Il s’agissait pour le prince de Carignan, qui avait proclamé

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COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES

D’ALEXANDRE DUMAS

ŒUVRES COMPLÈTES

D’ALEXANDRE DUMAS

PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY.

Vol. Vol.

Acté 1 | Impressions de voyage:

Amaury 1 | --Le Caucase 3

Ange Pitou 2 | --Le Corricolo 2

Ascanio 2 | --De Paris à Cadix 2

Aventures de John Davys 2 | --Le Midi de la France 2

Les Baleiniers 2 | --Quinze Jours au Sinaï 1

Le Bâtard de Mauléon 3 | --Le Speronare 2

Black 1 | --Le Véloce 2

La Bouillie de la C{sse} | --La Villa Palmieri 1

Berthe 1 | Ingénue 2

La Boule de Neige 1 | Isabel de Bavière 2

Bric-à-Brac 2 | Italiens et Flamands 2

Un Cadet de famille 3 | Ivanhoe de W. Scott. (_Trad._) 2

Le Capitaine Pamphile 1 | Jane 1

Le Capitaine Paul 1 | Jehanne la Pucelle 1

Le Capitaine Richard 1 | Louis XIV et son Siècle 4

Catherine Blum 1 | Louis XV et sa Cour 2

Causeries 2 | Louis XVI et la Révolution 2

Cécile 1 | Les Louves de Machecoul 3

Charles-le-Téméraire 2 | Madame de Chamblay 2

Le Chasseur de sauvagine 1 | La Maison de glace 2

Le Château d’Eppstein 2 | Le Maître d’armes 1

Le Chevalier d’Harmental 2 | Les Mariages du père Olifus 1

Le Chevalier de Maison-Rouge 2 | Les Médicis 1

La Colombe, Adam le | Mes Mémoires 10

Calabrais 1 | Mémoires de Garibaldi 2

Le Collier de la reine 3 | Mémoires d’une aveugle 2

Le Comte de Monte-Cristo 6 | Mém. d’un médecin (Balsamo) 5

La Comtesse de Charny 6 | Le Meneur de loups 1

La Comtesse de Salisbury 2 | Les Mille et un Fantômes 1

Les Compagnons de Jéhu 3 | Les Mohicans de Paris 4

Confessions de la marquise 2 | Les Morts vont vite 2

Conscience l’Innocent 2 | Napoléon 1

La Dame de Monsoreau 3 | Une Nuit à Florence 1

La Dame de Volupté 2 | Olympe de Clèves 5

Les Deux Diane 3 | Le Page du duc de Savoie 2

Les Deux Reines 2 | Le Pasteur d’Ashbourn 2

Dieu Dispose 2 | Pauline et Pascal Bruno 1

Le Drame de 93 3 | Un Pays inconnu 1

Les Drames de la mer 1 | Le Père Gigogne 2

La Femme au collier de | Le Père la Ruine 1

velours 1 | La Princesse Flora 1

Fernande 1 | La Princesse de Monaco 2

Une Fille du régent 1 | Les Quarante-Cinq 3

Le Fils du forçat 1 | La Régence 1

Les Frères corses 1 | La Reine Margot 2

Gabriel Lambert 1 | La Route de Varennes 1

Gaule et France 1 | Le Salteador 1

Georges 1 | Salvator 5

Un Gil Blas en Californie 1 | Souvenirs d’Antony 1

Les Grands Hommes en robe de | Les Stuarts 1

chambre: César 2 | Sultanetta 1

--Henri IV Louis XIII et Rich. 2 | Sylvandire 1

La Guerre des femmes 2 | Le Testament de M. Chauvelin 1

Histoire d’un casse-noisette 1 | Trois Maîtres 1

L’Horoscope 1 | Les Trois Mousquetaires 2

Impressions de voyage: | Le Trou de l’enfer 1

--en Suisse 3 | La Tulipe noire 1

--Une Année à Florence 1 | Le Vicomte de Bragelonne 6

--L’Arabie Heureuse 3 | La Vie au désert 2

--Les Bords du Rhin 2 | Une Vie d’artiste 1

--Le Capitaine Arena 1 | Vingt ans après 3

Clichy.--Imprimerie de Maurice LOIGNON, rue du Bac-d’Asnières, 12

MÉMOIRES

DE

GARIBALDI

Traduits sur le manuscrit original

PAR

ALEXANDRE DUMAS

PREMIÈRE SÉRIE

TROISIÈME ÉDITION

[Illustration: M L]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1866

Tous droits réservés

UN MOT AU LECTEUR

Toute chose présente a sa racine dans le passé;--il est donc impossible

de commencer un récit quelconque, que ce récit soit l’histoire d’un

homme ou celle d’un événement, sans jeter un regard sur le passé.

Par les différentes phases de la vie que nous avons entrepris d’écrire,

nous serons bien des fois ramenés dans le Piémont, la terre natale de

Garibaldi. Les hommes d’action politique, quand ils sont hommes de

progrès, ont leurs heures de défaillance, dans lesquelles, comme Antée,

ils ont besoin, pour reprendre des forces, de toucher cette terre de la

patrie que Brutus, dans sa feinte folie, baisait comme la mère commune.

Il est donc important que nous fassions une étude rapide de ce qui se

passait en Italie de 1820 à 1834, époque à laquelle commence cette

histoire.

Les guerres de la République et les envahissements de l’Empire avaient

exilé en Sardaigne deux princes, qui, partis pour l’exil encore jeunes,

en revinrent vieillards; c’étaient deux frères, dans la personne

desquels se terminait la postérité masculine des ducs de Savoie: l’un

qui fut Victor-Emmanuel Ier, et l’autre Charles-Félix.

Tous deux régnèrent.

La branche cadette était représentée par le prince de Carignan, qui

fit, en 1823, comme grenadier dans l’armée française, la campagne

d’Espagne, où il se distingua particulièrement au Trocadéro.

En 1840, dans une audience qu’il me donna, il me montra son sabre de

grenadier et ses épaulettes de laine rouge, qu’il conservait comme

reliques de sa jeunesse.

Le roi Victor-Emmanuel Ier, en montant sur le trône, qui probablement

ne lui avait été donné qu’à cette condition, avait engagé sa parole

aux souverains alliés de ne faire, en quelque circonstance que ce fût,

aucune concession à son peuple.

Mais ce qui était facile à promettre en 1815, était difficile à tenir

en 1821.

Dès 1820, le carbonarisme s’était répandu en Italie. Dans un livre qui

est plus un livre qu’un roman, dans _Joseph Balsamo_, nous avons écrit

l’histoire de l’illuminisme et de la franc-maçonnerie.

Ces deux grands ennemis de la royauté, dont la devise était ces trois

initiales: L. P. D., c’est-à-dire _Lilia Pedibus Destrue_, eurent une

grande part à la révolution française. Swedenborg, dont les adeptes

assassinaient Gustave III, était mage. Presque tous les jacobins et

grand nombre de cordeliers étaient maçons, Philippe-Égalité était grand

orient.

Napoléon prit la maçonnerie sous sa protection; mais, en la protégeant,

il la faussa, la détourna de son but, la plia à sa convenance, et en

fit un instrument de despotisme.

Ce n’est point la première fois que l’on a forgé des chaînes avec des

épées. Joseph Napoléon fut grand maître de l’ordre; l’archichancelier

Cambacérès, grand maître adjoint; Joachim Murat, second grand maître

adjoint. L’impératrice Joséphine étant à Strasbourg, en 1805, présida

la fête de l’adoption de la loge des Francs-Cavaliers de Paris. Dans

ce même temps, Eugène de Beauharnais était vénérable de la loge de

Saint-Eugène de Paris. Venu depuis en Italie, avec la dignité de

vice-roi, le Grand Orient de Milan le nomma maître et souverain

commandeur du suprême conseil du trente-deuxième grade,--c’est-à-dire

lui accorda le plus grand honneur que l’on pût lui faire, selon les

statuts de l’ordre.

Bernadotte était maçon; son fils, le prince Oscar, fut grand maître

de la loge suédoise; dans les différentes loges de Paris, furent

successivement initiés: Alexandre, duc de Vurtemberg; le prince Bernard

de Saxe-Veimar, et jusqu’à l’ambassadeur persan, Askeri-Khan; le

président du sénat, comte de Lacépède, présidait le Grand Orient de

France, duquel étaient officiers d’honneur les généraux Kellermann,

Masséna et Soult. Les princes, les ministres, les maréchaux, les

officiers, les magistrats, tous les hommes enfin remarquables par leur

gloire ou considérables par leur position, ambitionnaient de se faire

recevoir maçons. Les femmes elles-mêmes voulurent avoir leurs loges,

dans lesquelles entrèrent: mesdames de Vaudemont, de Carignan, de

Girardin, de Narbonne, et beaucoup d’autres dames de grandes maisons;

cependant, une seule fut reçue, non pas comme sur, mais comme frère.

C’était la fameuse Xaintrailles, à laquelle le premier consul avait

donné un brevet de chef d’escadron[1].

[1] Giuseppe la Farina, _Storia d’Italia_.

Mais ce n’était pas en France seulement que florissait alors la

maçonnerie.

Le roi de Suède, en 1811, instituait l’ordre civil de la maçonnerie.

Frédéric-Guillaume III, roi de Prusse, avait, vers la fin du mois de

juillet de l’année 1800, approuvé par édit la constitution de la grande

loge de Berlin. Le prince de Galles ne cessa de gouverner l’ordre, en

Angleterre, que lorsqu’en 1813 il fut nommé régent. Enfin, dans le mois

de février de l’année 1814, le roi de Hollande, Frédéric-Guillaume, se

déclara protecteur de l’ordre, et permit que le prince royal, son fils,

acceptât le titre de vénérable honoraire de la loge de William-Frédéric

d’Amsterdam.

Lors du retour des Bourbons en France, le maréchal Bournonville pria le

roi Louis XVIII de mettre l’ordre sous la protection d’un membre de sa

famille; mais Louis XVIII était homme de bonne mémoire, il n’avait pas

oublié la part qu’avait eue la maçonnerie à la catastrophe de 1793; en

conséquence, il répondit qu’il ne permettrait jamais à un membre de sa

famille de faire partie d’une société secrète, quelle qu’elle fût.

En Italie, la maçonnerie tomba avec la domination française; mais en

ses lieu et place commença d’apparaître le carbonarisme, qui semblait

reprendre la tâche où la maçonnerie l’avait abandonnée, pour la

continuer dans son sens libérateur.

Deux autres sectes pointaient à côté de celle-là:

L’une qui s’appelait la Congrégation catholique, apostolique et

romaine;

L’autre, la Consistoriale.

Les membres de la Congrégation avaient, pour signe de reconnaissance,

un cordon de soie jaune paille avec cinq nuds. Les affiliés aux ordres

inférieurs ne parlaient que d’actes de piété et de bienfaisance; quant

aux secrets de la secte, connus seulement des hauts grades, on n’en

pouvait parler que lorsqu’on était deux; un troisième, survenant,

faisait cesser à l’instant même la conversation; le mot de passe des

congréganistes était _Eleuteria_, c’est-à-dire _Liberté_; la parole

secrète était _Ode_, c’est-à-dire _Indépendance_.

Cette secte, née en France parmi les néocatholiques, et dont furent

plusieurs de nos meilleurs et de nos plus constants républicains, avait

franchi les Alpes, était passée en Piémont, et de là en Lombardie;

mais, une fois là, elle eut peu d’adeptes, et ne tarda point à

s’éteindre, les agents secrets de l’Autriche étant parvenus à se

procurer, à Gênes, les patentes que l’on délivrait aux initiés, ainsi

que les statuts et les signes de reconnaissance.

La Consistoriale était principalement dirigée contre les Autrichiens; à

sa tête se trouvaient les princes d’Italie qui n’appartenaient point à

la maison de Hapsbourg; elle était présidée par le cardinal Gonsalvi;

le seul prince qui n’en fût pas exclu était le duc de Modène. De là,

lorsque cette ligue fut connue, les terribles persécutions de ce

prince contre les patriotes: il avait à se faire pardonner sa désertion

par l’Autriche, et il ne fallut pas moins que le sang de Menotti, son

compagnon de conspiration, pour le raccommoder avec elle.

Les consistorialistes avaient pour but d’arracher l’Italie à François

II et de se la partager. Outre Rome et la Romagne qu’il gardait, le

pape acquérait la Toscane. L’île d’Elbe et les Marches passaient au

roi de Naples; Parme, Plaisance et une partie de la Lombardie, avec

le titre de roi, au duc de Modène; Massa, Carare, Lucques, au roi de

Sardaigne; enfin, l’empereur de Russie Alexandre, qui, par aversion

pour l’Autriche, favorisait ces secrets desseins, avait soit Ancône,

soit Civitta-Vecchia, soit Gênes, pour s’y faire un établissement dans

la Méditerranée.

Ainsi, vous le voyez, sans consulter les peuples ni les délimitations

territoriales naturelles, cette dernière ligue se partageait les âmes

comme font, après une razzia, les Arabes d’un troupeau conquis; et ce

droit, qu’a la dernière créature née sur le sol européen, de se choisir

son maître et de n’entrer comme domestique que chez celui qui lui

convient, ce droit était refusé aux nations.

Par bonheur, un seul de tous ces projets, celui que se promettaient

les carbonari, était selon le cur de Dieu; aussi celui-là est-il en

train de s’accomplir!

Le carbonarisme, qui seul était appelé à donner des fruits, croissait

cependant vigoureusement dans les Romagnes: il s’était réuni à la

secte des guelfes, qui avait fait son siége à Ancône, et s’appuyait au

bonapartisme.

Lucien était élevé au grade de grande lumière; dans les réunions

secrètes, on démontrait la nécessité d’arracher le pouvoir des mains

des prêtres, on invoquait le nom de Brutus, et l’on préparait les

esprits à la république.

Dans la nuit du 24 juin 1819, le mouvement éclata: il eut l’issue

funeste qu’ont d’habitude les premières tentatives de ce genre; toute

religion qui doit avoir des apôtres, commence par avoir des martyrs.

Cinq carbonari furent fusillés, les autres condamnés aux galères

perpétuelles; quelques-uns, jugés moins coupables, furent enfermés pour

dix ans dans une forteresse.

Alors la secte, devenue plus prudente, changea de nom et s’appela la

Société latine.

Dans le même moment, la même société conspirait en Lombardie, et

étendait ses ramifications dans les autres provinces d’Italie. Au

milieu d’un bal donné à Rovigo par le comte Porgia, le gouvernement

autrichien fit arrêter plusieurs personnes, et, le lendemain, déclara

coupable de haute trahison toute personne qui se ferait affilier au

carbonarisme. Mais là où le mouvement fut le plus violent, ce fut à

Naples. Coletta affirme, dans son histoire, que les affiliés du royaume

montaient au chiffre énorme de six cent quarante-deux mille; et, selon

un document de la chancellerie aulique de Vienne, il serait resté

au-dessous de la vérité. «Le nombre des carbonari, dit ce document,

monte à plus de _huit cent mille_ dans le royaume des Deux-Siciles, et

il n’y a ni police, ni vigilance qui puisse arrêter un tel débordement;

il serait donc insensé de demander qu’on l’anéantît[2]».

[2] _Storia d’Italia_,--la Farina.

En même temps que se faisait le mouvement de Naples, Riego, autre

martyr qui a laissé un chant de mort devenu depuis un chant de

victoire, levait, le 1er janvier 1820, la bannière de la liberté, et

un décret de Ferdinand VII annonçait que la volonté du peuple s’étant

manifestée, le roi s’était décidé à jurer la constitution proclamée par

les cortès générales et extraordinaires en 1812.

Les prisons, en s’ouvrant, donnèrent un ministère à l’Espagne.

Ferdinand Ier de Naples, en sa qualité d’infant d’Espagne, dut, tout

en restant souverain absolu, jurer obéissance à la constitution

espagnole. Ce fut alors comme un tremblement de terre dans la Calabre,

dans la Capitanate et à Salerne. Le gouvernement napolitain, faible,

incertain, soupçonneux, décréta quelques réformes insuffisantes, qui

n’empêchèrent point le général Pepe de faire de son côté sa révolution.

Naples eut, comme en 1798, son gouvernement provisoire et sa chambre de

représentants.

Ce fut quelque temps après qu’éclata à son tour la révolution

piémontaise. Le matin du 10 mars, le capitaine comte Palma faisait

prendre les armes au régiment de Gênes et poussait ce cri: «Le roi et

la constitution espagnole!» Le lendemain, un gouvernement provisoire

était établi au nom du royaume d’Italie; il déclarait la guerre à

l’Autriche.

Ainsi la révolution, partie d’Ancône, avait gagné Naples et était

revenue à Turin. Trois volcans s’étaient ouverts en Italie, sans

compter celui d’Espagne, et la Lombardie s’agitait dans un triangle de

feu.

Le roi Victor-Emmanuel Ier, on se le rappelle, avait engagé à la

Sainte-Alliance sa parole de ne faire au peuple aucune concession.

Le surlendemain, pour rester fidèle à sa promesse, le roi

Victor-Emmanuel abdiquait en faveur de son frère Carlo-Felice, alors à

Modène, et nommait régent le prince de Carignan, qui fut depuis le roi

Charles-Albert.

C’était un grand malheur pour les patriotes que cette abdication d’un

prince au cur italien, en faveur d’un prince tout dévoué à l’Autriche.

Aussi, Santa-Rosa, l’un des premiers promoteurs du mouvement,

s’écriait-il:

«O nuit du 13 mars 1821, nuit fatale à ma patrie, qui nous as

découragés tous, qui as abaissé tant d’épées levées pour la défense

de la patrie, qui as brisé tant de chères espérances! Avec le roi

Victor-Emmanuel, la nationalité du Piémont l’emportait; la patrie était

dans le roi, elle se personnifiait dans ce cur loyal, et nous avions

fait cette révolution en criant: «Courage! il nous pardonnera peut-être

un jour de l’avoir fait roi de six millions d’Italiens.»

Mais il n’en était point ainsi avec Carlo-Felice; on retombait sous le

joug de l’Autriche, et tout était à recommencer.

Cependant tout espoir ne fut point perdu; le 14 mars, le prince de

Carignan, comme régent, parut au balcon; et au milieu des immenses

acclamations du peuple, il proclama la constitution d’Espagne.

Comme ce fait devait, dans l’avenir, avoir un immense retentissement;

comme le roi Charles-Albert devait un jour démentir le prince de

Carignan, citons, non-seulement le fait de la constitution proclamée de

vive voix, mais encore le texte même de l’affiche qui fut appliquée sur

les murs de Turin.

En voici la traduction littérale:

«Dans le moment difficile où nous nous trouvons, il nous est impossible

de nous renfermer dans les étroites limites de notre rôle de régent;

notre respect et notre soumission à Sa Majesté Charles-Félix, auquel

est dévolu le trône, aurait dû nous conseiller de nous abstenir

d’apporter aucun changement aux lois fondamentales du royaume, ou de

temporiser, du moins, jusqu’à ce que nous connussions les intentions de

notre nouveau souverain; mais, comme l’impériosité des circonstances

est manifeste, et comme, d’un autre côté, nous tenons à rendre au

nouveau roi un peuple sain, sauf et heureux, et non pas déjà brisé par

les factions de la guerre civile, nous avons, en conséquence, toute

chose sagement pesée, décidé, sur l’avis de notre conseil, et dans

l’espérance que Sa Majesté, poussée par les mêmes considérations,

revêtira notre délibération de son approbation souveraine, nous

avons décidé, disons-nous, que la constitution de l’Espagne serait

reconnue comme loi de l’État, sous les modifications que, d’accord, y

apporteraient le roi et la représentation nationale.»

Cinq ans après son établissement en Italie, voilà donc ce que

la charbonnerie avait obtenu: une constitution en Espagne, une

constitution à Naples, une constitution en Piémont.

Mais celle-ci, la dernière née, devait être la première étouffée.

Au lieu de revenir à Gênes ou à Milan, au lieu d’approuver et de

consolider les libertés données par le prince de Carignan, le roi

Carlo-Felice rendait, le 3 avril suivant, l’édit que l’on va lire:

«Le devoir de tout sujet fidèle étant de se soumettre de bon cur à

l’ordre de choses qu’il trouve établi par Dieu et par l’exercice de la

souveraine autorité, je déclare que, relevant de Dieu seul, c’est à

nous de choisir les moyens que nous jugerons les plus convenables pour

arriver au bien, et que nous ne regarderons plus, en conséquence, comme

d’un sujet fidèle de murmurer des mesures que nous croyons nécessaire

de prendre; nous publions donc, comme règle de la conduite de chacun,

que nous ne reconnaîtrons comme fidèles sujets que ceux qui se

soumettront immédiatement, subordonnant à cette soumission notre retour

dans nos États.»

Et en même temps que le roi Charles-Félix rendait cet édit, modèle

d’aveuglement, de sottise et d’entêtement, il nommait une commission

militaire chargée d’avoir à connaître des délits de trahison, de

rébellion et d’insubordination qui avaient été commis. Par bonheur, les

principaux criminels, c’est-à-dire ceux dont les noms sont aujourd’hui

les noms glorieux du Piémont, étaient déjà en fuite.

La commission nommée par Carlo-Felice ne perdit pas de temps. On a

vu les rois manquer de bourreaux, jamais de juges: le tribunal, en

cinq mois, jugea cent soixante-dix-huit personnes; il en condamna

soixante-treize à la mort et à la confiscation, et les autres à la

prison et aux galères.

Des condamnés à mort, soixante étaient contumaces, et furent pendus en

effigie.

Nommons quelques-uns de ces hommes, pour que l’on voie bien quels

étaient ceux que frappait ce pouvoir stupidement absolu, qui, depuis

Tarquin, n’a jamais su abattre que les têtes les plus hautes et les

plus intelligentes.

C’étaient: le lieutenant Pavia, le lieutenant Ansaldi, le médecin

Ratazzi, l’ingénieur Appiani, l’avocat Dossena, l’avocat Luzzi,

le capitaine Baronis, le comte Bianco, le colonel Regis, le major

Santa-Rosa, le capitaine Lesio, le colonel Casaglio, le major

Collegno, le capitaine Radice, le colonel Morozzo, le prince Della

Cisterna, le capitaine Ferraso, le capitaine Pachiarotti, l’avocat

Marochetti, le sous-lieutenant Anzzana, l’avocat Ravina.

En tout, six officiers supérieurs, trente officiers secondaires, cinq

médecins, dix avocats, un prince; tous illustres par les dons de

l’intelligence, tous remarquables par les qualités du cur.

Deux avaient été arrêtés et furent exécutés; c’étaient le lieutenant

de carabiniers Jean-Baptiste Lanari, le capitaine Giacomo Garelli.

L’exécution eut lieu, pour l’un, le 2 juillet, pour l’autre, le 25 août.

Un des principaux coupables était sans contredit Charles-Albert. Il

avait proclamé la constitution, non pas, comme l’ont dit ses partisans,

_sauf l’approbation de Carlo-Felice_, mais dans ces termes, qui sont

loin d’admettre la réserve:

«_Nella fiducia che Sua Maesta il re mosso d’al istesse

considerazioni_, SARA PER RIVESTIRE _questa deliberazione della sua

sovrana approvazione: la costituzione di Spagna_ SARA PROMULGATA E

OSSERVATA COME LEGGE DELLO STATO.»

Aussi, au reçu de la lettre qui lui notifiait le refus du roi

Carlo-Felice, le prince de Carignan courut-il à Modène; mais le roi

refusa de le recevoir, et le duc lui fit intimer l’ordre de quitter

ses États. Le prince de Carignan se retira à Florence, près du

grand-duc de Toscane; il ne s’agissait point pour Charles-Albert d’un

simple exil ou d’une disgrâce momentanée, il s’agissait de la perte du

trône du Piémont. Le bruit se répandit que Charles-Félix léguerait la

couronne au duc de Modène, et que celui-ci, qui avait manqué le trône

dans la conspiration des princes italiens contre l’Autriche, cette

fois, atteindrait le but de ses incessants désirs.

Le prince de Carignan confia sa position au comte de la Maisonfort,

notre ministre à Florence. Le comte de la Maisonfort écrivit aussitôt à

Louis XVIII.

Voici un fragment de la lettre de notre ministre:

«Pour déposséder le prince de Carignan de son héritage, il est question

d’appeler au trône la duchesse de Modène, fille aînée du roi Victor.

Cette facilité à écarter la maison de Savoie d’un trône qu’elle a

fondé, cette ingratitude, cachet du siècle où nous vivons, ne peut être

partagée ni soutenue par le chef d’une maison dix-huit fois alliée avec

elle, et cette politique ne peut être celle du gouvernement français,

qui a au moins le droit d’exiger l’entière indépendance du souverain

qui tient la clef de l’Italie.»

Louis XVIII fut de l’avis de son ministre; il écrivit au prince de

Carignan qu’il lui offrait un refuge à la cour de France. C’était lui

dire: «Vous n’avez rien à craindre, je prends vos intérêts entre mes

mains, je ne permettrai pas qu’un autre que vous soit roi du Piémont.»

En effet, le roi qui avait octroyé la charte à son peuple, ne pouvait

faire un crime à un prince d’avoir promis au sien une constitution qui

n’avait pas été reconnue.

Mais il fallait que le prince de Carignan fît amende honorable aux yeux

de la Sainte-Alliance.

Des trois constitutions nées du carbonarisme, l’une, celle du

Piémont, avait été étouffée à sa naissance, des propres mains du

roi Carlo-Felice; l’autre, celle de Naples, avait été anéantie par

l’invasion autrichienne; la troisième, la seule survivante, celle

d’Espagne, allait être mise à néant par l’intervention française.

Il s’agissait pour le prince de Carignan, qui avait proclamé la

constitution d’Espagne à Turin, d’aller combattre à Madrid la

constitution d’Espagne.

Le breuvage était amer à avaler; mais, si Paris valait bien une messe,

le Piémont valait bien une médecine.

Le prince de Carignan cacha sa rougeur sous les longs poils d’un bonnet

de grenadier, fit la campagne d’Espagne, et fut un des vainqueurs du

Trocadéro; de sorte que, quand Carlo-Felice mourut, le 27 avril 1831,

le prince de Carignan monta sans trop de difficulté sur le trône, sous

le nom de Charles-Albert.

L’Autriche, qui eût préféré voir là son archiduc de Modène, jeta les

hauts cris; elle présenta aux rois Charles-Albert comme un carbonaro;

et, aux carbonari Charles-Albert comme un traître.

Elle mentait doublement.

Charles-Albert n’était point un carbonaro; la proclamation par laquelle

il donnait la constitution démontrait qu’il donnait cette proclamation

comme contraint et forcé.

Charles-Albert n’était point un traître, n’ayant pas pris d’engagement

personnel; c’était tout simplement un prince qui avait l’ambition de

devenir roi.

La honte d’aller abolir à l’autre bout de l’Europe la constitution

qu’il avait proclamée à Turin était effacée par le courage du

grenadier; le soldat avait absous le prince.

Del Pozzo lui écrivait de son exil à Londres: «_Les moyens termes

et les mesures incomplètes ne servent à rien et n’avancent rien en

politique_; LE PIÉMONT VEUT UN ROI CONSTITUTIONNEL.»

Un autre patriote, qui gardait l’anonyme, lui écrivait:

«_Mettez-vous à la tête de la nation, écrivez sur votre bannière_:

UNION, LIBERTÉ, INDÉPENDANCE. _Déclarez-vous le vengeur et l’interprète

du droit populaire. Intitulez-vous le régénérateur de l’Italie;

délivrez-la des barbares, bâtissez l’avenir, donnez un nom à un siècle,

fondez une ère qui date de vous. Soyez le Napoléon de la liberté

italienne._ Jetez à l’Autriche, avec votre gant, le nom de l’Italie: ce

vieux nom fera des prodiges; appelez-en à tout ce qu’il y a de grand

et de généreux dans la Péninsule. Une jeunesse ardente, courageuse,

sollicitée par les deux passions qui font les héros, la haine et

la gloire, vit depuis longtemps dans un seul penser, et ne soupire

qu’après le moment de le mettre en action; appelez-la aux armes, mettez

les villes et les forteresses sous la garde des citoyens; et, libre

ainsi de tout autre soin que celui de vaincre, donnez-lui l’impulsion.

Réunissez à vous tous ceux que la renommée a proclamés grands

d’intelligence, forts de courage, purs d’avarice, exempts de basses

ambitions. Inspirez, enfin, la confiance à la multitude, en effaçant

tous doutes sur vos intentions et en invoquant l’aide de tous les

hommes libres. Sire, je vous dis la vérité: les hommes libres attendent

votre réponse par des actions; mais, quelles qu’elles soient, tenez

pour certain que la postérité proclamera en vous le premier des hommes

ou le dernier des tyrans italiens. Choisissez!»

Ce qui fait véritablement des rois les élus du Seigneur, c’est

qu’ils soient ceux à qui l’on écrit de pareilles lettres; si le roi

Charles-Albert eût suivi les avis de son correspondant anonyme, il eut,

à coup sûr, commencé par Goïto,--mais il est probable qu’il n’eût point

fini par Novare.

Charles-Albert jeta la lettre au feu et, au lieu de marcher dans le

large chemin qui lui était ouvert, s’engagea dans l’étroit sentier

d’une tortueuse politique.

A partir de ce moment, divorce fut prononcé entre le roi de Sardaigne

et la Jeune Italie.

LA JEUNE ITALIE! C’est vers cette époque que furent, pour la première

fois, prononcés ces trois mots.

De quoi se composait-elle, alors? De Joseph Mazzini, l’infatigable

promoteur de l’unité italienne, sur la tête duquel l’Italie a mis

d’abord la couronne de lauriers de la victoire, et met aujourd’hui

la couronne d’épines de l’ingratitude. Joseph Mazzini, à peine connu

à cette époque par quelques publications patriotiques, tourmenté par

la police de Milan, s’était réfugié à Marseille, où il posait les

premières pierres de l’uvre immense entreprise par lui, en envoyant

avec mille difficultés en Piémont les numéros de sa _Jeune Italie_.

Les nobles et les prêtres piémontais, qui s’étaient emparés de l’esprit

de Charles-Albert, tremblèrent en entendant sonner le tocsin de la

pensée. Depuis deux ans qu’ils avaient pris racine à la cour, ils

avaient pu déjà mesurer leur puissance; et cependant ils connaissaient

le roi Charles-Albert, son immense soif de popularité et, bien qu’il

fraternisât ostensiblement avec l’Autriche, ils avaient peur qu’un

jour ne se réveillât en lui, nous ne dirons pas quelque levain de

libéralisme, mais quelque éclair d’ambition.

On savait que Charles-Albert, dans ses nuits fiévreuses, comme en ont

les rois, rêvait le trône d’Italie. Or, ce trône, il n’y pouvait monter

qu’en donnant la main à la Révolution; le trône d’Italie était à la

nomination non des rois, mais des peuples.

Il fallait donc mettre une barrière entre lui et les patriotes.

Un jour, un assassin en bonnet de juge se leva et dit:

--Il est temps de lui faire goûter le sang.

Le même jour, le roi Charles-Albert fut prévenu qu’un grand complot

se tramait contre lui dans l’armée; ce complot, lui dit-on, avait pour

but de le détrôner.

Les faits furent dénaturés, les périls exagérés; on attaqua toutes

les fibres de l’homme et du prince pour lui donner ces ressentiments

mortels, dont avaient besoin ces hommes qui s’intitulent les sauveurs

des monarchies.

On dénonça, on mentit, on calomnia, et la soif du sang fut habilement

éveillée dans le gosier royal[3].

[3] Brofferio, _Histoire du Piémont_.

Une commission criminelle extraordinaire fut créée à Turin, pour

diriger par une impulsion unique tous les supplices du Piémont.

La première violation du code pénal fut cette décision de la

commission, que tous les accusés, militaires ou non, seraient

justiciables d’un conseil de guerre.

C’est alors que fut faite la réponse mémorable que l’on va lire.

Un officier, qui siégeait comme juge dans le conseil d’enquête,

interrogeait un jurisconsulte sur quelques principes de droit criminel.

Le jurisconsulte lui répondit que la première base de toute loi--que la

première règle de tout code était celle-ci:

«Un conseil d’enquête militaire doit se déclarer incompétent à juger

des citoyens.»

--Cela ne nous est pas possible, répondit l’officier; _le général a

ordonné de nous déclarer compétents_.

Et, pour cette fois, l’ordre du général fut la base de la loi, la règle

du code.

Le premier qui tacha de son sang la pourpre du nouveau roi, fut le

caporal Tamburelli; il fut fusillé par derrière, pour avoir commis le

crime de lire à ses soldats _la Jeune Italie_.

Le second fut le lieutenant Tolla, coupable d’avoir eu entre les mains

des livres séditieux, et, connaissant le complot, de ne l’avoir pas

dénoncé.

Comme Tamburelli, il fut fusillé par derrière.

C’était une ingénieuse invention de la magistrature piémontaise, pour

assimiler le supplice de la fusillade à celui de la potence.

Ce n’était point assez de tuer, il fallait essayer de déshonorer. Le

15 juin, on fusillait, toujours _par derrière_, le sergent Miglio,

Giuseppe Biglia et Antonio Gavolli.

Tous ces hommes-là moururent avec un courage admirable. Jacopo Ruffini

était enfermé dans les prisons de la tour de Gênes. On cherchait à

lui enlever les forces par tous les moyens: défaut de nourriture,

défaut de sommeil. Il sentit qu’il s’affaiblissait, non-seulement

physiquement, mais moralement. Il résolut de ne point attendre qu’on le

plaçât entre la mort et la honte. Craignant de n’avoir point la force

de choisir la mort le jour où la chose arriverait, il détacha une lame

de fer de la porte de sa prison, l’aiguisa, et s’en coupa la gorge.

Dans les spasmes de son agonie, il eut le temps d’écrire du bout de son

doigt, et avec son sang, sur la muraille:

«Je lègue par testament ma vengeance à l’Italie.»

Lorsqu’on entra le matin dans sa chambre, on le trouva mort.

A Gênes, furent fusillés:

Luciano, Piacenza et Louis Turffs.

A Alexandrie:

Domenico Ferrari, Giuseppe Menardi, Giuseppe Bigano, Amandi Costa,

Giovanni Marini.

Puis vint le tour d’Andréa Vochieri.

Comme à Jacopo Ruffini, consacrons à Andréa Vochieri quelques lignes.

Un condamné d’Alexandrie, qui survécut aux longues tortures de

Fenestrelle, a laissé dans ses Mémoires le récit de l’agonie d’Andréa

Vochieri.

«D’abord, dit-il en parlant de lui-même, on m’enleva mes livres, qui

se composaient d’une Bible, d’un recueil de prières chrétiennes,

et d’une _Histoire des capucins illustres du Piémont_; puis on me

mit les fers aux pieds, et on me conduisit dans un autre cachot plus

humide, plus noir, plus sordide que le premier, avec fenêtres à doubles

barreaux et portes à doubles cadenas: ce cachot attenait à celui du

pauvre Vochieri; quelques gerçures mal réparées permettaient que je

plongeasse la vue de ma prison dans la sienne, et une faible lumière,

filtrant chez lui, me permettait de l’entrevoir. Il était couché sur

un misérable banc avec les fers aux pieds; deux gardes se tenaient à

ses côtés, le sabre nu; un factionnaire, armé d’un fusil, gardait la

porte. Il se faisait, dans ce sombre cachot, un terrible silence: les

soldats semblaient plus consternés que le prisonnier lui-même; de temps

en temps, deux capucins venaient le voir et l’exhorter. Je l’eus ainsi

devant les yeux, ne pouvant m’empêcher de le regarder, quelque douleur

que j’éprouvasse de le voir ainsi pendant une semaine entière. Enfin,

un jour, on l’emmena: on le conduisait à la mort.»

Mais ce que ne raconte pas le prisonnier, car il ne pouvait pas le

savoir, c’est que Vochieri fut conduit à la mort par le chemin le plus

long; il est vrai que ce chemin passait devant sa maison, et que sa

maison était habitée par sa sur, sa femme et ses deux enfants. On

espérait qu’à la vue de tout ce qu’il aimait au monde, le courage du

condamné faiblirait et qu’il ferait des révélations.

Mais lui, souriant tristement:

--Ils ont oublié, dit-il, qu’il y avait quelque chose au monde que

j’aimais mieux que sur, femme et enfants: c’est l’Italie. Vive

l’Italie!

Puis, se tournant vers les gardes-chiourmes qui allaient le fusiller au

lieu de soldats, il dit ce seul mot: «Marchons!»

Un quart d’heure après, il tombait percé de six balles.

Maintenant, Charles-Albert était de la famille des rois de la

Sainte-Alliance, comme le pape, comme le roi de Naples, comme François

IV et comme Ferdinand VII: il avait les mains rouges du sang de son

peuple.

Il y avait alors, à Nice, un jeune homme qui regardait couler tout ce

sang, en se faisant à lui-même le serment de consacrer sa vie au culte

de cette liberté, pour laquelle tombaient tant de martyrs.

Ce jeune homme, alors âgé de vingt-six ans, était Joseph Garibaldi.

Laissons-le parler et raconter lui-même les merveilleux événements de

son aventureuse existence.

ALEX. DUMAS.

MÉMOIRES

DE

JOSEPH GARIBALDI

I

MES PARENTS

Je suis né à Nice le 22 juillet 1807, non-seulement dans la même

maison, mais dans la chambre même où naquit Masséna. L’illustre

maréchal était, comme on le sait, fils d’un boulanger. Le

rez-de-chaussée de la maison est encore aujourd’hui une boulangerie.

Mais, avant de parler de moi, que l’on me permette de dire un mot de

mes excellents parents, dont le caractère honorable et la profonde

tendresse eurent tant d’influence sur mon éducation et sur mes

dispositions physiques.

Mon père Dominique Garibaldi, né à Chiavari, était fils de marin et

marin lui-même; ses yeux en s’ouvrant virent la mer, sur laquelle il

devait passer à peu près toute sa vie. Certes, il était loin d’avoir

les connaissances qui sont l’apanage de quelques hommes de son état,

et surtout des hommes de notre époque. Il avait fait son éducation

maritime, non dans une école spéciale, mais sur les bâtiments de mon

grand-père. Plus tard, il avait commandé un bâtiment à lui, et s’était

toujours tiré honorablement d’affaire. Sa fortune avait subi nombre

d’accidents, les uns heureux, les autres malheureux, et souvent j’ai

entendu dire qu’il eût pu nous laisser plus riches qu’il ne l’a fait.

Mais, quant à cela, peu importe. Il était bien libre, pauvre père, de

dépenser comme il l’entendait un argent si laborieusement gagné, et

je ne lui en suis pas moins reconnaissant du peu qu’il m’a laissé.

Au reste, il y a une chose qui ne fait aucun doute dans mon esprit,

c’est que, de tout l’argent qu’il a jeté au vent, celui qui a glissé

de ses mains avec le plus de plaisir est celui qu’il a employé à mon

éducation, quoique cette éducation fût une lourde charge pour l’état de

sa fortune.

Que l’on n’aille pas croire cependant que mon éducation fut le moins

du monde aristocratique. Non, mon père ne me fit apprendre ni la

gymnastique, ni les armes, ni l’équitation. J’appris la gymnastique

en grimpant dans les haubans et en me laissant glisser le long des

cordages; l’escrime, en défendant ma tête, et en essayant de fendre de

mon mieux la tête des autres; et l’équitation, en prenant exemple des

premiers cavaliers du monde, c’est-à-dire des _Gauchos_.

Le seul exercice de ma jeunesse--et pour celui-là non plus je n’eus

pas de maître--fut la natation. Quand et comment appris-je à nager, je

ne m’en souviens pas; il me semble que je l’ai toujours su, et que je

suis né amphibie.--Aussi, malgré le peu d’entraînement que tous ceux

qui me connaissent savent que j’ai à faire mon éloge, je dirai tout

simplement, sans que je croie qu’il y ait à se vanter de cela, que je

suis un des plus rudes nageurs qui existent. Il ne faut donc me savoir

aucun gré, étant connue la confiance que j’ai en moi, de n’avoir jamais

hésité de me jeter à l’eau pour sauver la vie d’un de mes semblables.

Au reste, si mon père ne me fit pas apprendre tous ces exercices, ce

fut plutôt la faute des temps que la sienne. A cette triste époque,

les prêtres étaient les maîtres absolus du Piémont, et leurs constants

efforts, leur travail assidu tendaient plutôt à faire, des jeunes gens,

des moines inutiles et fainéants, que des citoyens aptes à servir

notre malheureux pays. En outre, l’amour profond que nous portait mon

pauvre père lui faisait redouter jusqu’à l’ombre de toute étude pouvant

devenir plus tard un danger pour nous.

Quant à ma mère, Rosa Ragiundo, je le déclare avec orgueil, c’était le

modèle des femmes. Certes, tout fils doit dire de sa mère ce que je dis

de la mienne; mais nul ne le dira avec plus de conviction que moi.

Une des amertumes de ma vie, et ce n’est pas la moindre, a été et sera

de n’avoir pas pu la rendre heureuse; mais, tout au contraire, d’avoir

attristé et endolori les derniers jours de son existence! Dieu seul

peut savoir les angoisses que lui a données mon aventureuse carrière,

car Dieu seul sait l’immensité de la tendresse qu’elle avait pour moi.

S’il y a quelque bon sentiment dans mon âme, j’avoue hautement que

c’est d’elle que je le tiens. Son angélique caractère ne pouvait faire

autrement que d’avoir son reflet en moi. N’est-ce pas à sa pitié pour

le malheur, à sa compassion pour les souffrances que je dois ce grand

amour, je dirai plus, cette profonde charité pour la patrie; charité

qui m’a valu l’affection et la sympathie de mes malheureux concitoyens.

Je ne suis certes pas superstitieux; cependant j’affirmerai ceci, c’est

que, dans les circonstances les plus terribles de ma vie, quand

l’Océan rugissait sous la carène et contre les flancs de mon vaisseau,

qu’il soulevait comme un liége; quand les boulets sifflaient à mes

oreilles comme le vent de la tempête; quand les balles pleuvaient

autour de moi comme la grêle, je la voyais constamment agenouillée,

ensevelie dans sa prière, courbée aux pieds du Très-Haut, et moi,

ce qui me donnait ce courage dont on s’est étonné parfois, c’est la

conviction qu’il ne pouvait m’arriver aucun malheur, quand une si

sainte femme, quand un pareil ange priait pour moi.

II

MES PREMIÈRES ANNÉES

Je passai les premières années de ma jeunesse comme les passent tous

les enfants, au milieu des rires et des pleurs, plus ami du plaisir

que du travail, du divertissement que de l’étude; si bien que je ne

profitai pas, comme j’eusse dû le faire si j’eusse été plus sage, des

sacrifices que mes parents faisaient pour moi. Rien d’extraordinaire

ne m’arriva dans ma jeunesse. J’eus bon cur. C’était un don de

Dieu et de ma mère, et les élans de ce bon cur, je les ai toujours

voluptueusement satisfaits. J’avais une profonde pitié pour tout ce

qui était petit, faible et souffrant. Cette pitié s’étendait jusqu’aux

animaux, ou plutôt commençait aux animaux. Je me rappelle qu’un jour je

trouvai un grillon et le portai dans ma chambre; là, en jouant avec lui

et en le touchant avec cette maladresse, ou plutôt avec cette brutalité

de l’enfance, je lui arrachai une patte; ma douleur fut telle, que je

restai plusieurs heures enfermé et pleurant amèrement.

Une autre fois, allant à la chasse avec un de mes cousins, dans le

Var, je m’arrêtai sur le bord d’un fossé profond où les blanchisseuses

avaient coutume de laver leur linge, et où une pauvre femme lavait le

sien. Je ne sais comment cela se fit, mais elle tomba à l’eau. Tout

petit que j’étais,--j’avais à peine huit ans,--je me lançai à l’eau et

la sauvai. Je raconte cela pour prouver combien est naturel en moi ce

sentiment qui me porte à secourir mon semblable, et combien j’ai peu de

mérite à y céder.

Parmi les maîtres que j’ai eus dans cette période de ma vie, je

conserve une reconnaissance particulière au père Giovanni et à M. Arena.

Avec le premier, je profitai peu, étant bien plus disposé à jouer et

à vagabonder, comme je l’ai déjà dit, qu’à travailler. Il m’est resté

surtout le remords de n’avoir pas étudié l’anglais, comme j’aurais pu

le faire, remords qui renaquit en moi dans toutes les circonstances--et

ces circonstances furent fréquentes--où je me trouvai avec des Anglais.

En outre, le père Giovanni étant de la maison, et en quelque sorte de

la famille, mes leçons souffraient de la trop grande familiarité que

j’avais prise avec lui. Au second, excellent maître, je dois le peu

que je sais; mais je lui dois surtout une éternelle reconnaissance,

pour m’avoir initié à ma langue maternelle par la constante lecture de

l’histoire romaine.

La faute de ne pas instruire les enfants dans la langue et dans

les choses de la patrie est fréquemment commise en Italie, et

particulièrement à Nice, où le voisinage de la France influe sur

l’éducation. Je dois donc à cette première lecture de notre histoire et

à la persistance que mettait mon frère aîné Angelo à m’en recommander

l’étude, ainsi que celle de notre belle langue, le peu que je suis

parvenu à acquérir de science historique et de facilité à m’exprimer en

parlant.

Je terminerai cette première période de ma vie par le récit d’un fait

qui, quoique de peu d’importance, donnera une idée de ma disposition à

la vie d’aventures.

Fatigué de l’école et souffrant de mon existence sédentaire, je

proposai un jour à quelques-uns de mes compagnons de nous enfuir à

Gênes. A peine dite, la chose fut faite. Nous détachâmes un bateau

de pêche, et nous voilà voguant vers l’Orient. Nous étions déjà à la

hauteur de Monaco, quand un corsaire, envoyé par mon excellent père,

nous captura et nous réintégra, tout honteux, dans nos maisons

respectives. Un abbé, qui nous avait vus, nous avait dénoncés: de là

vient probablement mon peu de sympathie pour les abbés.

Mes compagnons d’aventure étaient, je me le rappelle, César Parodi,

Rafaello de Andreis et Celestino Bermond.

III

MES PREMIERS VOYAGES

«O printemps, jeunesse de l’année! ô jeunesse, printemps de la vie!»

a dit Métastase; j’ajouterai: Comme tout s’embellit au soleil de la

jeunesse et du printemps!

C’est éclairée par ce magique soleil que tu m’apparus, ô belle

_Costanza_, premier navire sur lequel je sillonnai la mer. Tes robustes

flancs, ta mâture élevée et légère, ton pont spacieux, tout, jusqu’au

buste de femme qui s’allongeait à ton avant, restera à jamais gravé

dans ma mémoire avec l’ineffaçable burin de ma jeune imagination! Comme

tes matelots, belle et chère _Costanza_, s’inclinaient gracieusement

sur leurs rames, véritables types de nos intrépides Liguriens! Avec

quelle joie je me hasardais sur le balcon pour écouter leurs chants

populaires et leurs churs harmonieux! Ils chantaient des chants

d’amour; nul ne leur en enseignait d’autres alors; si insignifiants

qu’ils fussent, ils m’attendrissaient, ils m’enivraient. Oh! si

ces chants eussent été pour la patrie, ils m’eussent exalté, ils

m’eussent rendu fou! Mais qui donc leur eût dit alors qu’il y avait

une Italie? qui leur eût appris que nous avions une patrie à venger ou

à affranchir? Non, non! nous fûmes élevés et nous grandîmes comme des

juifs, dans cette croyance que la vie n’avait qu’un but: faire fortune.

Et pendant ce temps, où je regardais, joyeux, de la rue, le bâtiment

sur lequel j’allais m’embarquer, ma mère préparait en pleurant mon

trousseau de voyage.

Mais c’était ma vocation que de courir les mers; mon père s’y était

opposé tant qu’il avait pu. Le désir de cet excellent homme eût

été que je suivisse une carrière paisible et sans dangers, que je

me fisse prêtre, avocat ou médecin; mais ma persistance l’emporta;

son amour fléchit devant ma juvénile obstination, et je m’embarquai

sur le brigantin _la Costanza_, capitaine Angelo Pesante, le plus

hardi chef de mer que j’aie jamais connu. Si notre marine avait pris

l’accroissement que l’on pouvait espérer, le capitaine Pesante aurait

eu droit au commandement d’un de nos premiers bâtiments de guerre,

et nul n’aurait été plus ferme capitaine que lui. Pesante n’a jamais

commandé une flotte; mais qu’on s’en rapporte à lui, il en aura

bientôt créé une, depuis les barques jusqu’aux vaisseaux à trois ponts;

que la chose arrive jamais, qu’il obtienne alors cette mission, et il y

aura, j’en réponds, profit et gloire pour la patrie.

Je fis mon premier voyage à Odessa; ces voyages, depuis, sont devenus

si communs et si faciles, qu’il est inutile d’en faire le récit.

Mon second voyage fut à Rome, mais, cette fois, avec mon père; il avait

eu de telles inquiétudes pendant ma première absence, qu’il avait

décidé, puisque je voulais absolument voyager, que je voyagerais avec

lui.

Nous montions sa propre tartane: _la Santa Reparata_.

A Rome! quelle joie d’aller à Rome! J’ai dit comment, par les conseils

de mon frère et par les soins de mon digne professeur, mes études

s’étaient tournées de ce côté. Rome! qu’était-ce pour moi, fervent

adepte de l’antiquité, sinon la capitale du monde? Reine détrônée! mais

ses ruines immenses, gigantesques, sublimes, desquelles sort, spectre

lumineux, la mémoire de tout ce qui fut grand dans le passé.

Non-seulement la capitale du monde, mais le berceau de cette religion

sainte qui a brisé les chaînes des esclaves, qui a ennobli

l’humanité, jusqu’à elle foulée aux pieds; de cette religion dont les

premiers, dont les vrais apôtres, ont été les instituteurs des nations,

les émancipateurs des peuples, mais dont les successeurs dégénérés,

abâtardis, trafiquants, véritables fléaux de l’Italie, ont vendu leur

mère, mieux que cela, notre mère à tous, à l’étranger; non! non! la

Rome que je voyais dans ma jeunesse n’était pas seulement la Rome du

passé, c’était aussi la Rome de l’avenir, portant dans son sein l’idée

régénératrice d’un peuple poursuivi par la jalousie des puissances,

parce qu’il est né grand, parce qu’il a marché à la tête des nations,

guidées par lui à la civilisation.

Rome! Oh! quand je pensais à son malheur, à son abaissement, à son

martyre, elle me devenait sainte et chère au-dessus de toutes choses.

Je l’aimais de toutes les ferveurs de mon âme, non-seulement dans les

combats superbes de sa grandeur, pendant tant de siècles, mais encore

dans les plus petits événements, que je recueillais dans mon cur comme

un précieux dépôt.

Et loin de s’amoindrir, mon amour pour Rome s’est accru par

l’éloignement et par l’exil. Souvent, bien souvent, de l’autre côté des

mers, à trois mille lieues d’elle, je demandais au Tout-Puissant de la

revoir. Enfin, Rome était pour moi l’Italie, parce que je ne vois

l’Italie que dans la réunion de ses membres épars, et que Rome est pour

moi le seul et unique symbole de l’unité italienne.

IV

Mémoires de Garibaldi, tome 1/2 · 第 1 / 14 段