Pendant quelque temps, je fis le cabotage avec mon père; puis j’allai à
Cagliari, sur le brigantin _l’Enea_, capitaine Joseph Gervino.
Pendant ce voyage, je fus témoin d’un effroyable sinistre, qui laissera
dans ma vie un éternel souvenir. En revenant de Cagliari, à la hauteur
du cap de Nolé, nous marchions en compagnie de quelques bâtiments,
parmi lesquels se trouvait une charmante felouque catalane. Après
deux ou trois jours de beau temps, nous sentîmes quelques bouffées
de ce vent que nos marins ont appelé le _libieno_, parce que avant
d’arriver à la Méditerranée, il a passé sur le désert Libyen. Sous son
haleine, la mer ne tarda pas à grossir, et lui-même se mit à souffler
bientôt si furieusement, qu’il nous poussa invinciblement sur Vado. La
felouque catalane dont j’ai déjà parlé, commença par se comporter
admirablement, et je n’hésiterai point à dire qu’il n’était pas un de
nous qui, voyant le temps qu’il allait faire par celui qu’il faisait
déjà, n’eût préféré être à bord de cette felouque que d’être sur le
sien. Mais le pauvre bâtiment était appelé à nous offrir promptement
un bien douloureux spectacle; une vague terrible le chavira, et nous
ne vîmes bientôt plus sur la pente de son pont que quelques malheureux
nous tendant les mains, mais qui bientôt furent emportés par une vague
plus terrible encore que la première.--La catastrophe avait lieu vers
notre jardin de droite, et il nous était matériellement impossible
de secourir les malheureux naufragés. Les autres barques qui nous
suivaient se trouvèrent dans la même impossibilité. Neuf individus
de la même famille périrent donc misérablement à notre vue. Quelques
larmes tombèrent des yeux les plus endurcis, mais furent bientôt
séchées par le sentiment de notre propre péril. Mais, comme si les
divinités mauvaises eussent été apaisées par ce sacrifice humain, les
autres barques arrivèrent sans accident à Vado.
De Vado, je partis pour Gênes, et, de Gênes, je revins à Nice.
Alors je commençai une série de voyages dans le Levant, et pendant
le cours desquels nous fûmes trois fois pris et dépouillés par les
mêmes pirates. La chose arriva deux fois dans le même voyage, ce qui
rendit les seconds pirates furieux, attendu qu’ils ne trouvaient plus
rien à nous prendre. Ce fut dans ces attaques que je commençai à me
familiariser avec le danger, et à m’apercevoir que, sans être Nelson,
Dieu merci! je pouvais, comme lui, demander: «Qu’est-ce que la peur?»
Pendant un de ces voyages sur le brigantin _la Cortese_, capitaine
Barlasemeria, je restai malade à Constantinople. Le bâtiment fut forcé
de mettre à la voile, et, la maladie se prolongeant plus que je n’avais
cru, je me trouvai fort resserré à l’endroit de l’argent. Dans quelque
situation désastreuse où je me sois trouvé, de quelque perte que j’aie
été menacé, je me suis toujours assez peu préoccupé de ma détresse, car
j’ai toujours eu la bonne fortune de rencontrer quelque âme charitable
qui s’intéressait à mon sort.
Parmi ces âmes charitables, il y en a une que je n’oublierai jamais:
c’est la bonne madame Louise Sauvaigo, de Nice, bonne créature qui
m’a convaincu que les deux femmes les plus parfaites du monde étaient
ma mère et elle. Elle faisait le bonheur d’un mari, excellent homme,
et, avec une admirable intelligence, l’éducation de toute la petite
famille.
A quel propos ai-je parlé d’elle ici? Je n’en sais rien. Si fait, je le
sais; c’est que, écrivant pour satisfaire au besoin de mon cur, mon
cur m’a dicté ce que je viens d’écrire.
La guerre alors déclarée entre la Porte et la Russie contribua à
prolonger mon séjour dans la capitale de l’empire turc. Pendant cette
période, et au moment où je ne savais comment je vivrais le lendemain,
j’entrai comme précepteur dans la maison de la veuve Tenioni. Cet
emploi m’avait été octroyé sur la recommandation de M. Diego, docteur
en médecine, que je remercie ici du service qu’il m’a rendu. J’y restai
plusieurs mois, après lesquels je me remis à naviguer, en m’embarquant
sur le brigantin _Notre-Dame de Grâce_, capitaine Casabona.
Ce fut le premier bâtiment où je commandai comme capitaine.
Je ne m’appesantirai point sur mes autres voyages; je dirai seulement
que, toujours tourmenté d’un profond instinct de patriotisme, dans
aucune circonstance de ma vie je ne cessai de demander, soit des
hommes, soit des événements, soit même des livres qui m’initiassent
aux mystères de la résurrection de l’Italie; mais, jusqu’à l’âge
de vingt-quatre ans, cette recherche fut vaine, et je me fatiguai
inutilement.
Enfin, dans un voyage à Tangarog, je trouvai sur mon bord un patriote
italien qui, le premier, me donna quelque notion de la façon dont
marchaient les choses en Italie.
Il y avait une lueur pour notre malheureux pays.
Je le déclare hautement, Christophe Colomb ne fut pas plus heureux
lorsque, perdu au milieu de l’Atlantique, menacé par ses compagnons,
auxquels il avait demandé trois jours, il entendit, vers la fin de la
troisième journée, crier: «Terre!» que je ne le fus, moi, en entendant
prononcer le mot _patrie_, et en voyant à l’horizon s’allumer le
premier phare par la révolution française de 1830.
Il y avait donc des hommes qui s’occupaient de la rédemption de
l’Italie.
Lors d’un autre voyage que je fis à bord de _la Clorinde_, ce bâtiment
transportait à Constantinople une section des saint-simoniens, conduits
par Émile Barrault.
J’avais peu entendu parler de la secte de Saint-Simon; seulement, je
savais que ces hommes étaient les apôtres persécutés d’une religion
nouvelle. Je me rapprochai de leur chef et m’ouvris à lui comme
patriote italien.
Alors, pendant ces nuits transparentes de l’Orient, qui, ainsi que le
dit Chateaubriand, ne sont pas les ténèbres, mais seulement l’absence
du jour, sous ce ciel tout constellé d’étoiles, sur cette mer dont
l’âpre brise semble pleine d’aspirations généreuses, nous discutâmes,
non-seulement les étroites questions de nationalité dans lesquelles
s’était jusqu’alors enfermé mon patriotisme,--questions restreintes à
l’Italie, à des discussions de province à province,--mais encore la
grande question de l’humanité.
D’abord l’apôtre me prouva que l’homme qui défend sa patrie ou qui
attaque la patrie des autres, n’est qu’un soldat pieux dans la première
hypothèse,--injuste dans la seconde;--mais que l’homme qui, se faisant
cosmopolite, adopte la seconde pour patrie, et va offrir son épée et
son sang à tout peuple qui lutte contre la tyrannie, est plus qu’un
soldat: c’est un héros.
Il se fit alors dans mon esprit des lueurs étranges, à la clarté
desquelles je vis, dans un navire, non plus le véhicule chargé
d’échanger les produits d’un pays contre ceux d’un autre, mais le
messager ailé portant la parole du Seigneur et l’épée de l’archange.
J’étais parti avide d’émotions, curieux de choses nouvelles, et
me demandant si cette vocation irrésistible que j’avais cru tout
simplement d’abord être celle d’un capitaine au long cours, n’avait pas
pour moi des horizons encore inaperçus.
Ces horizons, je les entrevoyais à travers le vague et lointain
brouillard de l’avenir.
V
LES ÉVÉNEMENTS DE SAINT-JULIEN
Le bâtiment sur lequel je revins cette fois d’Orient avait pour
destination le port de Marseille.
En arrivant à Marseille, j’y appris la révolution avortée du Piémont et
les fusillades de Chambéry, d’Alexandrie et de Gênes.
A Marseille, je me liai avec un nommé Cové.--Cové me mena chez Mazzini.
J’étais loin de me douter alors de la longue communauté de principes
qui m’unirait un jour à ce dernier. Nul ne connaissait encore le
persistant, l’obstiné penseur à qui l’Italie nouvelle doit sa
laborieuse régénération, et que rien ne décourage dans l’uvre sainte
qu’il a entreprise, pas même l’ingratitude.
Ce n’est point à moi à formuler une opinion sur Mazzini; mais qu’il me
soit permis de dire qu’après lui avoir posé sur la tête la couronne
de laurier qu’il méritait, on lui enfonce sur la tête une couronne
d’épines qu’il ne mérite pas. A la chute d’Andrea Vacchieri, Mazzini
avait poussé un véritable cri de guerre.
Il avait écrit dans _la Jeune Italie_:
«Italiens! le jour est venu, si nous voulons rester dignes de notre
nom, de mêler notre sang à celui des martyrs piémontais.»
On ne criait pas impunément ces choses-là en France en 1833. Quelque
temps après que je lui eus été présenté et que je lui eus dit qu’il
pouvait compter sur moi, Mazzini, l’éternel proscrit, avait été obligé
de quitter la France et de se retirer à Genève.
En effet, à ce moment-là, le parti républicain paraissait complétement
anéanti en France. C’était un an à peine après le 5 juin, quelques mois
après le procès des combattants du cloître Saint-Merri.
Mazzini, cet homme de conviction pour lequel les obstacles n’existent
pas, avait choisi ce moment pour risquer une nouvelle tentative.
Les patriotes avaient répondu qu’ils étaient prêts, mais ils
demandaient un chef.
On pensa à Ramorino, tout resplendissant encore de ses luttes en
Pologne.
Mazzini n’approuvait pas ce choix; son esprit, à la fois actif et
profond, le mettait en garde contre le prestige des grands noms; mais
la majorité voulait Ramorino: Mazzini céda.
Appelé à Genève, Ramorino accepta le commandement de l’expédition.
Dans la première conférence avec Mazzini, il fut convenu que deux
colonnes républicaines se porteraient sur le Piémont, l’une par la
Savoie, l’autre par Genève.
Ramorino reçut quarante mille francs pour subvenir aux frais de
l’expédition, et partit avec un secrétaire de Mazzini, qui avait
mission de veiller sur le général[4]. Tout cela se passait en septembre
1833; l’expédition devait avoir lieu en octobre.
[4] Ces événements, qui se passaient sur un point où n’était pas
Garibaldi, et qui ne sont rapportés ici que comme explications
historiques, sont empruntés à l’ouvrage d’Angelo Brofferio sur le
Piémont.
Mais Ramorino fit traîner les choses tellement en longueur, qu’il ne
fut prêt qu’en janvier 1834.
Mazzini, malgré toutes les tergiversations du général polonais, avait
tenu ferme.
Enfin, le 31 janvier, Ramorino, mis en demeure par Mazzini, se
réunissait à lui à Genève, avec deux autres généraux et un aide de camp.
La conférence fut triste et troublée par de sombres augures.--Mazzini
proposa d’occuper militairement le village de Saint-Julien, où se
trouvaient réunis les patriotes savoyards et les républicains français,
qui restaient ralliés au mouvement.
C’était de là qu’on lèverait l’étendard de l’insurrection.
Ramorino consentit à la proposition de Mazzini. Les deux colonnes se
mettraient en marche le même jour: l’une partirait de Carange, l’autre
de Nyons; la dernière traverserait le lac pour se joindre à la première
sur la route de San Juliano.
Ramorino gardait le commandement de la première colonne; la seconde
était donnée au Polonais Grabsky.
Le gouvernement génevois, craignant de se brouiller d’un côté avec
la France, de l’autre avec le Piémont, voyait de mauvais il ce
mouvement.--Il voulut s’opposer au départ de la colonne de Carange,
que commandait Ramorino; mais le peuple se souleva, et force fut au
gouvernement de laisser la colonne se mettre en route.
Il n’en fut point de même avec celle qui partait de Nyons.
Deux barques mirent à la voile, portant, l’une des hommes, l’autre des
armes.
Un bateau à vapeur du gouvernement, lancé à leur poursuite, séquestra
les armes et arrêta les hommes.
Ramorino, ne voyant pas arriver la colonne qui devait se joindre à
lui, au lieu de poursuivre sa marche sur San-Juliano, se mit à côtoyer
le lac. Longtemps on marcha sans savoir où l’on allait: nul ne
connaissait les desseins du général; le froid était intense, les
chemins étaient déplorables.
A part quelques Polonais, la colonne était composée de volontaires
italiens, impatients de combattre, mais se lassant facilement de la
longueur et des difficultés du chemin.
Le drapeau italien traversait quelques pauvres villages; aucune voix
amie ne le saluait; on ne rencontrait sur la route que des curieux ou
des indifférents.
Fatigué de ses longs travaux, Mazzini, qui avait déposé la plume pour
le fusil, suivait la colonne; brûlé d’une fièvre ardente, à demi mort,
il se traînait par l’âpre chemin, la douleur écrite au front.
Déjà plusieurs fois il avait demandé à Ramorino quelles étaient ses
intentions, et quelle route il suivait.
Et à chaque fois les réponses du général l’avaient mal satisfait.
On arriva à Carra, et l’on s’y arrêta pour passer la nuit; Mazzini et
Ramorino étaient tous deux dans la même chambre.
Ramorino était près du feu, enveloppé dans son manteau; Mazzini fixait
sur lui son regard sombre et soupçonneux. Tout à coup, de sa voix
sonore, rendue plus vibrante encore par la fièvre:
--Ce n’est point en suivant ce chemin que nous avons l’espérance de
rencontrer l’ennemi, dit-il, Nous devons aller où nous avons nos
preuves à faire. Si la victoire est impossible, prouvons au moins à
l’Italie que nous savons mourir.
--Le temps ni l’occasion ne nous manqueront jamais, répondit le
général, pour affronter des risques inutiles, et je regarderais comme
un crime d’exposer inutilement la fleur de la jeunesse italienne.
--Il n’y a pas de religion sans martyrs, répliqua Mazzini; fondons la
nôtre, fût-ce avec notre sang.
Mazzini achevait à peine ces paroles, que le bruit de la fusillade
retentit.
Ramorino bondit sur ses pieds. Mazzini saisit une carabine, en
remerciant Dieu de leur avoir enfin fait rencontrer l’ennemi.
Mais c’était le dernier effort de son énergie: la fièvre le dévorait;
ses compagnons, courant dans la nuit, lui apparaissaient comme des
fantômes; ses tempes bourdonnaient; la terre tournait sous ses pieds;
il tomba évanoui.
Lorsqu’il revint à lui, il était en Suisse, où à grand’peine ses
compagnons l’avaient rapporté: la fusillade de Carra était une fausse
alerte.
Ramorino dès lors déclara que tout était perdu, refusa d’aller plus
loin, et ordonna la retraite.
Pendant ce temps, une colonne de cent hommes, de laquelle faisaient
partie un certain nombre de républicains français, partait de Grenoble
et traversait les frontières de la Savoie.
Mais le préfet français avertit les autorités sardes; les républicains
furent attaqués la nuit, à l’improviste, près des grottes des Échelles,
et dispersés après un combat d’une heure.
Dans ce combat, les soldats sardes firent deux prisonniers: Angelo
Volontieri et Joseph Borrel. Conduits volontairement à Chambéry et
condamnés à mort, ils furent fusillés sur le même sol où fumait encore
le sang d’Effico Tolla.
Ce fut ainsi que se termina cette malheureuse expédition, qui fut
appelée en France l’échauffourée de Saint-Julien.
VI
LE DIEU DES BONNES GENS
J’avais reçu ma tâche à accomplir dans le mouvement qui devait avoir
lieu, et je l’avais acceptée sans la discuter.
J’étais entré au service de l’État, comme matelot de première classe,
sur la frégate _l’Eurydice_.--Ma mission était d’y faire des prosélytes
à la Révolution, et je m’en étais acquitté de mon mieux.
Dans le cas où le mouvement réussirait, je devais, moi et mes
compagnons, m’emparer de la frégate et la mettre à la disposition des
républicains.
Mais je n’avais pas voulu, dans l’ardeur que je ressentais, me prêter
à ce rôle.--J’avais entendu dire qu’un mouvement devait s’opérer à
Gênes, et que, dans ce mouvement, on devait s’emparer de la caserne des
gendarmes, située sur la place de Sarzana. Je laissai à mes compagnons
le soin de s’emparer du bâtiment, et à l’heure où devait éclater le
mouvement à Gênes, je mis un canot à la mer, et me fis descendre à la
Douane. De là, en deux bonds, je fus sur la place de Sarzana, où, comme
je l’ai dit, était située la caserne.
Là, j’attendis une heure à peu près; mais aucun rassemblement ne se
forma.--Bientôt on entendit dire que l’affaire avait échoué, et que les
républicains étaient en fuite.
On ajoutait que des arrestations venaient d’être faites.
Comme je ne m’étais engagé dans la marine sarde que pour servir le
mouvement républicain qui se préparait, je jugeai inutile de retourner
à bord de _l’Eurydice_, et je songeai à la fuite.
Au moment où je faisais ces réflexions, des troupes, prévenues sans
doute du projet qu’avaient les républicains de s’emparer de la caserne
de gendarmerie, commencèrent à cerner la place.
Je compris qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Je me réfugiai chez
une fruitière, et lui avouai la situation dans laquelle je me trouvais.
L’excellente femme n’hésita point: elle me cacha dans son
arrière-boutique, me procura un déguisement d’homme de la campagne,
et le soir, vers huit heures, du même pas dont j’aurais été à la
promenade, je sortis de Gênes par la porte de la Lanterne, commençant
ainsi cette vie d’exil, de lutte et de persécution que je n’ai, selon
toute probabilité, pas encore entièrement parcourue.
C’était le 5 février 1834.
Sans suivre aucune route, je me dirigeai vers la montagne. J’avais
force jardins à traverser, force murs à franchir. Par bonheur,
j’étais familier avec ces sortes d’exercices, et, après une heure de
gymnastique, j’étais hors du dernier jardin, de l’autre côté du dernier
mur.
Me guidant sur Cassiopée, je gagnai les montagnes de Sestri. Au bout de
dix jours ou plutôt de dix nuits, j’arrivai à Nice, où j’allai droit à
la maison de ma tante, place de la Victoire, désirant faire prévenir ma
mère, afin de ne pas trop l’effrayer.
Là, je me reposai un jour, et, la nuit suivante, je me remis en route,
accompagné de deux amis, Joseph Janu et Ange Gustavini.
Arrivés au Var, nous le trouvâmes grossi par les pluies; mais, pour un
nageur comme moi, ce n’était point un obstacle. Je le traversai moitié
à pied, moitié à la nage.
Mes deux amis étaient restés de l’autre côté du fleuve. Je leur fis un
signe d’adieu.
J’étais sauvé, ou à peu près, comme on va le voir.
Dans cette confiance, j’allai droit à un corps de garde de douaniers.
Je leur dis qui j’étais, et pourquoi j’avais quitté Gênes.
Les douaniers me déclarèrent que j’étais leur prisonnier jusqu’à nouvel
ordre, et que, cet ordre, ils allaient le demander à Paris.
Pensant que je trouverais bientôt une occasion de m’échapper, je ne
fis aucune résistance. Je me laissai conduire à Grasse et de Grasse à
Draguignan.
A Draguignan, on me mit dans une chambre du premier étage, dont la
fenêtre ouverte donnait sur un jardin.
Je m’approchai de la fenêtre comme pour regarder le paysage;--de la
fenêtre au sol, il n’y avait qu’une quinzaine de pieds.--Je m’élançai,
et tandis que les douaniers, moins lestes ou tenant plus à leurs jambes
que moi, faisaient le grand tour par l’escalier, je gagnai le chemin,
et du chemin je me jetai dans la montagne.
Je ne connaissais pas la route; mais j’étais marin. Si la terre me
manquait, il me restait le ciel, ce grand livre où j’étais habitué à
lire mon chemin. Je m’orientai à l’aide des étoiles, et me dirigeai sur
Marseille.
Le lendemain au soir, j’arrivai dans un village dont je n’ai jamais su
le nom, ayant eu autre chose à faire que de le demander.
J’entrai dans une auberge. Un jeune homme et une jeune femme se
chauffaient près de la table, qui n’attendait plus que le souper.
Je demandai quelque chose à manger; depuis la veille, je n’avais rien
pris.
Le souper était bon,--le vin du pays agréable,--le feu réchauffant. Je
ressentis un de ces moments de bien-être comme on en éprouve après un
péril passé, et quand on croit n’avoir plus rien à craindre.
Mon hôte me félicita sur mon bon appétit et mon visage joyeux.
Je lui dis que mon appétit n’avait rien d’étonnant, car je n’avais pas
mangé depuis dix-huit heures. Quant à mon visage joyeux, l’explication
n’en était pas moins simple:--dans mon pays, je venais d’échapper
probablement à la mort,--en France, à la prison.
M’étant avancé jusque-là, je ne pouvais pas faire un secret du
reste.--Mon hôte paraissait si franc, sa femme paraissait si bonne, que
je leur racontai tout.
Alors, à mon grand étonnement, je vis la figure de mon hôte s’assombrir.
--Eh bien, lui demandai-je, qu’avez-vous?
--J’ai qu’après l’aveu que vous venez de me faire, me répondit-il, je
me crois, en bonne conscience, obligé de vous arrêter.
Je me mis à rire, ne voulant pas avoir l’air de prendre l’ouverture au
sérieux. D’ailleurs, un contre un, il n’y avait pas homme au monde que
je craignisse.
--Bon! lui dis-je, m’arrêter; il sera toujours temps de m’arrêter
au dessert. Laissez-moi achever mon souper,--quitte à vous le payer
double,--j’ai encore faim.
Et je continuai de manger sans paraître autrement inquiet.
Mais bientôt je m’aperçus que, si mon hôte avait besoin d’aide pour
accomplir le projet qu’il m’avait manifesté, l’aide ne lui manquerait
pas.
Son auberge était le rendez-vous de la jeunesse du village; chaque
soir, on y venait boire, fumer, chercher des nouvelles, parler
politique.
La société accoutumée se réunit peu à peu, et bientôt il y eut dans
l’auberge une dizaine de jeunes gens;--les jeunes gens jouaient aux
cartes.
L’hôte ne parlait plus de m’arrêter, mais cependant ne me perdait pas
de vue.
Il est vrai que, n’ayant pas le moindre petit paquet, ma garde-robe
ne pouvait pas répondre de mon écot. J’avais quelques écus dans
ma poche, je les fis sonner; leur cliquetis parut quelque peu
tranquilliser l’aubergiste.
Je choisis le moment où l’un des buveurs venait d’achever, au milieu
des bravos, une chanson qui avait eu le plus grand succès,--et, un
verre à la main:
--A mon tour, dis-je.
Et je me mis à entonner _le Dieu des bonnes gens_.
Si je n’avais pas eu une autre vocation, j’eusse pu me faire chanteur;
j’ai une voix de ténor qui, si elle eût été travaillée, eût pu acquérir
une certaine étendue.
Les vers de Béranger, la franchise avec laquelle ils étaient chantés,
la fraternité du refrain, la popularité du poëte enlevèrent tous les
auditeurs.
On me fit répéter deux ou trois couplets, on m’embrassa au dernier, on
cria: «Vive Béranger! vive la France! vive l’Italie!»
Après un pareil succès, il ne pouvait plus être question de m’arrêter;
mon hôte n’en souffla plus mot, de sorte que je n’ai jamais su s’il
avait parlé sérieusement ou fait une plaisanterie.
On passa la nuit à chanter, à jouer, à boire; puis le lendemain,
au point du jour, toute la bande joyeuse s’offrit pour me faire
la conduite, honneur que j’acceptai, bien entendu; nous ne nous
séparâmes qu’au bout de six milles.
Certes, Béranger est mort sans savoir le service qu’il m’avait rendu.
VII
J’ENTRE AU SERVICE DE LA RÉPUBLIQUE DE RIO-GRANDE
J’arrivai à Marseille sans accident, une vingtaine de jours après avoir
quitté Gênes.
Je me trompe,--un accident m’était arrivé, que je lus sur _le Peuple
souverain_.
J’étais condamné à mort.
C’était la première fois que j’avais l’honneur de voir mon nom imprimé
dans un journal.
Comme dès lors il était dangereux de le garder, je le changeai contre
celui de Pane.
Je restai quelques mois inoccupé à Marseille, usant de l’hospitalité
que me donnait un de mes amis, nommé Joseph Paris.
Enfin, je parvins à trouver à m’employer comme second à bord de
_l’Union_, capitaine Gaza.
Le dimanche suivant, me trouvant vers cinq heures du soir à la fenêtre
de l’arrière avec le capitaine, je suivais des yeux, au-dessous du quai
Sainte-Anne, un collégien en vacances, qui s’amusait à sauter d’une
barque dans l’autre, lorsque tout à coup le pied lui manque. Il pousse
un cri et tombe à la mer.
J’étais tout endimanché; mais à la vue de l’accident, aux cris poussés
par l’enfant, en le voyant disparaître, je m’élançai tout habillé et
tout botté dans le bassin du port. Deux fois je plongeai vainement; à
la troisième, j’eus la chance de saisir mon collégien par-dessous le
bras et de le ramener à la surface de l’eau.
Une fois là, je n’eus pas grand’peine à le pousser jusqu’au quai;--une
immense population y était déjà assemblée et m’accueillit de ses
applaudissements et de ses bravos.
C’était un jeune homme de quatorze ans, qui se nommait Joseph Rambaud.
Les larmes de joie et les bénédictions de sa mère me payèrent largement
du bain que j’avais pris.