XXXIX

De retour chez lui, Adolphe, se méfiant de sa faiblesse, voulut s'ôter

tout moyen d'y succomber. Soutenu dans sa résolution par l'impression

qui lui était restée de la manière avec laquelle M. de Savernon s'était

emparé d'Ellénore, au moment où la douleur de voir mourir son amie

l'avait fait tomber mourante elle-même dans les bras d'Adolphe, il

écrivit à Ellénore comment cet acte impérieux l'avait subitement éclairé

sur des droits qu'il reconnaissait être plus sacrés que les siens. Fort

de cette abnégation de lui-même, il fit une peinture de ce qu'elle lui

coûtait d'autant plus éloquente qu'elle était vraie; jamais l'image

d'Ellénore ne lui était apparue plus belle qu'en cet instant où il se

résignait à la fuir; jamais la pensée de l'offenser et de l'affliger ne

l'avait glacé de tant de terreur; jamais la joie d'être aimé d'elle ne

l'avait plus enivré; et cependant à travers ses expressions brûlantes,

ses protestations d'un amour sincère et passionné, on devinait un parti

pris, un adieu définitif, un de ces arrêts de la vanité qui condamnent

l'amour aux pleurs à perpétuité.

Pendant que M. de Rheinfeld composait cette lettre, et se livrait,

malgré lui, au charme de peindre le sentiment qu'il espérait voir

bientôt s'éteindre, comme on se plaît à faire le portrait de l'ami qu'on

va perdre, Ellénore lui écrivait aussi pour lui apprendre seulement, et

sans vouloir s'en faire le moindre mérite, qu'ayant été choquée autant

que lui de l'acte d'autorité de M. de Savernon envers elle, et près du

lit de mort de leur vieille amie, elle avait saisi cette occasion de

rompre sans retour une liaison qu'elle ne pouvait continuer sans se

dégrader.

«Avant de vous connaître, écrivait-elle, ce lien entre l'amour et

l'amitié n'était qu'embarrassant; vous le rendriez coupable, et j'ai

trop grand besoin de votre estime pour ne pas aller au-devant de ce

qu'elle me commande. Point de réflexions, d'avis inutiles sur cette

rupture; elle est complétée par l'absence de M. de Savernon, et quel

que soit le destin qui m'attend, je suis libre... Vous riez de cette

prétention, et vous avez raison... vous qui jouez avec ma chaîne.»

Ellénore affectait d'attacher peu d'importance à une détermination qui

lui avait extrêmement coûté, ne voulant pas qu'Adolphe se crût engagé

par ce sacrifice à lui en faire un semblable.

Les deux lettres se croisèrent.

Madame Delmer arriva chez Ellénore peu de moments après qu'on lui eut

remis la lettre d'Adolphe. Etonnée de ne pas la voir se lever pour la

recevoir, madame Delmer s'approche d'elle et jette un cri d'effroi en

s'apercevant qu'Ellénore est inanimée, la tête renversée sur le dos de

son fauteuil. A sa pâleur, à sa froideur de marbre, à sa respiration

faible, convulsive, on la croirait mourante. Une lettre ouverte est

sur ses genoux; madame Delmer en reconnaît l'écriture, et l'état où se

trouve Ellénore lui est expliqué.

--Le malheureux! il la tuera! s'écrie-t-elle, et pourtant il l'adore!

A cette exclamation à peine entendue, Ellénore se ranime; ses yeux se

fixent sur madame Delmer comme sur une apparition fantastique. Encore

étourdie du coup qui l'a frappée, elle en a perdu le souvenir. Elle

sourit à son amie, lui tend la main affectueusement, s'apprête à lui

demander comment il se fait qu'elle ne l'a point entendue entrer,

lorsque son mouvement fait tomber la fatale lettre. Alors des sanglots

déchirants s'échappent de la poitrine d'Ellénore. Puis ramassant la

lettre avec rage:

--Lisez, dit-elle; je n'ai plus de secret.

Et madame Delmer, émue des expressions touchantes, des regrets

passionnés d'Adolphe, approuvant son respect pour l'attachement

qu'Ellénore ne pouvait rompre sans ingratitude, sans s'exposer à de

nouveaux blâmes, ne comprenait rien au désespoir de son amie. Elle se

plaisait à lui relire les passages les plus éloquents, les plus tendres

de cette lettre, en s'étonnant de les voir écoutés avec cette ironie

amère qu'inspirent la ruse et le mensonge. A ses reproches d'injustice,

Ellénore répondait:

--Et moi aussi j'ai cru à ses douces paroles; et moi aussi j'ai cru à

son amour, à son dévouement; et lui seul sait ce qu'il a fallu de soins,

de persévérance, pour vaincre la terreur dont le moindre soupçon d'être

aimée de lui remplissait mon âme, pour m'amener à écouter ses aveux, ses

plaintes, ses promesses: enfin pour m'enivrer de son amour au point de

le partager, de lui abandonner le reste de ma vie.

--Mais qui vous empêche de le croire toujours prêt à l'accepter, à se

consacrer à votre bonheur?

--Quoi! vous ne voyez pas au fond de ce lac argenté la fange dont

les exhalaisons donnent la mort! Vous ne découvrez pas, à travers

cet étalage splendide de générosité, ce luxe de sentiments, la misère

profonde de ce coeur desséché! Ne reconnaissez-vous pas dans chacun de

ces mots, disait Ellénore en arrachant la lettre des mains de madame

Delmer, le regret de s'être trop engagé avec moi et l'espoir de se voir

bientôt affranchi par ma fierté? Ah! ces expressions qui vous touchent

sont celles d'une pitié blessante, atroce.

--Lui, vouloir vous blesser? lui s'être fait un jeu de vous plaire pour

vous livrer ensuite au désespoir? Non, Adolphe en est incapable; et quel

motif le porterait à une semblable infamie? Que gagnera-t-il à mettre le

comble à vos malheurs?

--Vous voulez le savoir? demanda Ellénore avec une énergie fébrile; vous

voulez que je déchire le voile qui le cache à tous les yeux? Eh bien,

sachez que cet homme, à qui vous prêtez toutes les vertus que son esprit

fait supposer, n'est qu'un philosophe sans caractère, un ambitieux sans

courage, toujours partagé entre ses sentiments et ses intérêts, traître

aux uns, fidèle aux autres; j'étais dans les premiers, madame de Seldorf

dans les seconds. Voilà tout le mystère. Elle lui a fait entrevoir

l'avenir qu'elle peut assurer à sa vanité politique et mondaine, et il

a été ébloui. A ce tableau resplendissant, que pouvais-je opposer? Un

amour vrai, un bonheur caché, des plaisirs sans gloire? Il n'appartient

qu'aux âmes fortes de se contenter de si peu. La sienne a choisi ce qui

lui convenait, je devais m'y attendre; mais ce que j'aurais eu honte

de prévoir c'est son acharnement à troubler mon repos, à vaincre

une résistance d'autant plus formidable qu'elle était appuyée sur

de l'antipathie; sa constance à suivre mes pas, à compter tous les

mouvements de mon coeur, à contraindre ma pensée à se fixer sur lui;

et tout cela dans la noble intention de m'offrir en holocauste à

sa divinité, de se servir de moi pour arriver à obtenir d'elle la

récompense due à la peine qu'il prend depuis tant d'années de feindre

l'amour qu'il n'a pas... Dites, la perfidie, l'ambition, la lâcheté

peuvent-elles aller plus loin?

--Non, je ne croirais jamais que l'homme le plus désintéressé, le plus

délicat, le plus loyal en amitié, soit un monstre en amour. Ah! s'il

était ainsi que la colère vous le montre en ce moment, vous ne l'auriez

jamais aimé!

--Eh bien, détrompez-vous; sa séduction est telle, qu'elle agit en

dépit des yeux qui voient, de la raison qui juge, du pressentiment qui

effraye; ses défauts, ses désagréments, sur lesquels on comptait

pour maintenir sa haine, se changent en attraits. Il se moque si bien

lui-même de ses vices, qu'on prend leur défense contre lui; et sans nul

aveuglement, on passe de la haine à l'amour. Jugez de son pouvoir! Je le

vois tel qu'il est et je l'aime encore!

--Cet excès de faiblesse, il le justifiera.

--Non, tout espoir est perdu, vous dis-je; madame de Seldorf a reconquis

ses droits sur lui; c'est elle qui lui ordonne cet outrage; c'est elle

qui m'en vengera. Il ne me reste plus qu'à chercher dans le calme du

mépris le froid qui doit glacer mon coeur.

--Elle a raison, dit une voix mâle, qui retentit à travers les sanglots

d'Ellénore; le mépris seul doit payer une telle conduite, et c'est pour

l'affermir dans la résolution d'étouffer son juste ressentiment que je

viens ici, malgré Germain, qui ne voulait pas me laisser entrer.

--Ah! venez m'aider à la rassurer, à justifier Adolphe, s'écria madame

Delmer.

--Je ne puis, répondit le chevalier de Panat, car personne ne sait mieux

que moi les motifs qui le font agir. Madame de Seldorf ne s'est pas

refusé le plaisir de me faire entendre qu'un simple mot d'elle avait

triomphé du _caprice_ de M. de Rheinfeld, et j'accourais ici dans

l'espoir d'arriver à temps pour empêcher madame Mansley de sacrifier un

attachement sérieux à une coquetterie misérable; mais j'apprends que M.

de Savernon est parti au désespoir, et que l'éclat que je redoutais est

inévitable. Eh bien, puisque le coup est porté, sauvons-la du moins de

la honte de montrer sa blessure; cachons ses pleurs, le monde en rirait,

et nous devons être les seuls confidents de sa faiblesse.

--Mais quel parti prendre? que faire pour la soustraire à l'influence

satanique d'un homme qui, après avoir tout tenté pour l'éloigner de lui,

va tout faire pour s'en rapprocher?

--Il faut s'emparer d'elle, l'emmener à la campagne avec vous,

déconcerter toutes les tentatives de M. de Rheinfeld pour la voir, lui

parler, lui écrire. Il faut qu'elle prenne en horreur l'amant de madame

de Seldorf; il faut la rendre à son fils, à ses amis, enfin, la secourir

contre elle-même.

Pendant ce conciliabule, Ellénore, anéantie sous le poids d'une douleur

fixe, n'entendait rien de ce qu'on décidait à propos d'elle. Madame

Delmer prit ce silence pour une approbation; elle fit appeler Rosalie,

lui donna l'ordre d'apprêter les objets dont sa maîtresse pourrait

avoir besoin pendant le séjour de quelques semaines à la campagne;

puis, s'adressant à Ellénore avec toute l'autorité de l'amitié, elle lui

persuada qu'il était de sa dignité de ne pas rester à Paris au moment

où l'on y commentait ses chagrins et leur cause. Le malheur rend docile.

Quand tout devient égal, on obéit sans peine.

Dès le lendemain, Ellénore était établie au château de V..., à trois

lieues de Paris, chez madame Delmer, qui eut fort à faire pour se

défendre aux yeux du monde, du tort d'avoir recueilli avec bonté une

femme dont les aventures faisaient tant de bruit; car la célébrité de

madame de Seldorf donnait beaucoup de retentissement aux moindres scènes

où elle jouait un rôle.

Dès qu'Adolphe sut l'effet de sa lettre, et qu'il fut bien convaincu

qu'Ellénore était à jamais perdue pour lui, il tomba dans un désespoir

pareil à celui qu'il causait. Déjà plusieurs fois poussé par une force

irrésistible, espérant se justifier par l'excès de sa douleur, il

s'était mis en route pour aller au château de V...; puis le souvenir de

madame de Seldorf, des pleurs qu'il lui avait vu répandre, la terreur

de cette ironie puissante, de cet esprit implacable dont chaque trait

donnait la vie ou la mort à une réputation, l'avaient arrêté dans sa

marche. On aurait peine à concevoir l'effroi qu'inspirait cet esprit

transcendant, aussi bon dans le calme que brillant dans ses éclairs, si

de plus grands caractères que celui d'Adolphe ne s'en étaient alarmés au

point de sévir despotiquement contre ses épigrammes.

Maudissant la faiblesse qui le rendait tour à tour le plus dévoué et le

plus dur des hommes, s'accusant du mal qu'il avait prévu, désolé de

ne pouvoir le réparer, Adolphe demandait à son esprit l'énergie qui

manquait à son coeur. Mais cet esprit dont il aurait pu être si fier,

lui servait à expliquer sa situation, à analyser ses sentiments, sans

lui fournir aucun moyen d'accorder son ambition et son amour.

L'idée de savoir Ellénore livrée aux soins de madame Delmer avait

d'abord calmé l'inquiétude d'Adolphe, elle devait trouver chez cette

excellente amie tous les secours d'une affection spirituelle; de plus,

il connaissait la bienveillance de madame Delmer pour lui, et il se

flattait qu'elle ferait passer son indulgence dans l'âme d'Ellénore.

Il s'abusait; plus la victime s'efforçait de porter dignement sa peine,

plus l'espoir d'y succomber la rendait patiente, plus madame Delmer

était sévère pour le bourreau.

Le salon de la marquise de Condorcet était le seul où Adolphe pût

entendre parler d'Ellénore, car dans tous les autres, on s'empressait

d'interrompre la conversation qui portait sur elle dès qu'il arrivait;

madame de Condorcet n'ayant que du bien à dire d'elle, en laissait

parler librement, et même elle se plaisait parfois à observer sur le

visage d'Adolphe l'altération qui s'y peignait tout à coup au seul nom

d'Ellénore.

Un soir qu'elle revenait du château de V..., où elle avait été dîner, il

la surprit au moment où elle disait à ses amis:

--La pauvre femme n'a pas pour trois mois à vivre!

--De qui parlez-vous? s'écria Adolphe sans réfléchir à la brusquerie de

sa question.

Madame de Condorcet craignant quelque imprudence de la part de M. de

Rheinfeld, répondit avec hésitation:

--D'une personne qui m'intéresse. Puis elle ajouta vivement: Nous vous

attendions avec impatience pour savoir ce qu'il y a de vrai dans la

prétendue colère du premier consul contre madame de Seldorf. On dit

qu'il ne lui pardonne pas certain mot sur l'_élimination_ qui vous a

tous chassés du tribunal, continua-t-elle en s'adressant à Andrieux, à

Daunou et à Maillat-Garat, qui faisaient partie de son petit cercle.

--C'est possible, répond Adolphe, sans sortir de sa préoccupation. On

sait que son génie n'aime pas l'esprit. Mais revenant aussitôt à sa

pensée: J'ai eu l'honneur de me présenter chez vous ce matin; on m'a

dit, madame, que vous étiez à la campagne, chez madame Delmer. Vous ne

l'avez pas... trouvée... malade, j'espère?

--Non, vraiment, elle a toujours son beau teint et sa vivacité;

c'est elle qui m'a confirmé la nouvelle du dépit consulaire; mais

il s'apaisera à la première victoire remportée sur les ennemis de la

France. Car il faut rendre justice à madame de Seldorf, si elle a des

mots sanglants contre la tyrannie, elle a de belles paroles pour la

gloire, et celles-ci feront pardonner les autres.

--Cela n'est pas sûr, dit Andrieux, la mémoire choisit mal, elle ne

garde que ce qu'il faudrait oublier.

--Oh! la bonne sentence, s'écria Garat, pour des gens qui, ainsi que

nous, savent tes vers par coeur.

Une telle conversation était impossible à suivre par un esprit bourrelé

de remords. Adolphe, ne pouvant contenir les sentiments qui l'agitaient,

se glissa derrière madame de Condorcet et profita d'un moment où

plusieurs personnes discutaient à la fois, pour lui dire d'un ton

suppliant:

--C'est de madame Mansley dont vous parliez, n'est-ce pas?

A ces mots, le visage de madame de Condorcet se couvrit d'un nuage

sombre. Elle leva les yeux au ciel.

Adolphe, comprenant trop bien cette réponse, en resta pétrifié; puis,

retrouvant bientôt sa force avec l'espérance de faire mentir cet oracle

funeste, il sortit, s'élança de nouveau sur la route qu'il avait si

souvent prise et quittée, selon que l'amour ou l'intérêt guidait ses

pas. Mais cette fois la sensibilité l'emportait. Poussé par l'aiguillon

du remords, par l'image de cette adorable Ellénore mourante,--et

mourante pour lui!--il marcha toute la nuit sans s'en apercevoir, sans

se demander ce qu'il allait faire, si on le laisserait parvenir jusqu'à

Ellénore, si elle consentirait à le voir.

Ce ne fut qu'en apercevant à la lueur des étoiles, la grille du château

de V..., qu'Adolphe s'arrêta exténué de fatigue, dévoré d'une soif

fiévreuse, couvert de poussière, et glacé par la peur de voir paraître à

l'une des fenêtres du château le fantôme adoré qu'il avait eu devant les

yeux pendant toute sa route.

Ellénore, Volume II · 第 42 / 47 题