que, s’il vit toujours, il n’a jamais su le véritable nom de celui qui
lui a sauvé la vie.
Je fis, à bord de _l’Union_, mon troisième voyage à Odessa; puis, à mon
retour, je m’embarquai sur une frégate du bey de Tunis. Je la laissai
dans le port de la Goulette, et je revins avec un brick turc, et en
revenant, je trouvai Marseille à peu près dans le même état où la vit
M. de Belzunce, lors de la peste noire de 1720.
On était en pleine recrudescence de choléra.
Tout le monde, excepté les médecins et les surs de charité, avait
déserté Marseille.--Chacun était à sa bastide;--la ville avait l’aspect
d’un vaste cimetière.
Les médecins demandaient des _bénévoles_.--On sait que c’est ce nom
qu’on donne, dans les hôpitaux, aux aides de bonne volonté.
Je m’offris en même temps qu’un Triestain, qui revenait de Tunis avec
moi. Nous nous établîmes à demeure à l’hôpital, et nous partageâmes les
veillées.
Ce service dura quinze jours.
Au bout de quinze jours, comme le choléra diminuait d’intensité
et que je trouvais une occasion de me placer, et en me plaçant de
voir de nouveaux pays, je m’engageai comme second à bord du brick
_le Nautonnier_, de Nantes, capitaine Beauregard, en partance pour
Rio-Janeiro.
Beaucoup de mes amis m’ont dit que j’étais un poëte avant tout.
Si l’on n’est poëte qu’à la condition de faire _l’Iliade_ ou _la Divine
Comédie_, les _Méditations_ de Lamartine ou _les Orientales_ de
Victor Hugo, je ne suis pas poëte; mais si l’on est poëte pour passer
des heures à chercher dans les eaux azurées et profondes les mystères
des végétations sous-marines; si l’on est poëte pour rester en extase
devant la baie de Rio-Janeiro, de Naples ou de Constantinople; si l’on
est poëte pour rêver de tendresse filiale, de souvenirs enfantins ou
d’amour juvénile, au milieu des balles et des boulets, sans songer que
votre rêve peut finir par une tête cassée ou un bras emporté,--je suis
poëte.
Je me rappelle qu’un jour, dans la dernière guerre, brisé de fatigue,
n’ayant pas dormi depuis deux nuits, étant à peine descendu de cheval
depuis deux jours, côtoyant Urban et ses douze mille hommes, avec mes
quarante bersaglieri, mes quarante cavaliers et un millier d’hommes,
armés tant bien que mal, suivant un petit sentier de l’autre côté du
mont Orfano, avec le colonel Turr et cinq ou six hommes, je m’arrêtai
tout à coup, oubliant fatigue et danger, pour écouter chanter un
rossignol. C’était la nuit, au clair de lune, par un temps splendide;
l’oiseau égrenait au vent son chapelet de notes harmonieuses, et il me
semblait, à écouter ce petit ami de mes jeunes années, que je sentais
pleuvoir sur moi une rosée bienfaisante et régénératrice. Ceux qui
m’entouraient croyaient ou que j’hésitais sur le chemin à suivre, ou
que j’écoutais quelque bruit lointain de canon mugissant, ou de pas de
chevaux retentissant sur le grand chemin. Non, j’écoutais chanter le
rossignol, que je n’avais pas entendu chanter depuis dix ans peut-être,
et l’extase dura non pas jusqu’à ce que ceux qui m’entouraient
m’eussent deux ou trois fois répété:--«Général, voilà l’ennemi!»--mais
jusqu’à ce que l’ennemi, disant lui-même:--«Me voilà!»--en tirant sur
nous, eut fait envoler le nocturne charmeur.
Donc, lorsque, après avoir longé les rochers granitiques qui dérobent
si bien le port à tous les yeux, que les Indiens, dans leur langage
expressif, l’ont appelé _Nelhero hy_, c’est-à-dire eau cachée; lorsque,
après avoir franchi la passe qui conduit dans sa baie calme comme un
lac; lorsque, sur le bord occidental de cette baie, je vis s’élever
la ville dominée par le _Pão d’Açucar_, immense rocher conique qui
sert non pas de phare, mais de jalon au navigateur; lorsque je vis
s’élever autour de moi cette nature luxuriante dont l’Afrique et l’Asie
n’avaient pu me donner qu’une faible idée, je restai véritablement
émerveillé du spectacle qui se déroulait devant moi.
Entré dans le port de Rio-Janeiro, ma bonne chance fit que je ne
tardai pas à y rencontrer la chose la plus rare qu’il y ait en ce
monde, un ami.
Celui-là, je n’eus pas besoin de le chercher, nous n’eûmes pas besoin
de nous étudier pour nous connaître: nous nous croisâmes, nous
échangeâmes un regard et tout fut dit; après un sourire, après un
serrement de main, nous étions, Rossetti et moi, frères pour la vie.
Plus tard, j’aurai occasion de dire ce que c’était que cette âme
d’élite; et cependant moi son ami, moi son frère, moi si longtemps son
inséparable, je mourrai peut-être sans avoir cette joie de planter une
croix sur ce point ignoré de la terre américaine où reposent les os de
ce généreux et de ce vaillant.
Après avoir passé quelques mois dans l’oisiveté, Rossetti et
moi,--j’appelle _oisiveté_ faire un commerce pour lequel ni l’un ni
l’autre nous n’étions nés,--le hasard fit que nous arrivâmes à nous
mettre en relation avec Zambecarri, secrétaire de Bento Gonzales,
président de la république de Rio-Grande, en guerre avec le Brésil.
Tous deux étaient prisonniers de guerre à Santa Cruz, forteresse qui
s’élève à la droite de l’entrée du port, et d’où l’on hêle les navires.
Zambecarri qui, disons-le en passant, était le fils du fameux aéronaute
perdu dans un voyage en Syrie, et dont on n’a jamais entendu
reparler, me fit faire la connaissance du président, qui me donna des
lettres de marque pour faire la course contre le Brésil.
Quelque temps après, Bento Gonzales et Zambecarri s’échappèrent à la
nage et regagnèrent heureusement Rio-Grande.
VIII
CORSAIRE
Nous armâmes en guerre _le Mazzini_, petit bâtiment d’une trentaine de
tonneaux, sur lequel nous faisions le cabotage; nous nous lançâmes à la
mer avec seize compagnons d’aventures. Nous étions donc enfin libres,
nous naviguions donc sous un drapeau républicain, nous étions donc
_corsaires_!
Avec seize hommes d’équipage et une barque, nous déclarions la guerre à
un empire.
En sortant du port, je gouvernai droit sur les îles Marica, situées à
cinq ou six milles de l’embouchure de la rade, en appuyant sur notre
gauche; nos armes et nos munitions étaient cachées sous des viandes
boucanées avec le manioc, seule nourriture des nègres. Je m’avançai
vers la plus grande de ces îles, qui possède un mouillage; j’y jetai
l’ancre, je sautai à terre, et gravis jusqu’au point le plus élevé.
Là, j’étendis les deux bras avec un sentiment de bien-être et de
fierté, et je jetai un cri pareil à celui que jette l’aigle planant au
plus haut des airs.
L’Océan était à moi, et je prenais possession de mon empire.
L’occasion ne tarda point d’y exercer mon pouvoir.
Pendant que j’étais, comme un oiseau de mer, perché au haut de mon
observatoire, j’aperçus une goëlette naviguant sous le pavillon
brésilien.
Je fis signe de tout préparer pour nous remettre à la mer, et descendis
sur la plage.
Nous orientâmes droit sur la goëlette, qui ne se doutait pas qu’elle
courût un pareil danger à deux ou trois milles de la passe de
Rio-Janeiro.
En l’accostant, nous nous fîmes connaître, et nous la sommâmes de
se rendre; elle ne fit, il faut lui rendre cette justice, aucune
résistance. Nous montâmes à bord, et nous nous emparâmes d’elle.
Je vis alors venir à moi un pauvre diable de passager portugais, tenant
à la main une cassette. Il l’ouvrit: elle était pleine de diamants; il
me l’offrait pour la rançon de sa vie.
Je rabattis le couvercle de la boîte et la lui rendis, en lui disant
que sa vie ne courait aucun danger; que, par conséquent, il pouvait
garder ses diamants pour une meilleure occasion.
Seulement, il n’y avait pas de temps à perdre; on était en quelque
sorte sous le feu des batteries du port. On transporta les armes et les
vivres du _Mazzini_ sur la goëlette, et l’on coula _le Mazzini_, qui,
vous le voyez, eut comme corsaire une glorieuse mais courte existence.
La goëlette appartenait à un riche Autrichien habitant l’île Grande,
située à droite en sortant du port, à quinze milles à peu près de la
terre; elle était chargée de café, qu’il envoyait en Europe.
Le navire était donc pour moi doublement de bonne prise, puisqu’il
appartenait à un Autrichien à qui j’avais fait la guerre en Europe,
et à un négociant domicilié au Brésil, auquel je faisais la guerre en
Amérique.
Je donnai à la goëlette le nom de _Scarro pilla_, dérivatif de
Farrapos, _gens en lambeaux_, nom que l’empire du Brésil donnait aux
habitants des jeunes républiques de l’Amérique du Sud, comme Philippe
II donnait celui de _gueux de terre et de mer_ aux révoltés des
Pays-Bas. Jusque-là, la goëlette s’était appelée _la Louise_.
Ce nom, au reste, nous allait assez bien. Tous mes compagnons
n’étaient pas des Rossetti, et je dois avouer que la figure de bon
nombre d’entre eux n’était pas tout à fait rassurante; cela explique
la prompte reddition de la goëlette et la terreur du Portugais qui
m’offrait ses diamants.
Au surplus, pendant tout le temps que je fis le métier de corsaire, mes
hommes eurent l’ordre de respecter la vie, l’honneur et la fortune des
passagers... j’allais dire sous peine de mort; mais j’eusse eu tort
de dire cela, puisque personne n’ayant jamais enfreint mes ordres, je
n’eus jamais personne à punir.
Aussitôt les premiers arrangements faits à bord, nous mîmes le cap sur
Rio de la Plata; et, pour donner l’exemple du respect que je voulais
que l’on eût, à l’avenir, pour la vie, la liberté, les biens de nos
prisonniers, en arrivant à la hauteur de l’île Sainte-Catherine, un
peu au-dessus du cap Itapocoroya, je fis mettre à la mer la yole du
bâtiment capturé, j’y fis descendre avec les passagers tout ce qui leur
appartenait, je leur fis donner des vivres, et, leur faisant cadeau de
la yole, je les laissai libres d’aller où ils voudraient.
Cinq nègres, esclaves à bord de la goëlette, et auxquels je rendis
la liberté, s’engagèrent à mon bord comme matelots; après quoi nous
continuâmes notre route pour Rio de la Plata.
Nous allâmes jeter l’ancre à Maldonado, état de la république orientale
de l’Uruguay.
Nous fûmes admirablement reçus par la population, et même par les
autorités de Maldonado, ce qui nous parut d’un excellent augure.
Rossetti partit, en conséquence, tranquillement pour Montevideo, afin
d’y régler nos petites affaires, c’est-à-dire pour y vendre une partie
de notre cargaison et en faire de l’argent.
Nous restâmes à Maldonado, c’est-à-dire à l’entrée de ce magnifique
fleuve, qui, à son embouchure mesure trente lieues de large, pendant
huit jours, qui se passèrent en fêtes continuelles, lesquelles
faillirent se terminer d’une façon tragique. Oribe, qui, en sa qualité
de chef de la république de Montevideo, ne reconnaissait pas les autres
républiques, donna l’ordre au chef politique de Maldonado de m’arrêter
et de s’emparer de ma goëlette. Par bonheur, le chef politique de
Maldonado était un brave homme qui, au lieu d’exécuter l’ordre reçu,
ce qui n’eût pas été difficile, vu le peu de défiance que j’avais, me
fit prévenir d’avoir à quitter au plus vite mon mouillage, et de partir
pour ma destination, si j’en avais une.
Je m’engageai à partir le même soir; mais j’avais auparavant, moi
aussi, de mon côté, un petit compte à régler.
J’avais vendu à un négociant de Montevideo, quelques balles de café,
distraites de notre cargaison, et quelques bijouteries appartenant à
mon Autrichien, pour acheter des vivres. Or, soit que mon acheteur fût
mauvaise paye, soit qu’il eût entendu dire que je courais risque d’être
arrêté, il m’avait été jusque-là impossible de rentrer dans mon argent.
Or, comme j’étais forcé de partir le soir, je n’avais plus de temps à
perdre, et il était urgent pour moi de rentrer dans mon argent avant de
quitter Maldonado, vu qu’il m’eût été encore plus difficile de me faire
payer absent que présent.
En conséquence, vers neuf heures du soir, j’ordonnai d’appareiller,
et, passant des pistolets à ma ceinture, je jetai mon manteau sur mes
épaules et m’acheminai tranquillement vers la demeure de mon négociant.
Il faisait un clair de lune magnifique, de sorte que je voyais de loin
mon homme, prenant le frais sur le seuil de sa porte; lui aussi me vit,
me reconnut et me fit signe de la main de m’éloigner, m’indiquant par
ce signe que je courais un danger.
Je fis semblant de ne rien voir, j’allai droit à lui, et pour toute
explication lui mettant le pistolet sur la gorge:
--Mon argent! lui dis-je.
Il voulut entrer en explication; mais, à la troisième fois que je lui
eus répété ces deux mots: mon argent, il me fit entrer et me compta les
deux mille patagons qu’il me devait.
Je remis mon pistolet à la ceinture, je pris mon sac sous mon bras, et
revins à la goëlette sans avoir été le moins du monde inquiété.
A onze heures du soir, nous levâmes l’ancre pour remonter la Plata.
IX
LA PLATA
Au point du jour, à mon grand étonnement, je me trouvai au milieu des
brisants de Piedras-Negras.
Comment m’étais-je mis dans une pareille situation, moi qui n’avais pas
dormi une minute, moi qui n’avais cessé de tenir mes yeux fixés sur la
côte; moi qui, dans cette nuit redevenue sombre après le coucher de la
lune, n’avais pas un instant cessé de consulter la boussole et de me
diriger d’après ses indications?
Ce n’était pas l’heure de me faire cette question; le danger était
immense: nous avions des brisants à bâbord et à tribord, à l’avant et à
l’arrière; le pont était littéralement couvert d’écume. Je sautai sur
la vergue de trinquette, ordonnant de lofer sur bâbord; pendant que
l’équipage accomplissait cette manuvre, le vent emporta notre petit
hunier.
Cependant de l’endroit où j’étais je dominais navire et brisants, de
sorte que je pouvais indiquer le chemin qu’il fallait faire suivre à
la goëlette; elle, de son côté, comme si elle eût été animée et eût
su le danger qu’elle courait, devint aussi docile au gouvernail qu’un
cheval l’est à la bride; enfin, après une heure pendant laquelle nous
fûmes entre la vie et la mort, et où je vis les plus vieux marins pâlir
et les plus incrédules prier, nous nous trouvâmes hors de danger.
Du moment où je pus respirer, je voulus me rendre compte des causes qui
m’avaient poussé au milieu de ces terribles écueils, si bien connus
des navigateurs, si bien indiqués sur les cartes, et à trois milles
desquels je croyais passer au moment où je me trouvais au milieu d’eux.
Je consultai la boussole: elle continuait de divaguer; si je l’eusse
écoutée, j’allais donner en pleine côte.
Enfin, tout me fut expliqué.
Au moment où je quittai la goëlette pour aller réclamer mes deux mille
patagons à mon acheteur de café, j’avais donné l’ordre de monter, en
cas d’attaque, les sabres et les fusils sur le pont, l’ordre avait été
exécuté, et l’on avait déposé les armes dans une cabine voisine de
l’habitacle.
Cette masse de fer avait tiré à elle l’aiguille aimantée. On enleva les
armes, et la boussole reprit sa direction normale. Nous continuâmes
notre chemin, et nous arrivâmes à Jésus-Maria, qui, de l’autre côté de
Montevideo, est à peu près à la même distance que Maldonado.
Là, rien de nouveau, si ce n’est que les vivres nous manquèrent,
n’ayant pas eu le temps de nous approvisionner avant notre départ.
Or, après les ordres donnés, il n’y avait pas moyen de débarquer, et
cependant il fallait satisfaire à la faim de douze gaillards de bon
appétit.
J’ordonnai de louvoyer, mais sans nous éloigner de la côte.
Un matin je découvris, à peu près à la distance de quatre milles
dans les terres, une maison qui me parut avoir l’aspect d’une ferme.
J’ordonnai de mouiller le plus près possible du rivage, et comme je
n’avais plus de bateau, ayant donné le mien, comme je l’ai dit, aux
personnes que j’avais débarquées à l’île Sainte-Catherine, j’organisai
un radeau avec une table et des tonneaux, et, armé d’une gaffe, je me
risquai sur cette embarcation d’un nouveau genre avec un seul matelot,
portant comme moi le nom de Garibaldi, sans être mon parent; son prénom
était Maurice.
Le navire était affourché sur deux ancres, à cause de la violence du
vent qui soufflait des pampas. Nous voilà donc lancés au milieu des
brisants, non pas naviguant, mais tournant et dansant sur notre table,
et risquant à chaque instant de chavirer. Enfin, après des miracles
d’équilibre exercés par nous, nous parvînmes à nous échouer sur la
plage; je laissai Maurice à la garde de notre radeau, et je me risquai
dans l’intérieur des terres.
X
LES PLAINES ORIENTALES
Le spectacle qui s’offrit alors à ma vue, et sur lequel mon il
plongeait pour la première fois, aurait, pour être dignement et
complétement décrit, besoin tout ensemble de la plume d’un poëte et du
pinceau d’un artiste. Je voyais onduler devant moi, comme les vagues
d’une mer solidifiée, les immenses horizons des _plaines orientales_,
ainsi nommées parce qu’elles se trouvent sur la côte orientale du
fleuve Uruguay, qui se jette dans le rio de la Plata, en face de
Buenos-Ayres et au-dessus de la Colonia. C’était, je vous le jure,
un spectacle bien nouveau pour un homme venant de l’autre côté de
l’Atlantique, et surtout pour un Italien qui est né et a grandi sur un
sol où il est rare de trouver un arpent de terre sans une maison ou une
uvre quelconque sortie de la main de l’homme.
Là, au contraire, rien que l’uvre de Dieu; telle la terre est sortie
des mains du Seigneur au jour de la création, telle elle est encore
aujourd’hui. C’est une vaste, une immense, une infranchissable prairie,
et son aspect, qui présente celui d’un tapis de verdure et de fleurs,
bosselé de place en place, ne change que sur les bords de la rivière
Arroga, où s’élèvent et se balancent au vent de charmants bouquets
d’arbres au feuillage luxuriant.
Les chevaux, les bufs, les gazelles, les autruches sont, à défaut
de créatures humaines, les habitants de ces immenses solitudes, que
seul traverse le gaucho, ce centaure du nouveau monde, comme pour ne
pas laisser oublier à toute la troupe des animaux sauvages que Dieu
leur a donné un maître. Mais ce maître, de quel il le regardent
passer les étalons, les taureaux, les autruches, les gazelles? C’est
à qui protestera contre sa prétendue domination: l’étalon par ses
hennissements, le taureau par ses mugissements, l’autruche et la
gazelle par leur fuite.
Et cette vue me rejetait en esprit vers la terre où j’étais né,
misérable terre où, lorsque passe l’Autrichien qui les opprime, les
hommes, ces créatures faites à l’image de Dieu, saluent et se courbent,
n’osant donner les mêmes signes d’indépendance que donnent à la vue du
gaucho les animaux sauvages des pampas.
Dieu puissant, Dieu saint, jusqu’à quand permettrez-vous un si profond
avilissement de votre créature?
Mais laissons le vieux monde, si triste et si désespéré, et revenons au
nouveau monde, si jeune, si plein d’avenir et d’espoir.
Qu’il est beau, l’étalon des plaines orientales, avec ses jarrets
tendus, ses naseaux fumants, ses lèvres frémissantes qui n’ont jamais
senti le froid contact de l’acier! Comme respirent librement, sous les
battements de sa crinière et de sa queue, ses flancs qui n’ont jamais
été pressés par les genoux ni ensanglantés par l’éperon! Comme il est
fier lorsqu’il rassemble, par ses hennissements, sa horde de juments
éparses, et que, véritable sultan du désert,--il fuit en les emportant
à sa suite, rapide comme un tourbillon,--la présence dominatrice de
l’homme.
O merveille de la nature! miracle de la création! comment exprimer
l’émotion qu’éprouvait à votre vue ce corsaire de vingt-cinq ans, qui
pour la première fois tendait ses bras vers l’immensité!
Mais, comme ce corsaire était à pied, ni le taureau ni l’étalon ne
le reconnaissaient pour un homme. Dans les déserts de l’Amérique,
l’homme est complété par le cheval, et, sans lui, devient le dernier
des animaux. D’abord, ils s’arrêtaient stupéfaits à ma vue; puis,
bientôt, méprisant sans doute ma faiblesse, ils s’approchaient de moi
jusqu’à mouiller mon visage de leur haleine. Ne vous inquiétez jamais
du cheval, animal noble et généreux; mais ne vous fiez pas toujours
au taureau, bête sournoise et sombre. Quant aux gazelles et aux
autruches, après avoir, comme le cheval et le taureau, mais d’une façon
plus circonspecte, fait leur reconnaissance, elles fuyaient rapides
comme des flèches; puis, arrivées au sommet d’un monticule, elles se
retournaient pour regarder si elles étaient poursuivies.
Dans ce temps-là, c’est-à-dire vers la fin de 1834 et le commencement
de 1835, cette portion du sol oriental était encore vierge de toute
guerre; voilà pourquoi l’on y rencontrait une si grande quantité
d’animaux sauvages.
XI
LA POËTESSE
Et cependant je m’avançai vers une _estancia_[5]. J’y trouvai une jeune
femme seule; c’était celle du _capataz_[6]. Elle ne pouvait prendre sur
elle de vendre ou de donner un buf sans le consentement de son mari;
il fallait donc attendre le retour de ce dernier. D’ailleurs, il était
tard, et, avant le lendemain, il n’y avait pas moyen de le conduire
jusqu’à la mer.
[5] Nom des fermes dans l’Amérique du Sud.
[6] Maître de l’établissement.
Il y a des moments de la vie dont le souvenir, tout en s’éloignant,
continue de vivre et de pyramider pour ainsi dire dans la mémoire,
si bien que, quels que soient les autres événements de notre vie,
ce souvenir y garde obstinément la place qu’il a prise.--Je devais
rencontrer au milieu de ce désert, épouse d’un homme à demi sauvage,
une jeune femme d’éducation cultivée, une poëtesse sachant par cur
Dante, Pétrarque, le Tasse.
Après avoir dit le peu de paroles que je savais alors en espagnol, je
fus agréablement surpris de l’entendre me répondre en italien. Elle
m’invita gracieusement à m’asseoir, en attendant le retour de son mari.
Tout en causant, ma gracieuse hôtesse me demanda si je connaissais les
poésies de Quintana; et, sur ma réponse négative, elle me fit cadeau
d’un volume de ces poésies, en me disant qu’elle me le donnait afin que
j’y apprisse l’espagnol pour l’amour d’elle. Je lui demandai alors si
elle-même ne faisait pas des vers.
--Comment, me répondit-elle, voulez-vous qu’on ne devienne pas poëte en
face d’une pareille nature?
Et alors, sans se faire prier, elle me récita plusieurs pièces que je
trouvai d’un grand sentiment et d’une prodigieuse harmonie. J’eusse
passé toute la soirée et toute la nuit à l’écouter, sans penser à mon
pauvre Maurice, qui m’attendait en gardant la table-radeau; mais son
mari rentra et mit fin au côté poétique de la soirée, pour me ramener
au but matériel de ma visite. Je lui exposai ma demande, et il fut
convenu que, le lendemain, il conduirait un buf à la plage et me le
vendrait.
Au point du jour, je pris congé de ma belle poëtesse et je me hâtai
d’aller retrouver Maurice; il avait passé la nuit abrité comme il
avait pu entre ses quatre tonneaux, fort inquiet de ne pas me voir
revenir, et craignant que je ne fusse mangé par les tigres, fort
communs dans cette partie de l’Amérique, et moins inoffensifs que les
étalons et même que les taureaux.
Au bout de quelques instants apparut le capataz, traînant un buf
au lasso. En peu d’instants l’animal fut saigné, écorché, taillé
en lanières, tant est grande l’adresse des hommes du Sud dans
l’accomplissement de cette uvre de sang.
Il s’agissait maintenant de transporter le buf, coupé en morceaux, de
la côte au bâtiment, c’est-à-dire à une distance de mille pas au moins,
en traversant les brisants où se ruait une mer furieuse.
Maurice et moi, nous nous mîmes à la besogne.
On sait comment était construit le navire qui devait nous mener à bord:
une table avec un tonneau attaché à chaque pied, et une espèce de pal
au milieu. En venant, ce pal avait servi à suspendre nos vêtements;
en revenant, il devait supporter nos vivres en les maintenant hors de
l’eau.
Nous mîmes l’équipage à la mer; nous nous élançâmes dessus, et
Maurice une perche à la main, moi ma gaffe au poing, nous nous mîmes
à manuvrer ayant de l’eau jusqu’aux genoux, vu que le poids qu’il
portait était trop fort pour le canot; mais tant pis, vogue la galère!
Notre manuvre s’accomplissait aux grands applaudissements de
l’Américain et de l’équipage de la goëlette, qui faisaient des vux
plus encore peut-être pour le salut de la viande que pour le nôtre; et
d’abord la navigation fut assez heureuse; mais, arrivés à une ligne de
brisants qu’il nous fallait traverser, nous nous trouvâmes par deux
fois presque entièrement submergés.