maudite; je restai en arrière avec deux mules horriblement fatiguées,
et que j’espérais png 224> sauver, en les faisant avancer pas à pas,
et en les nourrissant avec des feuilles de taquara, roseaux auxquels le
Taquari a emprunté son nom. Pendant ce temps, j’envoyai Anita en avant,
avec un domestique et l’enfant, afin qu’ils cherchassent l’issue de
cette interminable forêt, et tâchassent de trouver quelque nourriture.
Les deux chevaux que j’avais laissés à Anita, montés alternativement
par la courageuse femme, nous sauvèrent tous. Elle trouva enfin le bout
de la forêt, et, au bout de la forêt, un piquet de mes braves soldats,
avec un feu allumé, ce qui n’était point commun par une pareille pluie.
Mes compagnons, qui, par bonheur, avaient conservé quelques vêtements
de laine, en enveloppèrent l’enfant, le réchauffèrent et le ramenèrent
à la vie, quand la pauvre mère commençait déjà à désespérer de lui. Ce
ne fut pas tout: ces excellentes gens se mirent alors à chercher avec
une tendre sollicitude quelques aliments qu’ils n’eussent pas cherchés
pour eux, mais qu’ils cherchèrent pour l’amour de moi, et avec lesquels
ils réconfortèrent un peu la mère et l’enfant.
Celui qui leur porta les premiers et les plus efficaces secours
s’appelait Manzio; que son nom soit béni!
J’avais pris une peine inutile pour sauver mes deux chevaux; je finis
par être forcé d’abandonner les deux pauvres bêtes, poussives et
fourbues, et, fort détérioré moi-même, je fis à travers la forêt le
reste du chemin à pied.
Le même jour, je retrouvai ma femme et mon enfant, et sus tout ce que
mes compagnons avaient fait pour eux.
Neuf jours après son entrée dans la forêt, à peine la queue de notre
division en sortait-elle. Peu d’officiers avaient réussi à sauver
leurs chevaux. L’ennemi qui nous précédait avait, en fuyant devant
nous, laissé deux pièces de canon dans la picada; mais à peine les
regardâmes-nous en passant. Les moyens de transport manquaient, et sans
doute sont-elles encore à la même place où je les vis en passant.
Les tempêtes semblaient circonscrites dans la forêt. A peine en
fûmes-nous sortis, qu’en approchant de Cima-da-Serra et de Vaccaria,
nous trouvâmes le beau temps, et quelques bufs qui nous tombèrent sous
la main et nous indemnisèrent de notre long jeûne, nous firent oublier
la fatigue, la faim et la pluie.
Nous restâmes dans le département de Vaccaria quelques jours à attendre
la division de Bento Gonzales, qui nous rejoignit en désordre et
diminuée d’un tiers.
C’est que l’infatigable Morinque, informé de la retraite de cette
division, s’était mis à la poursuite de son arrière-garde, la
poursuivant sans relâche, l’attaquant en toute occasion, s’alliant
pour cette uvre de destruction aux montagnards, toujours hostiles aux
républicains. Tout cela donna à Labattue le temps de faire sa retraite,
puis sa jonction avec l’armée impériale; mais, lors de cette jonction,
à peine avait-il quelques centaines d’hommes à sa suite: les mêmes
inconvénients qui avaient existé pour nous avaient existé pour lui.
L’ennemi eut, en outre, à surmonter un obstacle imprévu, et que je note
à cause de son étrangeté.
Le général Labattue, devant traverser dans son chemin deux bois appelés
_di Mattos_, y trouva quelques-unes de ces tribus indigènes connues
sous le nom de _Bugrès_, lesquelles sont des plus sauvages que l’on
connaisse au Brésil. Ces tribus, sachant le passage des impériaux,
les assaillirent dans trois ou quatre embuscades, et leur firent
tout le mal qu’ils purent. Quant à nous, ils ne nous inquiétèrent
aucunement, et quoiqu’il y eût sur le chemin beaucoup de ces trappes
que les Indiens tendent sous les pas de leurs ennemis, au lieu
d’être dissimulées sous du gazon ou des branches, toutes étaient
découvertes, et, par conséquent, aucune n’était dangereuse.
Pendant la courte halte que nous fîmes sur la lisière d’un de ces bois
gigantesques, nous en vîmes sortir une femme qui, dans sa jeunesse,
avait été enlevée par les sauvages, et qui avait profité de notre
voisinage pour s’enfuir.
La pauvre créature était dans un déplorable état.
Comme nous n’avions plus aucun ennemi à fuir ni à poursuivre dans ces
régions élevées, nous continuâmes notre marche, à courtes étapes,
il est vrai, car nous manquions complétement de chevaux, et il nous
fallait dompter des poulains, chemin faisant.
Le corps des lanciers républicains étant resté complétement démonté,
fut obligé de se refaire rien qu’avec des poulains.
C’était, au reste, un splendide spectacle, toujours nouveau quoique
quotidiennement répété, que celui de ces jeunes et robustes noirs, dont
chacun méritait l’épithète de dompteur de chevaux, que Virgile donne
à Pélops. Il fallait les voir sautant sur ces sauvages enfants des
steppes, ignorants du mors, de la selle et de l’éperon, se cramponnant
à leur crinière et tourbillonnant avec eux dans la plaine jusqu’à ce
que, cédant à l’homme, le quadrupède s’avouât vaincu.
Mais la lutte était longue; l’animal ne se rendait qu’après avoir
épuisé tous ses efforts pour se débarrasser de son tyran; l’homme, de
son côté, admirable d’adresse, de force et de courage, lié à tous ses
mouvements, le serrant entre ses jambes comme entre des tenailles,
bondissant avec lui, se roulant avec lui, se relevant avec lui, et ne
se séparant de lui que lorsque, ruisselant de sueur, blanc d’écume,
frémissant sur ses jarrets, le cheval était dompté.
Trois jours suffisent à un bon dompteur de chevaux pour que l’animal le
plus rebelle subisse le mors.
Mais rarement les poulains sont-ils bien domptés par les soldats,
surtout dans les marches, où trop d’occupations empêchent ces dompteurs
de leur donner tous les soins nécessaires.
Les _Mattos_ passés, nous traversâmes la province de Missiones, nous
dirigeant sur Cruz-Alta, chef-lieu de cette petite province; puis, de
Cruz-Alta, nous marchâmes sur Saint-Gabriel, où s’établit le quartier
général, et où l’on bâtit des baraques pour le campement de l’armée.
Six ans de cette vie d’aventures et de dangers ne m’avaient pas fatigué
tant que j’étais resté seul; mais maintenant que j’avais une petite
famille, cette séparation de toutes mes anciennes connaissances,
cette ignorance de ce que, depuis tant d’années, étaient devenus mes
parents, me firent naître le désir de me rapprocher d’un point où des
nouvelles de mon père et de ma mère pussent me parvenir; j’avais pu
un instant refouler dans mon cur toutes ces tendres affections, mais
elles s’étaient amassées et demandaient à reprendre leur cours. Ajoutez
à cela que je ne savais rien non plus de cette autre mère qu’on appelle
l’Italie! La famille est puissante, mais la patrie est irrésistible.
Je me décidai donc à regagner Montevideo, du moins temporairement, et
je demandai mon congé au président, ainsi que la permission de me faire
un petit troupeau de bufs, dont la vente pièce à pièce devait, tout le
long de la route, subvenir à mes dépenses.
XXXVI
CONDUCTEUR DE BŒUFS
Me voilà donc _truppiere_, c’est-à-dire conducteur de bufs.
En conséquence, dans une estancia appelée _del Corral de Pedras_,
avec l’autorisation du ministre des finances, je parvins à réunir en
une vingtaine de jours, et avec une indicible fatigue, environ neuf
cents animaux; ces animaux étaient complétement sauvages. Une plus
grande fatigue m’attendait encore pendant la route, où je rencontrai
des obstacles presque insurmontables; le plus grand de tous, fut le
Rio-Negro, où je faillis voir s’engloutir tout mon capital. Du passage
du fleuve, de mon inexpérience dans mon nouveau métier, et surtout
du brigandage de certains _capataz_ mercenaires loués par moi comme
conducteurs, je sauvai à peu près cinq cents bêtes, qui, attendu la
mauvaise nourriture, la longue route et la fatigue des passages, furent
jugées incapables d’atteindre leur destination.
Je résolus, en conséquence, de les tuer, de les écorcher et de vendre
leurs peaux, opération après laquelle, dépenses prélevées, il me resta
une centaine d’écus qui servirent à faire face aux premières nécessités
de la famille.
C’est ici que je dois consigner une rencontre qui me donna un de mes
plus chers, de mes meilleurs et de mes plus tendres amis.
Hélas! encore un qui est allé attendre dans un monde meilleur la
délivrance de l’Italie.
En m’approchant de Saint-Gabriel, dans la retraite que nous venions
d’exécuter, j’avais entendu parler d’un officier italien d’un grand
esprit, d’un grand cur, d’une grande instruction, qui, exilé comme
carbonaro, s’était battu en France au 5 juin 1832, puis à Oporto,
pendant le long siége qui avait valu à cette ville le nom d’imprenable,
et qui enfin, forcé comme moi de quitter l’Europe, était venu mettre
son courage et sa science au service des jeunes républiques de
l’Amérique du Sud.
On racontait de lui des traits de courage, de sang-froid et de force
qui m’avaient fait répéter dix fois:
--Quand je rencontrerai cet homme, il sera mon ami.
Cet homme s’appelait Anzani.
Un de ces traits, surtout, avait fait grand bruit.
En arrivant en Amérique, Anzani s’était présenté, avec une lettre de
recommandation, chez deux de nos compatriotes, MM. ***, négociants à
Saint-Gabriel.
Ces messieurs avaient fait de lui leur factotum.
Anzani était tout à la fois chez eux le caissier, le teneur de livres,
l’homme de confiance;--disons mieux que cela, Anzani était le bon génie
de leur maison.
Comme tous les gens forts et courageux, Anzani était calme et doux.
La maison dont il était devenu le véritable directeur était une de ces
maisons comme on en trouve seulement dans l’Amérique du Sud, et qui
tiennent tout ce qu’il est possible d’imaginer, réunissant en un seul
commerce à peu près tous les commerces connus.
Or, la ville où résidaient nos deux compatriotes était, pour son
malheur, voisine de la forêt qui servait de refuge à ces tribus
d’Indiens Bugrès dont j’ai dit quelques mots dans le chapitre précédent.
Un des chefs de ces Indiens s’était fait la terreur de cette petite
ville, dans laquelle, deux fois par an, il descendait avec sa tribu,
et qu’il rançonnait à son plaisir, sans que celle-ci osât faire
résistance. Descendant d’abord avec deux ou trois cents hommes,
puis avec cent, puis avec cinquante, selon qu’il avait vu la terreur
croissante y établir son pouvoir, il avait fini par s’y sentir
tellement le maître, qu’il y venait seul, et, tout seul qu’il était,
y donnait ses ordres et y manifestait ses exigences comme s’il eût eu
derrière lui sa tribu prête à mettre la ville à feu et à sang.
Anzani avait fort entendu parler de ce matamore, et avait écouté tout
ce qu’on en avait dit sans aucunement manifester son opinion sur
l’audace du chef sauvage et sur la terreur qu’inspirait sa férocité.
Cette terreur était si grande, que, lorsque ce cri retentissait: «Le
chef _di Mattos_!» toutes les fenêtres se fermaient, toutes les portes
se verrouillaient, comme si l’on eût crié au chien enragé.
L’Indien était habitué à ces signes de terreur, qui flattaient son
orgueil.--Il choisissait la porte qu’il lui plaisait de se faire
ouvrir, y frappait, et la porte ouverte,--ce qui se faisait avec la
célérité de l’effroi,--il pouvait dévaliser la maison tout entière sans
que maîtres, voisins ou habitants, quels qu’ils fussent, songeassent à
inquiéter sa retraite.
Or, depuis deux mois, Anzani dirigeait la maison de commerce dans
les plus grands comme dans les plus petits détails, à la grande
satisfaction de ses deux patrons, lorsque ce cri terrible retentit:
--Le chef _di Mattos_!
Comme d’habitude, portes et volets se fermèrent précipitamment.
Anzani était seul à la maison, occupé à relever les comptes de la
semaine. Il ne jugea point que la bruyante annonce que l’on venait de
faire valût la peine de se déranger, et resta en conséquence derrière
son comptoir, porte et fenêtres ouvertes.
L’Indien s’arrêta étonné devant cette maison qui, au milieu du
bouleversement général que causait sa présence, paraissait indifférente
à sa venue.
Il entra et vit, de l’autre côté du comptoir, un homme au visage
placide qui faisait ses comptes.
Il s’arrêta en face de lui, les bras croisés et le regardant avec
étonnement.
Anzani leva la tête.
Anzani était la politesse même.
--Que voulez-vous, mon ami? demanda-t-il à l’Indien.
--Comment! ce que je veux? demanda celui-ci.
--Sans doute, fit Anzani, lorsqu’on entre dans un magasin, c’est qu’on
désire acheter quelque chose.
L’Indien éclata de rire.
--Tu ne me connais donc pas? demanda-t-il à Anzani.
--Comment veux-tu que je te connaisse? C’est la première fois que je te
vois.
--Je suis le chef di Mattos, répliqua l’Indien en décroisant ses bras,
et en montrant à sa ceinture un arsenal composé de quatre pistolets et
d’un poignard.
--Eh bien, chef di Mattos, que veux-tu? demanda Anzani.
--Je veux à boire, répondit celui-ci.
--Et que veux-tu à boire?
--Un verre d’_aguardiente_.
--Rien de plus facile; paye d’abord, et je te servirai ton verre après.
L’Indien se mit à rire une seconde fois.
Anzani fronça légèrement le sourcil.
--Voilà, dit-il, la seconde fois qu’au lieu de me répondre, tu me ris
au nez. Je ne trouve pas cela poli. Je te préviens donc que, si cela
t’arrive une troisième fois, je te mets à la porte.
Anzani avait prononcé ces mots avec un accent de fermeté qui, à tout
autre qu’un Indien, eût donné la mesure de l’homme auquel il avait
affaire.
Peut-être le sauvage comprit-il, mais il eut l’air de ne pas
comprendre.
--Je t’ai dit de me donner un verre d’aguardiente, répéta-t-il en
frappant du poing sur le comptoir.
--Et moi, je t’ai dit de payer d’abord, répéta Anzani, ou sinon que tu
n’aurais rien.
L’Indien lança un regard de colère à Anzani, mais le regard d’Anzani
rencontra le sien;--l’éclair avait croisé l’éclair.
Anzani avait l’habitude de dire:
--Il n’y a de force réelle que la force morale. Regardez hardiment,
fixement et obstinément l’homme qui vous regarde;--s’il baisse les
yeux, vous êtes son maître;--mais ne baissez pas les yeux, car alors
c’est lui qui sera le vôtre.
Le regard d’Anzani avait une irrésistible puissance. Ce fut l’Indien
qui baissa les yeux.
Il sentit son infériorité; et, furieux de cette domination inconnue, il
voulut se donner du cur en buvant.
--C’est bien, dit-il, voilà une demi-piastre, sers-moi.
--C’est mon état de servir les gens qui me payent, dit tranquillement
Anzani.
Et il servit à l’Indien un verre d’eau-de-vie.
L’Indien l’avala.
--Un autre, dit-il. Anzani lui en servit un autre.
L’Indien l’avala comme le premier.
--Un autre, dit-il encore.
Tant qu’il y eut de l’argent pour couvrir les libations de l’Indien,
Anzani ne fit aucune observation; mais, lorsque le buveur eut ingurgité
de l’eau-de-vie pour une valeur égale à celle de sa pièce, il s’arrêta.
--Eh bien? demanda l’Indien.
Anzani lui fit son compte.
--Après? insista le sauvage.
--Après?... Pas d’argent, pas d’eau-de-vie, reprit Anzani.
L’Indien avait calculé juste. Les cinq ou six verres d’eau-de-vie qu’il
avait bus lui avaient rendu le courage que lui avait fait perdre le
regard léonin d’Anzani.
--De l’aguardiente! dit-il portant la main à l’un de ses pistolets; de
l’aguardiente, ou je te tue!...
Anzani, qui se doutait que la chose finirait par là, se tenait prêt.
C’était un homme de cinq pieds neuf pouces, d’une force prodigieuse,
d’une adresse admirable. Il appuya sa main droite sur le comptoir,
sauta de l’autre côté, et se laissa tomber de tout son poids sur
l’Indien, saisissant, avant qu’il eût eu le temps d’armer son
pistolet, le poignet droit de son adversaire avec sa main gauche.
L’Indien ne put soutenir le choc. Il tomba à la renverse; Anzani tomba
sur lui, et lui appuya le genou sur la poitrine.
Alors, maintenant avec sa main gauche la main droite de l’Indien dans
une ligne qui rendait son arme inoffensive, de l’autre main, Anzani
lui enleva de la ceinture pistolets et poignard, qu’il éparpilla dans
le magasin; puis il lui arracha le pistolet de la main, le prit par le
canon, et, à grands coups de crosse, lui écrasa la figure; enfin, quand
il crut que l’Indien, pour nous servir des termes de l’art, en avait
assez, il se releva, et, le poussant à grands coups de pied du côté de
la porte, il le roula jusqu’au ruisseau, au beau milieu duquel il le
laissa.
L’Indien, en effet, en avait assez.
Il se sauva comme il put, et ne reparut jamais à Saint-Gabriel.
Anzani avait fait, sous un autre nom que le sien,--sous le nom de
Ferrari,--la guerre de Portugal. Sous ce nom, il s’était admirablement
conduit; sous ce nom, il avait conquis le grade de capitaine; sous ce
nom, il avait reçu deux blessures graves, l’une à la tête, l’autre à
la poitrine. Si graves, qu’au bout de seize ans, il mourut de l’une
d’elles.
La blessure de la tête était un coup de sabre qui lui avait ouvert le
crâne.
Celle de la poitrine était une balle qui s’était arrêtée dans le
poumon, et qui, plus tard, détermina une phthisie pulmonaire.
Lorsqu’on parlait à Anzani des merveilles de courage qu’il avait
accomplies sous le nom de Ferrari, il souriait et soutenait que ce
Ferrari et lui étaient deux hommes différents.
Par malheur, pauvre Anzani, il ne pouvait, en même temps qu’il mettait
ses exploits sur le compte de l’être imaginaire qu’il avait créé, lui
renvoyer ses blessures.
C’était là l’homme dont on m’avait parlé; c’était là l’homme que je
désirais connaître, et dont je voulais faire mon ami.
A Saint-Gabriel, j’appris qu’il était, pour affaires, allé à une
soixantaine de milles. Je me renseignai, et je montai à cheval pour
aller à sa rencontre.
En route, sur la rive d’un petit ruisseau, je trouvai un homme, la
poitrine nue et lavant sa chemise;--je compris que c’était cet homme-là
que je cherchais.
J’allai à lui, je lui tendis la main, je me nommai. A partir de ce
moment, nous fûmes frères.
Il n’était plus alors dans sa maison de commerce; mais, comme moi, il
était entré au service de la république de Rio-Grande. Il commandait
l’infanterie de la division Juan Antonio, un des chefs républicains
les plus renommés. Comme moi, au reste, il quittait le service, se
dirigeant _al salto_.
Après un jour passé ensemble, nous nous donnâmes nos adresses
respectives, et il fut convenu que nous ne ferions rien d’important
sans nous prévenir l’un l’autre.
Qu’on me permette un détail qui fera connaître notre misère et notre
fraternité.
Anzani n’avait qu’une chemise, mais il avait deux pantalons.
J’étais aussi pauvre que lui en fait de chemises, tandis qu’il était
d’un pantalon plus riche que moi.
Nous couchâmes sous le même toit, mais Anzani partit avant le jour et
sans me réveiller.
En me réveillant, je trouvai sur mon lit le meilleur de ses deux
pantalons.
J’avais vu à peine Anzani, mais Anzani était un homme qu’on jugeait à
première vue; aussi, lorsque je pris du service près de la république
de Montevideo, et que je fus chargé d’organiser la légion italienne,
mon premier soin fut d’écrire à Anzani de venir partager ce travail
avec moi.
Il vint, et nous ne nous quittâmes plus jusqu’au jour où, touchant la
terre d’Italie, il mourut entre mes bras.
XXXVII
PROFESSEUR DE MATHÉMATIQUES ET COURTIER DE COMMERCE
Je descendis à Montevideo dans la maison d’un de mes amis, nommé
Napoléon Castellini. A sa gentillesse et à celle de sa femme je
dois beaucoup trop pour m’acquitter jamais autrement que par la
reconnaissance que je leur ai vouée, et cela comme à mes autres bien
chers G.-B. Cuneo,--cet ami de toute ma vie,--les frères Antonini et
Giovanni Risso.
Les quelques écus provenant de la vente de mes peaux de buf dépensés,
pour ne pas demeurer avec ma femme et mon enfant à la charge de mes
amis, j’entrepris deux industries qui, je dois l’avouer, à elles deux
et cumulées, suffisaient à peine à mes besoins.
La première était celle de courtier en marchandises; je portais des
échantillons de toute espèce sur moi. Je tenais tout, depuis la pâte
d’Italie jusqu’aux étoffes de Rouen.
La seconde était celle de professeur de mathématiques dans la maison
de l’estimable M. Paolo Semidei.
Ce genre de vie dura jusqu’à mon entrée dans la légion orientale.
La question de Rio-Grande commençait à s’établir et à s’arranger. Je
n’avais plus rien à voir de ce côté. La république Orientale,--c’était
ainsi que se nommait la république de Montevideo,--me sachant libre,
ne tarda point à m’offrir une compensation plus en harmonie avec mes
moyens, et surtout avec mon caractère, que celles de professeur de
mathématiques et de colporteur d’échantillons.
On m’offrit et j’acceptai le commandement de la corvette _la
Constitution_.
L’escadre orientale se trouvait sous les ordres du colonel Cosse; celle
de Buenos-Ayres aux ordres du général Brown.
Plusieurs rencontres et plusieurs combats avaient eu lieu entre les
deux escadres, mais ils n’avaient eu que de médiocres résultats.
Vers le même temps, un certain Vidal, de triste mémoire, fut chargé du
ministère général de la République.
Un des premiers et des plus déplorables actes de cet homme fut de se
débarrasser de l’escadre, qu’il disait trop onéreuse à l’État. Cette
escadre, qui avait coûté d’immenses sommes à la République, et qui
entretenue, comme la chose était facile alors, pouvait constituer une
prééminence marquée sur la Plata, fut complétement détruite, et l’on en
dilapida le matériel.
Je fus destiné à une expédition du résultat de laquelle devaient naître
bien des événements.
On m’envoya à Corrientes, avec le brigantin de dix-huit canons _le
Pereyra_. Il avait, outre ces dix-huit pièces d’artillerie, deux canons
à pivot.
De conserve avec moi devait naviguer la goëlette _Procida_.
Corrientes combattait alors contre Rosas, et je devais l’aider dans
ses mouvements contre les forces du dictateur. Peut-être l’expédition
avait-elle un autre but, mais c’était le secret de M. le ministre
général.
* * *
Que l’on permette à celui qui publie ces Mémoires de donner aux
lecteurs, sur l’état de la république de Montevideo en 1841, quelques
explications que le général Garibaldi n’a pas cru devoir donner dans un
journal écrit au jour le jour.
Ces explications seront d’autant plus exactes, qu’elles ont été
dictées à celui qui les publie aujourd’hui, en 1849, par un homme qui a
joué un grand rôle dans les événements de la république Orientale: par
le général Pacheco y Obes, l’un de nos meilleurs amis.
Puis, soyez tranquilles, chers lecteurs, nous rendrons immédiatement la
plume à cet autre ami, non moins bon, ayant nom Joseph Garibaldi.
Car, vous voyez que comme César, ce premier émancipateur de l’Italie,
il manie la plume non moins bien que l’épée.
MONTEVIDEO
Lorsque le voyageur arrive d’Europe sur un des vaisseaux que les
premiers habitants du pays prirent pour des maisons volantes, ce qu’il
aperçoit d’abord, lorsque le matelot en vigie a crié: «Terre!» ce sont
deux montagnes:
Une montagne de briques, qui est la cathédrale, l’église mère, la
_Matriz_, comme on dit là-bas.
Puis une montagne de granit, marbrée de quelque verdure, et surmontée
d’un fanal.
Celle-là s’appelle le _Cerro_.
Au fur et à mesure qu’il approche des tours de la cathédrale, dont les
dômes de porcelaine scintillent au soleil, le voyageur distingue les
_miradores_ sans nombre et aux formes variées qui surmontent presque
toutes les maisons; puis ces maisons elles-mêmes, rouges ou blanches,
avec leurs terrasses, fraîches stations du soir; puis, au pied du
_Cerro_, les _Saladoras_, vaste édifice où l’on sale les viandes; puis,
enfin, au fond de la baie, bordant la mer, les charmantes _quintas_,
délices et orgueil des habitants, et qui font que, les jours de fête,
on n’entend que ces mots courant par les rues:
--Allons dans le _Miguelète_;--allons dans la _Aguada_;--allons dans
l’_Arroyo-Seco_.