C'était à cette époque de l'automne où les nuits sont aussi longues que
les jours, où les paysans, n'ayant plus de récoltes à faire, se lèvent
tard, où la campagne, encore verte, est déjà triste, où l'on n'entend
plus d'autre bruit que celui des feuilles qui tombent. Adolphe, averti
par ce morne silence que tout le monde reposait encore au château,
se résigna à attendre le réveil du concierge pour tâcher de pénétrer
jusqu'aux antichambres. Là il espérait trouver un domestique ami de
mademoiselle Rosalie qui le conduirait jusqu'à elle. Enfin, il lui
semblait impossible que l'être le plus indifférent ne fût pas touché de
ce qu'il éprouvait et ne se rendît pas à ses prières.
Le temps qu'Adolphe passa sur ce banc de pierre, exposé aux brouillards
de la saison, à la rosée froide qui baignait ses pieds, loin de calmer
les sentiments qui l'agitaient, ne fit qu'ajouter par la réflexion au
besoin qu'il avait de soulager son âme et d'obtenir à tout prix son
pardon. Exalté par l'excès même de son dévouement, il comptait sur
l'étendue de ses sacrifices pour fléchir tous les ressentiments
d'Ellénore et pour changer ses pleurs en joie.
Il était en pleine confiance sur l'effet de son retour, lorsque le bruit
du premier volet qui s'ouvrit au château le fit tressaillir. Peu à peu
les choses et les gens s'animèrent. Le concierge balaya le devant de
la porte du petit pavillon qu'il habitait, enchaîna le gros chien,
qui avait cessé d'aboyer contre Adolphe, en le voyant rester presque
immobile en dehors de la cour sur le banc où les pauvres du village
venaient se reposer chaque matin; puis, après avoir décroché de son mur
un trousseau de grosses clefs, le concierge ouvrit les deux battants de
la grille.
--Que faites-vous là? dit-il en apercevant M. de Rheinfeld, dont l'air
abattu, les vêtements couverts de poussière, parurent suspects au brave
Simon.
--Je voudrais... parler à... madame Delmer, fit Adolphe d'une voix mal
assurée, et en cherchant dans sa poche l'argent qu'il croyait devoir lui
assurer une réponse favorable.
--A cette heure-ci? vous n'y pensez pas, mon cher ami, madame n'est pas
levée, et l'on n'ira certainement pas la réveiller pour vous recevoir.
D'ailleurs, j'ai des ordres positifs pour ne laisser entrer que les
personnes inscrites sur cette liste, et je parie bien que votre nom n'y
est pas.
En parlant ainsi, le concierge dépliait une feuille de papier dont
Adolphe s'empara en disant:
--Justement; vous voyez bien ici le nom de M. de Panat?
--Allons donc! vous voulez rire! Est-ce que vous me croyez assez bête
pour vous confondre avec un monsieur qui a la tête de moins que vous?
--Eh! non, ce n'est pas celui-là, reprit Adolphe avec l'impatience d'un
homme qui n'est pas compris: je m'appelle le comte de Ségur. Voyez si ce
nom est parmi ceux qu'on vous a donnés, ajouta-t-il après s'être assuré
qu'il était un des premiers inscrits.
--Ah! c'est différent, dit Simon en mettant ses lunettes. Oui, le voilà
bien... vous pouvez entrer; mais comme ce n'est pas l'heure des visites,
je vous engage à vous promener dans le parc en attendant le déjeuner;
ça sera peut-être un peu long, si madame a passé cette nuit, comme celle
d'hier, auprès d'une malade que nous avons ici.
--Elle est donc bien malade? demanda Adolphe avec anxiété.
--Je ne saurais trop vous le dire, parce qu'on ne la voit pas,
et qu'elle ne veut consulter aucun médecin; mais à en juger par
l'inquiétude de Madame, par toute la peine qu'elle se donne pour la
soigner, il faut croire que la pauvre femme est en danger. Ça vous
chagrine, je le vois bien, ajouta Simon en remarquant la pâleur et
le trouble d'Adolphe. Eh bien, tous ceux qui la connaissent en sont
affligés comme vous; elle est si bonne, si généreuse, cette chère madame
Mansley!
Adolphe, ne pouvant plus contraindre son émotion, récompensa la
confiance du concierge, et alla se réfugier dans les allées les plus
sombres du parc. L'idée qu'il ne reverrait peut-être plus Ellénore lui
causa un tremblement tel, qu'il fut obligé de s'appuyer sur le tronc
d'un arbre. Un garçon jardinier qui passait près de là, le voyant prêt à
tomber, s'approcha pour lui porter secours, et ne le quitta pas qu'il
ne l'eût conduit dans un petit châlet qui servait de point de vue au
château.
--Merci, dit Adolphe en s'asseyant dans le fond du châlet; c'était un
étourdissement; je me sens très-bien maintenant, ne dérangez, je
vous prie, personne. Seulement, lorsque madame Delmer sortira de son
appartement, obligez-moi de lui faire savoir par un des gens de la
maison que le comte de Ségur est ici... et qu'il a quelque chose
d'important à lui dire.
Le garçon jardinier promit de s'acquitter de la commission, et Adolphe
retomba dans toute l'anxiété de l'attente.
Il faut avoir passé par de semblables épreuves pour savoir tout ce que
l'inquiétude peut faire des plus petites circonstances, des actions
les plus insignifiantes. D'abord Adolphe s'appliqua à deviner quelles
étaient les fenêtres de la chambre d'Ellénore; car si le châlet était
vu du château, on voyait ce dernier en entier du balcon de l'ermitage
suisse. Il remarqua deux persiennes ouvertes, lorsque toutes les autres
étaient encore fermées.
--C'est là, pensa-t-il.
Et plusieurs mouvements dans la maison, même à l'extérieur, le
confirmèrent dans cette idée; le garçon jardinier, qu'il avait déjà vu
s'étant joint à un autre, ratissait, en causant, la terrasse près
du château. Un domestique vint les faire taire et leur dire d'aller
travailler plus loin. Peu de temps après, les deux fenêtres s'ouvrirent
brusquement.
--Ah mon Dieu! elle se trouve mal! s'écria Adolphe.
Et il se précipitait déjà vers le château, quand la crainte de l'effet
que pourrait produire son apparition le retint; augmentant son effroi
par la manière dont il interprétait les plus petites circonstances, il
commençait à perdre courage, lorsque madame Delmer lui apparut au bout
d'une allée. Il rentra aussitôt dans le châlet, de peur que, fidèle à sa
résolution de ne pas le recevoir, elle ne s'enfuit en l'apercevant.
En effet, à peine a-t-elle franchi la porte du châlet, qu'indignée de la
ruse d'Adolphe, elle veut retourner sur ses pas; mais il la retient, il
invoque sa pitié; il la supplie en termes si touchants de le rassurer
sur l'état d'Ellénore, que madame Delmer, sans se laisser attendrir,
cède à la crainte de quelque extravagance de la part de M. de Rheinfeld.
--Après l'avoir mise si près de la mort, il ne vous manquait plus que de
venir lui porter le dernier coup, dit-elle avec dureté; au nom du ciel!
ne détruisez pas par votre présence le peu de calme indispensable à sa
résurrection.
--Ah! le ciel que j'invoque aussi connaît le sentiment qui m'amène,
et, plus juste que vous, il m'a laissé parvenir jusqu'ici pour y offrir
toutes les preuves d'un dévouement sans bornes.
--Vous! sacrifier au bonheur d'Ellénore vos intérêts, vos opinions, vos
liens? C'est impossible. Vous ne vous appartenez plus, la France réclame
vos talents, madame de Seldorf restera éternellement maîtresse de votre
esprit; et votre coeur faible, indécis, passionné par accès, mais froid
par nature, ne sera jamais assez fort pour triompher de votre caractère.
Vous pleurez, je le vois, et vos larmes sont sincères; mais vous en
répandriez bientôt de plus amères, si, cédant au sentiment généreux qui
vous amène, je vous laissais abuser Ellénore sur le sort qui vous attend
tous deux. Non, vous ne pouvez sans crime lui promettre une félicité
qu'il ne dépend pas de vous de lui donner. C'est pour lui avoir laissé
entrevoir cette existence idéale que vous l'avez précipitée dans l'état
où elle est; respectez sa souffrance.
--Mais que puis-je, ô mon Dieu! pour la rendre à la vie, pour l'empêcher
de me haïr?
--Il faut accepter sa haine en punition de vos torts, renoncer à lui
adresser une de ces justifications imparfaites qui affaiblissent le
ressentiment sans l'éteindre, lui laisser dans sa rancune la force de
vous fuir, dans son mépris un moyen de vous oublier.
--Vous m'en demandez trop, s'écria Adolphe en cachant sa tête dans ses
mains, honteux de montrer la rougeur qui couvrait son front.
--Mon amitié est à ce prix: je dis plus, la sienne, car au jour où elle
recouvrera le repos, elle vous saura gré de le lui avoir rendu par un si
courageux sacrifice.
--Ah! si je dois obéir à cet arrêt flétrissant, je ne le puis qu'après
en avoir reçu l'ordre de sa propre bouche, qu'elle me le donne, et je
jure sur l'honneur de le subir, dussé-je mourir à la peine.
Alors Adolphe se jeta aux genoux de madame Delmer et l'accabla
d'instances pour obtenir la triste faveur d'être chassé à jamais par
Ellénore elle-même.
--Eh bien, soit, dit madame Delmer plus entraînée que persuadée par
toutes les raisons que lui donnait Adolphe; malgré le mal qu'il en peut
résulter, elle saura que vous êtes ici; elle saura quelle intention vous
y a conduit, et si, plus confiante que moi dans vos résolutions, elle
consent à...
--Oh! ne l'en détournez pas!
--Je vous promets de lui laisser ignorer ma pensée... tant qu'elle ne me
la demandera pas. Mais jurez-moi aussi de vous conformer à sa décision
telle qu'elle soit; songez que la moindre agitation peut la tuer, et ne
me livrez pas aux remords d'avoir cédé à vos prières.
En ce moment un domestique vint avertir madame Delmer que le docteur
était arrivé.
--Je l'ai fait appeler, dit-elle, en dépit de la volonté d'Ellénore qui
se refuse à tous les secours de la médecine, sous prétexte qu'elle n'est
point malade, dit-elle, et cependant nous la voyons dépérir de jour
en jour. La pâleur de la mort couvre ses beaux traits; elle a tous les
symptômes d'une maladie de coeur, et c'est pour la contraindre à se
laisser soigner que je veux avoir l'avis du docteur Moreau.
--Ah! faites que je le sache aussi, dit Adolphe en pressant la main de
madame Delmer. Vous tenez ma vie, disposez-en comme vous voudrez; je
souscris à tout, mais que je la voie; qu'elle me méprise, mais qu'elle
sache que je l'aime plus que jamais!
Ces derniers mots ne parvinrent pas jusqu'à madame Delmer, qui s'était
empressée d'aller recevoir le docteur, et de préparer Ellénore à sa
visite avant d'oser lui parler de celle d'Adolphe.
Tant de soins, tant de précautions réclamaient du temps, et poussé par
sa brûlante inquiétude, Adolphe était parvenu, sans s'en apercevoir,
jusqu'au bas de la terrasse qui touchait au château, espérant à chaque
porte qui s'ouvrait, à chaque personne qui se dirigeait de son côté
qu'on venait lui dire d'entrer. Enfin, le docteur Moreau parut tenant un
billet à la main, et suivi d'un valet de chambre de la maison auquel il
dit de le conduire vers M. de Rheinfeld.
--Le voilà qui se promène tout près d'ici, répondit le valet de chambre
qui le connaissait depuis longtemps pour l'avoir vu chez sa maîtresse.
--Oh! ciel, que va-t-il m'apprendre, pensait Adolphe. Et, dominé par
l'effroi, il n'osait aller au-devant du docteur; ses lèvres tremblaient,
il balbutiait des questions non achevées. Le docteur, devinant celle que
le malheureux avait tant de peine à articuler, imagina d'y répondre
non pas avec une complète franchise, mais pourtant de manière à laisser
soupçonner que l'état de madame Mansley lui paraissait fort alarmant, et
qu'il était de son devoir de la maintenir dans un calme absolu.
--Voici, ajouta-t-il, ce qu'elle m'a chargé de vous remettre.
Adolphe prend vivement le billet que lui offre le docteur, et y lit ce
peu de mots tracés au crayon d'une main mal assurée:
«_Je ne veux plus vous voir._»
Tous les coupables sont susceptibles. Adolphe s'indigna de ce refus,
comme s'il ne l'avait pas mérité, et froissant avec rage le papier dans
ses mains, il dit adieu au docteur; celui-ci le retint.
--J'ai promis à madame Delmer de vous ramener, dit-il; je ne vous quitte
pas. Nous sommes de vrais despotes, nous autres médecins, quand il
s'agit de nos amis. Allez, j'en ai guéri de plus malades que vous.
--Je n'en doute pas, car je me porte fort bien, reprit Adolphe en
affectant une grande liberté d'esprit.
--Eh bien, tant mieux, nous causerons. J'ai à vous apprendre une
nouvelle qui vous intéresse.
En parlant ainsi, le docteur conduisait Adolphe vers sa voiture. Lorsque
tous deux y furent montés:
--Une nouvelle qui m'intéresse! répéta M. de Rheinfeld; il y en a bien
peu qui puisse m'émouvoir en ce moment.
--Celle-là vous contrariera, et les contrariétés sont les seules
distractions dans les grandes peines.
--Vous voulez exciter ma curiosité; je n'en ai plus pour rien, tout
m'est égal.
--Même le malheur de ceux qui vous aiment?
--Personne ne m'aime, répondit Adolphe avec amertume.
--Plût au ciel!
Cette exclamation retentit au coeur d'Adolphe; il fit un effort sur
lui-même pour continuer la conversation.
--Eh bien, dit-il, j'attends cette contrariété consolante que vous avez
la bonté de me promettre; car je ne saurais la deviner.
--Je le crois bien, vraiment; qui aurait jamais soupçonné une semblable
petitesse dans un si grand caractère; mais l'humanité est ainsi faite,
c'est un composé de contrastes, de faiblesse et de force, de sublime et
de ridicule. Quand on commande à des armées invincibles, à un pays comme
la France, qu'on a l'Europe à ses pieds, comment s'inquiéter des bons
mots d'une femme?
--Qu'entends-je, madame de Seldorf serait...
--Exilée, répondit le docteur. Et tous deux gardèrent un morne silence.