Le second char descendit à son tour, fut chargé comme le premier, et,

comme le premier, s’ébranla heureusement.

Alors les habitants jouirent d’un spectacle curieux et inaccoutumé,

celui de deux bâtiments traversant en charrette, et traînés par deux

cents bufs, un espace de cinquante-quatre milles, c’est-à-dire

dix-huit lieues, et cela sans la moindre difficulté, sans le plus petit

accident.

Arrivés sur le bord du lac Tramandaï, les lancions furent remis à l’eau

de la même manière qu’ils avaient été embarqués; là, on leur fit les

petites réparations que nécessitait le voyage, mais qui étaient si peu

de chose, qu’au bout de trois jours ils étaient aptes à la navigation.

Le lac Tramandaï est formé par des eaux courantes, prenant leur source

sur le versant oriental de la chaîne des monts _do Espinasso_; il

s’ouvre sur l’Atlantique, mais à si peu de profondeur, que dans les

grandes marées seulement cette profondeur atteint quatre ou cinq pieds.

Ajoutons à cela que sur cette côte, ouverte de toutes parts, presque

jamais la mer n’est calme, mais qu’elle est, au contraire, la plupart

du temps orageuse.

Le bruit des brisants qui bordent la côte, et que les marins appellent

_des chevaux_, à cause de l’écume qu’ils font voler autour d’eux,

s’entend à plusieurs milles à l’intérieur, et souvent est pris pour le

mugissement du tonnerre.

XXI

DÉPART ET NAUFRAGE

Prêts à partir enfin, nous attendîmes l’heure de la marée haute, et

nous nous aventurâmes à sortir vers quatre heures de l’après-midi.

Dans cette circonstance, nous eûmes fort à nous louer de la longue

habitude que nous avions de naviguer au milieu des brisants; et malgré

cette pratique, je ne saurais dire aujourd’hui par quelle audacieuse

plutôt qu’habile manuvre nous parvînmes à mettre nos deux bâtiments

dehors, quoique nous eussions, comme je viens de le dire, choisi

l’heure où la marée était pleine; la profondeur nous manquant partout,

ce fut à la nuit tombante seulement que nos efforts aboutirent et que

nous jetâmes l’ancre dans l’Océan, au-delà de ces brisants furieux,

dont la rage semblait s’augmenter de voir que nous leur échappions.

Notons ici que jamais, avant les nôtres, aucun bâtiment n’était sorti

du lac de Tramandaï.

Vers les huit heures du soir, nous levâmes l’ancre et nous nous

mîmes en route. Le lendemain, à trois heures du soir, nous étions

naufragés à l’embouchure de l’Aseringua, fleuve qui prend sa source

dans la Sierra do Espinasso, et qui se jette à la mer dans la province

de Sainte-Catherine, entre les Tours et Santa Maura.

Sur trente hommes d’équipage, seize étaient noyés.

Disons comment cette terrible catastrophe s’accomplit.

Dès le soir, et dès le moment de notre départ, le vent du midi menaçait

déjà, amassant les nuages et soufflant avec violence. Nous courûmes

parallèlement à la côte; le _Rio-Pardo_ ayant, comme je l’ai dit, une

trentaine d’hommes à bord, une pièce de douze sur pivot, une quantité

de coffres, une multitude d’objets de toute espèce, tout cela par

précaution, ne sachant pas combien de temps nous garderions la mer,

quel rivage nous toucherions et quelles seraient les conditions dans

lesquelles nous toucherions ce rivage au moment où nous nous dirigions

vers un pays ennemi.

Le navire se trouvait donc surchargé; aussi, souvent était-il

entièrement couvert par les vagues, qui, de minute en minute,

croissaient avec le vent et quelquefois menaçaient de l’engloutir. Je

décidai donc de m’approcher de la côte, et si la chose était possible,

de prendre terre sur la partie de la plage qui nous paraîtrait

accessible; mais la mer, qui allait grossissant toujours, ne nous

laissa pas choisir la position qui nous convenait; nous fûmes coiffés

par une vague terrible, qui nous renversa complétement sur le côté.

Je me trouvais, en ce moment, au plus haut du mât de trinquette, d’où

j’espérais découvrir un passage à travers les brisants; le lancion

chavira sur tribord, et je fus lancé à une trentaine de pieds de

distance.

Quoique je fusse dans une dangereuse position, la confiance que j’avais

dans mes forces comme nageur fit que je ne pensai pas un instant à

la mort; mais ayant avec moi quelques compagnons qui n’étaient point

marins et que j’avais vus un instant auparavant couchés sur le pont et

brisés par le mal de mer,--au lieu de nager vers la côte, je m’occupai

à réunir une partie des objets qui, par leur légèreté, promettaient de

demeurer à la surface de l’eau, et je les poussai vers le bâtiment,

criant à mes hommes de se jeter d’eux-mêmes à la mer, de saisir quelque

épave, et de tâcher de gagner la côte, qui était bien à un mille de

nous. Le bâtiment avait été chaviré, mais la mâture le maintenait avec

son flanc de bâbord hors de l’eau.

Le premier que je vis était resté accroché aux haubans; c’était Édouard

Mutru, un de mes meilleurs amis; je poussai vers lui une portion

d’écoutille, lui recommandant de ne pas l’abandonner.

Celui-là en voie de salut, je jetai les yeux sur le bâtiment.

La première chose que je vis, ou plutôt la seule chose que je vis, fut

mon cher et courageux Louis Carniglia; il se trouvait au gouvernail

au moment de la catastrophe, et il était resté accroché au bâtiment,

à la partie de poupe vers le jardin du vent; par malheur, il était en

ce moment vêtu d’une jaquette d’énorme drap, qu’il n’avait pas eu le

temps d’ôter, et qui lui serrait tellement les bras qu’il lui était

impossible de nager tant qu’il serait emprisonné par elle.--Il me le

cria, voyant que je me dirigeais vers lui.

--Tâche de tenir bon, lui répondis-je, je vais à ton secours.

Et en effet, remontant sur le bâtiment comme eût pu faire un chat,

j’arrivai jusqu’à lui; je m’accrochai alors d’une main à une

saillie, et de l’autre prenant dans ma poche un petit couteau qui

malheureusement coupait assez mal, je me mis à fendre le collet et

le dos de la jaquette; encore un effort, et j’arrivais à délivrer le

pauvre Carniglia de cet empêchement, lorsqu’un coup de mer terrible

nous enveloppant, mit en pièces le bâtiment et jeta à la mer tout ce

qui restait d’hommes à bord;--Carniglia fut précipité comme les autres,

et ne reparut plus.

Quant à moi, lancé au fond de la mer comme un projectile, je

remontai à la surface de l’eau tout étourdi, mais, au milieu de mon

étourdissement, n’ayant qu’une idée:--porter secours à mon cher Luigi.

Je nageai donc autour de la carcasse du bâtiment, l’appelant à grands

cris, au milieu des sifflements de la tempête et du grondement de

l’orage, mais il ne me répondit pas; il était englouti pour toujours,

ce bon compagnon, qui m’avait sauvé la vie à la Plata, et à qui, malgré

tous mes efforts, je n’avais pu rendre la pareille!

Au moment où j’abandonnais l’espoir de porter secours à Carniglia, je

rejetai les yeux autour de moi. Ce fut une grâce de Dieu, sans doute,

mais dans ce moment d’agonie pour tout le monde, je n’eus pas un

instant de doute pour mon propre salut, de sorte que je pus m’occuper

du salut des autres.

Alors, mes compagnons m’apparurent épars et nageant vers la plage,

séparés les uns des autres, selon leur habileté ou selon leur force. Je

les joignis en un instant, et leur jetant un cri d’encouragement, je

les dépassai, et me trouvai un des premiers, sinon le premier à travers

les brisants, coupant des vagues énormes, hautes comme des montagnes.

J’atteignis le bord. Ma douleur de la perte de mon pauvre Carniglia,

en me laissant indifférent sur mon propre sort, me donnait une force

invincible.

A peine eus-je pris pied, que je me retournai, mu par un dernier espoir.

Peut-être allais-je revoir Luigi.

J’interrogeai, les unes après les autres, ces figures effarées,

recouvertes à tout moment par les vagues, mais Carniglia était bien

englouti; les abîmes de l’Océan ne me l’avaient pas rendu.

Alors, je revis Édouard Mutru, celui qui, après Carniglia, m’était le

plus cher, celui auquel j’avais poussé un fragment d’écoutille, en

lui recommandant de s’y cramponner de toutes ses forces. Sans doute,

la violence de la mer lui avait arraché l’épave des mains. Il nageait

encore, mais épuisé, et indiquant par la convulsion de ses mouvements

l’extrémité où il était réduit. J’ai dit combien je l’aimais; c’était

le second frère de mon cur, que j’allais perdre dans la journée. Je ne

voulus pas devenir en un instant veuf de tout ce que j’aimais au monde.

Je poussai à la mer le fragment de navire qui m’avait servi à moi-même

pour m’aider à gagner le rivage, et je m’élançai au milieu des vagues,

retournant avec une profonde indifférence chercher le péril auquel

je venais d’échapper. Au bout d’une minute, je n’étais plus qu’à

quelques brasses d’Édouard; je lui criai:

--Tiens ferme! courage... me voilà! Je t’apporte la vie.

Vaine espérance, efforts inutiles; au moment où je poussais vers lui

l’épave protectrice, il s’enfonça et disparut.

Je jetai un cri, je lâchai mon soutien, je plongeai. Puis, ne le

trouvant pas, je pensai qu’il était peut-être revenu à la surface

de l’eau. J’y revins: rien! Je replongeai de nouveau, de nouveau je

remontai. Je poussai les mêmes cris de désespoir que pour Carniglia;

comme pour Carniglia tout fut inutile; il était englouti, lui aussi,

dans les profondeurs de cet Océan, qu’il n’avait pas craint de

traverser pour venir me rejoindre, et pour servir la cause des peuples.

Encore un martyr de la liberté italienne, qui n’aura pas sa tombe, qui

n’aura pas sa croix!

Les cadavres des seize noyés que nous comptâmes dans ce désastre,

fidèles compagnons jusque-là de mes aventures, engloutis dans la mer,

furent roulés par les vagues, emportés par les courants, à plus de

trente milles de distance vers le nord. Je cherchai alors, parmi les

quatorze qui avaient survécu, et qui tous en ce moment avaient gagné le

rivage, un visage ami, une figure italienne. Pas une!

Les six Italiens qui m’accompagnaient étaient morts: Carniglia, Mutru,

Staderini, Navone, Giovanni... Je ne me rappelle pas le nom du sixième.

Je demande pardon à la patrie de l’avoir oublié; je sais bien que

j’écris ceci à douze ans de distance; je sais bien que, depuis ce

temps-là, bien des événements autrement terribles que celui que je

viens de raconter ont passé dans ma vie; je sais bien que j’ai vu

tomber une nation, que j’ai essayé vainement de défendre une ville;

je sais bien que, poursuivi, exilé, traqué comme une bête fauve, j’ai

déposé dans la tombe la femme qui était devenue le cur de mon cur; je

sais bien qu’à peine la fosse comblée, j’ai été obligé de la fuir comme

ces damnés de Dante, qui marchent devant eux, mais dont la tête tordue

regarde en arrière; je sais bien que je n’ai plus d’asile; que de la

pointe extrême de l’Afrique, je regarde cette Europe qui me repousse

comme un bandit, moi, qui n’ai jamais eu qu’une pensée, qu’un amour,

qu’un désespoir: la patrie. Je sais bien tout cela, mais il n’en est

pas moins vrai que je devrais me rappeler ce nom.

Hélas! je ne me le rappelle pas!

Tanger, mars-avril 1859.

G. G.

XXII

JEAN GRIGGS

Chose étrange, c’étaient, à part moi, les bons, les forts nageurs qui

avaient disparu; sans doute, se confiant dans leur habileté, avait-ils

négligé de s’emparer des débris flottants, et avaient-ils espéré se

soutenir sur l’eau sans ce secours, tandis qu’au contraire, parmi

ceux que je retrouvais sains et saufs autour de moi, étaient quelques

jeunes Américains que j’avais vus embarrassés pour traverser un bras de

rivière de dix pieds de large.

Cela me paraissait incroyable, et cependant c’était la vérité.

Le monde me semblait un désert.

Je m’assis sur la plage, je laissai tomber ma tête dans mes mains, et

je crois que je pleurai.

Au milieu de mon atonie une plainte pénétra jusqu’à moi.

Je me rappelai alors que, quoique ces hommes me fussent inconnus,

presque étrangers,--puisque j’étais leur chef dans le combat ou le

naufrage,--je devais être leur père dans la détresse. Je relevai la

tête.

--Qu’y a-t-il, demandai-je, et qui se plaint?

Deux ou trois bouches grelottantes répondirent:

--J’ai froid.

Alors, moi qui n’y avais point pensé jusque-là, je sentis aussi que

j’avais froid.

Je me levai, je me secouai, quelques-uns de mes compagnons étaient déjà

engourdis et assis ou couchés pour ne plus se relever.

Je les tirai par le bras.

Trois ou quatre étaient dans cette période de torpeur qui fait préférer

la langueur de la mort à la souffrance du mouvement.

J’appelai à mon aide les plus vigoureux, je forçai ceux qui étaient

engourdis à se lever, j’en pris un par la main, je dis à ceux qui

n’avaient pas encore perdu leurs forces d’en faire autant, et je leur

criai:

--Courons!

En même temps, je donnai l’exemple.

Ce fut d’abord une difficulté, je dirai plus, une douleur très-grande

que d’être obligés de faire jouer nos articulations roidies; mais peu à

peu nos membres retrouvèrent leur élasticité.

Nous nous livrâmes pendant une heure à peu près à cet exercice; au bout

d’une heure, notre sang réchauffé avait repris sa circulation dans

nos veines. Nous nous étions livrés à cette gymnastique près du

fleuve l’Aserigua, qui court parallèlement à la mer pour s’y jeter à

un demi-mille de distance de l’endroit où nous étions; nous remontâmes

la rive droite du fleuve, et à quatre milles environ de notre point

de départ, nous trouvâmes une estancia, et dans cette estancia

l’hospitalité qui demeure éternellement assise à la porte d’une maison

américaine.

Notre second bâtiment, commandé par Griggs, et nommé _le Seival_,

quoique à peine plus grand que le _Rio-Pardo_, mais de construction

différente, put lutter contre la tempête, la braver, et poursuivre

victorieusement son chemin.

Il faut dire aussi que Griggs était un excellent marin.

J’écris au jour le jour, obligé de quitter demain peut-être l’asile où

je me repose aujourd’hui,--je ne sais pas si j’aurai plus tard le temps

de dire de cet excellent et valeureux jeune homme tout le bien que j’en

pense; je vais donc, puisque son nom se trouve sous ma plume, payer le

tribut que je dois à sa mémoire.

Pauvre Griggs! j’ai à peine dit un mot de lui, et cependant où ai-je

rencontré jamais un homme d’un plus admirable courage et d’un plus

charmant caractère?--Né d’une riche famille, il était venu offrir

son or, son génie et son sang à la république naissante, et il lui a

donné tout ce qu’il lui avait offert.--Un jour arriva une lettre de ses

parents de l’Amérique du Nord l’invitant à venir recueillir un colossal

héritage; mais il avait déjà recueilli le plus bel héritage qui soit

réservé à l’homme de conviction et de foi,--la palme du martyre,--il

était mort pour un peuple infortuné, mais généreux et vaillant. Et moi

qui ai vu tant de glorieuses morts, j’avais vu le corps de mon pauvre

ami séparé en deux comme le tronc d’un chêne par la hache du bûcheron;

le buste était resté debout sur le pont de _la Cassapara_, avec son

visage intrépide, encore empourpré de la flamme du combat, mais les

membres fracassés et détachés du corps étaient épars autour de lui; un

coup de canon chargé à mitraille l’avait frappé à vingt pas, et il se

présenta à moi mutilé ainsi, le jour où moi et un compagnon, mettant

le feu à la flottille, par ordre du général Canavarro, je montai sur

le navire de Griggs, qui venait d’être littéralement foudroyé par

l’escadre ennemie.

O liberté! liberté! quelle reine de la terre peut se vanter d’avoir à

sa suite le cortége de héros que tu as au ciel!

XXIII

SAINTE CATHERINE

La partie de la province de Sainte-Catherine, où nous naufrageâmes,

s’était heureusement soulevée contre l’empereur à la nouvelle de

l’approche des forces républicaines; au lieu de trouver des ennemis,

nous trouvâmes donc des alliés; au lieu d’être combattus, nous fûmes

fêtés; nous eûmes donc à l’instant même à notre disposition tous les

moyens de transport que pouvaient nous offrir les pauvres habitants à

qui nous avions demandé l’hospitalité.

Le capitaine Baldonino me fit présenter son cheval, et nous nous

mîmes immédiatement en marche pour rejoindre l’avant-garde du général

Canavarro, commandée par le colonel Texeira, qui se portait aussi

rapidement que possible sur la lagune de Sainte-Catherine, dans

l’espérance de la surprendre[7].

[7] Cette province de Sainte-Catherine est celle qui fut donnée en

dot par l’empereur du Brésil à sa sur, lorsqu’elle épousa le prince

de Joinville.

Je dois avouer que nous n’eûmes pas grand mal à nous emparer de la

petite ville qui commande la lagune, et qui lui a emprunté son nom. La

garnison battit précipitamment en retraite, et trois petits navires

de guerre se rendirent après un faible combat; je passai avec mes

naufragés à bord de la goëlette _Itaparika_, armée de sept pièces de

canon.

Pendant les premiers jours de cette occupation, la fortune semblait

avoir fait un pacte avec les républicains: ne croyant point à une

invasion si subite, dont ils n’avaient que de vagues nouvelles, les

impériaux avaient ordonné de fournir la lagune d’armes, de munitions

et de soldats; or, armes, munitions, soldats, arrivèrent quand nous

étions déjà maîtres de la ville, et, par conséquent, tombèrent dans

nos mains, sans aucune peine de notre part; quant aux habitants, ils

nous accueillirent comme des frères et comme des libérateurs, titre que

nous ne sûmes point justifier pendant notre séjour au milieu de cette

population amie.

Canavarro établit son quartier général dans la ville de la lagune,

baptisée par les républicains Giuliana, parce qu’ils y étaient entrés

pendant le mois de juillet. Il promit l’érection d’un gouvernement

provincial, duquel fut premier président un prêtre vénérable et qui

exerçait un grand prestige sur tout ce peuple; Rossetti, avec le titre

de secrétaire du gouvernement, en fut véritablement l’âme; il est

vrai que Rossetti était taillé pour tous les emplois.

Tout marchait donc à merveille: le colonel Texeira, avec sa brave

colonne d’avant-garde, avait poursuivi les ennemis jusqu’à les forcer

de s’enfermer dans la capitale de la province, et s’était emparé de la

majeure partie du pays; de tous les côtés, nous étions reçus à bras

ouverts, et nous recueillions bon nombre de déserteurs impériaux.

De magnifiques projets étaient faits par le général Canavarro, loyal

soldat s’il en fut: rude en apparence, excellent au fond, il avait

l’habitude de dire que de cette lagune de Sainte-Catherine, sortirait

l’hydre qui dévorerait l’empire, et peut-être eût-il dit vrai, si l’on

eût pourvu à cette expédition avec plus de jugement et de prévoyance;

mais nos orgueilleuses façons vis-à-vis des habitants et l’insuffisance

des moyens, firent perdre le fruit de cette brillante campagne.

XXIV

UNE FEMME

Je n’avais jamais songé au mariage, et je me regardais comme

parfaitement incapable de faire un mari, vu ma trop grande

indépendance de caractère et mon irrésistible vocation pour la vie

d’aventures;--avoir une femme et des enfants me paraissait une chose

souverainement impossible à l’homme qui a consacré sa vie à un principe

dont le succès, si complet qu’il soit, ne doit jamais lui laisser

la quiétude nécessaire à un père de famille. Le destin en avait

décidé autrement: après la mort de Luigi, d’Édouard et de mes autres

compagnons, je me trouvais dans un isolement complet, et il me semblait

être seul au monde.

Il ne m’était pas resté un seul de ces amis, dont le cur a besoin

comme la vie d’aliment.--Ceux qui avaient survécu, je l’ai déjà dit,

m’étaient étrangers; sans doute c’étaient des âmes vaillantes et de

bons curs; mais je les connaissais depuis trop peu de temps pour être

en intimité avec aucun d’eux. Dans ce vide immense qu’avait fait autour

de moi la terrible catastrophe, je sentais le besoin d’une âme qui

m’aimât; sans cette âme, l’existence m’était insupportable, presque

impossible.--J’avais bien retrouvé Rossetti,--c’est-à-dire un frère;

mais Rossetti, retenu par les devoirs de sa charge, ne pouvait vivre

avec moi, et à peine le voyais-je une fois par semaine. J’avais donc

besoin, comme je l’ai dit, de quelqu’un qui m’aimât, qui m’aimât sans

retard. Or, l’amitié est le fruit du temps: il lui faut des années pour

mûrir, tandis que l’amour, c’est l’éclair, fils de l’orage parfois.

Mais qu’importe, je suis de ceux qui préfèrent les orages, quels qu’ils

soient, aux calmes de la vie, aux bonaces du cur.

C’était donc une femme qu’il me fallait; une femme seule pouvait

me guérir; une femme, c’est-à-dire l’unique refuge, le seul ange

consolateur, l’étoile de la tempête; une femme, c’est la divinité qu’on

n’implore jamais en vain quand on l’implore avec le cur et surtout

quand on l’implore dans l’infortune.

C’était avec cette incessante pensée que de ma cabine de _l’Itaparika_

je tournai mon regard vers la terre.--Le morne de la Barra était

voisin, et de mon bord je découvrais de belles jeunes filles, occupées

à divers ouvrages domestiques.--Une d’elles m’attirait préférablement

aux autres.--On m’ordonna de débarquer, et aussitôt je me dirigeai

vers la maison sur laquelle depuis si longtemps se fixait mon

regard; mon cur battait, mais il renfermait, si agité qu’il fût,

une de ces résolutions qui ne faiblissent pas.--Un homme m’invita à

entrer,--je fusse entré quand même il me l’eût défendu;--j’avais vu

cet homme une fois. Je vis la jeune fille et lui dis: «Vierge, tu

seras à moi!» J’avais par ces paroles créé un lien que la mort seule

pouvait rompre.--J’avais rencontré un trésor défendu, mais un trésor

d’un tel prix!... S’il y eut une faute commise, la faute fut à moi tout

entière.--Ce fut une faute si, en se joignant, deux curs déchiraient

l’âme d’un innocent.

Mais elle est morte, et lui est vengé.--Où ai-je connu la grandeur de

la faute?--Là, aux bouches de l’Éridan, le jour où espérant la disputer

à la mort, je serrais convulsivement son pouls pour en compter les

derniers battements, j’absorbais son haleine fugitive, je recueillais

avec mes lèvres son souffle haletant, je baisais, hélas! des lèvres

mourantes, hélas! j’étreignais un cadavre, et je pleurais les larmes du

désespoir[8].

[8] Cet endroit est à dessein couvert d’un voile d’obscurité, car,

lorsque après l’avoir lu, je retournai vers Garibaldi en lui disant:

--Lisez cela, cher ami; la chose ne me paraît pas claire.

Il lut, en effet; puis, après un instant:

--Il faut que cela reste ainsi, me dit-il avec un soupir.--Deux jours

après il m’envoya un cahier intitulé _Anita Garibaldi_.

XXV

LA COURSE

Le général avait décidé que je sortirais avec trois bâtiments armés

pour attaquer les bannières impériales croisant sur la côte du

Brésil. Je me préparai à cette rude mission, en réunissant tous les

éléments nécessaires à mon armement.--Mes trois bâtiments étaient

_le Rio-Pardo_, commandé par moi,--_la Cassapara_, commandée par

Griggs,--toutes deux goëlettes,--et _le Seival_, commandé par

l’Italien Lorenzo. L’embouchure de la lagune était bloquée par les

bâtiments de guerre impériaux;--mais nous sortîmes de nuit et sans

être inquiétés.--Anita, désormais la compagne de toute ma vie, et par

conséquent de tous mes dangers, avait absolument voulu s’embarquer avec

moi.

Arrivés à la hauteur de Santos, nous rencontrâmes une corvette

impériale, qui nous donna inutilement la chasse pendant deux

jours.--Dans le second jour, nous nous approchâmes de l’île _do

Abrigo_, où nous prîmes deux sumaques chargées de riz.--Nous

poursuivîmes la croisière et fîmes quelques autres prises. Huit jours

après notre départ, je mis le cap sur la lagune.

Je ne sais pourquoi, j’avais un sinistre pressentiment de ce qui s’y

passait,--attendu qu’avant notre départ déjà un certain mécontentement

se manifestait contre nous. J’étais prévenu, en outre, de l’approche

d’un corps considérable de troupes, commandé par le général Andréa, à

qui la pacification _del Para_ avait donné une grande réputation.

Mémoires de Garibaldi, tome 1/2 · 第 6 / 14 段