an auparavant, Rio de Janeiro,
ne jouit pas longtemps de sa nouvelle découverte.
Ayant lancé dans la baie deux de ses navires, et ayant remonté la Plata
avec le troisième, il céda aux signes d’amitié que lui firent les
Indiens, tomba dans une embuscade et fut tué, rôti et mangé sur les
bords d’un ruisseau qui, en mémoire de ce terrible événement, porte
encore aujourd’hui le nom de _Arroyo de Solis_.
Cette horde d’Indiens anthropophages, très-braves du reste, appartenait
à la tribu primitive des Charruas; elle était maîtresse du pays, comme
à l’extrémité opposée du grand continent, les Hurons et les Sioux.
Aussi résista-t-elle aux Espagnols, qui furent forcés de bâtir
Montevideo au milieu des combats de tous les jours, et surtout
d’attaques de toutes les nuits: si bien que, grâce à cette résistance,
Montevideo, quoique découverte, comme nous l’avons dit, en 1516, compte
à peine cent ans de fondation.
Enfin, vers la fin du dernier siècle, un homme fit aux maîtres
primitifs de la côte une guerre d’extermination, dans laquelle ils
furent anéantis. Trois derniers combats--pendant lesquels, comme les
anciens Teutons, ils placèrent au milieu d’eux femmes et enfants, et
tombèrent sans reculer d’un pas--virent disparaître leurs derniers
restes; et, monuments de cette défaite suprême, le voyageur peut
encore aujourd’hui voir, blanchis, au pied de la montagne _Augua_, les
ossements des derniers Charruas.
Cet autre Marius, vainqueur de ces autres Teutons, c’était le
_commandant de la campagne_, Jorge Pacheco, père du général Pacheco
y Obes, de la bouche duquel, nous l’avons déjà dit, nous tenons les
détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs.
Mais les sauvages détruits léguaient au commandant Pacheco des
ennemis bien plus tenaces, bien plus dangereux, et surtout bien plus
inexterminables que les Indiens,--attendu que ceux-là étaient soutenus,
non par une croyance religieuse qui allait chaque jour s’affaiblissant,
mais, au contraire, par un intérêt matériel qui allait chaque jour
augmentant;--et ces ennemis, c’étaient les contrebandiers du Brésil.
Le système prohibitif était la base du commerce espagnol: c’était
donc une guerre acharnée entre le commandant de la campagne et les
contrebandiers qui, tantôt par ruse, tantôt par force, essayaient
d’introduire, sur le territoire montevidéen, leurs étoffes et leur
tabac.
La lutte fut longue, acharnée, mortelle. Don Jorge Pacheco, homme d’une
force herculéenne, d’une taille gigantesque, d’une surveillance inouïe,
était enfin arrivé,--il l’espérait du moins,--non pas à anéantir
les contrebandiers, comme il avait fait des Charruas, c’était chose
impossible, mais à les éloigner de la ville,--lorsque tout à coup ils
reparurent plus hardis, plus actifs et mieux ralliés que jamais, autour
d’une volonté unique aussi puissante, aussi courageuse et surtout aussi
intelligente que pouvait l’être celle du commandant Pacheco.
Le commandant lança ses espions par la campagne, et s’informa des
causes de cette recrudescence d’hostilités.
Tous revinrent avec un même nom à la bouche:
--Artigas!
Qu’était-ce donc que cet Artigas?
Un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, brave comme un vieil
Espagnol, subtil comme un Charrua, alerte comme un gaucho: il avait des
trois races, sinon dans le sang, du moins dans l’esprit.
Ce fut alors une lutte admirable de ruse et de force entre le vieux
commandant de la campagne et le jeune contrebandier; mais l’un était
jeune et croissait en force; l’autre était, non pas vieux, mais fatigué.
Pendant quatre ou cinq ans, Pacheco poursuivit Artigas, le battant
partout où il se montrait; mais Artigas, battu, n’était point tué ni
pris;--le lendemain, il reparaissait.--L’homme de la ville se fatigua
le premier de la lutte, et, comme un de ces anciens Romains du temps
de la République, qui sacrifiaient leur orgueil au bien du pays, il
alla proposer au gouvernement de résigner ses pouvoirs, à la condition
que l’on ferait Artigas chef de la campagne à sa place; Artigas, à son
avis, pouvant seul mettre fin à l’uvre que lui, Pacheco, ne pouvait
accomplir, c’est-à-dire à l’extermination des contrebandiers.
Le gouvernement accepta, et, comme ces bandits romains qui font leur
soumission au pape, et qui se promènent vénérés dans la ville dont ils
ont été la terreur, Artigas fit son entrée à Montevideo, et reprit
l’uvre d’extermination au point où elle s’était échappée des mains de
son prédécesseur.
Au bout d’un an, la contrebande était, sinon anéantie, du moins
disparue.
Cela se passait cinquante-huit ou soixante ans avant les événements
auxquels va se trouver mêlé Garibaldi; mais nous sommes auteur
dramatique avant tout, et nous ne pouvons nous habituer à ne pas ouvrir
nos drames par un prologue; ce prologue, au reste, n’est pas sans
intérêt, et fait connaître des hommes et des localités assez inconnus
en France.
Artigas avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans; ainsi, à
l’époque où le général Pacheco me donnait ces détails, il en avait
quatre-vingt-treize, et vivait ignoré dans une petite quinta du
président du Paraguay. Depuis, sans doute, est-il mort.
C’était un jeune homme, beau, brave et fort, et qui représentait une
des trois puissances qui régnèrent tour à tour sur Montevideo. Don
Jorge Pacheco était le type de la valeur chevaleresque du vieux monde;
cette valeur chevaleresque qui a traversé les mers avec Colomb, Pizarre
et Fernand Cortez.
Artigas était, lui, l’homme de la campagne; il pouvait représenter ce
qu’on appelait là-bas le parti national, placé entre les Portugais et
les Espagnols, c’est-à-dire entre les étrangers restés Portugais et
Espagnols par leur séjour dans des villes où tout leur rappelait des
murs portugaises et espagnoles.
Puis restait un troisième type et même une troisième puissance, dont il
faut bien que nous parlions, et qui est à la fois le fléau de l’homme
des villes et de l’homme de la campagne.
Ce troisième type, c’est le gaucho, dont Garibaldi vous a dit un mot
caractéristique et pittoresque. Il l’a appelé «le centaure du nouveau
monde.»
En France, nous appelons gaucho tout ce qui vit dans ces vastes
plaines, ces immenses steppes, ces pampas infinies qui s’étendent des
bords de la mer au versant oriental des Andes. Nous nous trompons: le
capitaine Head, de la marine anglaise, mit le premier en vogue cette
manie de confondre le gaucho avec l’habitant de la campagne, qui, dans
sa fierté, repousse non-seulement la similitude, mais encore la
comparaison.
Le gaucho est le bohémien du nouveau monde. Sans biens, sans maison,
sans famille, il a pour tout bien son puncho, son cheval, son couteau,
son lasso et ses _bolas_.
Son couteau, c’est son arme; son lasso et ses bolas, c’est son
industrie.
Artigas demeura donc commandant de la campagne, à la grande
satisfaction de tout le monde, à l’exception des contrebandiers; et il
se trouvait encore chargé de cette importante fonction lorsque éclata
la révolution de 1810, révolution qui avait pour but et qui eut, en
effet, pour résultat d’anéantir la domination espagnole dans le nouveau
monde.
Elle commença donc en 1810, à Buenos-Ayres, et s’acheva en Bolivie, à
la bataille d’Ayacuncho, en 1824.
Le chef des forces indépendantes était alors le général Antonio-José de
Suere; il avait cinq mille hommes sous ses ordres.
Le général en chef des troupes espagnoles était don Jose de Laserna, le
dernier vice-roi du Pérou; il commandait onze mille hommes.
Les patriotes n’avaient qu’un seul canon; ils étaient un contre deux,
pas même un contre deux, comme on le voit par les chiffres que nous
venons de poser. Ils manquaient de munitions, de provisions de bouche,
de poudre et de pain. On n’avait qu’à attendre, ils se rendaient; on
attaqua, ils vainquirent.
Ce fut le général patriote Alejo Cordova qui commença la bataille. Il
commandait à quinze cents hommes. Il mit son drapeau au bout de son
épée et cria:
--En avant!
--Au pas accéléré ou au pas ordinaire? demanda un officier.
--Au pas de la victoire, répondit-il.
Le soir, l’armée espagnole tout entière avait capitulé et se trouvait
prisonnière de ceux qu’elle avait tenus prisonniers.
Artigas, un des premiers, avait salué la révolution comme une
libératrice. Il s’était mis à la tête du mouvement dans la campagne, et
alors il était venu offrir à Pacheco de résigner à son tour entre ses
mains le commandement, comme autrefois Pacheco avait fait pour lui.
Cet échange allait peut-être s’opérer, lorsque Pacheco fut surpris dans
la maison de Casablanca, sur l’Uruguay, par des marins espagnols, et
resta prisonnier entre leurs mains.
Artigas n’en continua pas moins son uvre de délivrance. En peu
de temps, il chassa les Espagnols de toute cette campagne dont il
s’était fait roi, et les réduisit à la seule ville de Montevideo. Mais
Montevideo pouvait présenter une sérieuse résistance, attendu qu’elle
était la seconde ville fortifiée d’Amérique.
La première était Saint-Jean d’Ulloa.
A Montevideo s’étaient réfugiés tous les partisans des Espagnols,
appuyés d’une armée de quatre mille hommes. Artigas, soutenu par
l’alliance de Buenos-Ayres, mit le siége devant la ville.
Mais une armée portugaise vint en aide aux Espagnols et débloqua
Montevideo.
En 1812, nouveau siége de Montevideo. Le général Rondeau pour
Buenos-Ayres, et Artigas pour les patriotes montevidéens, ont réuni
leurs forces et sont revenus envelopper la ville.
Le siége dura vingt-trois mois; puis, enfin, une capitulation livra
le siége de la future république Orientale aux assiégeants, commandés
alors par le général Alvear.
Comment le général en chef était-il Alvear et non Artigas? Nous allons
le dire.
C’est qu’au bout de vingt mois de siége, après trois ans de contact
entre les hommes de Buenos-Ayres et ceux de Montevideo, les
dissemblances d’habitudes, de murs, je dirais presque de race, qui
avaient été d’abord de simples causes de dissentiment, étaient peu à
peu devenues des motifs de haine.
Artigas, comme Achille, s’était donc retiré sous sa tente, ou plutôt il
emportait sa tente avec lui. Il avait disparu dans ces profondeurs de
la prairie, si bien connues de sa jeunesse, au temps qu’il faisait le
métier de contrebandier.
Le général Alvear l’avait remplacé, et se trouvait, lors de la
reddition de Montevideo, général en chef des _Porteños_.
C’est ainsi qu’on appelle dans le pays les hommes de Buenos-Ayres,
tandis qu’on appelle les Montevidéens les _Orientaux_.
Tâchons de faire comprendre ici les différences nombreuses qui existent
entre les Porteños et les Orientaux.
L’homme de Buenos-Ayres, fixé dans le pays depuis trois cents ans
dans la personne de son aïeul, a perdu, dès la fin du premier siècle
de sa translation en Amérique, toutes les traditions de la mère
patrie, c’est-à-dire de l’Espagne. Ses intérêts ressortent du sol;
sa vie s’y est attachée. Les habitants de Buenos-Ayres sont presque
aussi Américains aujourd’hui que l’étaient autrefois les Indiens,
qu’ils ont conquis et auxquels ils se sont substitués. L’homme
de Montevideo, au contraire, fixé depuis un siècle à peine dans le
pays,--toujours dans la personne de son aïeul, bien entendu,--l’homme
de Montevideo n’a pas eu le temps d’oublier qu’il est fils, petit-fils,
arrière-petit-fils d’Espagnol. Il a le sentiment de sa nationalité
nouvelle, mais sans avoir oublié les traditions de la vieille Europe,
à laquelle il tient par la civilisation; tandis que l’homme de la
campagne de Buenos-Ayres s’en éloigne tous les jours pour rentrer dans
la barbarie.
Le pays non plus n’est pas sans influence sur ce mouvement, rétrograde
d’un côté, progressif de l’autre.
La population de Buenos-Ayres, répandue sur des landes immenses,
avec des habitations très-éloignées les unes des autres, dans des
contrées dépourvues d’eau, manquant de bois, tristes d’aspect,--la
population habitant des chaumières mal construites, puise dans cet
isolement, dans ces privations, dans ces distances, un caractère
sombre, misérable, querelleur. Ses tendances remontent vers l’Indien
sauvage des frontières du pays, avec lequel elle fait commerce de
plumes d’autruche, de manteaux pour le cheval, et de bois de lances,
toutes choses qu’il apporte des pays où la civilisation n’a pas
pénétré, de centres inconnus des Européens, et qu’il échange contre de
l’eau-de-vie, du tabac, qu’il emporte vers ces grandes plaines des
pampas dont il a pris le nom, ou auxquelles il a peut-être donné le
sien.
La population de Montevideo, tout au contraire, occupe un beau pays,
qu’arrosent des ruisseaux, que coupent des vallées. Elle n’a pas de
grands bois, elle ne possède pas de vastes forêts, comme l’Amérique
du Nord, c’est vrai; mais, au fond de chacune de ses vallées, elle
a des ruisseaux ombragés par le _quebrocho_ à l’écorce de fer, par
l’_ubajai_, par le _sauce_ aux riches rameaux. En outre, elle est
bien logée, bien nourrie. Ses maisons, villas, fermes ou métairies,
sont rapprochées les unes des autres; et son caractère, ouvert et
hospitalier, est enclin à cette civilisation dont le voisinage de la
mer lui apporte incessamment le parfum sur les ailes du vent qui vient
d’Europe.
Pour la population de Buenos-Ayres, le type de la perfection est
l’Indien à cheval.
Pour l’homme de la campagne de Montevideo, c’est l’Européen, sanglé
dans son habit, ficelé dans sa cravate, emprisonné entre ses sous-pieds
et ses bretelles.
L’homme de Buenos-Ayres a la prétention d’être le premier en élégance.
Il s’échauffe et s’apaise facilement. Il a plus d’imagination que les
Montevidéens. Les premiers poëtes que l’Amérique a connus sont nés à
Buenos-Ayres. Varela et Lofinur, Dominguez et Marmol, sont des poëtes
porteños.
L’homme de Montevideo est moins poétique, mais plus calme et plus ferme
dans ses résolutions et dans ses projets. Si son rival a la prétention
d’être le premier en élégance, il a celle d’être le premier en courage.
Parmi ses poëtes, on trouve les noms d’Hidalgo, de Berro, de Figuerta,
de Juan-Carlos Gomez.
De leur côté, les femmes de Buenos-Ayres ont la prétention d’être les
plus belles femmes de l’Amérique méridionale, depuis le détroit de
Lemaire jusqu’à la rivière des Amazones.
Peut-être, en effet, le visage des femmes de Montevideo est-il
moins éclatant que celui de leurs voisines, mais leurs formes sont
merveilleuses, mais leurs pieds, leurs mains et leurs tournures
semblent être directement empruntées soit à Séville, soit à Grenade.
Ainsi, entre les deux pays:
Rivalité de courage et d’élégance pour les hommes;
Rivalité de beauté, de grâce et de tournure pour les femmes;
Rivalité de talent pour les poëtes, ces hermaphrodites de la société,
irritables comme des hommes, capricieux comme des femmes, et, avec
tout cela, naïfs parfois comme des enfants.
Il y avait, on le voit par tout ce que nous venons de dire, des causes
suffisantes de rupture entre les hommes de Buenos-Ayres et ceux de
Montevideo, entre Artigas et Alvear.
Ce fut non-seulement une séparation, mais une haine; non-seulement une
haine, mais une guerre.
Tous les éléments d’antipathie furent soulevés contre les hommes de
Buenos-Ayres par l’ancien chef de contrebandiers. Peu lui importaient
désormais les moyens, pourvu qu’il arrivât à son but; et son but était
de chasser du pays les Porteños.
Ce fut alors qu’Artigas, réunissant tout ce que le pays lui offrait de
ressources, se mit à la tête de ces bohémiens de l’Amérique que l’on
appelle les gauchos.
C’était la guerre sainte, en quelque sorte, que faisait Artigas. Aussi
rien ne put-il lui résister, ni l’armée de Buenos-Ayres, ni le parti
espagnol, qui comprenait que la rentrée d’Artigas à Montevideo, c’était
la substitution de la force brutale à l’intelligence.
Ceux qui avaient prévu ce retour à la barbarie ne s’étaient pas
trompés.--Pour la première fois, des hommes vagabonds, incivilisés,
sans organisation, se voyaient réunis en corps d’armée et avaient
un général. Ainsi, avec Artigas dictateur commence une période qui a
quelque analogie avec le sans-culottisme de 1793. Montevideo va voir
passer le règne de l’homme aux pieds nus, aux _calzoncillos_ flottants,
à la _chiripa_ écossaise, au _poncho_ déchiré recouvrant tout cela, et
au chapeau posé sur l’oreille et assuré par le _barbijo_.
Alors Montevideo devient le témoin de scènes inouïes, grotesques,
quelquefois terribles. Souvent les premières classes de la société sont
réduites à l’impuissance d’action; Artigas, moins la cruauté et plus le
courage, devint alors ce que fut plus tard Rosas.
Si désastreux qu’il fût, le dictatoriat d’Artigas eut cependant son
côté brillant et national. Ce côté, ce fut la lutte de Montevideo
contre Buenos-Ayres, qu’Artigas battit sans cesse, et dont il finit par
repousser entièrement l’influence, et sa résistance opiniâtre à l’armée
portugaise qui envahit le pays en 1815.
Le prétexte de cette invasion fut le désordre de l’administration
d’Artigas, et la nécessité de sauver les peuples voisins de désordres
pareils, que pouvait faire naître en eux la contagion de l’exemple.
Ces désordres avaient, au sein du pays même, doublé l’opposition que
faisait le parti de la civilisation. Les classes élevées, surtout,
appelaient de tous leurs vux une victoire qui substituât la domination
portugaise à cette domination nationale qui entraînait avec elle la
licence et la brutale tyrannie de la force matérielle.--Cependant,
malgré cette sourde conspiration à l’intérieur, malgré les attaques
des Porteños et des Portugais, Artigas résista quatre ans, livra trois
batailles rangées à l’ennemi, et, vaincu enfin, ou plutôt écrasé en
détail, se retira dans l’Entre-Rios, c’est-à-dire de l’autre côté de
l’Uruguay.--Là, tout fugitif qu’il était, Artigas représentait encore,
sinon par ses forces, du moins par son nom, une puissance redoutable,
lorsque Ramire, son lieutenant, se révolta, souleva contre lui les
trois quarts des hommes qui lui restaient, le battit de façon à lui
ôter tout espoir de reconquérir sa position perdue, et le força de
sortir de ce pays, où, comme Antée, il semblait reprendre des forces
toutes les fois qu’il touchait la terre.
Ce fut alors que, pareil à une de ces trombes qui s’évaporent après
avoir laissé la désolation et les ruines sur son passage, Artigas
disparut et s’enfonça dans le Paraguay, où, comme nous l’avons dit, en
1848, à l’époque où Garibaldi défendait Montevideo, il vivait encore,
âgé de quatre-vingt-treize à quatre-vingt-quatorze ans, jouissant de
toutes ses facultés intellectuelles, et presque de toutes ses forces.
Artigas vaincu, rien ne fit plus opposition à la domination portugaise.
Elle s’établit dans le pays, et le baron da Laguna, Français d’origine,
fut son représentant en 1825. En 1825, Montevideo, comme toutes les
possessions portugaises, fut cédé au Brésil.
Montevideo fut alors occupé par une armée de huit mille hommes, et tout
semblait assurer sa possession paisible à l’empereur.
C’est alors qu’un Montevidéen proscrit, qui habitait Buenos-Ayres,
réunit trente-deux compagnons proscrits comme lui, et décida avec eux
qu’il rendrait la liberté à la patrie, ou qu’il mourrait.
Cette poignée de patriotes s’embarqua sur deux canots, et mit pied à
terre à l’Arenal-Grande.
Le chef qui les commandait avait nom Juan-Antonio Lavalleja.
Lavalleja avait d’avance noué des intrigues avec un propriétaire du
pays, qui devait, au moment de son débarquement, lui tenir des chevaux
prêts. Aussi, à peine eut-il pris terre qu’il envoya un message à cet
homme; mais celui-ci fit répondre que tout était découvert, que les
chevaux avaient été enlevés, et que s’il avait un conseil à donner à
Lavalleja et à ses compagnons, c’était de se rembarquer et de retourner
au plus tôt à Buenos-Ayres.
Mais Lavalleja répondit qu’il était parti dans l’intention d’aller
plus en avant, et non de retourner en arrière; en conséquence, il
donna l’ordre aux rameurs de regagner sans lui Buenos-Ayres, et le 19
avril il prit, lui et ses trente hommes, possession du territoire de
Montevideo, au nom de la liberté.
Le lendemain, la petite troupe, qui avait fait une razzia de chevaux,
razzia à laquelle, au reste, la plupart des propriétaires avaient prêté
leur concours,--le lendemain, la petite troupe, déjà en marche sur la
capitale, fut rencontrée par un détachement de deux cents cavaliers.
Parmi ces deux cents cavaliers, quarante étaient Brésiliens et cent
soixante Orientaux.
Cette troupe était commandée par un ancien frère d’armes de Lavalleja,
le colonel Julien Laguna. Lavalleja pouvait éviter le combat, mais,
tout au contraire, il marcha droit aux deux cents cavaliers. Seulement,
avant d’en venir aux mains, Lavalleja demanda une entrevue à Laguna.
--Que voulez-vous et que cherchez-vous dans le pays? demanda Laguna
venant de lui-même au-devant de Lavalleja.
--Je viens délivrer Montevideo de la domination étrangère, répondit
Lavalleja. Si vous êtes pour moi, venez avec moi. Si vous êtes contre
moi, rendez-moi vos armes, ou préparez-vous à combattre.
--Je ne sais pas ce que veulent dire ces mots _rendre ses armes_,
répondit Laguna, et j’espère que personne ne me l’apprendra jamais.
--Alors, allez vous mettre à la tête de vos hommes, et voyons pour
quelle cause Dieu sera.
--J’y vais, répondit Laguna.
Et il partit au galop pour rejoindre ses soldats.
Mais, au même moment, Lavalleja déploya le drapeau national, bleu,
blanc et rouge, comme le nôtre, et aussitôt les cent soixante Orientaux
passèrent de son côté.
Les quarante Brésiliens furent faits prisonniers.
La marche de Lavalleja sur Montevideo devint dès lors une marche
triomphale, dont le résultat fut que la république Orientale, proclamée
par la volonté et l’enthousiasme de tout un peuple, prit rang parmi les
nations.
ROSAS
Pendant ce temps, grandissait un nom qui devait être un jour la terreur
de la fédération argentine.
Peu de temps après la révolution de 1810, un jeune homme de quinze à
seize ans sortait de Buenos-Ayres, abandonnant la ville et gagnant la
campagne. Il avait le visage troublé et le pas rapide.
Ce jeune homme s’appelait Juan-Manoel _Rosas_.
Pourquoi, presque enfant encore, ce fugitif abandonnait-il la maison où
il était né? Pourquoi, homme de la ville, allait-il demander un asile
aux hommes de la montagne? C’est que lui, qui devait un jour souffleter
la patrie, venait de souffleter sa mère, et que la malédiction
paternelle le poursuivait.
Cet événement, sans importance d’ailleurs, se perdit bientôt dans le
bruit des événements plus sérieux qui s’accomplissaient, et tandis que
tous les anciens compagnons du fugitif se réunissaient sous l’étendard
de l’indépendance, pour combattre la domination espagnole, lui se
perdait dans les pampas, se donnait à la vie du gaucho, adoptait son
costume et ses murs, devenait un des meilleurs cavaliers et l’un des
hommes les plus habiles dans le maniement du lasso et de la bola, de
sorte qu’en le voyant si adroit à ces exercices sauvages, celui qui ne
l’eût pas connu l’eût pris, non plus pour un homme de la ville, mais
pour un homme de la campagne; non plus pour un _pueblero_ fugitif, mais
pour un véritable gaucho.