Arrivé à Piratinin, j’y fus admirablement reçu par le gouvernement

de la république. Bento Gonzalès,--véritable chevalier errant du

cycle de Charlemagne, frère par le cur des Olivier et des Roland,

vigoureux, agile, loyal comme eux, véritable centaure, maniant un

cheval comme je ne l’ai vu manier qu’au général Netto,--modèle accompli

du cavalier,--était absent et en marche, à la tête d’une brigade de

cavalerie, pour combattre Sylva Tanaris, chef impérial, qui, ayant

franchi le canal de San Gonzalès, infestait cette partie de la province

Piratinine, siége alors du gouvernement républicain, et un petit

village charmant par sa position alpestre, chef-lieu du département du

même nom, et tout entouré d’une population belliqueuse, très-dévouée à

la cause de la liberté.

En son absence, ce fut le ministre des finances, Almeida, qui me fit

les honneurs de la ville.

Un mot sur Rio-Grande, que l’on pourrait croire, comme l’indique son

nom, située sur le cours de quelque grande rivière, ou une grande

rivière lui-même.

Rio-Grande, c’est la lagune de los Patos,--le lac des canards;--elle

peut avoir une trentaine de lieues de long. A part quelques bas-fonds

dont nous aurons à nous occuper plus tard, elle est profonde et peuplée

de caïmans; elle est formée par cinq rivières qui viennent s’y jeter à

son extrémité nord, et qui ont l’air de former les cinq doigts d’une

main dont la paume est le bout de la lagune.

Il y a un endroit d’où l’on voit à la fois les cinq rivières, et qui

s’appelle pour cette raison _Viamao_,--j’ai vu la main.

Viamao avait changé de nom, et s’appelait alors _Settembrina_, en

commémoration de la république proclamée en septembre.

Me trouvant inoccupé à Piratinin, je demandai à passer dans la colonne

d’opérations dirigée sur San Gonzalès, près du président. Ce fut

là que je vis ce vaillant pour la première fois, et que je passai

quelques jours dans son intimité. C’était véritablement l’enfant gâté

de la nature;--elle lui avait donné tout ce qui fait le véritable

héros.--Bento Gonzalès atteignait ses soixante ans lorsque je le

connus. Haut et svelte, il montait à cheval, je l’ai dit, avec une

grâce et une facilité admirables. A cheval, on lui eût donné vingt-cinq

ans.--Brave et heureux, il n’eût pas un instant, comme un chevalier

de l’Arioste, hésité à combattre un géant, eût-il eu la taille de

Polyphème et l’armure de Ferragus.--Il avait un des premiers poussé

le cri de guerre, non pas dans un but de personnelle ambition, mais

comme tout autre enfant de ce peuple belliqueux. Sa vie au camp était

comme celle du dernier habitant des prairies: de la chair rôtie et de

l’eau pure.--Le premier jour où nous nous vîmes, il m’invita à son

frugal repas, et nous causâmes avec autant de familiarité que si nous

eussions été compagnons d’enfance et égaux. Avec tant de dons naturels

et acquis, Bento Gonzalès fut l’idole de ses concitoyens; et avec tant

de dons, chose étrange, il fut presque toujours malheureux dans ses

entreprises de guerre, ce qui m’a toujours fait croire que le hasard

était pour beaucoup plus que le génie dans les événements de la guerre

et la fortune des héros.

Je suivis la colonne jusqu’à Camodos,--passe du canal de San

Gonzalès, qui relie la lagune de Los Patos à Merin. Sylva Tanaris s’y

était précipitamment retiré en apprenant qu’une colonne de l’armée

républicaine s’approchait.

N’ayant pu le rejoindre, le président revint en arrière. J’en fis

naturellement autant que lui, et je repris à sa suite la route de

Piratinin.

Vers ce temps, nous reçûmes la nouvelle de la bataille de Rio-Pardo, où

l’armée impériale fut complétement battue par les républicains.

XVIII

ARMEMENT DES LANCIONS A CAMACUA

Je fus alors chargé de l’armement de deux lancions qui se trouvaient

sur le Camacua, fleuve parallèle ou à peu près au canal de San

Gonzalès, et qui comme lui débouche dans la lagune de los Patos.

J’avais réuni, tant des matelots venus de Montevideo que de ceux que je

trouvai à Piratinin, une trentaine d’hommes de toute nation. Il va sans

dire que, malheureusement pour lui, mon cher Louis Garniglia en était.

J’avais en outre, comme nouvelle recrue, un Français colossal, Breton

de naissance, que nous appelions Gros-Jean, et un autre nommé François,

véritable flibustier, digne _frère de la côte_.

Nous arrivâmes à Camacua: là, nous trouvâmes un Américain, nommé John

Griggs, qui d’une ferme de Bento Gonzalès, qu’il habitait, était en

train de surveiller l’achèvement de deux sloops.

J’étais nommé chef de cette flotte encore en construction, avec le

grade de _capitano tenente_. C’était chose curieuse que cette

construction, et qui faisait honneur à cette persistance américaine

bien connue. On allait chercher le bois d’un côté et le fer de l’autre;

deux ou trois charpentiers taillaient le bois, un mulâtre forgeait le

fer. C’est ainsi que les deux sloops avaient été fabriqués, depuis les

clous jusqu’aux cercles en fer des mâts.

Au bout de deux mois la flotte fut prête. On arma chaque bâtiment

de deux petites pièces en bronze; quarante noirs ou mulâtres furent

adjoints aux trente Européens, et portèrent le rôle des deux équipages

au chiffre de soixante et dix hommes.

Les lancions pouvaient être de quinze à dix-huit tonneaux l’un, de

douze à quinze tonneaux l’autre.

Je pris le commandement du plus fort, que nous baptisâmes le

_Rio-Pardo_.

John Griggs reçut le commandement de l’autre, qui s’appela _le

Républicain_.

Rossetti était resté à Piratinin, chargé de la rédaction du journal _le

Peuple_.

Nous commençâmes, aussitôt la construction achevée, à courir la

lagune de los Patos. Quelques jours s’écoulèrent à faire des prises

insignifiantes.

Les impériaux avaient à opposer à nos deux sloops, de vingt-huit

tonneaux à eux deux, trente navires de guerre et un bateau à vapeur.

Mais nous avions, nous, les bas-fonds.

La lagune n’était navigable, pour de grands bâtiments, que dans une

espèce de canal longeant le bord oriental de la lagune.

Du côté opposé, au contraire, le sol était coupé en pente, et

nous-mêmes, malgré le peu d’eau que nous tirions, étions obligés de

nous échouer plus de trente pas avant que d’arriver au bord.

Les bancs de sable s’avançaient dans la lagune à peu près comme les

dents d’un peigne, seulement ces dents étaient très-écartées l’une de

l’autre.

Lorsque nous étions obligés de nous échouer, et que le canon d’un

bâtiment de guerre ou d’un bateau à vapeur nous incommodait, je criais:

--Allons, mes canards, à l’eau!

Et mes canards sautaient à l’eau, et à force de bras on soulevait le

lancion et on le portait de l’autre côté du banc de sable.

Au milieu de tout cela, nous prîmes un bateau richement chargé, nous le

conduisîmes sur la côte occidentale du lac, près de Camacua; et là nous

le brûlâmes, après en avoir tiré tout ce qu’il fut possible d’en tirer.

C’était la première prise que nous faisions qui en valût la peine;

elle réjouit fort notre petite marine. D’abord, chacun eut sa part du

butin, et avec un fonds de réserve je fis faire des uniformes à mes

hommes. Les impériaux, qui nous avaient fort méprisés et ne manquaient

jamais une occasion de se moquer de nous, commencèrent à comprendre

notre importance dans la lagune, et employèrent de nombreux bâtiments

à protéger leur commerce. La vie que nous menions était active et

pleine de dangers, à cause de la supériorité numérique de notre ennemi,

mais en même temps attachante, pittoresque et en harmonie avec mon

caractère. Nous n’étions pas seulement des marins, nous étions, au

besoin, des cavaliers; nous trouvions au moment du danger autant et

plus de chevaux qu’il ne nous en fallait, et nous pouvions former en

deux heures un escadron peu élégant, mais terrible. Tout le long de la

lagune se trouvaient des estancias que le voisinage de la guerre avait

fait déserter par leurs propriétaires; nous y rencontrions des bestiaux

de toute espèce, monture et nourriture; en outre, dans chacune de ces

fermes il y avait des portions de terrain cultivées, où nous récoltions

le froment en abondance, des patates douces, et souvent d’excellentes

oranges, cette contrée produisant les meilleures de toute l’Amérique

du Sud. La horde qui m’accompagnait, véritable troupe cosmopolite,

était composée d’hommes de toutes couleurs et de toutes nations. Je

la traitais avec une bonté peut-être hors de saison avec de pareils

hommes;--mais il y a une chose que je puis affirmer, c’est que je n’eus

jamais à me repentir de cette bonté, chacun obéissant à mon premier

ordre, ne me mettant jamais dans la nécessité de me fatiguer ni de

punir.

XIX

L’ESTANCIA DELLA BARBA

Sur la Camacua, où nous avions notre petit arsenal et d’où était sortie

la flottille républicaine, habitaient, s’étendant sur une immense

superficie, toutes les familles des frères de Bento Gonzalès, ainsi

que des parents plus éloignés; des troupeaux sans nombre pâturaient

dans ces magnifiques plaines que la guerre avait respectées, attendu

qu’elles se trouvaient hors de la portée de sa main destructive.

Les productions agricoles y étaient amassées avec une abondance dont on

ne peut avoir idée en Europe. J’ai déjà dit ailleurs que, dans aucun

pays de la terre, on ne saurait rencontrer une hospitalité plus franche

et plus cordiale; or, cette hospitalité, nous la trouvions dans ces

maisons où existait pour nous la plus complète sympathie.

Les estancias dont, à cause de leur proximité du fleuve et grâce au

bon accueil que nous étions sûrs d’y rencontrer, nous nous faisions

plus particulièrement les hôtes, étaient celles de doña Anna et de

doña Antonia, surs du président. Elles étaient situées, la première

sur les rives de la Camacua, l’autre sur celles de l’Arroyo-Grande. Je

ne sais si c’était l’effet de mon imagination ou tout simplement un

des priviléges de mes vingt-six ans, mais toute chose s’embellissait

à mes yeux; et je puis affirmer qu’aucune époque de ma vie n’est plus

présente à ma pensée et n’y est surtout présente avec plus de charme

que cette période que je suis en train de raconter. La maison de doña

Anna était tout particulièrement pour moi un véritable paradis; quoique

n’étant plus jeune, cette charmante femme avait un caractère enjoué.

Elle avait près d’elle toute une famille d’émigrés de Pelotas, ville de

la province dont le chef était le docteur Paolo Ferreira; trois jeunes

filles plus ravissantes les unes que les autres faisaient l’ornement de

ce lieu de délices. L’une d’elles, Manoela, était la maîtresse absolue

de mon âme; quoique sans espérance de la posséder jamais, je ne pouvais

m’empêcher de l’aimer.

Elle était fiancée à un fils de Bento Gonzalès.

Cependant une occasion se présenta où, me trouvant en péril, j’eus lieu

de reconnaître que je n’étais pas indifférent à la dame de mon cur, et

cette conscience que j’eus de sa sympathie suffit pour me consoler de

ce qu’elle ne pouvait être à moi. En général, les femmes de Rio-Grande

sont fort belles; nos hommes s’étaient faits galamment leurs esclaves,

mais tous, il faut le dire, n’avaient pas pour leurs idoles un culte

aussi divin et aussi désintéressé que le mien pour Manoela. Aussi,

toutes les fois qu’un vent contraire, une bourrasque, une expédition

nous poussait vers l’Arroyo-Grande ou vers Camacua, c’était fête parmi

nous; le petit bois de Firiva, qui indiquait l’entrée de l’un, ou la

forêt d’orangers qui masquait l’embouchure de l’autre, étaient toujours

salués par une triple salve de joyeux hourras qui indiquaient notre

amoureux enthousiasme.

Or, un jour qu’après avoir tiré à terre nos embarcations nous étions à

l’estancia de la Barba, appartenant à doña Antonia, sur du président,

devant un hangar qui servait à saler et à boucaner la viande, et que

l’on appelle pour cette raison dans le pays _galpon da charqueada_,

on vint nous avertir que le colonel Juan-Pietro de Abrecu, surnommé

_Moringue_, c’est-à-dire la fouine, à cause de sa finesse, était

débarqué à deux ou trois lieues de nous avec soixante et dix hommes de

cavalerie et quatre-vingts d’infanterie.

La chose était d’autant plus probable que depuis la prise de la

felouque, que nous avions brûlée après nous être emparés de ce qu’elle

portait de plus précieux, nous savions que Moringue avait fait serment

de prendre une revanche.

Cette nouvelle me remplit de joie. Les hommes que commandait le colonel

Moringue étaient des mercenaires allemands et autrichiens, auxquels

je n’étais pas fâché de faire payer la dette que tout bon Italien a

contractée avec leurs frères d’Europe.

Nous étions une soixantaine d’hommes en tout, mais je connaissais

mes soixante hommes, et avec eux je me croyais capable de tenir tête

non-seulement à cent cinquante mais à trois cents Autrichiens.

J’envoyai, en conséquence, des éclaireurs de tous côtés, en gardant

avec moi une cinquantaine d’hommes.

Les dix ou douze hommes que j’avais envoyés en reconnaissance revinrent

tous avec une réponse uniforme:

--Nous n’avons rien vu.

Il faisait un grand brouillard, et à l’aide de ce brouillard l’ennemi

avait pu échapper à leurs recherches.

Je résolus de ne pas m’en rapporter absolument à l’intelligence de

l’homme, mais d’interroger l’instinct des animaux. Ordinairement,

lorsque quelque expédition de ce genre s’accomplit, et que des

hommes d’un autre pays viennent autour d’une estancia tendre quelque

embuscade, les animaux, qui sentent l’étranger, donnent des signes

d’inquiétude, auxquels ceux qui les interrogent ne se trompent jamais.

Les bestiaux, chassés par mes hommes, se répandirent tout autour de

l’estancia, sans manifester qu’il se passât quelque chose d’inusité aux

environs.

Dès lors, je crus n’avoir plus de surprise à craindre; j’ordonnai à mes

hommes de déposer leurs fusils tout chargés, ainsi que leurs munitions,

dans des râteliers que j’avais fait pratiquer dans le galpon, et je

leur donnai l’exemple de la sécurité en me mettant à déjeuner et en les

invitant à en faire de même.

C’était, d’habitude, une invitation qu’ils acceptaient sans se faire

prier.

Dieu merci! les vivres ne manquaient pas.

Le déjeuner fini, j’envoyai chacun à sa besogne.

Mes hommes travaillaient comme ils mangeaient, c’est-à-dire de

tout cur; ils ne se firent donc pas prier: les uns allèrent aux

lancions qui étaient tirés sur le rivage et qu’on était en train de

réparer;--les autres à la forge;--ceux-ci au bois, pour faire du

charbon;--ceux-là à la pêche. Je restai seul avec le maître cook,

qui avait établi sa cuisine en plein air devant la porte du galpon, et

qui surveillait la marmite où écumait notre pot-au-feu.

Quant à moi, je savourais voluptueusement mon maté, sorte de thé du

Paraguay, qui se prend dans une courge à l’aide d’un tuyau de verre ou

de bois.

Je ne me doutais pas le moins du monde que le colonel la Fouine, qui

était du pays, avait, par quelque ruse, dérouté la surveillance de mes

hommes, donné confiance à nos animaux, et, avec ses cent cinquante

Autrichiens, était couché à plat-ventre dans un bois, à cinq ou six

cents pas de nous.

Tout à coup, à mon grand étonnement, j’entendis sonner la charge

derrière moi.

Je me retournai. Infanterie et cavalerie chargeaient au galop, chaque

cavalier ayant un homme derrière lui; ceux à qui les chevaux avaient

manqué couraient à pied, accrochés aux crinières.

Je ne fis qu’un bond de mon banc dans le galpon; le cuisinier m’y

suivit; mais l’ennemi était si près de nous, qu’au moment où je

franchissais le seuil de la porte j’eus mon puncho percé d’un coup de

lance.

J’ai dit que les fusils étaient disposés tout chargés au râtelier. Il y

en avait soixante. J’en saisis un, je le déchargeai; puis un second,

puis un troisième, et cela avec tant de rapidité, qu’on ne put croire

que j’étais seul, et avec tant de bonheur, qu’il tomba trois hommes.

Un quatrième, un cinquième, un sixième coup succédèrent aux trois

premiers; comme je tirais dans la masse, chaque coup portait.

Si cette masse avait eu l’idée de faire irruption dans le galpon,

le corsaire et la course, tout était fini d’un seul coup; mais le

cuisinier s’étant joint à moi et ayant fait feu de son côté, le colonel

la Fouine, si fin qu’il fût, s’y laissa prendre et crut que nous étions

tous dans le galpon.

En conséquence, il se porta lui et ses hommes à à une centaine de pas

du hangar et se mit à tirailler.

Ce fut ce qui me sauva.

Comme le cuisinier n’était pas un tireur bien expert, et que dans

notre situation tout coup perdu était une faute, je lui ordonnai de se

contenter de recharger les fusils déchargés et de me les passer.

J’étais sûr d’une chose, c’est que mes hommes ayant déjà soupçon que

l’ennemi était débarqué, en entendant notre fusillade comprendraient

tout et accourraient à mon secours.

Je ne me trompais pas. Mon brave Louis Carniglia apparut le premier à

travers le nuage de fumée qui s’étendait entre le galpon et la troupe

ennemie, laquelle, de son côté, faisait un feu d’enfer.

Aussitôt après lui parurent Ignace Bilbao, brave Biscayen, et un non

moins brave Italien, nommé Lorenzo. En un moment ils furent à mes

côtés, et commencèrent à m’imiter de leur mieux; puis Édouard Mutru,

Nacemento Raphaël et Procope;--ces deux derniers, l’un mulâtre,

l’autre noir;--Francesco da Sylva,--je voudrais, au lieu de les

écrire ici sur le papier, graver sur du bronze le nom de tous ces

vaillants compagnons, qui, au nombre de treize, se réunirent à moi, et

combattirent pendant cinq heures cent cinquante ennemis.

Ces ennemis s’étaient emparés de toutes les maisons, de toutes les

baraques, de toutes les cassines qui nous environnaient, et de là

faisaient sur nous un feu terrible. D’autres s’étaient hissés sur le

toit, dont ils enlevaient la couverture, nous fusillant par les trous,

et par les trous nous jetant des fascines allumées. Mais tandis que les

uns éteignaient les fascines, les autres répondaient à la fusillade,

et deux ou trois tombèrent morts au milieu de nous par les trous

qu’eux-mêmes avaient faits.

De notre côté, avec nos baïonnettes nous avions pratiqué des

meurtrières dans la muraille du galpon, et nous faisions, à peu près à

couvert, feu par là.

Vers les trois heures, le nègre Procope fit un coup heureux; il cassa

le bras du colonel Moringue.

Aussitôt le colonel fit sonner la retraite et partit; il emportait ses

blessés, mais laissait quinze morts.

De mon côté, sur treize hommes, j’en avais cinq tués roides et cinq

blessés. Trois moururent de leurs blessures, de sorte que ce fut huit

hommes que me coûta cette affaire, une des plus chaudes auxquelles

j’aie pris part.

Ces combats étaient d’autant plus meurtriers pour nous que nous

n’avions ni médecin, ni chirurgien. Les blessures légères se pansaient

avec de l’eau fraîche, renouvelée aussi souvent que possible.

Quant aux blessures graves, c’était autre chose. En général, le

blessé sentait lui-même son état; s’il n’espérait pas en revenir, il

appelait son meilleur ami, lui indiquait ses courtes dispositions

testamentaires, et le priait de l’achever d’un coup de fusil. L’ami

examinait le blessé, puis, s’il était de son avis, on s’embrassait,

on se serrait la main, et un coup de fusil ou de pistolet faisait le

dénoûment du drame.

C’était triste, c’était barbare peut-être, mais que voulez-vous? il n’y

avait pas moyen de faire autrement.

Rossetti qui, par hasard, se trouvait à Camacua ainsi que le reste

de nos compagnons, ne put, à son grand regret nous rejoindre. Les uns

furent obligés, étant poursuivis et sans armes, de passer le fleuve à

la nage; les autres s’enfoncèrent dans la forêt; un seul fut découvert

et tué.

Ce combat si dangereux, et qui eut une si heureuse issue, donna une

énorme confiance à nos hommes et aux habitants de cette côte, exposée

depuis longtemps déjà aux excursions de cet ennemi aventureux et

entreprenant.

Moringue fut, au reste, le meilleur chef d’expédition des impériaux.

Il était particulièrement apte à ces sortes de surprises, et je dois

dire qu’il avait conduit celle-là avec une finesse qui lui eût certes

mérité le nom de fouine s’il ne l’eût pas déjà reçu. Né dans le pays,

dont il avait, comme je l’ai dit, une connaissance parfaite, doué d’une

astuce et d’une intrépidité à toute épreuve, il fit grand mal à la

cause républicaine, et l’empire du Brésil lui doit, sans aucun doute,

la meilleure part dans la soumission de cette courageuse province.

Nous, cependant, nous célébrâmes notre victoire. Doña Antonia nous

donna une fête à son estancia, distante à peu près de douze milles du

galpon où nous avions soutenu le combat. Ce fut dans cette fête

que je sus qu’une belle jeune fille, à l’annonce du danger que je

courais, avait pâli et chaudement demandé des nouvelles de ma vie et

de ma santé,--victoire plus douce à mon cur que la victoire sanglante

que j’avais remportée. O belle fille du continent américain! j’étais

fier et heureux de t’appartenir, de quelque manière que ce fût, même

en pensée. Tu étais destinée, et tu dus appartenir à un autre, et le

sort me réservait à moi, cette autre fleur du Brésil que je pleure

aujourd’hui, et que je pleurerai toute ma vie.--Douce mère de mes fils!

je la connus, celle-là, non pas dans la victoire, mais dans l’adversité

et dans le naufrage, et--bien plus que ma jeunesse, mon visage et mon

mérite,--mes malheurs l’enchaînèrent à moi pour la vie.

Anita! chère Anita!

XX

EXPÉDITION A SAINTE-CATHERINE

Peu de chose, rien même d’important, n’arriva plus sur la lagune de los

Patos après cet événement.

Nous mîmes en construction deux nouveaux lancions. Les éléments

premiers s’en trouvèrent dans notre prise précédente; quant à leur

confection, ce fut non-seulement notre affaire, mais aussi celle des

habitants du voisinage, qui nous y aidèrent valeureusement.

Les deux nouveaux bâtiments terminés et armés, nous fûmes appelés

à nous joindre à l’armée républicaine, qui assiégeait alors

Porto-Allegre, la capitale de la province. L’armée ne fit rien et nous

non plus ne pûmes rien faire pendant tout le temps que nous passâmes

sur cette partie du lac.

Ce siége était pourtant dirigé par Bento Manoel, auquel tout le monde

accordait à bon droit un grand mérite comme soldat, comme général

et comme organisateur. Ce fut le même qui, depuis, trahit les

républicains et passa aux impériaux.

On méditait l’expédition de Sainte-Catherine. Je fus appelé à en faire

partie, et mis sous les ordres du général Canavarro.

Seulement il y avait une difficulté, c’est que nous ne pouvions pas

sortir de la lagune, attendu que l’embouchure en était gardée par les

impériaux.

En effet, sur la rive méridionale se trouvait la ville fortifiée de

Rio-Grande du Sud, et sur la rive septentrionale San José du Nord,

ville plus petite, mais fortifiée aussi. Or, ces deux places, ainsi

que Porto-Allegre, se trouvaient encore au pouvoir des impériaux,

et les faisaient maîtres de l’entrée et de la sortie du lac. Ils ne

possédaient que ces trois points, il est vrai, mais c’était bien assez.

Cependant, avec des hommes comme ceux que je commandais, il n’y avait

rien d’impossible.

Je proposai de laisser dans la lagune les deux plus petits lancions;

leur chef serait un très-bon marin, nommé Zefferino d’Utra. Moi,

avec les deux autres, ayant sous mes ordres Griggs et la partie la

plus aventureuse de nos aventuriers, j’accompagnerais l’expédition,

opérant par mer, tandis que le général Canavarro opérerait par terre.

C’était un fort beau plan, seulement il s’agissait de le mettre à

exécution.

Je proposai de construire deux charrettes assez grandes et assez

solides pour mettre sur chacune d’elles un lancion, et d’atteler à ces

charrettes bufs et chevaux, dans la quantité qu’il faudrait pour les

traîner.

Ma proposition fut adoptée, et je fus chargé d’y donner suite.

Seulement, en y réfléchissant, j’y introduisis les modifications

suivantes:

Je fis faire, par un habile charron nommé de Abreu, huit énormes roues

d’une solidité à toute épreuve, avec des moyeux proportionnés au poids

qu’elles devaient supporter.

A l’une des extrémités du lac,--celle qui est opposée à Rio-Grande du

Sud, c’est-à-dire au nord-est,--il existe, au fond d’un ravin, un petit

ruisseau qui coule de la lagune de los Patos dans le lac Tramandaï, sur

lequel il s’agissait de transporter nos deux lancions.

Je fis descendre dans ce ravin, en l’immergeant le plus possible, un

de nos chars; puis, de même que nous faisions pour les transporter

par-dessus les bancs de sable, nous soulevâmes le lancion, jusqu’à ce

que sa quille reposât sur le double essieu. Cent bufs domestiques,

attelés aux timons à l’aide de nos plus solides cordages, furent

excités à la fois, et je vis, avec une satisfaction que je ne puis

rendre, le plus grand de mes deux bâtiments se mettre en marche comme

un colis ordinaire.

Mémoires de Garibaldi, tome 1/2 · 第 5 / 14 段