Ce fut, au reste, dans cette circonstance un grand avantage pour nous

que les officiers fussent armés de carabines; et comme nous étions tous

des hommes aguerris, tous nous tenant serrés, faisant face à l’ennemi

de quelque côté qu’il se présentât,--reculant toujours ainsi en bon

ordre avec un feu terrible et bien dirigé, nous gagnâmes notre refuge,

où n’osa pénétrer l’ennemi. Une fois à couvert dans notre bosquet, nous

trouvâmes une clairière, et, toujours serrés, toujours le fusil au

poing, nous attendîmes la nuit.

De tous côtés l’ennemi nous criait:--Rendez-vous!--mais nous ne lui

répondions que par notre silence.

XXIX

LA RETRAITE

La nuit venue, nous nous préparâmes à partir; notre intention était de

reprendre la route de Lages. La plus grande difficulté de ce départ

était le transport des blessés. Le major Peichotto surtout ne pouvait

aucunement s’aider, étant atteint d’une balle au pied.

Vers dix heures du soir, les blessés accommodés du mieux possible, nous

commençâmes notre marche, abandonnant notre bouquet de bois, et tâchant

de suivre la ligne de la forêt. Cette forêt, la plus grande peut-être

qu’il y ait au monde, s’étend des alluvions de la Plata à celles des

Amazones, ces deux reines des rivières, couronnant les crêtes de

la Sierra de Espinasso, sur une étendue de trente-quatre degrés de

latitude; je ne connais pas son extension en longitude, elle doit être

immense.

Les trois départements de Cima da Serra, de Vaccaria et de Lages

sont, je crois l’avoir déjà dit, situés dans des clairières de cette

forêt. Coritibani, espèce de colonie établie par les habitants de la

ville de Coritiba, située dans le district de Lages, province de

Sainte-Catherine, était le théâtre de l’événement que je raconte; nous

côtoyions donc notre bois isolé pour nous approcher le plus possible de

la forêt, et tâcher de rejoindre dans la direction de Lages le corps

d’Aranha, éloigné de nous si mal à propos.

A notre sortie du bois, il nous arriva un de ces événements qui

prouvent combien l’homme est fils des circonstances, et ce que peut

une terreur panique, même sur les plus courageux. Nous marchions en

silence, comme il convenait à notre situation, disposés à combattre

l’ennemi, s’il se fût opposé à notre retraite. Un cheval, qui se

trouvait sur la lisière du bois, au peu de bruit que nous fîmes, prit

peur et s’enfuit.

On entendit une voix qui criait:

--C’est l’ennemi!

A l’instant même, ces soixante et treize hommes qui avaient résisté à

cinq cents, avec tant de courage qu’on pouvait dire qu’ils les avaient

vaincus, s’épouvantèrent et prirent la fuite se dispersant de telle

façon, que ce fut un miracle que quelqu’un des fugitifs n’allât point

heurter l’ennemi et lui donner l’éveil.

Enfin je parvins à réunir un noyau auquel peu à peu se joignit le

reste, de sorte qu’au lever du jour nous étions à la lisière de cette

forêt, nous dirigeant sur Lages.

L’ennemi, que rien n’avait prévenu de notre fuite, nous chercha

inutilement le jour suivant.

Le jour du combat, le danger avait été grand, la fatigue énorme,

la faim impérieuse, la soif ardente; mais il fallait combattre,

combattre pour la vie, et cette idée dominait toutes les autres. Une

fois dans la forêt, il n’en fut pas de même; tout nous manqua, et la

détresse, n’ayant plus la distraction du péril, se fit sentir terrible,

cruelle, insupportable. L’absence des vivres, l’abattement de tous,

les blessures de quelques-uns, l’absence de moyens de les panser,

faillirent nous jeter dans le découragement.

Nous restâmes quatre jours sans trouver autre chose que des racines;

et je renonce à peindre la fatigue que nous eûmes à nous tracer un

chemin dans cette forêt, où il n’existait pas même un sentier, et où

la nature, impitoyablement féconde, fait, sous des pins gigantesques,

pousser et épaissir une seconde forêt de roseaux, dont les débris

forment en certains endroits d’infranchissables remparts.

Quelques-uns de nos hommes désertèrent, désespérés; ce fut un travail

de les rallier et de leur imposer à force d’énergie. Il n’y avait

qu’une seule ressource peut-être à ce découragement, et ce fut moi

qui la trouvai. Je les réunis et leur dis que je leur donnais toute

liberté de se retirer, chacun de son côté, comme ils l’entendraient,

ou de continuer à marcher unis et en corps, protégeant les blessés

et se défendant les uns les autres. Le remède fut efficace: à partir

de ce moment, chacun étant libre de son départ, nul ne songea plus à

déserter, et la confiance du salut revint à tous.

Cinq jours après le combat, nous trouvâmes une _picada_, sentier de la

largeur d’un homme, rarement de deux, tracé dans la forêt. Ce sentier

nous conduisit à une maison, où nous nous rassasiâmes en tuant deux

bufs.

De là, nous continuâmes notre chemin vers Lages, où nous arrivâmes par

un effroyable jour de pluie.

XXX

SÉJOUR A LAGES ET DANS LES ENVIRONS

Ce bon pays de Lages, qui nous avait si bien fêtés victorieux, avait,

à la nouvelle de notre défaite, retourné sa bannière, et quelques-uns

des plus résolus avaient rétabli le système impérial. Ceux-là, au

reste, s’enfuirent à notre arrivée, et comme ils étaient marchands, la

plupart d’entre eux avaient laissé leurs magasins approvisionnés de

toutes choses. Ce fut une providence, car nous crûmes pouvoir, sans

remords, nous approprier les marchandises de nos ennemis, et, grâce à

la variété des commerces qu’ils exerçaient, améliorer singulièrement

notre position.

Cependant, Teixeira écrivit à Aranha, en lui ordonnant de se joindre

à nous, et il eut vers ce temps, la nouvelle de l’arrivée du colonel

Portinko, qui avait été envoyé par Bento Manoel pour suivre ce même

corps de Mello, si malheureusement rencontré par nous à Coritibani.

J’ai servi en Amérique la cause des peuples, et l’ai sincèrement

servie; j’étais donc l’adversaire de l’absolutisme, là-bas comme

en Europe; amant du système en harmonie avec mon opinion, et par

conséquent ennemi du système contraire. J’ai quelquefois admiré les

hommes, je les ai souvent plaints, je ne les ai jamais haïs. Lorsque je

les ai trouvés égoïstes et méchants, j’ai mis leur méchanceté et leur

égoïsme sur le compte de notre malheureuse nature. Depuis, je me suis

éloigné du théâtre où se sont passés les événements que je raconte;

j’en suis à deux mille lieues au moment où j’écris ces lignes, on peut,

par conséquent, croire à mon impartialité. Eh bien, je le dis pour

mes amis comme pour mes ennemis, c’étaient d’intrépides enfants du

continent américain ceux que je combattais, mais non moins intrépides

ceux dans les rangs desquels j’avais pris ma place.

Ce fut donc une audacieuse entreprise que celle que nous arrêtâmes de

défendre Lages contre un ennemi dix fois supérieur à nous, et dont une

récente victoire doublait la confiance. Séparés de lui par le fleuve

Canoas, que nous ne pouvions garnir suffisamment pour le défendre, nous

attendîmes pendant de longs jours la jonction d’Aranha et de Portinko;

pendant toute cette période, l’ennemi fut maintenu par une poignée

d’hommes. Et aussitôt les renforts arrivés, nous marchâmes résolûment

à lui; mais ce fut lui alors qui n’accepta plus le combat, et qui se

retira sur la province voisine de San Paolo, où il espérait trouver un

puissant secours.

Ce fut dans cette circonstance que je constatai les défauts et les

vices généralement reprochés aux armées républicaines: ces armées se

composent d’ordinaire d’hommes pleins de patriotisme et de courage,

mais qui n’entendent rester sous les drapeaux que tant que l’ennemi

menace, s’en éloignent et les abandonnent quand celui-ci disparaît. Ce

vice fut presque notre ruine, ce défaut faillit causer notre perte,

dans cette circonstance, où un ennemi, mieux renseigné, eût pu nous

anéantir en en profitant.

Les Serraniens donnèrent l’exemple d’abandonner leurs rangs. Les hommes

de Portinko le suivirent. Notez bien que les déserteurs, non-seulement

emmenaient leurs propres chevaux, mais ceux de la division, si bien,

que nos forces se fondirent de jour en jour, avec une telle rapidité,

que nous fûmes bientôt forcés d’abandonner Lages, et de nous retirer

vers la province de Rio-Grande, craignant la présence de cet ennemi,

qui avait été forcé de fuir devant nous, et dont la fuite nous avait

vaincus. Que cela serve d’exemple aux peuples qui veulent être

libres; qu’ils sachent bien que ce n’est point avec des fleurs, des

fêtes, des illuminations que l’on combat les soldats aguerris et

disciplinés du despotisme, mais avec des soldats plus disciplinés et

plus aguerris qu’eux; qu’ils ne se mettent donc pas à ce rude ouvrage,

ceux qui ne sont pas capables d’aguerrir et de discipliner un peuple

après l’avoir soulevé.

Il y a aussi des peuples qui ne valent pas la peine d’être soulevés, la

gangrène ne se guérit pas.

Le reste de nos forces, ainsi diminuées, lorsque nous étions privés des

choses les plus nécessaires, et particulièrement d’habits,--privation

terrible à l’approche de l’hiver sombre et rude de ces régions

élevées,--le reste de nos forces, disais-je, commença de se

démoraliser, et de demander, à haute voix, de rejoindre ses foyers.

Teixeira fut donc forcé de céder à cette exigence, et m’ordonna de

descendre des montagnes et de me réunir à l’armée, se préparant de

son côté à en faire autant. Cette retraite fut rude, et à cause de la

difficulté des chemins, et à cause des hostilités cachées des habitants

de la forêt, ennemis acharnés des républicains.

Au nombre de soixante-dix, à peu près, nous descendîmes donc la _picada

di Peloffo_.--J’ai déjà dit ce que c’était qu’une picada, et nous

eûmes à affronter des embuscades réitérées et imprévues, que nous

traversâmes avec un bonheur inouï, grâce à la résolution des hommes

que je conduisais, et un peu à la confiance sans bornes qu’en général

j’inspire à ceux que je commande. Le sentier que nous suivions était

étroit à laisser passer deux hommes à peine, et de tout côté enveloppé

de maquis; l’ennemi, né dans le pays, au fait de toutes les localités,

s’embusquait aux endroits les plus favorables, puis il nous entourait,

se dressant tout à coup, avec des cris furieux, tandis qu’un cercle de

flamme s’allumait en petillant autour de nous, sans que nous pussions

voir les tireurs, heureusement plus bruyants qu’habiles. Au reste, la

contenance admirable de mes hommes, leur union dans le danger furent

telles, que quelques-uns seulement furent légèrement blessés, et que

nous n’eûmes qu’un cheval tué.

Ces événements rappellent, en vérité, les forêts enchantées du Tasse,

où chaque arbre vivait, et avait une voix et du sang.

Nous rejoignîmes le quartier général à _Mala-Casa_, où se trouvait

alors Bento Gonzales, réunissant les fonctions de président et de

général en chef.

XXXI

BATAILLE DE TAQUARI

L’armée républicaine se préparait à se mettre en marche. Quant à

l’ennemi, depuis la bataille perdue de Rio-Pardo, il s’était refait

à Porto-Allegre, en était sorti sous les ordres du vieux général

Georgio, et avait établi son camp sur les rives du Cahé, attendant la

jonction du général Calderon, qui, avec un corps imposant de cavalerie,

était parti de Rio-Grande, et devait se réunir à lui en traversant la

campagne.

Le grand inconvénient que j’ai signalé plus haut, c’est-à-dire la

dispersion des troupes républicaines quand elles ne se trouvaient plus

en face de l’ennemi, lui donnait facilité dans tout ce qu’il voulait

entreprendre; de sorte qu’au moment où le général Netto, qui commandait

les forces de la campagne, eut réuni un nombre d’hommes suffisant pour

battre Calderon, celui-ci avait déjà rejoint sur le Cahé le gros de

l’armée impériale.

Il était indispensable au président de s’adjoindre la division Netto,

s’il voulait être en état de combattre l’ennemi: c’est pourquoi il

leva le siége. Cette manuvre et la jonction qui s’ensuivit eurent un

heureux résultat, et firent grand honneur à la capacité militaire de

Bento Gonzales. Nous partîmes avec l’armée de Mala-Casa, prenant la

direction de San Leopoldo, et passant à deux milles de l’armée ennemie;

et après deux jours et deux nuits de marche continuelle, pendant

lesquelles nous demeurâmes sans manger et sans boire, ou à peu près,

nous arrivâmes dans le voisinage de Taquari, où nous rencontrâmes le

général Netto qui venait au-devant de nous.

J’ai dit sans manger, et j’ai dit la vérité. Dès que l’ennemi eut

appris notre mouvement, il marcha résolûment à nous, et plusieurs

fois nous joignit et nous attaqua pendant que nous nous reposions

un instant, et étions occupés à faire rôtir la viande, qui faisait

notre seule nourriture. Or, dix fois, notre viande cuite à point, les

sentinelles crièrent aux armes, et il nous fallut combattre au lieu

de déjeuner ou de dîner. Enfin, nous fîmes halte à Pinhurinho, à six

milles de Taquari, et nous prîmes toute disposition pour combattre.

L’armée républicaine, forte de mille hommes d’infanterie et de cinq

mille de cavalerie, occupait les hauteurs de Pinhurinho, montagne

couverte de pins, comme l’indique son nom, peu élevée, mais cependant

dominant les montagnes voisines. L’infanterie était au centre,

commandée par le vieux colonel Crezunzio. L’aile droite obéissait au

général Netto, et l’aile gauche à Canavarro. Les deux ailes étaient

donc composées de pure cavalerie, et, sans contredit, de la meilleure

du monde. L’infanterie, elle aussi, était excellente. Le désir d’en

venir aux mains était donc général.

Le colonel S. Antonio formait la réserve avec un corps de cavalerie.

L’ennemi, de son côté, avait quatre mille fantassins, et, disait-on,

trois mille hommes de cavalerie, et quelques pièces de canon; sa

position était prise sur l’autre côté d’un petit torrent qui nous

séparait de lui, et sa contenance était loin d’être méprisable. Son

armée se composait des meilleures troupes de l’empire, commandées par

un général très-vieux et très-capable.

Le général ennemi avait jusque-là marché ardemment à notre poursuite,

et avait pris toutes les dispositions pour une attaque en règle. Deux

pièces de canon, placées sur son côté du torrent, foudroyaient notre

ligne de cavalerie. Déjà nos vaillants de la première brigade, aux

ordres de Netto, avaient tiré les sabres du fourreau, et n’attendaient

plus que le son de la trompette pour s’élancer sur les deux

bataillons qui avaient traversé le torrent. Ces braves continentaux

avaient la conscience de la victoire, eux et Netto n’ayant jamais été

battus. L’infanterie, échelonnée en divisions au sommet de la colline,

et couverte par un pli de terrain, frémissait du désir de combattre.

Déjà les terribles lanciers de Canavarro avaient fait un mouvement en

avant, enveloppant le flanc droit de l’ennemi, obligé par eux à changer

de front, changement qui s’était fait en désordre.

C’était une véritable forêt de lances, que cet incomparable corps,

composé dans sa presque totalité d’esclaves délivrés par la république,

et choisis parmi les meilleurs dompteurs de chevaux de la province;

tous noirs, excepté les officiers supérieurs. Jamais l’ennemi n’avait

vu les épaules de ces enfants de la liberté. Leurs lances, dépassant la

mesure ordinaire de cette arme; leurs visages basanés, leurs robustes

membres, corroborés encore par leurs âpres et fatigants exercices; leur

parfaite discipline, enfin, tout les rendait la terreur de l’ennemi.

Déjà la voix animatrice du chef avait frémi dans toutes les poitrines:

«Que chacun combatte aujourd’hui comme s’il avait quatre corps pour

défendre la patrie et quatre âmes pour l’aimer!» avait dit ce

vaillant, qui avait toutes les qualités d’un grand capitaine, excepté

le bonheur.

Quant à nous, notre âme, pour ainsi dire, sentait les palpitations de

la bataille, et s’inondait de la confiance de la victoire. Jamais jour

plus beau, jamais plus magnifique spectacle ne s’était offert à moi.

Placé au centre de notre infanterie, à l’extrême sommet de la colline,

je découvrais tout, champ de bataille et double armée. Les plaines sur

lesquelles se jouait le jeu meurtrier de la guerre étaient semées de

plantes basses et rares, ne faisant aucun obstacle ni aux mouvements

stratégiques, ni au regard qui les suivait; et je pouvais me dire

qu’à mes pieds, au-dessous de moi, dans quelques minutes, seraient

résolues les destinées de la plus grande partie du continent américain,

peut-être même du plus grand empire du monde.

Y aura-t-il un peuple ou non? Ces corps, si compacts, si bien soudés

les uns aux autres, vont-ils être défaits et dispersés? Tout cela dans

un instant ne va-t-il pas être cadavres et membres broyés détachés du

corps, nageant dans le sang? Toute cette belle et vivante jeunesse

va-t-elle engraisser de ses débris ces magnifiques campagnes? Allons

donc! sonnez fanfares, tonnez canons, rugis bataille, et que tout

soit décidé, comme à Zama, comme à Pharsale, comme à Actium!

Mais non, il n’en devait pas être ainsi: cette plaine ne devait pas

être celle du carnage. Le général ennemi, intimidé par notre forte

position et par notre ferme contenance, hésita, fit repasser le torrent

à ses deux bataillons, et de l’offensive qu’il avait prise en revint

à la défensive. Le général Calderon avait été tué dès le commencement

de l’attaque, et de là était venue peut-être l’hésitation de Georgio.

Du moment où il ne nous attaquait pas, ne devions-nous pas l’attaquer,

nous? Telle était l’opinion de la majorité. Eussions-nous bien fait?

Le combat s’engageant dans les conditions primitives, et malgré

notre admirable position, toutes les chances étaient pour nous. Mais

abandonnant cette position pour suivre un ennemi quatre fois plus fort

que nous en infanterie, il fallait reporter le combat sur l’autre bord

du torrent.

C’était scabreux, bien que tentant.

En somme, nous ne combattîmes point ou nous combattîmes à peine,

et nous passâmes toute la journée en présence, nous contentant

d’escarmoucher.

Dans notre armée la viande avait manqué, et l’infanterie était

particulièrement affamée; plus insupportable encore peut-être que la

faim était la soif; nulle part on ne trouvait d’eau que dans ce

torrent, qui était au pouvoir de l’ennemi. Mais nos hommes étaient

faits à toutes les privations, et une seule plainte sortit de la bouche

de ces mourants de faim et de soif,--celle de ne pas combattre.--O

Italiens! Italiens! le jour où vous serez unis et sobres, et patients à

la fatigue et aux privations comme ces hommes du continent américain,

l’étranger, soyez-en sûrs, ne foulera plus votre terre et ne souillera

plus votre foyer. Ce jour-là, ô Italiens! l’Italie aura repris sa

place, non-seulement au milieu, mais à la tête des nations de l’univers.

Pendant la nuit, le vieux général Georgio avait disparu, et, le jour

venu, nous cherchâmes en vain l’ennemi; seulement, vers dix heures

du matin, au moment où le brouillard se levait, on le revit dans les

fortes positions de Taquari.

Peu de temps après, nous eûmes avis que sa cavalerie traversait le

fleuve. Les impériaux étaient donc en pleine retraite; il fallait les

attaquer et notre général n’hésita point.

La cavalerie ennemie avait passé le fleuve, assistée dans ce passage

par quelques bâtiments ennemis; mais l’infanterie était tout entière

restée sur la gauche, protégée par ces mêmes bâtiments et par la

forêt: sa position était donc des plus avantageuses. Notre seconde

brigade d’infanterie, composée du troisième et du vingtième bataillons,

était destinée à commencer l’attaque. Elle l’effectua avec toute la

bravoure dont elle était capable. Mais l’ennemi était numériquement

si supérieur à ces braves, qu’après avoir fait des prodiges de valeur

ils furent forcés de se retirer, soutenus par la première brigade et

par le premier bataillon d’artillerie,--sans canon,--et de la marine.

Le combat fut terrible, dans la forêt surtout, où le bruit des coups

de fusil et des arbres brisés semblait, au milieu d’une épaisse fumée,

celui d’une infernale tempête.

Nous ne comptions pas moins de cinq cents tués et blessés de chaque

côté. Les cadavres de nos vaillants républicains furent trouvés jusque

sur la berge du fleuve où ils avaient repoussé et presque précipité

l’ennemi dans le courant. Par malheur, ces pertes furent sans résultat

relativement à leur importance, puisque, la deuxième brigade en

retraite, le combat fut suspendu.

Sur ces entrefaites, la nuit vint, et l’ennemi put librement achever de

passer le fleuve.

Au milieu de ses brillantes qualités, dont je crois avoir fait la part,

je signalerai quelques défauts du général Bento Gonzales: le plus

déplorable d’entre eux était une certaine hésitation, cause probable

des désastreuses issues de ses opérations. On eût désiré qu’au lieu

de lancer ces cinq cents hommes, si inférieurs en nombre à ceux qu’ils

attaquaient, on eût poussé contre l’ennemi, non-seulement tout ce que

nous avions de fantassins, mais encore notre cavalerie mise à pied,

puisque, à cause de la difficulté du terrain, elle ne pouvait combattre

à sa manière accoutumée; une telle manuvre nous eût certainement

donné une splendide victoire, si, faisant perdre pied à l’ennemi, nous

parvenions à le jeter dans le fleuve; mais, par malheur, le général

craignit d’aventurer toute son infanterie, la seule qu’il eût, la seule

qu’eût la République.

En tout cas, le résultat fut, de notre part, une irréparable perte, ne

sachant comment remplacer nos braves fantassins, tandis qu’au contraire

l’infanterie faisait la principale force de l’ennemi, et que de

nombreuses recrues comblaient aussitôt le vide fait dans ses rangs.

L’ennemi, en somme, resta sur la rive droite du Taquari, maître par

conséquent de toute la campagne. Quant à nous, nous reprîmes la route

de _Mala Casa_.

Toutes ces fausses manuvres empiraient la situation de la République.

Nous revînmes à San Leopoldo et à la Settembrina; enfin à notre ancien

camp de _Mala Casa_, abandonné au bout de quelques jours pour celui

de _Bella Vista_.

Une opération imaginée vers ce temps par le général eût pu nous

remettre en excellente position si la fortune avait, comme elle

le devait, secondé les efforts de cet homme aussi malheureux que

supérieur.

XXXII

ASSAUT DE SAN JOSÉ DU NORD

L’ennemi, pour être en état de faire ses excursions dans la campagne,

avait été forcé de dégarnir d’infanterie ses places fortes;--San José

du Nord était particulièrement affaibli.

Cette place, située sur la rive septentrionale de l’embouchure du lac

de _Los Patos_, était une des clefs de la province, aussi bien sous le

rapport commercial que sous le rapport politique;--sa possession eût pu

changer la face des choses, si assombries pour les républicains en ce

moment; sa prise devenait plus qu’utile,--elle était nécessaire.--En

effet, la ville renfermait des objets de tout genre, indispensables

à l’habillement du soldat, qui, de notre côté, était dans l’état le

plus déplorable; or, non-seulement sur ce point, et sur celui de son

importance dominatrice de l’unique port de la province, San José du

Nord méritait que l’on fît tous les sacrifices pour s’en emparer, mais

encore de ce côté seulement on trouvait _l’atalaga_, c’est-à-dire le

mât des signaux des bâtiments, lequel leur indiquait la profondeur

des eaux à l’embouchure.

Il arriva par malheur, dans cette expédition, la même chose qui était

arrivée à Taquari.--Conduite avec une admirable sagesse et un profond

secret, on en perdit tout le fruit pour avoir hésité à frapper le

dernier coup.

Une marche obstinée de huit jours, à vingt-cinq milles par jour, nous

conduisit sous les murs de la place.

C’était une de ces nuits d’hiver, pendant lesquelles un abri et du

feu sont un bienfait de la Providence, et nos pauvres soldats de la

liberté, affamés, vêtus de lambeaux, les membres roidis par le froid,

le corps glacé par la pluie d’une effroyable tempête, notre compagne

pendant la plus grande partie de la marche, s’avançaient silencieux

contre les forts et les tranchées, garnis de sentinelles.

A peu de distance des murailles, on laissa les chevaux des chefs sous

la garde d’un escadron de cavalerie, commandé par le colonel Amaral, et

chacun rassemblant ses pauvres forces, se prépara au combat.

Mémoires de Garibaldi, tome 1/2 · 第 8 / 14 段