comme le premier, s’ébranla heureusement.
Alors les habitants jouirent d’un spectacle curieux et inaccoutumé,
celui de deux bâtiments traversant en charrette, et traînés par deux
cents bufs, un espace de cinquante-quatre milles, c’est-à-dire
dix-huit lieues, et cela sans la moindre difficulté, sans le plus petit
accident.
Arrivés sur le bord du lac Tramandaï, les lancions furent remis à l’eau
de la même manière qu’ils avaient été embarqués; là, on leur fit les
petites réparations que nécessitait le voyage, mais qui étaient si peu
de chose, qu’au bout de trois jours ils étaient aptes à la navigation.
Le lac Tramandaï est formé par des eaux courantes, prenant leur source
sur le versant oriental de la chaîne des monts _do Espinasso_; il
s’ouvre sur l’Atlantique, mais à si peu de profondeur, que dans les
grandes marées seulement cette profondeur atteint quatre ou cinq pieds.
Ajoutons à cela que sur cette côte, ouverte de toutes parts, presque
jamais la mer n’est calme, mais qu’elle est, au contraire, la plupart
du temps orageuse.
Le bruit des brisants qui bordent la côte, et que les marins appellent
_des chevaux_, à cause de l’écume qu’ils font voler autour d’eux,
s’entend à plusieurs milles à l’intérieur, et souvent est pris pour le
mugissement du tonnerre.
XXI
DÉPART ET NAUFRAGE
Prêts à partir enfin, nous attendîmes l’heure de la marée haute, et
nous nous aventurâmes à sortir vers quatre heures de l’après-midi.
Dans cette circonstance, nous eûmes fort à nous louer de la longue
habitude que nous avions de naviguer au milieu des brisants; et malgré
cette pratique, je ne saurais dire aujourd’hui par quelle audacieuse
plutôt qu’habile manuvre nous parvînmes à mettre nos deux bâtiments
dehors, quoique nous eussions, comme je viens de le dire, choisi
l’heure où la marée était pleine; la profondeur nous manquant partout,
ce fut à la nuit tombante seulement que nos efforts aboutirent et que
nous jetâmes l’ancre dans l’Océan, au-delà de ces brisants furieux,
dont la rage semblait s’augmenter de voir que nous leur échappions.
Notons ici que jamais, avant les nôtres, aucun bâtiment n’était sorti
du lac de Tramandaï.
Vers les huit heures du soir, nous levâmes l’ancre et nous nous
mîmes en route. Le lendemain, à trois heures du soir, nous étions
naufragés à l’embouchure de l’Aseringua, fleuve qui prend sa source
dans la Sierra do Espinasso, et qui se jette à la mer dans la province
de Sainte-Catherine, entre les Tours et Santa Maura.
Sur trente hommes d’équipage, seize étaient noyés.
Disons comment cette terrible catastrophe s’accomplit.
Dès le soir, et dès le moment de notre départ, le vent du midi menaçait
déjà, amassant les nuages et soufflant avec violence. Nous courûmes
parallèlement à la côte; le _Rio-Pardo_ ayant, comme je l’ai dit, une
trentaine d’hommes à bord, une pièce de douze sur pivot, une quantité
de coffres, une multitude d’objets de toute espèce, tout cela par
précaution, ne sachant pas combien de temps nous garderions la mer,
quel rivage nous toucherions et quelles seraient les conditions dans
lesquelles nous toucherions ce rivage au moment où nous nous dirigions
vers un pays ennemi.
Le navire se trouvait donc surchargé; aussi, souvent était-il
entièrement couvert par les vagues, qui, de minute en minute,
croissaient avec le vent et quelquefois menaçaient de l’engloutir. Je
décidai donc de m’approcher de la côte, et si la chose était possible,
de prendre terre sur la partie de la plage qui nous paraîtrait
accessible; mais la mer, qui allait grossissant toujours, ne nous
laissa pas choisir la position qui nous convenait; nous fûmes coiffés
par une vague terrible, qui nous renversa complétement sur le côté.
Je me trouvais, en ce moment, au plus haut du mât de trinquette, d’où
j’espérais découvrir un passage à travers les brisants; le lancion
chavira sur tribord, et je fus lancé à une trentaine de pieds de
distance.
Quoique je fusse dans une dangereuse position, la confiance que j’avais
dans mes forces comme nageur fit que je ne pensai pas un instant à
la mort; mais ayant avec moi quelques compagnons qui n’étaient point
marins et que j’avais vus un instant auparavant couchés sur le pont et
brisés par le mal de mer,--au lieu de nager vers la côte, je m’occupai
à réunir une partie des objets qui, par leur légèreté, promettaient de
demeurer à la surface de l’eau, et je les poussai vers le bâtiment,
criant à mes hommes de se jeter d’eux-mêmes à la mer, de saisir quelque
épave, et de tâcher de gagner la côte, qui était bien à un mille de
nous. Le bâtiment avait été chaviré, mais la mâture le maintenait avec
son flanc de bâbord hors de l’eau.
Le premier que je vis était resté accroché aux haubans; c’était Édouard
Mutru, un de mes meilleurs amis; je poussai vers lui une portion
d’écoutille, lui recommandant de ne pas l’abandonner.
Celui-là en voie de salut, je jetai les yeux sur le bâtiment.
La première chose que je vis, ou plutôt la seule chose que je vis, fut
mon cher et courageux Louis Carniglia; il se trouvait au gouvernail
au moment de la catastrophe, et il était resté accroché au bâtiment,
à la partie de poupe vers le jardin du vent; par malheur, il était en
ce moment vêtu d’une jaquette d’énorme drap, qu’il n’avait pas eu le
temps d’ôter, et qui lui serrait tellement les bras qu’il lui était
impossible de nager tant qu’il serait emprisonné par elle.--Il me le
cria, voyant que je me dirigeais vers lui.
--Tâche de tenir bon, lui répondis-je, je vais à ton secours.
Et en effet, remontant sur le bâtiment comme eût pu faire un chat,
j’arrivai jusqu’à lui; je m’accrochai alors d’une main à une
saillie, et de l’autre prenant dans ma poche un petit couteau qui
malheureusement coupait assez mal, je me mis à fendre le collet et
le dos de la jaquette; encore un effort, et j’arrivais à délivrer le
pauvre Carniglia de cet empêchement, lorsqu’un coup de mer terrible
nous enveloppant, mit en pièces le bâtiment et jeta à la mer tout ce
qui restait d’hommes à bord;--Carniglia fut précipité comme les autres,
et ne reparut plus.
Quant à moi, lancé au fond de la mer comme un projectile, je
remontai à la surface de l’eau tout étourdi, mais, au milieu de mon
étourdissement, n’ayant qu’une idée:--porter secours à mon cher Luigi.
Je nageai donc autour de la carcasse du bâtiment, l’appelant à grands
cris, au milieu des sifflements de la tempête et du grondement de
l’orage, mais il ne me répondit pas; il était englouti pour toujours,
ce bon compagnon, qui m’avait sauvé la vie à la Plata, et à qui, malgré
tous mes efforts, je n’avais pu rendre la pareille!
Au moment où j’abandonnais l’espoir de porter secours à Carniglia, je
rejetai les yeux autour de moi. Ce fut une grâce de Dieu, sans doute,
mais dans ce moment d’agonie pour tout le monde, je n’eus pas un
instant de doute pour mon propre salut, de sorte que je pus m’occuper
du salut des autres.
Alors, mes compagnons m’apparurent épars et nageant vers la plage,
séparés les uns des autres, selon leur habileté ou selon leur force. Je
les joignis en un instant, et leur jetant un cri d’encouragement, je
les dépassai, et me trouvai un des premiers, sinon le premier à travers
les brisants, coupant des vagues énormes, hautes comme des montagnes.
J’atteignis le bord. Ma douleur de la perte de mon pauvre Carniglia,
en me laissant indifférent sur mon propre sort, me donnait une force
invincible.
A peine eus-je pris pied, que je me retournai, mu par un dernier espoir.
Peut-être allais-je revoir Luigi.
J’interrogeai, les unes après les autres, ces figures effarées,
recouvertes à tout moment par les vagues, mais Carniglia était bien
englouti; les abîmes de l’Océan ne me l’avaient pas rendu.
Alors, je revis Édouard Mutru, celui qui, après Carniglia, m’était le
plus cher, celui auquel j’avais poussé un fragment d’écoutille, en
lui recommandant de s’y cramponner de toutes ses forces. Sans doute,
la violence de la mer lui avait arraché l’épave des mains. Il nageait
encore, mais épuisé, et indiquant par la convulsion de ses mouvements
l’extrémité où il était réduit. J’ai dit combien je l’aimais; c’était
le second frère de mon cur, que j’allais perdre dans la journée. Je ne
voulus pas devenir en un instant veuf de tout ce que j’aimais au monde.
Je poussai à la mer le fragment de navire qui m’avait servi à moi-même
pour m’aider à gagner le rivage, et je m’élançai au milieu des vagues,
retournant avec une profonde indifférence chercher le péril auquel
je venais d’échapper. Au bout d’une minute, je n’étais plus qu’à
quelques brasses d’Édouard; je lui criai:
--Tiens ferme! courage... me voilà! Je t’apporte la vie.
Vaine espérance, efforts inutiles; au moment où je poussais vers lui
l’épave protectrice, il s’enfonça et disparut.
Je jetai un cri, je lâchai mon soutien, je plongeai. Puis, ne le
trouvant pas, je pensai qu’il était peut-être revenu à la surface
de l’eau. J’y revins: rien! Je replongeai de nouveau, de nouveau je
remontai. Je poussai les mêmes cris de désespoir que pour Carniglia;
comme pour Carniglia tout fut inutile; il était englouti, lui aussi,
dans les profondeurs de cet Océan, qu’il n’avait pas craint de
traverser pour venir me rejoindre, et pour servir la cause des peuples.
Encore un martyr de la liberté italienne, qui n’aura pas sa tombe, qui
n’aura pas sa croix!
Les cadavres des seize noyés que nous comptâmes dans ce désastre,
fidèles compagnons jusque-là de mes aventures, engloutis dans la mer,
furent roulés par les vagues, emportés par les courants, à plus de
trente milles de distance vers le nord. Je cherchai alors, parmi les
quatorze qui avaient survécu, et qui tous en ce moment avaient gagné le
rivage, un visage ami, une figure italienne. Pas une!
Les six Italiens qui m’accompagnaient étaient morts: Carniglia, Mutru,
Staderini, Navone, Giovanni... Je ne me rappelle pas le nom du sixième.
Je demande pardon à la patrie de l’avoir oublié; je sais bien que
j’écris ceci à douze ans de distance; je sais bien que, depuis ce
temps-là, bien des événements autrement terribles que celui que je
viens de raconter ont passé dans ma vie; je sais bien que j’ai vu
tomber une nation, que j’ai essayé vainement de défendre une ville;
je sais bien que, poursuivi, exilé, traqué comme une bête fauve, j’ai
déposé dans la tombe la femme qui était devenue le cur de mon cur; je
sais bien qu’à peine la fosse comblée, j’ai été obligé de la fuir comme
ces damnés de Dante, qui marchent devant eux, mais dont la tête tordue
regarde en arrière; je sais bien que je n’ai plus d’asile; que de la
pointe extrême de l’Afrique, je regarde cette Europe qui me repousse
comme un bandit, moi, qui n’ai jamais eu qu’une pensée, qu’un amour,
qu’un désespoir: la patrie. Je sais bien tout cela, mais il n’en est
pas moins vrai que je devrais me rappeler ce nom.
Hélas! je ne me le rappelle pas!
Tanger, mars-avril 1859.
G. G.
XXII
JEAN GRIGGS
Chose étrange, c’étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui
avaient disparu; sans doute, se confiant dans leur habileté, avait-ils
négligé de s’emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se
soutenir sur l’eau sans ce secours, tandis qu’au contraire, parmi
ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques
jeunes Américains que j’avais vus embarrassés pour traverser un bras de
rivière de dix pieds de large.
Cela me paraissait incroyable, et cependant c’était la vérité.
Le monde me semblait un désert.
Je m’assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et
je crois que je pleurai.
Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu’à moi.
Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus,
presque étrangers,--puisque j’étais leur chef dans le combat ou le
naufrage,--je devais être leur père dans la détresse. Je relevai la
tête.
--Qu’y a-t-il, demandai-je, et qui se plaint?
Deux ou trois bouches grelottantes répondirent:
--J’ai froid.
Alors, moi qui n’y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que
j’avais froid.
Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà
engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.
Je les tirai par le bras.
Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qui fait préférer
la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.
J’appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient
engourdis à se lever, j’en pris un par la main, je dis à ceux qui
n’avaient pas encore perdu leurs forces d’en faire autant, et je leur
criai:
--Courons!
En même temps, je donnai l’exemple.
Ce fut d’abord une difficulté, je dirai plus, une douleur très-grande
que d’être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à
peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.
Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cet exercice; au bout
d’une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans
nos veines. Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du
fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à
un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes
la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point
de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia
l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison
américaine.
Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé _le Seival_,
quoique à peine plus grand que le _Rio-Pardo_, mais de construction
différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre
victorieusement son chemin.
Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.
J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où
je me repose aujourd’hui,--je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps
de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en
pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le
tribut que je dois à sa mémoire.
Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je
rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus
charmant caractère?--Né d’une riche famille, il était venu offrir
son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a
donné tout ce qu’il lui avait offert.--Un jour arriva une lettre de ses
parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal
héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit
réservé à l’homme de conviction et de foi,--la palme du martyre,--il
était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi
qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre
ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron;
le buste était resté debout sur le pont de _la Cassapara_, avec son
visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les
membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un
coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se
présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant
le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur
le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par
l’escadre ennemie.
O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à
sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!
XXIII
SAINTE CATHERINE
La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes,
s’était heureusement soulevée contre l’empereur à la nouvelle de
l’approche des forces républicaines; au lieu de trouver des ennemis,
nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d’être combattus, nous fûmes
fêtés; nous eûmes donc à l’instant même à notre disposition tous les
moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à
qui nous avions demandé l’hospitalité.
Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous
mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l’avant-garde du général
Canavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi
rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans
l’espérance de la surprendre[7].
[7] Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en
dot par l’empereur du Brésil à sa sur, lorsqu’elle épousa le prince
de Joinville.
Je dois avouer que nous n’eûmes pas grand mal à nous emparer de la
petite ville qui commande la lagune, et qui lui a emprunté son nom. La
garnison battit précipitamment en retraite, et trois petits navires
de guerre se rendirent après un faible combat; je passai avec mes
naufragés à bord de la goëlette _Itaparika_, armée de sept pièces de
canon.
Pendant les premiers jours de cette occupation, la fortune semblait
avoir fait un pacte avec les républicains: ne croyant point à une
invasion si subite, dont ils n’avaient que de vagues nouvelles, les
impériaux avaient ordonné de fournir la lagune d’armes, de munitions
et de soldats; or, armes, munitions, soldats, arrivèrent quand nous
étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombèrent dans
nos mains, sans aucune peine de notre part; quant aux habitants, ils
nous accueillirent comme des frères et comme des libérateurs, titre que
nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette
population amie.
Canavarro établit son quartier général dans la ville de la lagune,
baptisée par les républicains Giuliana, parce qu’ils y étaient entrés
pendant le mois de juillet. Il promit l’érection d’un gouvernement
provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui
exerçait un grand prestige sur tout ce peuple; Rossetti, avec le titre
de secrétaire du gouvernement, en fut véritablement l’âme; il est
vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.
Tout marchait donc à merveille: le colonel Texeira, avec sa brave
colonne d’avant-garde, avait poursuivi les ennemis jusqu’à les forcer
de s’enfermer dans la capitale de la province, et s’était emparé de la
majeure partie du pays; de tous les côtés, nous étions reçus à bras
ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impériaux.
De magnifiques projets étaient faits par le général Canavarro, loyal
soldat s’il en fut: rude en apparence, excellent au fond, il avait
l’habitude de dire que de cette lagune de Sainte-Catherine, sortirait
l’hydre qui dévorerait l’empire, et peut-être eût-il dit vrai, si l’on
eût pourvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance;
mais nos orgueilleuses façons vis-à-vis des habitants et l’insuffisance
des moyens, firent perdre le fruit de cette brillante campagne.
XXIV
UNE FEMME
Je n’avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme
parfaitement incapable de faire un mari, vu ma trop grande
indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie
d’aventures;--avoir une femme et des enfants me paraissait une chose
souverainement impossible à l’homme qui a consacré sa vie à un principe
dont le succès, si complet qu’il soit, ne doit jamais lui laisser
la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait
décidé autrement: après la mort de Luigi, d’Édouard et de mes autres
compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait
être seul au monde.
Il ne m’était pas resté un seul de ces amis, dont le cur a besoin
comme la vie d’aliment.--Ceux qui avaient survécu, je l’ai déjà dit,
m’étaient étrangers; sans doute c’étaient des âmes vaillantes et de
bons curs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être
en intimité avec aucun d’eux. Dans ce vide immense qu’avait fait autour
de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d’une âme qui
m’aimât; sans cette âme, l’existence m’était insupportable, presque
impossible.--J’avais bien retrouvé Rossetti,--c’est-à-dire un frère;
mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre
avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J’avais donc
besoin, comme je l’ai dit, de quelqu’un qui m’aimât, qui m’aimât sans
retard. Or, l’amitié est le fruit du temps: il lui faut des années pour
mûrir, tandis que l’amour, c’est l’éclair, fils de l’orage parfois.
Mais qu’importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu’ils
soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cur.
C’était donc une femme qu’il me fallait; une femme seule pouvait
me guérir; une femme, c’est-à-dire l’unique refuge, le seul ange
consolateur, l’étoile de la tempête; une femme, c’est la divinité qu’on
n’implore jamais en vain quand on l’implore avec le cur et surtout
quand on l’implore dans l’infortune.
C’était avec cette incessante pensée que de ma cabine de _l’Itaparika_
je tournai mon regard vers la terre.--Le morne de la Barra était
voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées
à divers ouvrages domestiques.--Une d’elles m’attirait préférablement
aux autres.--On m’ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai
vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait mon
regard; mon cur battait, mais il renfermait, si agité qu’il fût,
une de ces résolutions qui ne faiblissent pas.--Un homme m’invita à
entrer,--je fusse entré quand même il me l’eût défendu;--j’avais vu
cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis: «Vierge, tu
seras à moi!» J’avais par ces paroles créé un lien que la mort seule
pouvait rompre.--J’avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor
d’un tel prix!... S’il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout
entière.--Ce fut une faute si, en se joignant, deux curs déchiraient
l’âme d’un innocent.
Mais elle est morte, et lui est vengé.--Où ai-je connu la grandeur de
la faute?--Là, aux bouches de l’Éridan, le jour où espérant la disputer
à la mort, je serrais convulsivement son pouls pour en compter les
derniers battements, j’absorbais son haleine fugitive, je recueillais
avec mes lèvres son souffle haletant, je baisais, hélas! des lèvres
mourantes, hélas! j’étreignais un cadavre, et je pleurais les larmes du
désespoir[8].
[8] Cet endroit est à dessein couvert d’un voile d’obscurité, car,
lorsque après l’avoir lu, je retournai vers Garibaldi en lui disant:
--Lisez cela, cher ami; la chose ne me paraît pas claire.
Il lut, en effet; puis, après un instant:
--Il faut que cela reste ainsi, me dit-il avec un soupir.--Deux jours
après il m’envoya un cahier intitulé _Anita Garibaldi_.
XXV
LA COURSE
Le général avait décidé que je sortirais avec trois bâtiments armés
pour attaquer les bannières impériales croisant sur la côte du
Brésil. Je me préparai à cette rude mission, en réunissant tous les
éléments nécessaires à mon armement.--Mes trois bâtiments étaient
_le Rio-Pardo_, commandé par moi,--_la Cassapara_, commandée par
Griggs,--toutes deux goëlettes,--et _le Seival_, commandé par
l’Italien Lorenzo. L’embouchure de la lagune était bloquée par les
bâtiments de guerre impériaux;--mais nous sortîmes de nuit et sans
être inquiétés.--Anita, désormais la compagne de toute ma vie, et par
conséquent de tous mes dangers, avait absolument voulu s’embarquer avec
moi.
Arrivés à la hauteur de Santos, nous rencontrâmes une corvette
impériale, qui nous donna inutilement la chasse pendant deux
jours.--Dans le second jour, nous nous approchâmes de l’île _do
Abrigo_, où nous prîmes deux sumaques chargées de riz.--Nous
poursuivîmes la croisière et fîmes quelques autres prises. Huit jours
après notre départ, je mis le cap sur la lagune.
Je ne sais pourquoi, j’avais un sinistre pressentiment de ce qui s’y
passait,--attendu qu’avant notre départ déjà un certain mécontentement
se manifestait contre nous. J’étais prévenu, en outre, de l’approche
d’un corps considérable de troupes, commandé par le général Andréa, à
qui la pacification _del Para_ avait donné une grande réputation.