rencontrâmes une patache de guerre brésilienne. Nous étions avec _le
Rio-Pardo_ et _le Seival_.--Depuis plusieurs jours, _la Cassapara_,
pendant une nuit obscure, s’était séparée de nous. Nous la découvrîmes
à notre proue, et il n’y avait pas moyen de l’éviter.--Nous marchâmes
donc sur elle et l’attaquâmes résolûment.--Nous commençâmes le feu et
l’ennemi répondit; mais le combat eut un médiocre résultat à cause
de la grosse mer.--Son issue fut la perte de quelques-unes de nos
prises,--leurs commandants, effrayés par la supériorité de l’ennemi,
ayant amené leurs pavillons.
D’autres donnèrent à la côte voisine.
Une seule de nos prises fut sauvée; elle était commandée par Ignazio
Bilbao, notre brave Biscayen, qui aborda avec elle dans le port
d’Imbituba, alors en notre pouvoir. _Le Seival_, ayant eu son canon
démonté et faisant eau, prit la même route; je fus donc obligé de faire
comme eux à mon tour, trop faible que j’étais pour tenir seul la mer.
Nous entrâmes dans Imbituba, poussés par le vent du nord-est; avec un
pareil vent, il nous était impossible de rentrer dans la lagune, et
certainement, les bâtiments impériaux stationnés à Sainte-Catherine,
informés par _l’Andurinka_, bâtiment de guerre auquel nous avions eu
affaire, allaient venir nous attaquer; il fallut donc nous préparer à
combattre. Le canon démonté du _Seival_ fut hissé sur un promontoire
qui formait la baie du côté du levant; et sur ce promontoire, nous
construisîmes une batterie gabionnée.
En effet, à peine le jour du lendemain se leva-t-il, que nous aperçûmes
trois bâtiments se dirigeant sur nous. _Le Rio-Pardo_ fut embossé au
fond de la baie, et commença un combat fort inégal, les Impériaux étant
incomparablement plus forts que nous.
J’avais voulu descendre Anita à terre, mais elle s’y était refusée, et
comme au fond du cur j’admirais son courage et en étais fier, je ne
fis rien dans cette circonstance, comme dans les autres, les premières
prières repoussées, pour forcer sa volonté.
L’ennemi, favorisé dans sa manuvre par le vent qui croissait, se
maintenait à la voile, courant de petites bordées, et nous canonnant
avec fureur. Il pouvait de cette façon, ouvrir à sa volonté tous les
angles de diversion de son feu et le dirigeait tout entier sur notre
goëlette. Cependant, nous combattions de notre côté avec la plus
obstinée résolution; et, comme nous attaquions de si près que l’on
pouvait se servir des carabines, le feu, de part et d’autre, était des
plus meurtriers; en raison de notre faiblesse numérique, les pertes
étaient plus grandes chez nous que chez les impériaux, et déjà notre
pont était couvert de cadavres et de mutilés; mais, bien que le flanc
de notre bâtiment fût criblé de boulets, bien que notre mâture eût
subi de grandes avaries, nous étions résolus de ne pas céder, et de
nous faire tuer jusqu’au dernier plutôt que de nous rendre. Il est
vrai que nous étions maintenus dans cette généreuse résolution par la
vue de l’amazone brésilienne que nous avions à bord. Non-seulement
Anita, comme je l’ai dit, n’avait pas voulu débarquer, mais encore,
la carabine à la main, elle prenait part au combat; nous étions, il
faut l’avouer, vaillamment soutenus par le brave Manoel Rodriguez,
commandant de notre batterie de terre, et tant que dura l’engagement,
ses coups furent habilement et vigoureusement dirigés. L’ennemi
était très-acharné, surtout contre la goëlette. Plusieurs fois, pendant
le combat, il la serra de si près, que je crus qu’il nous voulait
aborder. Il eût été le bienvenu. Nous étions préparés à tout.
Enfin, après cinq heures d’une lutte opiniâtre, l’ennemi, à notre grand
étonnement, se mit en retraite; nous sûmes depuis que c’était à cause
de la mort du commandant de la _Belle-Américaine_, qui avait été tué
roide,--mort qui avait mis fin au combat.
J’eus, pendant ce combat, une des plus vives et des plus cruelles
émotions de ma vie. Pendant que Anita, sur le pont de la goëlette,
encourageait nos hommes, le sabre à la main, un boulet de canon la
renversa avec deux d’entre eux. Je bondis vers elle, croyant ne
plus trouver qu’un cadavre; mais elle se releva saine et sauve; les
deux hommes étaient tués. Je la suppliai alors de descendre dans
l’entre-pont.
--Oui, j’y vais descendre, en effet, dit-elle, mais pour en faire
sortir les poltrons qui s’y sont cachés.
Elle y descendit, en effet, et en ressortit bientôt, poussant devant
elle deux ou trois matelots, tout honteux d’être moins braves qu’une
femme.
Nous employâmes le reste du jour à ensevelir les morts et à réparer les
dommages causés à notre goëlette par le feu ennemi, et ces dommages
n’étaient pas minces. Le lendemain, les impériaux ne reparaissant pas,
et se préparant sans doute à quelque nouvelle attaque contre nous, nous
embarquâmes notre canon, nous levâmes l’ancre vers la nuit, et nous
nous dirigeâmes de nouveau vers la lagune.
Lorsque l’ennemi s’aperçut de notre départ, nous étions déjà loin;
il se mit néanmoins à notre poursuite, mais ce ne fut que dans la
journée du lendemain qu’il put nous envoyer quelques coups de canon
qui restèrent sans effet; de sorte que nous rentrâmes sans autre
accident dans la lagune, où nous fûmes fêtés par les nôtres, qui
s’émerveillaient que nous eussions pu échapper à un ennemi si supérieur
en nombre.
XXVI
LAC D’IMIRUI
D’autres événements nous attendaient à la lagune.
Comme les ennemis continuaient de s’avancer contre nous par terre en
nombre tellement supérieur qu’il n’y avait pas chance de leur résister,
et que, d’un autre côté, nos maladresses et nos brutalités nous avaient
aliéné les habitants de la province Sainte-Catherine, tout prêts à
se révolter et à se réunir aux impériaux, et que déjà même s’était
révoltée la population de la ville d’Imirui, située à l’extrémité du
lac, je reçus du général Canavarro l’ordre de châtier ce malheureux
pays par le fer et par le feu: force me fut d’obéir au commandement.
Les habitants et la garnison avaient fait des préparatifs de défense
du côté de la mer; je débarquai donc à trois milles de distance, et
les assaillis au moment où ils s’y attendaient le moins, du côté de la
montagne; surprise et battue, la garnison fut mise en fuite, et nous
nous trouvâmes maîtres d’Imirui.
Je désire pour moi, comme pour toute créature qui n’a pas cessé d’être
homme, ne jamais recevoir un ordre pareil à celui que j’avais reçu, et
qui était tellement positif, qu’il n’y avait pas pour moi moyen de m’en
écarter. Quoiqu’il existe de longues et prolixes relations de faits
pareils, je crois qu’il est impossible que la plus terrible relation
approche de la réalité. Dieu me regarde en pitié et me pardonne, mais
je n’ai jamais eu dans ma vie journée qui laissât en mon âme un aussi
amer souvenir que celle-là: nul ne se fera une idée, en laissant
le pillage libre, de la fatigue que j’eus à subir pour empêcher la
violence contre les personnes, et pour circonscrire la destruction
dans la limite des choses inanimées, et cependant j’y parvins, je
crois, au delà de mes espérances; mais relativement aux biens, il me
fut impossible d’éviter le désordre. Rien n’y put, ni l’autorité du
commandement, ni les punitions, ni même les coups. J’en arrivai jusqu’à
la menace du retour de l’ennemi. Je répandis le bruit qu’ayant reçu des
renforts, il revenait contre nous, tout fut inutile; et si l’ennemi
était revenu, en effet, nous trouvant ainsi débandés, il eût fait
littéralement de nous une boucherie. Par malheur, la ville, quoique
petite, renfermait quantité de magasins pleins de vins et de liqueurs
alcooliques, de sorte qu’à part moi, qui ne bois jamais que de l’eau,
et quelques officiers que je parvins à garder sous ma main, l’ivresse
fut à peu près générale. Ajoutez à cela que mes hommes étaient pour la
majeure partie des gens que je connaissais à peine, nouvelles recrues,
indisciplinées par conséquent. Cinquante hommes bien déterminés, venant
nous attaquer à l’improviste, eussent bien certainement eu raison de
nous. Enfin, à force de menaces et d’efforts, je parvins à rembarquer
ces bêtes sauvages déchaînées.
On porta à bord du bâtiment quelques vivres et quelques effets sauvés
du pillage, et destinés à la division, et l’on revint à la lagune.
Pendant ce temps, l’avant-garde commandée par le colonel Texeira, se
retirait devant l’ennemi, qui s’avançait rapide et nombreux.
Lorsque nous revînmes à la lagune, on commençait à faire passer les
bagages sur la rive droite, et bientôt les troupes durent suivre les
bagages.
XXVII
NOUVEAUX COMBATS
J’eus fort à faire pendant la journée où s’opéra le passage de la
division sur la rive méridionale, car si l’armée était peu nombreuse,
les bagages et les embarras de toute espèce n’avaient pas de fin.--Vers
le point de l’embouchure le plus étroit, le courant redoublait de
violence.--On travailla donc depuis le lever du soleil jusqu’à midi
pour faire passer la division avec l’aide de tout ce que l’on put se
procurer de barques.
Vers midi commença d’apparaître la flottille ennemie, composée de
vingt-deux voiles; elle combinait ses mouvements avec les troupes de
terre, et les vaisseaux eux-mêmes portaient, outre les équipages,
un grand nombre de soldats. Je gravis la plus proche montagne pour
observer l’ennemi, et je reconnus à l’instant que son plan était de
réunir ses forces à l’entrée de la lagune; j’en donnai immédiatement
avis au général Canavarro, et immédiatement les ordres furent donnés
par lui en conséquence; mais, nonobstant ces ordres, nos hommes
n’arrivèrent pas à temps pour défendre l’entrée de la lagune. Une
batterie élevée par nous à la pointe du môle, et dirigée par le
brave Capotto, ne put que faiblement résister, n’ayant que des
pièces de petit calibre,--mal servies d’ailleurs par des artilleurs
inhabiles.--Restaient nos trois petits bâtiments républicains, réduits
à moitié d’équipage, le reste des hommes ayant été envoyés à terre pour
aider au passage des troupes. Les uns par impossibilité, les autres
parce qu’ils aimaient autant se tenir loin du terrible combat qui se
préparait, malgré les ordres que j’envoyai, ne se joignirent pas à
nous, et nous laissèrent tout le fardeau de la lutte.
Pendant ce temps, l’ennemi venait sur nous à toutes voiles, poussé par
le vent et la marée. Je me hâtai donc, de mon côté, de me rendre à mon
poste à bord du _Rio-Pardo_, où déjà ma courageuse Anita avait commencé
la canonnade, pointant et mettant le feu elle-même à la pièce qu’elle
s’était chargée de diriger, et animant de la voix nos hommes quelque
peu intimidés.
Le combat fut terrible et plus meurtrier qu’on n’eût pu le croire. Nous
ne perdîmes pas beaucoup de monde, parce que plus de la moitié des
équipages était à terre, mais des six officiers répartis sur les trois
bâtiments, seul je survécus.
Toutes nos pièces étaient démontées.
Mais nos pièces démontées, le combat continua à la carabine, et nous
ne cessâmes point de tirer pendant tout le temps que passa devant nous
l’ennemi. Pendant tout ce temps, Anita demeura près de moi, au poste
le plus dangereux, ne voulant ni débarquer, ni profiter d’aucun abri,
dédaignant même de s’incliner, comme fait l’homme le plus brave, quand
il voit la mèche s’approcher du canon ennemi.
Enfin, je crus avoir trouvé un moyen de l’éloigner du danger.
Je lui ordonnai, et il fallut un ordre de moi pour qu’elle obéît,
et surtout cette probabilité que l’homme que j’enverrais trouverait
quelque prétexte pour ne pas revenir;--je lui ordonnai d’aller demander
du renfort au général, promettant que s’il voulait m’envoyer ce
renfort, je rentrerais dans la lagune à la poursuite des Impériaux et
les occuperais de telle façon, qu’ils ne penseraient pas à débarquer,
dussé-je, la torche à la main, mettre le feu à leur flotte. J’obtins
d’ailleurs d’Anita qu’elle resterait à terre et m’enverrait la réponse
par un homme sûr; mais, à mon grand regret, elle revint elle-même:
le général n’avait pas d’hommes à m’envoyer; il m’ordonnait, non
pas de brûler la flotte ennemie, ce qu’il regardait comme un effort
désespéré et inutile, mais de revenir en sauvant les armes de main et
les munitions.
J’obéis. Alors, sous un feu qui ne se ralentit pas un instant, nous
arrivâmes à faire transporter à terre, par les survivants, les armes
et les munitions, opération qu’à défaut d’officier, dirigeait Anita,
tandis que, passant d’un bâtiment à l’autre, je déposais dans l’endroit
le plus inflammable de chacun d’eux le feu qui devait le dévorer.
Ce fut une mission terrible, en ce qu’elle me fit passer une triple
revue de morts et de blessés. C’était un véritable abattoir de chair
humaine; on marchait sur les bustes séparés des corps; à chaque pas,
on poussait du pied des membres épars. Le commandant de _l’Itaparika_,
Juan Enriquez de la Raguna, était couché au milieu des deux tiers de
son équipage, avec un boulet qui lui faisait, au milieu de la poitrine,
un trou à passer le bras. Le pauvre John Griggs avait eu, comme je l’ai
dit ailleurs, le corps coupé en deux par une mitraillade, presque reçue
à bout portant. Je me tâtais, à la vue d’un pareil spectacle, et je me
demandais comment, ne m’étant pas plus ménagé que les autres, j’avais
pu rester entier. En un instant, un nuage de fumée enveloppa nos
bâtiments,--et nos braves morts eurent du moins, brûlés sur le pont de
leurs bâtiments,--un bûcher digne d’eux.
Pendant que j’avais accompli mon uvre de destruction, Anita avait
accompli son uvre de sauvetage.--Mais de quelle façon, bon Dieu! de
manière à me faire trembler. Peut-être, pour le transport des armes
à la côte et son retour au bâtiment, fit-elle vingt voyages, passant
constamment sous le feu de l’ennemi. Elle était dans une petite barque
avec deux rameurs, et les pauvres diables se courbaient le plus
possible pour éviter balles et boulets.
Mais elle, debout à la poupe, au milieu de la mitraille, elle
apparaissait droite, calme et fière comme une statue de Pallas, et
Dieu, qui étendait une main sur moi, la couvrait en même temps de
l’ombre de cette main.
Il était nuit presque close, lorsque ayant réuni les survivants, je
rejoignis la queue de notre division, en retraite vers Rio-Grande, et
suivant la même route que nous avions suivie quelques mois auparavant,
le cur plein d’espérance, et précédés par la victoire.
XXVIII
A CHEVAL
Au milieu des péripéties de mon aventureuse existence, j’ai toujours eu
de douces heures, de bons moments, et quoique celui où je me trouvais
ne paraisse pas au premier abord faire partie de ceux qui m’ont laissé
un agréable souvenir, je le réclame cependant, sinon comme plein de
bonheur, du moins comme plein d’émotions.
A la tête de quelques hommes restés de tant de combattants qui avaient,
à juste titre, mérité le nom de braves, je marchais à cheval, fier
des vivants, fier des morts, presque fier de moi-même. A mes côtés
chevauchait la reine de mon âme, la femme digne de toute admiration.
J’étais lancé dans une carrière plus attrayante que celle de la
marine: que m’importait de n’avoir, comme le philosophe grec, que
ce que je portais avec moi? de servir une pauvre république qui ne
payait personne, et dont, fût-elle riche, je n’eusse pas voulu être
payé? N’avais-je pas un sabre battant à mon côté, une carabine posée
en travers de mes arçons? N’avais-je pas près de moi Anita, mon
trésor, cur aussi ardent que le mien pour la cause des peuples?
N’envisageait-elle pas les combats comme un divertissement, comme une
simple distraction de la vie des camps? L’avenir me souriait serein et
fortuné; et plus se présentaient sauvages et désertes les solitudes
américaines, plus délicieuses et plus belles elles m’apparaissaient.
Nous continuâmes donc notre marche de retraite jusqu’à Las Torres,
limite des deux provinces, où nous établîmes notre camp. L’ennemi
s’était contenté de reprendre la lagune, et avait cessé de nous
poursuivre. Se combinant avec la division Andréa, la division Acunha,
venant de la province de San Paolo se dirigeait vers Cima-da-Serra,
département de la montagne appartenant à la province de Rio-Grande.
Les montagnards nos amis, attaqués par des forces supérieures,
demandèrent secours au général Canavarro, et il disposa, pour leur
venir en aide, une expédition aux ordres du colonel Texeira. Nous fîmes
partie de cette expédition. Reçus par les Serramins, commandés par
le colonel Aranha, nous battîmes complétement, à Santa Vittoria, la
division ennemie. Acunha se noya dans le fleuve Pelatas, et la majeure
partie de ses troupes resta prisonnière. Cette victoire remit sous
le commandement de la république les deux départements de Vaccaria et
de Lages, et nous entrâmes triomphants dans le chef-lieu de ce dernier.
La nouvelle de l’invasion impériale avait relevé le parti brésilien, et
Mello, chef ennemi, avait accru dans cette province son corps de cinq
cents hommes environ de cavalerie.
Le général Bento-Manoel, chargé de le combattre, ne l’avait pu faire
à cause de sa retraite, et il s’était contenté d’envoyer le colonel
Portinko à la poursuite de Mello, qui se dirigeait sur Saint-Paul.
Notre position et nos forces nous mettaient à même, non-seulement de
nous opposer au passage de Mello, mais encore de l’anéantir. La fortune
ne le voulut pas: le colonel Texeira, incertain si l’ennemi venait par
Vaccaria ou par Coritibani, divisa sa troupe en deux corps, envoyant le
colonel Aranha à Vaccaria avec sa meilleure cavalerie, tandis que nous,
avec l’infanterie et quelques hommes à cheval seulement, pris presque
tous parmi les prisonniers, nous nous dirigeâmes vers Coritibani.
Ce fut cette route que prit l’ennemi.
Cette division de nos forces nous fut fatale: notre récente victoire,
le caractère ardent de notre chef, et les nouvelles que nous avions
de l’ennemi, nous le faisaient par trop mépriser. En trois jours de
marche, nous fûmes à Coritibani, et nous campâmes à peu de distance du
Maromba, où l’on supposait que les impériaux devaient passer. On plaça
un poste sur le rivage, et des sentinelles dans les endroits où on le
jugea nécessaire, et l’on s’endormit parfaitement tranquille.
Quant à moi, l’habitude que j’avais de ces sortes de guerres fit que je
ne dormis que d’un il.
Vers minuit, le poste du fleuve fut attaqué avec tant de furie, qu’à
peine eut-il le temps de fuir en échangeant quelques coups de fusil
avec l’ennemi.
Au premier coup de feu j’étais sur pied, criant: Aux armes! A ce cri,
tout le monde s’éveilla et se tint prêt au combat. Quelque temps après
la naissance du jour, l’ennemi parut, et, ayant passé le fleuve,
s’arrêta à quelque distance de nous, se tenant en bataille. Tout autre
que Texeira, en voyant la supériorité du nombre, aurait expédié des
courriers pour appeler le second corps à son aide, et, jusqu’à la
jonction d’Acunha, eût amusé l’ennemi; mais le vaillant républicain
craignit qu’il ne se retirât, et que, par sa fuite, il ne perdît
l’occasion de combattre. Il se lança donc au combat, s’inquiétant peu
de la position avantageuse qu’occupait son adversaire.
L’ennemi, profitant des inégalités du terrain, avait établi sa ligne
de bataille sur une colline assez élevée, devant laquelle se trouvait
une vallée profonde, obstruée par beaucoup de broussailles; il avait,
en outre, embusqué sur ses flancs quelques pelotons. Texeira ordonna
l’attaque; l’ordre fut vigoureusement accompli. L’ennemi alors simula
une retraite. Nos hommes se mirent à sa poursuite sans cesser la
fusillade; mais tout à coup ils furent attaqués par les pelotons
embusqués qu’ils n’avaient pas vus, et qui, les prenant en flanc, les
obligèrent de repasser la vallée en désordre. Nous laissâmes dans cette
échauffourée un de nos meilleurs officiers, Manoel N..., lequel était
fort aimé de notre chef. Mais notre ligne, bientôt reformée, se reporta
en avant avec une nouvelle impétuosité; l’ennemi recula et se mit en
retraite.
Il n’y eut pas un grand nombre de tués ni de blessés de part ou
d’autre, peu de troupes ayant été engagées.
Cependant, l’ennemi se retirait avec précipitation, et nous le
poursuivions avec acharnement; mais ses deux lignes de cavalerie
continuant de fuir pendant l’espace de neuf milles, nous ne pûmes le
poursuivre avec notre infanterie. En approchant du _Passa du Maromba_,
notre chef d’avant-garde, le major Giacinto, donna avis au colonel
que l’ennemi faisait passer dans le plus grand désordre la rivière à
ses bufs et à ses chevaux; ce qui était, selon lui, la preuve qu’il
voulait continuer sa retraite. Texeira n’hésita pas un instant: il
ordonna à notre petit peloton de cavalerie de se mettre au galop, et me
recommanda de le suivre d’aussi près que possible avec mon infanterie.
Mais cette retraite n’était qu’une feinte de notre astucieux ennemi;
et, malheureusement, cette feinte ne lui réussit que trop.--Par l’effet
des accidents de terrain et de la précipitation avec laquelle il
l’avait franchi, il s’était trouvé hors de notre vue, et, arrivé au
fleuve, il avait bien, comme nous l’avait fait dire le major Giacinto,
poussé de l’autre côté du fleuve ses bufs et ses chevaux, mais la
troupe s’était cachée, elle, derrière des collines boisées qui la
dérobaient entièrement à nos yeux.
Ces mesures prises, et ayant laissé un peloton pour soutenir leur ligne
de tirailleurs, les impériaux, prévenus de l’imprudence que nous avions
eue de laisser notre infanterie en arrière, firent une contre-marche,
et bientôt les escadrons apparurent, gravissant la pente facile d’une
vallée.
Notre peloton, qui poursuivait l’ennemi dans sa fuite simulée,
fut le premier à s’apercevoir du piége, sans avoir le temps de
l’éviter. Pris de flanc, il fut complétement culbuté; nos trois autres
escadrons de cavalerie eurent le même sort, et cela malgré le courage
et la résolution de Texeira et de quelques-uns de nos officiers de
Rio-Grande; en quelques instants nos cavaliers furent rompus et
éparpillés dans toutes les directions.
C’étaient, je l’ai dit, presque tous des prisonniers de Santa Vittoria,
sur lesquels nous avions peut-être un peu légèrement compté;--en effet,
ils ne pouvaient guère être bien affectionnés à notre cause;--puis,
soldats nouveaux et venus de province, peu faits à l’exercice du
cheval;--aussi se débandèrent-ils au premier choc, et, à part quelques
morts, se laissèrent-ils faire en grande partie prisonniers.--Je
ne perdis rien des incidents de la catastrophe.--Monté sur un bon
cheval, après avoir excité mes fantassins à marcher le plus rapidement
possible, je m’étais lancé en avant, et, arrivé au sommet d’une
colline, je suivais des yeux le triste résultat du combat.
Mes fantassins firent tout au monde pour arriver à temps, mais ce fut
en vain.--Du haut de mon éminence, je jugeai qu’il était trop tard
pour qu’ils pussent ramener à nous la victoire, mais encore assez tôt
pour empêcher que tout ne fût perdu.--J’appelai à moi une douzaine
de mes anciens compagnons, les plus lestes et les plus braves: ils
accoururent. Je laissai le major Peichotto chargé du reste, et avec
cette poignée de vaillants je pris, au sommet d’une colline, une
position fortifiée par des arbres.--De là nous fîmes tête à l’ennemi,
qui s’aperçut qu’il n’était pas tout à fait vainqueur, et nous servîmes
de point de ralliement à ceux des nôtres qui n’avaient pas complétement
perdu courage.--Le colonel se replia sur nous avec quelques cavaliers,
après avoir fait des miracles de courage; le reste de l’infanterie
nous rejoignit sur ce point, et alors la défense devint terrible et
meurtrière.
Cependant, forts de notre position et réunis au nombre de soixante et
treize, nous combattîmes avec avantage; l’ennemi, manquant d’infanterie
et peu habitué à combattre contre cette arme, nous chargeait
inutilement: cinq cents hommes d’excellente cavalerie, toute bouillante
et enorgueillie de la victoire, s’épuisèrent devant quelques hommes
résolus, sans pouvoir un seul instant les entamer.--Cependant, malgré
cet avantage momentané, il ne fallait pas donner le temps à l’ennemi
de réunir ses forces, dont plus de la moitié était encore occupée à
poursuivre nos fugitifs; et surtout il fallait chercher un refuge plus
solide que celui qui nous avait protégés jusqu’alors.--Un îlot d’arbres
s’offrit à notre vue, distant d’un mille environ.--Nous commençâmes
notre retraite en nous dirigeant vers lui.--En vain l’ennemi
cherchait-il à nous rompre, en vain nous chargeait-il chaque fois qu’il
trouvait l’avantage du terrain, tout fut inutile.