toute difficulté.
Mais, une fois au delà de la double ligne des brisants, le danger, au
lieu d’être passé, était devenu plus grand.
Nous ne trouvâmes plus le fond avec nos gaffes, et par conséquent
il nous devenait impossible de diriger l’embarcation. En outre, le
courant, devenant plus fort à mesure que nous avancions dans le fleuve,
nous emportait loin de la corvette.
Je vis le moment où nous allions traverser l’Atlantique, et ne nous
arrêter qu’à Sainte-Hélène ou au cap de Bonne-Espérance.
Il n’y avait pas d’autre ressource pour nos compagnons, s’ils voulaient
nous rattraper, que de mettre à la voile; c’est ce qu’ils firent,
et, comme le vent venait de la terre, la goëlette nous eut bientôt
rejoints et dépassés.
Mais, en passant, elle nous jeta un cordage; nous amarrâmes
l’embarcation au navire; on fit d’abord passer les vivres; puis nous
nous hissâmes à notre tour, Maurice et moi; puis, enfin après nous,
vint la table, qui fut réintégrée à sa place dans la salle à manger, et
ne tarda point à être rendue à sa première destination.
Nous fûmes récompensés de la peine que nous avions prise à nous
procurer nos vivres, en voyant avec quel glorieux appétit les
attaquaient nos compagnons.
Quelques jours après, j’achetai, moyennant trente écus, un canot d’une
balandre qui nous croisait.
Nous passâmes ce jour encore en vue de la pointe de Jésus-Maria.
XII
LE COMBAT
Nous avions passé la nuit à l’ancre, à environ six milles au midi
de la pointe de Jésus-Maria, directement en face des Barrancas de
San Gregorio; il soufflait une petite brise du nord, lorsque nous
aperçûmes, du côté de Montevideo, deux barques que nous crûmes amies;
mais, comme elles n’avaient pas le signe convenu d’un pavillon rouge,
je crus qu’il était prudent de mettre à la voile en les attendant;
j’ordonnai, en outre, de monter sur le pont les mousquets et les sabres.
La précaution, comme on va le voir n’était pas inutile; la première
barque continuait de s’avancer sur nous avec trois personnes seulement
en évidence; arrivé à quelques pas de nous, celui qui paraissait le
chef éleva la voix et nous ordonna de nous rendre; en même temps le
pont de la barque se couvrit d’hommes armés qui, sans nous donner le
temps de répondre à la sommation, commencèrent le feu. Je criai: «Aux
armes!» et sautai sur mon fusil, puis, comme nous étions en panne, tout
en ripostant de mon mieux je commandai:
--Aux bras des voiles de devant!
Mais, ne sentant pas la goëlette obéir au commandement avec la docilité
accoutumée, je me tournai vers le gouvernail et vis que la première
décharge avait tué le timonier, qui était un de mes meilleurs matelots.
Il se nommait Fiorentino et était né dans une de nos îles.
Il n’y avait pas de temps à perdre. Le combat était engagé avec rage;
le lancione,--c’est le nom des sortes de barques contre lesquelles nous
combattions,--le lancione s’était accroché à notre jardin de droite, et
quelques-uns de ses hommes étaient déjà montés sur notre bastingage;
par bonheur, quelques coups de fusil et de sabre eurent raison d’eux.
Après avoir aidé mes hommes à repousser cet abordage, je sautai à
l’écoute de trinquette de tribord, où Fiorentino avait été frappé,
et saisis le timon abandonné. Mais, au moment où j’appuyais la main
pour le faire obéir, une balle ennemie me frappa entre l’oreille et la
carotide, me traversa le cou et me renversa sans connaissance sur le
pont.
Le reste du combat, qui dura une heure, fut soutenu par Louis
Carniglia, pilotin, par Pasquale Lodola, Giovanni Lamberti, Maurizio
Garibaldi et deux Maltais. Les Italiens donc combattirent à merveille;
mais les étrangers et nos cinq noirs se sauvèrent dans la cale du
bâtiment. Enfin, fatigués de notre résistance, comptant une dizaine
d’hommes hors de combat, l’ennemi s’enfuit, tandis que, le vent s’étant
levé, nos hommes continuaient de remonter le fleuve.
Quoique le sentiment me fût revenu et que j’eusse repris mes sens, je
demeurai complétement inerte et inutile, par conséquent, pendant le
reste de l’affaire.
J’avoue que mes premières sensations, en rouvrant les yeux et en
recommençant à vivre, furent délicieuses. Je puis dire que j’ai été
mort et que j’ai ressuscité, tant mon évanouissement fut profond et
privé de toute lueur d’existence. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce
sentiment de bien-être physique fut bien vite étouffé par le sentiment
de la situation dans laquelle nous nous trouvions. Mortellement blessé
ou à peu près, n’ayant à bord personne qui eût la moindre connaissance
en navigation, la moindre notion géographique, je me fis apporter la
carte, je la consultai de mes yeux couverts d’un voile que je croyais
celui de la mort, et j’indiquai du doigt Santa-Fé dans le fleuve
Parana. Aucun de nous n’avait jamais navigué dans la Plata, excepté
Maurice, qui une seule fois avait remonté l’Uruguay. Les matelots,
terrifiés,--les Italiens, je dois le dire, ne partageaient pas ces
craintes ou savaient les cacher;--les matelots, terrifiés, et de mon
état et de la vue du cadavre de Fiorentino, craignant d’être pris
et considérés comme pirates, avaient l’épouvante sur le visage et
désertèrent à la première occasion qui se présenta. En attendant, dans
chaque barque, dans chaque canot, dans chaque tronc d’arbre flottant,
ils voyaient un lancione ennemi envoyé à leur poursuite.
Le cadavre de notre malheureux camarade fut jeté dans le fleuve avec
les cérémonies usitées en pareille occasion, car, pendant plusieurs
jours, nous ne pûmes aborder sur aucune terre. Je dois dire que ce
genre d’inhumation était médiocrement de mon goût, et que j’y sentais
une répugnance d’autant plus grande, que, selon toute probabilité,
j’étais tout près d’en tâter. Je m’ouvris de cette répugnance à mon
cher Carniglia.
Au milieu de cette ouverture, ces vers de Foscolo me revenaient
particulièrement à l’esprit:
«Une pierre, une pierre qui distingue mes os de ceux que sème la mort
sur la terre et dans l’Océan!» Et mon pauvre ami pleurait et me
promettait de ne pas me laisser jeter à l’eau, mais de me creuser une
fosse et de m’y coucher doucement. Qui sait, malgré le désir qu’il en
avait, s’il eût pu tenir sa promesse! Mon cadavre eût rassasié quelque
loup marin, quelque caïman de l’immense Plata. Je n’eusse plus revu
l’Italie, je n’eusse plus combattu pour elle! pour elle, la seule
espérance de ma vie! mais aussi je ne l’eusse pas vue retomber dans la
honte et dans la prostitution.
Qui eût dit alors à mon bien cher Louis qu’avant un an, c’était moi qui
le verrais, roulé par les brisants, disparaître dans la mer, et qui
chercherais vainement son cadavre pour lui tenir, à lui, la promesse
qu’il m’avait faite, à moi, de l’ensevelir sur la terre étrangère, et
de déposer sur sa tombe une pierre qui le recommandât à la prière du
voyageur? Pauvre Louis! il eut pour moi les soins d’une mère pendant ma
longue et douloureuse maladie, qui n’avait d’autre soulagement que sa
vue et les attentions que ce cur d’or avait pour moi.
XIII
LOUIS CARNIGLIA
Je veux parler un peu de Louis.--Et pourquoi, parce que c’est un simple
matelot, ne devrais-je pas en parler? Parce qu’il n’était pas...--Oh!
je vous en réponds, son âme l’était, noble, pour soutenir en toute
circonstance et en tout lieu l’honneur italien; noble pour affronter
les tempêtes de tout genre; noble, enfin, pour me protéger, pour
me garder, pour me soigner, comme il eût fait de son enfant! Quand
j’étais couché, dans ma longue agonie, sur mon lit de douleur; lorsque,
abandonné de tous, je délirais du délire de la mort, il se tenait assis
au chevet de mon lit avec le dévouement et la patience d’un ange, ne
s’éloignant de moi un instant que pour aller pleurer et me cacher
ses larmes. O Luigi! tes os, épars dans les abîmes de l’Atlantique,
méritaient un monument où le proscrit reconnaissant pût un jour te
donner en exemple à ses concitoyens, et te rendre ces larmes pieuses
que tu as versées sur lui!
Luigi Carniglia était de Deiva, petit pays de la rivière du Levant.
Il n’avait point reçu d’instruction littéraire, mais il suppléait
à ce défaut par une merveilleuse intelligence. Privé de toutes les
connaissances nautiques qui font le pilote, il conduisait les bâtiments
jusqu’à Gualeguay, avec la sagacité et le bonheur d’un pilote consommé.
Dans le combat que je viens de raconter, c’est à lui particulièrement
que nous dûmes de ne pas tomber dans les mains de l’ennemi; armé
d’un tromblon, placé au poste le plus dangereux, il fut la terreur
des assaillants. Élevé de stature, robuste de corps, il réunissait
l’agilité à la vigueur. Doux jusqu’à la tendresse dans le cours
habituel de la vie, il avait le don si rare de se faire aimer de tous.
Hélas! les meilleurs fils de notre malheureuse terre finissent ainsi,
au milieu des étrangers, sans avoir la consolation d’une larme, et...
oubliés!
XIV
PRISONNIER
Je restai dix-neuf jours sans autres soins que ceux qui me furent
donnés par Luigi Carniglia.
Au bout de dix-neuf jours, nous arrivâmes à Gualeguay.
Nous avions rencontré à l’embouchure de l’Ibiqui, bras du Parana, un
navire commandé par un Mahonais, nommé don Lucas Tartaulo, brave homme
qui eut toutes sortes d’obligeances pour moi, me donnant ce qu’il
croyait pouvoir être utile à mon état.
Tout ce qu’il m’offrit fut accepté, car nous manquions littéralement de
tout à bord de la goëlette, excepté de café; aussi mettait-on le café à
toute sauce, sans s’inquiéter si le café était pour moi une bien saine
boisson et une drogue bien efficace. J’avais commencé par avoir une
effroyable fièvre, accompagnée d’une difficulté d’avaler allant presque
jusqu’à l’impossibilité. Cela n’était pas bien étonnant, la balle,
pour aller d’un côté à l’autre du cou, ayant passé dans son trajet
entre les vertèbres cervicales et le pharynx; puis, après huit ou dix
jours, la fièvre s’était calmée; j’avais commencé d’avaler, et mon état
était devenu tolérable.
Don Lucas avait fait plus: en nous quittant, il m’avait,--ainsi qu’à un
de ses passagers nommé d’Arragaida, Biscayen établi en Amérique,--donné
des lettres de recommandation pour Gualeguay, et particulièrement
pour le gouverneur de la province d’Entre-Rios, don Pascal Echague,
qui, devant faire un voyage, lui laissa son propre médecin, don Ramon
Delarea, jeune Argentin de grand mérite, lequel, ayant examiné ma
blessure et ayant senti, du côté opposé à celui par où elle était
entrée, la balle rouler sous son doigt, en fit très-habilement
l’extraction en m’incisant la peau, et, pendant quelques semaines,
c’est-à-dire jusqu’à mon parfait rétablissement, continua de me donner
les soins les plus affectueux et, ajoutons ceci, les plus désintéressés.
Je séjournai six mois à Gualeguay, et, pendant ces six mois, je
demeurai dans la maison de don Jacinto Andreas, qui fut pour moi, ainsi
que sa famille, plein d’égards infinis et de courtoises gentillesses.
Mais j’étais prisonnier, ou à peu près. Malgré toute la bonne volonté
du gouverneur don Pascal Echague, et l’intérêt que me portait la brave
population de Gualeguay, j’étais obligé d’attendre la décision du
dictateur de Buenos-Ayres, qui ne décidait rien.
Le dictateur de Buenos-Ayres était à cette heure Rosas, dont nous
aurons à nous occuper plus tard, à propos de Montevideo.
Guéri de ma blessure, je commençai à faire des promenades; mais, par
ordre de l’autorité, mes cavalcades étaient bornées. En échange de
ma goëlette confisquée, on me passait un écu par jour, ce qui était
beaucoup dans un pays où tout est pour rien, et dans lequel on ne
trouve aucune occasion de dépense;--mais tout cela ne valait pas la
liberté.
Au reste, probablement, cette dépense d’un écu par jour pesait au
gouvernement, car il me fut fait des ouvertures de fuite; mais les gens
qui me faisaient ces ouvertures de bonne foi étaient, sans le savoir,
des agents provocateurs. On me disait que le gouvernement verrait ma
disparition sans un grand chagrin. Il ne fallait pas me faire violence
pour que j’adoptasse une résolution qui était déjà en projet dans mon
esprit. Le gouverneur de Gualeguay, depuis le départ de don Pascal
Echague, était un certain Leonardo Millan; il n’avait, jusque-là, été
pour moi ni bien ni mal; et, jusqu’au jour où nous étions arrivés, je
n’avais aucune raison de me plaindre de lui, bien qu’il m’eût témoigné
peu d’intérêt.
Je me décidai donc à fuir, et, dans ce but, je commençai mes
préparatifs, afin d’être prêt à la première occasion qui se
présenterait. Un soir d’orage, je me dirigeai, en conséquence, vers
la maison d’un vieux brave homme que j’avais l’habitude de visiter et
qui demeurait à trois milles du pays; cette fois, je lui fis part de
ma résolution, et le priai de me trouver un guide et des chevaux, avec
lesquels j’espérais gagner une estancia tenue par un Anglais et située
sur la rive gauche du Parana. Là, je trouverais, sans aucun doute,
des bâtiments qui me transporteraient incognito à Buenos-Ayres ou à
Montevideo. Il me trouva guide et chevaux, et nous nous mîmes en route
à travers champs, pour ne pas être découverts. Nous devions parcourir
cinquante-quatre milles à peu près, ce qui pouvait, en tenant toujours
le galop, s’accomplir dans la moitié d’une nuit.
Lorsque le jour vint, nous étions en vue de l’Ibiqui, à la distance
d’un demi-mille à peu près du fleuve; le guide me dit alors de
m’arrêter dans une espèce de maquis où nous nous trouvions, tandis
qu’il irait prendre langue.
J’y consentis; il me quitta et je restai seul.
Je mis pied à terre, j’accrochai la bride de mon cheval à une branche
d’arbre, je me couchai au pied du même arbre, et attendis ainsi deux ou
trois heures; après quoi, voyant que mon guide ne reparaissait point,
je me levai et résolus de gagner la lisière du maquis, laquelle était
proche; mais, au moment d’atteindre cette lisière, j’entendis derrière
moi un coup de fusil et le frétillement d’une balle dans l’herbe. Je
me retournai, et vis un détachement de cavaliers qui me poursuivaient
le sabre à la main; ce détachement était déjà entre moi et mon
cheval.--Impossible de fuir, inutile de me défendre;--je me rendis.
XV
L’ESTRAPADE
On me lia les mains derrière le dos, on me mit à cheval; puis on me lia
les pieds comme on m’avait lié les mains, en les assujettissant à la
sangle du cheval.
C’est dans cet équipage que je fus ramené à Gualeguay, où, comme on va
le voir, m’attendait un pire traitement.
On ne m’accusera point d’être par trop tendre vis-à-vis de moi-même;
eh bien, je l’avoue, je me sens frémir chaque fois que je me rappelle
cette circonstance de ma vie.
Conduit en présence de don Leonardo Millan, je fus sommé par lui de
dénoncer ceux qui m’avaient fourni les moyens de fuir. Il va sans dire
que je déclarai que seul j’avais préparé, et seul exécuté ma fuite;
alors, comme j’étais lié, et que don Leonardo Millan n’avait rien à
craindre, il s’approcha de moi et commença de me frapper avec son
fouet; après quoi, il renouvela ses demandes, et moi, je renouvelai
mes dénégations.
Il ordonna alors de me conduire en prison, et ajouta tout bas quelques
mots à l’oreille de mes conducteurs.
Ces mots étaient l’ordre de me donner la torture.
En arrivant dans la chambre qui m’était destinée, mes gardes, en
conséquence, me laissant les mains liées derrière le dos, me passèrent
aux poignets une nouvelle corde, tournèrent l’autre extrémité autour
d’une solive, et, tirant à eux, me suspendirent à quatre ou cinq pieds
de terre.
Alors don Leonardo Millan entra dans ma prison, et me demanda si je
voulais avouer.
Je ne pouvais que lui cracher au visage, et m’en donnai la satisfaction.
--C’est bien, dit-il en se retirant; quand il plaira au prisonnier
d’avouer, vous m’appellerez, et, quand il aura avoué, on le remettra à
terre.
Après quoi, il sortit.
Je restai deux heures ainsi suspendu. Tout le poids de mon corps pesait
sur mes poignets ensanglantés et sur mes épaules luxées.
Tout mon corps brûlait comme une fournaise; à chaque instant je
demandais de l’eau, et, plus humains que mon bourreau, mes gardiens
m’en donnaient; mais l’eau, en entrant dans mon estomac, se desséchait
comme si on l’eût jetée sur une lame de fer rougie. On ne peut se faire
une idée de ce que je souffris qu’en relisant les tortures données aux
prisonniers au moyen âge. Enfin, au bout de deux heures, mes gardes
eurent pitié de moi ou me crurent mort, et me descendirent.--Je tombai
couché tout de mon long.
Je n’étais plus qu’une masse inerte, sans autre sentiment qu’une sourde
et profonde douleur,--un cadavre ou à peu près.
Dans cette situation, et sans que j’eusse la conscience de ce que l’on
me faisait, on me mit dans les ceps.
J’avais fait cinquante milles à travers des marais, les mains et les
pieds liés; les moustiques, nombreux et enragés dans cette saison,
avaient fait de mon visage et de mes mains une seule plaie. J’avais
subi deux heures d’une effroyable torture, et lorsque je revins à moi,
j’étais attaché côte à côte d’un assassin.
Quoique au milieu des plus atroces tourments je n’eusse point dit un
seul mot, et que, d’ailleurs, il ne fût pour rien dans ma fuite, don
Jacinto Andreas avait été emprisonné; les habitants du pays étaient
dans l’épouvante. Quant à moi, sans les soins d’une femme, qui fut
pour moi un ange de charité, je serais mort. Elle écarta toute crainte
et vint au secours du pauvre torturé.
Elle s’appelait madame Alleman.
Grâce à cette douce bienfaitrice, je ne manquai de rien dans ma prison.
Peu de jours après, le gouverneur, voyant qu’il était inutile d’essayer
de me faire parler, et convaincu que je mourrais avant de dénoncer un
de mes amis, n’osa probablement pas prendre sur lui la responsabilité
de cette mort, et me fit conduire dans la capitale de la province
Bajada. J’y restai deux mois en prison; après quoi, le gouverneur me
fit dire qu’il m’était permis de sortir librement de la province.
Quoique je professe des opinions opposées à Echague, et que j’aie plus
d’une fois, depuis ce jour, combattu contre lui, je ne saurais cacher
l’obligation que je lui ai; et je voudrais, aujourd’hui encore, être à
même de lui prouver ma reconnaissance de tout ce qu’il a fait pour moi
et surtout pour ma liberté rendue.
Plus tard, la fortune fit tomber entre mes mains tous les chefs
militaires de la province du Gualeguay, et tous furent mis en liberté
sans la moindre offense ni à leurs personnes ni à leurs propriétés.
Quant à don Leonardo Millan, je ne voulus pas même le voir, de peur
que sa présence, en me rappelant ce que j’avais souffert, ne me fît
commettre quelque action indigne de moi.
XVI
VOYAGE DANS LA PROVINCE DE RIO-GRANDE
De Bajada, je pris passage sur un brigantin italien, capitaine Ventura.
C’était un homme recommandable et digne sous tous les rapports; il me
traita avec une générosité chevaleresque, et il me conduisit jusqu’à
l’embouchure de l’Iguaçu, affluent du Parana, où je m’embarquai pour
Montevideo, sur une balandre commandée par Pascal Carbone.
J’étais dans une veine de bonheur; lui aussi me traita à merveille.
Les bonheurs comme les malheurs vont en troupe; j’en avais
momentanément fini avec les derniers, et les premiers se succédaient
sans interruption.
A Montevideo, je trouvai une foule d’amis, à la tête desquels je dois
compter Jean-Baptiste Cuneo et Napoléon Castellini. Bientôt enfin,
Rossetti, que j’avais laissé à Montevideo, on se le rappelle, vint m’y
rejoindre; il arrivait de Rio-Grande, où il avait été admirablement
reçu par ces fiers républicains.
A Montevideo, ma proscription tenait toujours. Ma résistance contre
les lanciones, le monde que nous leur avions tué, était un prétexte au
moins spécieux. Je fus donc forcé de rester caché dans la maison de mon
ami Pazante, où je demeurai un mois.
Ma réclusion, au reste, était on ne peut plus supportable, adoucie
qu’elle était par les visites de tant de compatriotes qui, à cette
époque de prospérité et de paix, s’étaient établis dans le pays, et
exerçaient, vis-à-vis de leurs amis du vieux monde, une généreuse
hospitalité. La guerre, et surtout le siége de Montevideo, changèrent
la condition de la plupart d’entre eux, et, de bonne qu’elle était, la
firent mauvaise et même pire. Pauvres gens! je les ai plaints bien des
fois; par malheur, je ne pouvais faire mieux que de les plaindre.
Au bout d’un mois, le temps étant venu de me mettre en voyage, nous
partîmes, Rossetti et moi, pour Rio-Grande. Notre voyage devait se
faire et se fit à cheval; ce fut une grande joie et un grand plaisir
pour moi.
Nous voyagions ce que l’on appelle à _escotero_.
Expliquons ce que c’est que cette manière de voyager, qui, pour la
rapidité, laisse bien loin la poste, si prompte qu’elle soit dans les
pays civilisés.
Que l’on soit deux, trois ou quatre, on voyage avec une vingtaine de
chevaux habitués à suivre ceux qui sont montés; lorsque le voyageur
sent sa monture fatiguée, il met pied à terre, passe sa selle du dos
de son cheval sur celui d’un cheval libre, l’enfourche, fait au galop
trois ou quatre lieues, puis le quitte pour un autre, et toujours
ainsi, jusqu’au moment où l’on décide de s’arrêter; les chevaux
fatigués se reposent en continuant la route, délivrés de leur selle et
de leur cavalier.
Pendant la courte halte que font les cavaliers pour changer de cheval,
toute la horde pince du bout des dents quelques touffes d’herbe, et
boit, si elle trouve de l’eau; les véritables repas se font deux fois
par jour seulement, le matin et le soir.
Nous arrivâmes ainsi à Piratinin, siége du gouvernement de Rio-Grande;
la capitale était bien Porto-Allegre, mais comme la capitale était au
pouvoir des impériaux, le siége de la république était à Piratinin.
Piratinin est certes un des plus beaux pays du monde, avec ses deux
régions: région de plaines, région de montagnes.
La région des plaines est complétement tropicale; là, poussent la
banane, la canne à sucre, l’oranger. Entre les tiges de ces plantes
et de ces arbres rampent le serpent à sonnette, le serpent noir, le
serpent corail; là, comme dans les jungles de l’Inde, bondissent le
tigre, le jaguar et le puma, lion inoffensif, de la taille d’un gros
chien du Saint-Bernard.
La région des montagnes est tempérée comme mon beau climat de Nice;
là, on récolte la pêche, la poire, la prune, tous les fruits d’Europe;
là, poussent ces magnifiques forêts dont aucune plume ne donnera
jamais l’exacte description, avec leurs pins droits comme des mâts
de navire, hauts de deux cents pieds, et dont cinq ou six hommes
peuvent à peine embrasser la tige. A l’ombre de ces pins poussent les
taquaros, roseaux gigantesques qui, pareils aux fougères du monde
antédiluvien, arrivent à quatre-vingts pieds de haut, et qui à leur
base atteignent à peine à la grosseur du corps d’un homme; là, poussent
la _barba de pao_, littéralement la barbe des arbres, dont on se
sert en guise de serviette, et ces lianes qui, par leurs multiples
entrelacements, rendent les forêts inextricables; là, sont ces
clairières nommées _campestres_, où poussent des villes tout entières:
Lima da Serra, Vaccaria, Lages;--non-seulement trois villes, mais trois
départements;--population caucasienne, d’origine portugaise, et d’une
hospitalité homérique.
Là, le voyageur n’a besoin de rien dire, de rien demander. Il entre
dans la maison, va droit à la chambre des hôtes; les domestiques, sans
être appelés, viennent, le déchaussent, lui lavent les pieds. Il reste
le temps qu’il veut, s’en va quand il lui plaît, ne dit point adieu, ne
remercie pas si c’est son bon plaisir, et malgré cet oubli, celui qui
viendra après lui ne sera pas moins bien reçu que lui.
C’est la jeunesse de la nature, c’est le matin de l’humanité.
XVII
LA LAGUNE DE LOS PATOS