Il n'est pas nécessaire de confier son amour pour l'apprendre à tout
le monde. Les indifférents le devinent aux efforts qu'on fait pour le
cacher, et les intéressés le sentent avant de l'avoir remarqué. De
là vient que chacun en parle à sa guise, sans ménagement comme sans
indiscrétion. Les gens bien appris ont soin de garder le silence sur ces
sortes d'intérêts devant les personnes qui peuvent s'en affliger; mais
les étrangers, les étourdis que le plaisir du bavardage entraîne à mille
inconséquences, sont les colporteurs ordinaires des aventures ou des
conjectures dont la société s'amuse. C'est par ces derniers que madame
de Seldorf avait appris le futur mariage de M. de Rheinfeld avec une
certaine madame Mansley, qui n'était, disaient-ils, ni fille, ni femme,
ni veuve, mais qui avait si bien manoeuvré qu'elle avait persuadé
à l'homme le plus spirituel de France qu'il fallait passer par le
sacrement pour arriver jusqu'à elle.
La malveillance des salons allait si loin contre la pauvre Ellénore,
que la baronne ne soupçonna pas Adolphe d'une extravagance si généreuse,
d'un dévouement si impardonnable; mais sachant qu'il y a toujours
quelque chose de vrai dans une nouvelle fausse, et qu'il vaut mieux
combattre l'infidélité de près que de loin, elle se décida aussitôt à
venir au secours d'Adolphe, s'il était en péril, ou à s'affranchir de
toute inquiétude, s'il était encore digne d'elle.
L'explication que venait chercher madame de Seldorf ne pouvait s'éluder,
et Adolphe, toujours courageux contre l'_inévitable_, avait résolu de
se rendre chez elle aussitôt qu'elle arriverait. Préparé à subir les
injures amères d'un amour-propre blessé, il se proposait d'y répondre
avec toute l'humilité et le calme d'un coupable résolu à persévérer dans
son crime; et d'autant plus ferme dans sa résolution, qu'elle devait,
pensait-il, n'apporter que bien peu de changement à une liaison devenue
presque fraternelle. Cet attachement fondé principalement sur des
rapports d'esprit, alimenté par des succès, mais attiédi par le manque
d'obstacles, par la sécurité attachée à l'idée de se savoir nécessaires
l'un à l'autre, avait pris un caractère si raisonnable, qu'il semblait
à l'abri de tous les dépits, de tous les emportements d'une passion
naissante. Adolphe ignorait le lustre dont se pare tout à coup un amour
éteint, à l'idée d'une trahison, ou plutôt à la seule crainte de voir
passer sous l'empire d'un autre le sujet qu'on n'aime plus. Il devait
l'apprendre de madame de Seldorf.
Pour mieux se convaincre de la facilité de répondre à tout ce qu'elle
allait lui dire, Adolphe se donne les airs d'une assurance à toute
épreuve. Il monte légèrement l'escalier qui conduit à l'appartement de
la baronne, s'informe de ses nouvelles aux gens de la maison, demande si
elle a fait un bon voyage, et tout cela d'un ton à prouver sa joie de
la revoir. Mais cette gaieté feinte s'abat tout à coup à l'aspect de la
pâleur de madame de Seldorf, et des traces qu'a laissées sur son
visage la torture d'une crainte invincible, accompagnée de réflexions
douloureuses. L'idée de traiter légèrement l'intérêt qui produit un tel
ravage, l'abandonne aussitôt: il reste interdit. Alors, voulant vaincre
son émotion, il prend la main de madame de Seldorf pour la baiser
respectueusement; elle la retire et dit:
--J'ai voulu savoir s'il était vrai qu'entraîné par un de ces caprices
qu'on pardonne aux hommes lorsqu'ils ne font de mal qu'à nous, vous
étiez au moment de lui sacrifier un attachement qui nous honore tous
deux, que chaque jour rend plus sacré, et que vous ne pouvez rompre sans
remords... Votre silence me répond assez, ajouta-t-elle d'une voix
émue. Ah! c'est donc vrai! Hélas! tout en le disant je ne le croyais pas
encore.
Et voyant qu'Adolphe cherchait quelques mots consolants à jeter sur sa
douleur:
--Ne tentez pas de me tromper, poursuivit-elle, et ne craignez rien de
mon ressentiment. Votre coeur est libre; en cessant de le captiver,
j'ai perdu tous mes droits sur lui. Avant de vous enchaîner à une autre,
peut-être voulez-vous savoir ce que je souffrirai, si vous me quittez;
je l'ignore: il s'élève quelquefois des mouvements tumultueux dans mon
âme qui sont plus forts que ma raison, et je ne serais pas coupable si
de tels mouvements me rendaient l'existence tout à fait insupportable.
Je sens quelquefois en moi comme une fièvre de pensées qui fait circuler
mon sang plus vite. Je m'intéresse à tout, je parle avec plaisir,
je jouis avec délices de l'esprit des autres, de l'intérêt qu'ils me
témoignent, des merveilles de la nature, des ouvrages de l'art que
l'affectation n'a pas frappés de mort. Mais, serait-il en ma puissance
de vivre quand je ne vous verrai plus! C'est à vous d'en juger, Adolphe;
car vous me connaissez mieux que moi-même. Je ne suis pas responsable de
ce que je puis éprouver; c'est à celui qui enfonce le poignard à savoir
si la blessure qu'il a faite est mortelle. Mais quand elle le serait,
Adolphe, je devrais vous pardonner.
--Moi, vous inspirer de semblables pensées, s'écria M. de Rheinfeld;
moi, vous faire tant de mal, non, c'est impossible. Rendez-moi plus de
justice, je ne vaux pas de si nobles regrets. Et d'ailleurs, pourquoi
nous affliger d'une séparation que rien ne commande; ne serai-je
pas toujours votre ami, votre admirateur? les moments passés à vous
applaudir, à vous adorer, s'effaceront-ils jamais de ma mémoire! Ah! ne
m'accusez pas, plaignez-moi plutôt de n'avoir pu surmonter...
--Oui, je vous plains, interrompit madame de Seldorf, de vous laisser
séduire par les artifices d'une femme qui ne pouvait plus tromper
personne... d'une femme qui...
--Arrêtez, n'insultez pas celle à qui vous devez votre estime, celle que
je vous ai entendue défendre avec raison contre la calomnie, l'envie et
tous les vils sentiments dont vous êtes incapable. Ne vous joignez pas
aux méchants qui la poursuivent, ou je vous fuirai comme eux.
En disant ces mots, Adolphe marcha vers la porte.
--Ah! pas encore, s'écria madame de Seldorf, se repentant d'avoir ranimé
le courage d'Adolphe, en froissant chez lui un sentiment généreux.
Ne m'abandonnez pas sans m'avoir rassurée sur votre avenir, sur
votre bonheur! Moi seule, peut-être, sais à quels succès vous pouviez
prétendre, à quelle réputation vous pouviez atteindre. Où trouverez-vous
l'esprit qui vous sortait de votre indifférence, de votre paresse? la
pensée active qui fécondait la vôtre, l'ambition qui s'initiait à tous
vos rêves, qui vous eût aidé à les réaliser! Ah! je le sens; le jour qui
va nous séparer, nous sera également funeste! et c'est ce qui rend ma
peine si déchirante; car le ciel m'en est témoin, si votre gloire, votre
bonheur exigeaient ce cruel sacrifice, je l'accomplirais, sans même vous
laisser voir ce qu'il me coûte; mais être immolée à un sentiment dont
vous rougirez bientôt, me sentir brisée par une main qui ne vous rendra
jamais les biens que vous méprisez aujourd'hui, vous perdre, lorsque
vous êtes l'unique pensée de mon coeur, l'inspiration de mon esprit, le
mobile de toutes mes actions! Vous perdre, Adolphe! et dans quel moment
encore?
Il y avait tout un avenir dans cette restriction, car le deuil de la
baronne touchait à sa fin. C'est accompagnés d'un torrent de larmes que
ces derniers mots avaient été prononcés. Adolphe, surpris, ému de se
voir tant aimé, sans force contre le désespoir qu'il causait, ne pensait
qu'à le calmer par les promesses d'un dévouement sans bornes.
--Vous le voulez, disait-il inspiré par la pitié, par la gloire
d'inspirer tant d'amour à cette femme supérieure, vous le voulez, eh
bien, soit! je serai perfide, infâme, je mériterai pour vous les noms
les plus odieux; mais que vos larmes cessent d'inonder mon coeur;
revenez à vous, revenez à moi!
En parlant ainsi, Adolphe serrait dans ses bras madame de Seldorf,
qui, suffoquée par la douleur et par la joie, semblait prête à perdre
connaissance.
Les esprits francs sont les plus crédules. De bonne foi dans leurs
illusions, ils sont les derniers à les reconnaître. Madame de Seldorf,
fière de reconquérir sa puissance sur Adolphe, ne doutait pas qu'il
ne fût capable de sacrifier ses plus grands intérêts au désir de la
conserver, et M. de Rheinfeld trouvait dans sa raison, dans son respect
pour les convenances, pour l'opinion, l'excuse de ses torts et la
consolation de ses regrets, tous deux, ravis de se tromper, ne se
quittèrent qu'après s'être juré de se consacrer pour jamais au culte
de leur ancien amour, de ce fantôme qui devait s'évanouir au premier
souffle de l'égoïsme.