fut faible et de peu de durée sur les murailles, et à peine si les
canons des forts firent feu. A une heure et demie du matin nous
livrions l’assaut, à deux heures nous nous emparions des tranchées et
des trois ou quatre forts qui les garnissaient, et qui furent pris à la
baïonnette.
Maîtres de toute la tranchée, maîtres des forts, entrés dans la ville,
il semblait impossible qu’elle nous échappât.--Eh bien! cette fois
encore ce qui semblait devoir être impossible nous était réservé.--Une
fois dans les murs, une fois dans les rues de San José, nos soldats
crurent que tout était fini: la plus grande partie se dispersa,
entraînée par l’appât du pillage.--Pendant ce temps, revenus de leur
surprise, les impériaux se réunirent dans un quartier fortifié de la
ville. Nous les y attaquâmes, mais ils nous repoussèrent; les chefs
cherchaient de tous côtés des soldats pour renouveler les attaques,--la
recherche était inutile,--ou si l’on rencontrait quelques-uns d’entre
eux, on les trouvait ou chargés de butin, ou ivres, ou bien ayant cassé
ou endommagé leurs fusils à force de briser ou d’enfoncer les portes
des maisons.
L’ennemi, de son côté, ne perdait pas de temps: plusieurs bâtiments
de guerre qui se trouvaient dans le port prirent position, enfilant
de leurs batteries les rues où nous nous trouvions. On fit demander
du secours à Rio-Grande du Sud, ville située sur la rive opposée
de l’embouchure de Los Patos, tandis qu’un seul fort, que nous
avions négligé d’occuper, servait de refuge à l’ennemi.--Le premier
de tous ces forts, celui de l’Empereur, dont l’occupation nous
avait coûté un glorieux et meurtrier assaut, fut rendu inutile par
une explosion terrible de la poudrière, qui nous tua bon nombre de
gens.--Enfin le plus glorieux des triomphes était changé, vers midi,
en la plus honteuse retraite; les bons pleuraient de rage et de
désespoir.--Comparativement à notre situation et aux efforts faits par
nous, notre perte fut immense.
A partir de ce moment, notre infanterie ne fut plus qu’un squelette;
quant au peu de cavalerie qui était venue à l’expédition, elle servit à
protéger la retraite.
La division rentra dans ses logements de Bella Vista, et moi je restai
à Saint-Simon avec la marine.
Toute ma troupe était réduite à une quarantaine d’hommes, officiers et
soldats.
XXXIII
ANITA
Le motif de mon départ pour Saint-Simon eut pour but, sinon pour
résultat, de faire exécuter quelques-uns de ces canots, faits d’un seul
tronc d’arbre, à l’aide desquels je voulais ouvrir des communications
avec une autre partie du lac. Mais pendant les quelques mois que j’y
restai, les arbres promis ne parurent jamais, et rien de notre projet
ne put, par conséquent, s’accomplir. Il en résulta que, comme j’ai
l’oisiveté en horreur, au lieu de m’occuper de barques, je m’occupai de
chevaux. Il y avait, en effet, à Saint-Simon des poulains en quantité,
lesquels servirent à faire des cavaliers de mes marins.
Saint-Simon était une très-belle et très-spacieuse ferme, bien qu’alors
abandonnée et détruite en partie; elle appartenait à un comte de
Saint-Simon, autrefois exilé, à ce que je crois, et dont les héritiers
étaient eux-mêmes exilés comme ennemis de la République. Je ne sais
s’il était quelque chose au fameux comte de Saint-Simon, fondateur de
cette religion dont les adeptes m’avaient initié au cosmopolitisme
et à la fraternité universelles. Mais, pour le moment, comme ces
Saint-Simon-là étaient pour nous des ennemis, nous traitâmes leur ferme
en bien conquis: c’est-à-dire que nous nous emparâmes des maisons pour
en faire des logements, et des bestiaux pour en faire notre nourriture.
Quant à nos récréations, elles consistaient à dompter nos poulains, ou
plutôt, les poulains de MM. de Saint-Simon.
Ce fut là que ma chère Anita me mit entre les bras notre premier-né. Au
lieu de lui donner le nom d’un saint, je lui donnai celui d’un martyr.
Il s’appelle Menotti.
Il naquit le 16 septembre 1840, et avait, selon toute probabilité, été
engendré le jour du combat de Santa Vittoria. Sa venue en ce monde sans
accident était un vrai miracle, après les privations et les dangers
soufferts par sa mère. Ces privations et ces souffrances, dont je n’ai
point parlé afin de ne point interrompre mon récit, doivent trouver
place au point où nous en sommes arrivés; et c’est pour moi une piété
que de faire connaître, sinon au monde, du moins aux quelques amis qui
liront ce journal[9], l’admirable créature que j’ai perdue.
[9] Inutile de répéter que ce journal n’avait été écrit que pour
quelques amis, et qu’il fallut les influences les plus intimes pour
que Garibaldi me le confiât.
Anita, comme toujours, avait voulu m’accompagner et m’avait accompagné
dans la campagne que nous venions de faire et que je viens de raconter.
On se rappelle que, réunis aux Serraniens, commandés par le colonel
Aranha, nous battîmes à Santa Vittoria le brigadier Acunha, de telle
façon que la division ennemie fut complétement détruite. Pendant ce
combat, Anita demeura à cheval au milieu du feu, spectatrice de notre
victoire et de la défaite des impériaux. Elle fut, ce jour-là, la
providence de nos blessés, qui, n’ayant ni chirurgien ni ambulance,
étaient, tant bien que mal, pansés par nous-mêmes. Cette victoire
remit, momentanément du moins, les trois départements de Lages, de
Vaccaria et de Cima da Serra, sous l’autorité de la République, et
j’ai déjà raconté comment, au bout de quelques jours, nous entrâmes
triomphants dans Lages.
Mais il n’en fut pas de même du combat de Coritibani.
J’ai raconté comment, malgré le courage de Texeira, notre cavalerie
fut rompue, et comment, avec mes soixante-trois fantassins, je restai
enveloppé par plus de cinq cents hommes de cavalerie ennemie. Anita
devait, dans cette journée, assister aux plus sombres péripéties de la
guerre.
Ne se soumettant qu’à regret au rôle de simple spectatrice du combat,
elle pressait la marche des munitions, craignant que les cartouches
ne manquassent aux combattants: le feu que nous étions obligés de
faire donnait à supposer, en effet, que si nos munitions n’étaient
pas renouvelées, elles seraient bientôt épuisées; elle s’approchait
donc dans ce but du lieu principal du combat, quand une vingtaine de
cavaliers ennemis, poursuivant quelques-uns de nos fugitifs, tombèrent
sur nos soldats du train. Excellente cavalière, et montant un admirable
cheval, Anita pouvait fuir et leur échapper; mais cette poitrine de
femme renfermait un cur de héros: au lieu de fuir, elle excita nos
soldats à se défendre, et se trouva tout à coup entourée par les
impériaux. Un homme se fût rendu: elle mit les éperons dans le ventre
de son cheval, et, d’un vigoureux élan, passa au milieu de l’ennemi,
n’ayant reçu qu’une seule balle au travers de son chapeau, laquelle lui
avait enlevé les cheveux, mais sans même effleurer le crâne. Peut-être
se sauvait-elle, si son cheval ne s’était abattu, frappé à mort par
une autre balle; elle dut alors se rendre, et fut présentée au colonel
ennemi.
Sublime de courage dans le danger, Anita grandissait encore, s’il est
possible, dans l’adversité; de sorte qu’en présence de cet état-major,
émerveillé de son courage, mais qui n’eut pas le bon goût de cacher
devant une femme l’orgueil de la victoire, elle repoussa avec une rude
et dédaigneuse fierté quelques mots qui lui parurent sentir le mépris
pour les républicains vaincus, et combattit aussi vigoureusement de la
parole qu’elle avait fait avec les armes.
Anita me croyait mort. Dans cette croyance, elle demanda et obtint
la permission d’aller au milieu des cadavres chercher mon corps sur
le champ de bataille. Longtemps elle erra seule et pareille à une
ombre sur la plaine ensanglantée, cherchant celui qu’elle craignait
de rencontrer, retournant ceux des morts qui étaient tombés le visage
contre terre, et auxquels, par les vêtements ou par la taille, elle
trouvait quelque ressemblance avec moi.
La recherche fut inutile; c’était à moi, au contraire, que le sort
réservait cette douleur, de baigner de mes larmes ses joues glacées;
et lorsque cette angoisse suprême m’étreignit, il me fut défendu de
répandre une poignée de terre, de jeter une fleur sur la tombe de la
mère de mes fils!
Dès qu’elle fut à peu près sûre que j’existais encore, Anita n’eut
plus qu’une pensée, celle de fuir;--l’occasion ne tarda point à se
présenter.--Profitant de l’ivresse de l’ennemi victorieux, elle passa
dans une maison voisine de celle où on la gardait prisonnière, et où,
sans la connaître, une femme la reçut et la protégea.--Mon manteau, que
j’avais jeté loin de moi pour être plus libre de mes mouvements, était
tombé au pouvoir d’un ennemi; elle le lui échangea contre le sien, plus
beau et d’une plus grande valeur.--La nuit vint, Anita s’élança dans la
forêt et y disparut; il fallait à la fois avoir le cur de lion et de
gazelle de cette sainte créature, pour se risquer ainsi. Celui-là seul
qui a vu les immenses forêts qui couvrent les cimes de l’Espinano, avec
leurs pins séculaires, qui semblent destinés à soutenir le ciel et qui
sont les colonnes de ce splendide temple de la nature, les gigantesques
roseaux qui en peuplent les intervalles, et qui fourmillent d’animaux
féroces et de reptiles dont la piqûre est mortelle, pourra se faire une
idée des dangers qu’elle avait à courir, des difficultés qu’elle avait
à surmonter. Heureusement la fille des steppes américaines ignorait ce
que c’était que la peur; c’était, de Coritibani à Lages, vingt lieues
à faire dans des bois impénétrables, seule, sans aliments; comment y
parvint-elle? Dieu le sait.
Le peu d’habitants de cette partie de la province qu’elle pouvait
rencontrer, était hostile aux républicains, et aussitôt qu’ils
connurent notre défaite, ils s’armèrent et dressèrent des embuscades
sur plusieurs points, et particulièrement dans les picadas que devaient
suivre les fugitifs dans la direction de Coritibani à Lages.
Dans les _cabecaes_, c’est-à-dire dans les parties presque
impraticables de ces sentiers, il se fit un affreux carnage de nos
malheureux compagnons. Anita traversa de nuit ces pas dangereux, et,
soit sa bonne étoile, soit l’admirable résolution avec laquelle elle
les franchit, son aspect fit toujours fuir les assassins, qui fuirent,
disaient-ils, poursuivis par un être mystérieux!
En effet, c’était chose étrange à voir, que cette vaillante montée sur
un ardent coursier demandé et obtenu dans une maison où elle avait
reçu l’hospitalité, et cela, pendant une nuit de tempête, se ruant
au galop à travers les rochers, à la lueur des éclairs et aux bruits
de la foudre; car telle fut réellement cette nuit de malheur. Quatre
cavaliers, placés au passage du fleuve Canoas, s’enfuirent à l’aspect
de cette vision, se précipitant derrière les buissons de la rive;
pendant ce temps, Anita arrivait elle-même sur le bord du torrent; le
torrent, gonflé par les pluies, doublé par les ruisseaux descendus
des montagnes, était devenu un fleuve; et cependant elle le traversait,
ce fleuve furieux, non plus comme elle avait fait quelques jours
auparavant dans une bonne barque, mais à la nage, mais cramponnée à la
crinière de son cheval, que sa voix encourageait.
Le flot se précipitait en grondant, non pas dans un étroit espace,
mais sur une étendue de cinq cents pas. Eh bien, saine et sauve elle
atteignit l’autre rive.
Une tasse de café, avalé à la hâte à Lages, fut tout ce que prit
l’intrépide voyageuse, pendant l’espace de quatre jours qu’elle mit à
rejoindre à Vaccaria, le corps du colonel Aranha.
Là, nous nous retrouvâmes, Anita et moi, après une séparation de huit
jours, et nous étant crus morts tous les deux.
On juge quelle joie fut la nôtre.
Eh bien, une plus grande joie encore m’attendait le jour où mon
Anita, sur la péninsule qui ferme la lagune de Los Patos du côté de
l’Atlantique, mit au jour, dans un rancho où elle avait reçu la plus
généreuse hospitalité, notre bien-aimé Menotti.
L’enfant vint au monde avec une cicatrice à la tête; cette cicatrice
lui venait de la chute de cheval qu’avait faite sa mère. Et qu’ici,
encore une fois, je renouvelle tous mes remercîments aux excellentes
gens qui nous avaient donné l’hospitalité; je leur garde, qu’ils le
croient bien, une éternelle reconnaissance. Dans le camp, où nous
manquions des choses les plus nécessaires, et où je n’eusse certes
pas trouvé un mouchoir à donner à la pauvre accouchée, elle n’eût pu
triompher à ce moment suprême, où la femme a besoin de tant de forces
et de tant soins.
Je me décidai néanmoins, pour aider mes pauvres chéris, car bien des
choses manquaient, à faire un petit voyage à la Settembrina pour y
acheter quelques vêtements. J’avais là de bons amis, et parmi eux
un excellent nommé Blingini; je me mis donc en voyage à travers les
campagnes inondées, et où j’avais de l’eau jusqu’au ventre de mon
cheval; je passai au milieu d’un champ autrefois cultivé, nommé
_Rossa-Velha_, où je rencontrai le capitaine de lanciers Massimo,
lequel me reçut en bon compagnon; il était dans cet excellent hivernage
préposé à la garde des chevaux.
J’arrivai là, le soir, avec une pluie torrentielle; et le second jour
n’étant pas meilleur, le bon capitaine fit tout ce qu’il put pour me
retenir.
Mais l’objet pour lequel j’étais parti me tenait trop au cur, pour
m’arrêter en chemin, et, malgré les observations de ce bon ami, je me
remis en chemin, par ces plaines qui ressemblaient à un vaste lac. A la
distance de quelques milles, j’entendis une vive fusillade du côté que
je venais de quitter; il me vint quelques soupçons pleins d’angoisse,
mais je ne pouvais revenir sur mes pas.
J’arrivai donc à la Settembrina, où j’achetai les quelques effets dont
j’avais besoin; après quoi, toujours inquiet de cette fusillade, je me
remis en route pour Saint-Simon; en repassant à la Rossa-Velha, je sus
la cause du bruit que j’avais entendu, et le triste événement arrivé le
jour même de mon départ.
Morinque,--le même qui m’avait surpris à Camacua, et que mes quatorze
hommes et moi avions forcé de battre en retraite, avec un bras
cassé,--Morinque avait surpris le capitaine Massimo, tous ses gens et
tous ses quadrupèdes, la majeure partie des chevaux; les meilleurs
avaient été embarqués, les autres tués. Morinque avait exécuté cette
surprise avec des navires de guerre et de l’infanterie; après quoi,
ayant rembarqué ses fantassins, il s’était, avec sa cavalerie, dirigé
sur Rio-Grande du Nord, en épouvantant sur sa route tous les petits
partis républicains qui, se croyant en sûreté, s’étaient éparpillés
sur le territoire; parmi eux se trouvaient mes quelques marins, qui
furent forcés de se réfugier dans la forêt.
Mon premier cri, on le comprend bien, fut: «Anita! Qu’est devenue
Anita?»
Anita, le douzième jour après ses couches, par une effroyable tempête,
était montée à cheval, à moitié nue, et son pauvre enfant en travers de
sa selle, avait été obligée de se réfugier dans la forêt.
Je ne retrouvai donc au rancho, ni Anita, ni les bonnes gens qui
lui avaient donné l’hospitalité; mais je les rejoignis à la lisière
d’un bois où ils se tenaient, ne sachant pas exactement où en était
l’ennemi, et s’ils avaient encore quelque chose à craindre.
Nous retournâmes à Saint-Simon, et nous y restâmes quelque temps
encore; de là nous changeâmes notre camp, et l’établîmes sur la rive
gauche du Capivari, c’est-à-dire sur le même fleuve où, une année
auparavant, nous travaillions à transporter en chars nos bâtiments pour
l’expédition de Sainte-Catherine, expédition qui nous avait si mal
réussi.
Hélas! là, mon cur avait battu, gonflé d’espérances qui s’étaient
tristement évanouies.
Le Capivari se forme de différents ruisseaux échappés des lacs nombreux
qui garnissent la partie septentrionale de la province de Rio-Grande,
sur les côtes de la mer et sur le versant oriental de la chaîne
de l’Espinano, il prend son nom de la _capinara_, espèce de roseaux
très-communs dans l’Amérique méridionale, et qui dans les colonies se
nomment _capineios_.
De Capivari et de Sangrador do Abreu, canal qui sert de communication
entre un marais et un lac où nous avions réuni quelques canots avec
des peines inouïes, nous fîmes quelques voyages à la côte occidentale
du lac, établissant des communications entre les deux rives, et
transportant _della gente_[10].
[10] Qu’on nous permette de nous servir de l’expression italienne,
qui n’a pas d’équivalent en français; _della gente_ veut tout dire:
des hommes, des femmes, des enfants, des voyageurs, des négociants,
des flâneurs, etc., etc.
XXXIV
LEVÉE DU SIÉGE--ROSSETTI
Cependant la situation de l’armée républicaine empirait de jour en
jour; ses besoins devenaient plus grands, ses ressources moindres;
les deux combats de Taquari et de San Jose du Nord, avaient décimé
l’infanterie, qui, quoique peu nombreuse, était le nerf des opérations
du siége. Les suprêmes besoins engendrèrent la désertion; les
populations, comme il arrive dans ces guerres par trop prolongées, se
lassèrent; la maladie de l’indifférence, la pire de toutes, les prit,
et de chaque côté on sentit que le moment était venu d’en finir.
Dans cet état de choses, les impériaux firent des propositions
d’accommodement, qui, bien qu’avantageuses relativement pour
les républicains, furent refusées par eux: ce refus augmenta le
mécontentement dans la partie la plus malheureuse, et par conséquent
la plus fatiguée de l’armée et du peuple; enfin on décida que le siége
serait abandonné et que l’on se retirerait.
La division Canavarro, dont faisaient partie les marins, fut désignée
pour commencer le mouvement, et ouvrir les passages de la serra,
occupés par le général Labattue, Français au service de l’empereur.
Bento Gonzalès, avec le reste de l’armée, marcherait à la queue et
formerait l’arrière-garde.
La garnison républicaine de Settembrina devait le suivre et marcher
la dernière; mais elle ne put exécuter ce mouvement; surprise par le
fameux Morinque, la ville fut emportée.
Là fut tué mon cher Rossetti.
Tombé de cheval après avoir fait des prodiges de valeur, blessé
dangereusement, sommé de se rendre, il aima mieux se faire tuer que de
donner son épée.
Encore une âpre blessure pour mon cur. On m’a entendu parler plus
d’une fois de Rossetti, on sait combien je l’aimais; qu’on me permette
donc, si insuffisante que soit ma plume, de dire à l’Italie ce que tant
de fois je lui ai dit déjà:
O Italie, ma mère, nous venons de perdre, moi un de mes frères les plus
chers; et toi, un de tes fils les plus généreux!
Celui-là était enfant de Gênes. Il avait, par des parents qui
connaissaient peu son caractère, été destiné à l’Église; c’était un
des plus ardents patriotes italiens que j’aie jamais connus. Enclin à
la vie aventureuse, et ne pouvant respirer en Italie, il partit pour
Rio de Janeiro, où tantôt il fit du commerce et tantôt du courtage;
mais Rossetti n’était pas né pour être négociant, c’était une plante
exotique poussant mal sur la terre de l’agio et du calcul; ce n’est
pas que Rossetti ne fût d’une intelligence fine et d’une nature apte à
s’enrichir de toutes les connaissances; certes, en toutes choses, il
pouvait aspirer au premier rang; mais Rossetti était le plus Italien de
tous les Italiens, c’est-à-dire le plus généreux et le plus prodigue
des hommes.--Or, avec de tels vices commerciaux, on ne fait pas
fortune, mais on marche à pas de géant vers la ruine.
Il en fut ainsi de Rossetti.
Bon avec tous, sa maison était la maison de tous, particulièrement des
Italiens malheureux. Il n’attendait pas que les proscrits vinssent
le trouver, il allait au-devant d’eux; aussi fut-il bientôt à bout
de ressources. Malheureux lui-même, ce cur d’ange ne pouvait voir
souffrir un Italien; s’il ne pouvait l’aider de sa bourse, il le
faisait attendre dans sa pauvre cabane, courait les rues de la ville,
et ne rentrait chez lui que rapportant du secours pour celui ou pour
ceux qui attendaient; il est vrai que sa bonté, sa franchise, sa
loyauté, l’avaient fait l’ami de tout le monde, et que, dans ses
pieux embarras, tout le monde l’aidait avec plaisir.
La bataille de Tarifa eut lieu, les républicains y furent battus
par les impériaux; Bento Gonzalès et les principaux chefs, faits
prisonniers: ils furent conduits à Rio de Janeiro. Parmi eux était
notre capitaine Zambecarri, et nous le connûmes, comme je l’ai raconté,
dans les prisons de Santa Cruz. On parla de faire la course, de nous
délivrer des lettres de marque; dès lors, Rossetti et moi n’eûmes plus
de tranquillité que nous ne fussions lancés sur l’immensité de l’Océan,
avec la bannière républicaine. Rossetti se chargea de tout, et parvint
au but que nous nous proposions.
On sait le reste, puisque, à partir de ce moment-là, on ne nous a pas
perdus de vue.
Hélas! il n’y a pas un coin de terre où ne dorment les os d’un
Italien généreux; c’est pourquoi l’Italie ne devrait pas se réjouir,
mais au contraire se couvrir de deuil. O pauvre Italie, tu sentiras
véritablement leur absence, le jour où tu tenteras d’arracher ton
cadavre aux corbeaux qui le dévorent.
XXXV
LA PICADA DAS ANTAS
Cette retraite, entreprise dans la saison d’hiver, au milieu d’un pays
montagneux et par une pluie incessante, fut la plus terrible et la plus
désastreuse que j’aie jamais vue.
Nous emmenions avec nous, pour toutes provisions, quelques vaches en
laisse, sachant d’avance que nous ne trouverions aucun animal bon pour
notre nourriture sur la route que nous allions parcourir.
Tout en battant en retraite nous-mêmes, nous poursuivions la division
du général Labattue, mais sans la pouvoir jamais rejoindre. Seuls les
Selvagiens[11], manifestant leurs sympathies pour nous, attaquèrent son
avant-garde. Nous vîmes de près ces hommes de la nature, et ils ne nous
furent pas hostiles.
[11] Habitants de la forêt.
Anita, pendant cette retraite de trois mois, souffrit tout ce que l’on
peut humainement souffrir sans rendre l’âme. Ah! tout! elle supporta
tout avec un stoïcisme et un courage inexprimables.
Il faut avoir quelque connaissance des forêts de cette partie du
Brésil, pour se faire une idée des privations endurées par une
troupe sans moyens de transport, n’ayant pour toute ressource
d’approvisionnement que le lasso, arme très-utile dans les plaines
couvertes de bestiaux ou de gros gibier, mais parfaitement inutile dans
ces épaisses forêts, repaires des tigres et des lions.
Pour comble de malheur, les fleuves, très-rapprochés dans ces forêts
vierges, grossissaient outre mesure. Cette effroyable pluie qui nous
poursuivait ne cessant de tomber, il en résultait que souvent une
partie de nos troupes se trouvait emprisonnée entre deux cours d’eau,
et restait là privée de toute nourriture. Alors, la faim faisant son
uvre, parmi les femmes et les enfants surtout, c’était un carnage plus
lamentable que celui qu’eussent pu faire les balles et les boulets.
Notre pauvre infanterie était en proie à des souffrances et à des
privations que l’on ne saurait dire, car elle n’avait pas même, comme
la cavalerie, la ressource de manger ses chevaux. Peu de femmes et
encore moins d’enfants sortirent de la forêt. Le peu qui échappa fut
sauvé par les cavaliers qui, ayant eu le bonheur de conserver leurs
chevaux, avaient pitié des pauvres petites créatures abandonnées par
leurs mères mortes ou mourant de faim, de froid et de fatigue.
Anita frissonnait à l’idée de perdre notre Menotti, que nous ne
sauvâmes, au reste, que par miracle. Aux endroits les plus dangereux
de la route et au passage des fleuves, je portais le pauvre enfant,
âgé de trois mois, suspendu à mon cou dans un mouchoir; et, de cette
façon, je pouvais le réchauffer avec mon haleine. D’une douzaine
d’animaux, tant de chevaux que de mules, qui étaient entrés avec moi
dans la forêt, tant pour mon service que pour celui de mon équipage,
j’étais resté seulement avec deux mules et deux chevaux; le reste était
tombé mourant de faim ou écrasé de fatigue. Pour comble de malheur, les
guides avaient perdu le chemin, et ce fut la principale cause de nos
souffrances dans cette terrible forêt _das Antas_[12].
[12] L’anta est un animal de la stature d’un âne, parfaitement
inoffensif, dont la chair est exquise. On fait avec son cuir
différents travaux fort élégants. Je ne l’ai jamais vu.
(_Note de l’Auteur._)