XXXVII

Se revoir après s'être tout dit, après s'être liés par des aveux plus

que par des serments! Quel moment solennel! et combien cette solennité

s'augmentait encore plus pour Ellénore et Adolphe du spectacle

imposant de la mort s'emparant peu à peu d'une âme d'élite, d'un

esprit supérieur; de la mort luttant avec toutes ses terreurs contre

la résignation d'une douce philosophie. Nul remords, il est vrai,

n'assombrissait ce front pâle, ce regard où l'esprit survivait;

c'étaient les dernières lueurs d'un flambeau qui avait éclairé moins de

fautes que de bonnes actions; mais nul espoir consolant, nulle vision

céleste, ne voilaient à ses yeux presque éteints la profondeur de la

tombe. Fière de son courage à mourir, à quitter les amis dont les pleurs

inondaient sa couche funèbre, heureuse de revoir Ellénore, il semblait

que madame Talma l'eût attendue pour rendre le dernier soupir. Il

semblait que, confiante dans la bonté de Dieu, elle s'abandonnait, sans

souci de l'éternité, au sort commun à tous les êtres. A cette époque,

les prêtres, à peine rentrés dans l'exercice de leurs saintes fonctions,

étaient en petit nombre à Paris, et peu de familles, encore tremblantes

au souvenir des persécutions dont on accablait naguère les ministres du

culte et ceux qui les protégeaient, osaient les appeler au secours des

agonisants. On mourait sans prières; on ne s'endormait pas au bruit de

la parole divine qui promet le ciel aux bonnes âmes, et la joie de se

retrouver un jour à ceux qui ont beaucoup aimé. C'était une séparation

déchirante, un adieu sans retour.

A ce cruel spectacle, Adolphe voit Ellénore pâlir et chanceler; il

veut l'entraîner loin de ce lit de mort; mais au moment où, perdant

connaissance, elle tombe sur le sein d'Adolphe, une main vigoureuse

l'arrache de ses bras.

--On veut donc qu'elle meure là aussi? s'écria M. de Savernon en

transportant Ellénore loin de cette chambre de deuil. Et il n'attend pas

que les secours qu'on prodigue à Ellénore l'aient ranimée pour la mettre

en voiture et la ramener chez elle.

Averti par le domestique qu'il envoyait sans cesse chez madame Talma

pour s'informer de ses nouvelles, que madame Mansley s'était fait

descendre, en arrivant à Paris chez son amie mourante, dans la crainte

de perdre par le moindre retard la consolation de la voir encore et de

lui prouver surtout son ardeur religieuse à satisfaire le dernier voeu

de celle à qui elle devait tant, M. de Savernon, prévoyant l'effet de

la vue de cette agonie sur Ellénore, avait vaincu toutes ses répugnances

pour venir l'arracher lui-même aux angoisses d'un pareil moment. Cet

acte d'un zèle éclairé, d'un intérêt touchant, révélait trop les

droits de M. de Savernon à faire du despotisme, lorsqu'il s'agissait de

secourir madame Mansley. Son audace à la protéger, à disposer d'elle,

disait assez qu'elle était son bien et l'on devina à quel point cette

déclaration tacite devait révolter l'amour et la fierté d'Adolphe.

Ellénore aussi le devinait, et trop loyale pour se conserver un

dévouement qu'elle ne pouvait plus payer d'une affection sans rivale,

elle prit le parti d'avouer à M. de Savernon la passion qu'elle avait

combattue vainement. De violentes scènes suivirent cet aveu; il fallut

toute l'autorité que ses malheurs donnaient à madame Mansley pour

obtenir de M. de Savernon de ne pas aller défier ou tuer celui qu'il

accusait de lui ravir son trésor sur terre.

--Encore, s'il était digne de toi ce sot républicain, disait-il dans

sa colère; s'il était à la hauteur du mal qu'il me fait? Si ton bonheur

devait être le prix de mon désespoir, je lui pardonnerais; mais ce que

je souffre m'apprend ce qu'il te réserve. Je te vois déjà pleurant sa

trahison, pleurant sur ta facilité à croire ses belles paroles, à te

flatter que, prêt à recueillir les fruits de sa complaisance pour une

femme qu'il n'aime plus, il te sacrifiera la fortune qu'il en attend,

l'éclat que doit jeter sur lui une telle alliance, le parti qu'en

peuvent tirer son esprit, son ambition, sa vanité politique? Malheureuse

insensée! quoi, le souvenir de l'infâme trahison qui t'a perdue ne

t'éclaire pas sur celle qui te menace? Comment ne pressens-tu pas

qu'après avoir obtenu de toi la rupture qu'il te commande, le nouveau

scandale qui te ferme la porte du peu de maisons qui te reçoivent, il se

fera un droit du mépris qu'il t'attire pour s'éloigner de toi, pour

te livrer sans appui, sans consolation, au remords d'avoir mérité les

humiliations que la conscience de leur injustice t'avait fait braver

jusqu'ici.

--Arrêtez!... c'est trop me punir de mon respect pour votre attachement,

interrompit Ellénore, respirant à peine, effrayée par ce terrible

oracle. Pourquoi me faire repentir d'avoir préféré subir la torture

que vous m'infligez en ce moment au vil plaisir de vous tromper,

ajouta-t-elle. Ah! s'il est vrai qu'un aveuglement incurable me pousse

vers l'abîme; que le ciel m'ait condamnée malgré tout ce qu'il a mis

dans mon coeur de bon, de pur, à souffrir tous les châtiments dus

aux coupables, laissez-moi du moins la lueur d'espoir qui précède le

supplice, prenez pitié de...

--Non... ma douleur ne me le permet pas... je ne pourrais... Mais

je sais ce que votre repos, ce que l'honneur m'ordonnent, je m'y

soumettrai... Adieu... Plus tard... je n'en aurais plus la force.

En achevant ces mots, M. de Savernon sortit précipitamment. Il laissa

Ellénore aussi malheureuse que lui de la peine qu'elle venait de lui

faire.

Elle avait prévu son emportement, le plaisir qu'il prendrait à injurier

Adolphe, à lui prêter tous les torts, tous les crimes dont on accable

le rival heureux, et elle s'étonnait d'éprouver la stupeur d'un coup

inattendu. Au lieu du soulagement qu'elle avait espéré après un aveu

si cruel, au lieu de ce contentement attaché à l'accomplissement d'un

devoir pénible, elle s'étonnait d'être encore sous le poids de la

crainte. En vain l'amour d'Adolphe la rassurait, en vain les échos de

la fontaine du Chêne retentissaient à son coeur et lui rappelaient sans

cesse les douces paroles qui l'enchaînaient pour la vie à celui qui

l'aimait, une terreur secrète se mêlait à tous ses rêves.

D'abord, elle expliqua sa profonde tristesse par les regrets que lui

laissait la perte de sa spirituelle amie, par le vif chagrin qu'elle

ressentit en apprenant le brusque départ de M. de Savernon pour

l'Espagne. Pourtant ce départ la tranquillisait sur plusieurs points;

mais l'idée que le malheureux s'expatriait pour n'être pas témoin de

l'amour qu'elle avait pour un autre, de l'union qui devait en résulter,

lui causait un attendrissement d'autant plus douloureux qu'il s'y

joignait quelques reproches personnels et un sentiment vague de

l'abandon où cette séparation allait la plonger. Enfin, sa situation

n'était plus incertaine. Toute délibération devenait inutile; et, comme

son courage ne l'avait jamais trahie dans aucun de ses revers, Ellénore

prit confiance en sa destinée. L'impossibilité d'y rien changer lui

donna la force d'attendre avec calme les événements qui la fixeraient,

et, ne pouvant plus rien pour son bonheur, elle s'imposa l'espérance.

Pendant ce temps que faisait, que pensait Adolphe? Oserais-je le dire?

Pourra-t-on croire à tant de faiblesse dans un caractère noble, à

tant de petites combinaisons dans un esprit supérieur, à tant

d'inconséquences, d'hésitations dans un coeur passionné? Lui seul peut

donner l'idée de lui-même.

«Il y avait dans ce besoin de me faire aimer, a-t-il écrit depuis,

beaucoup de vanité, sans doute, mais il n'y avait pas uniquement de la

vanité; il y en avait peut-être moins que je ne le croyais moi-même. Les

sentiments de l'honneur sont confus et mélangés; ils se composent d'une

foule d'impressions variées qui échappent à l'observation, et la

parole toujours trop grossière et trop générale peut bien servir à les

désigner, mais ne sert jamais à les définir. Presque toujours pour vivre

en repos avec nous-mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes

nos impuissances ou nos faiblesses; cela satisfait cette portion de nous

qui est, pour ainsi dire, spectatrice de l'autre.--Quiconque aurait lu

dans mon coeur en l'absence d'Ellénore, m'aurait pris pour un séducteur

froid et peu sensible; quiconque m'eût aperçu à ses côtés eût cru

reconnaître en moi un amant novice, interdit et passionné. L'on se

serait également trompé dans ces deux jugements: il n'y a point d'unité

complète dans l'homme, et presque jamais personne n'est tout à fait

sincère ni tout à fait de mauvaise foi.»

Cette profession explique toutes les contradictions, les innocents

mensonges, les perfidies involontaires dont Adolphe se rendait coupable

par faiblesse, par bonté. Oui, par bonté; car l'idée d'affliger même

la femme qu'il avait cessé d'aimer, lui ôtait le courage de lui dire la

vérité, il ne la disait pas davantage à celle qui régnait sur son coeur.

Lui avouer que son empire servait encore de refuge à une pauvre exilée,

c'était s'exposer à sa colère, peut-être même à son abandon; et cet

homme si brave contre tous les coups du sort, contre toutes les fureurs

des hommes, devenait tremblant, lâche, à la vue des pleurs d'une femme.

Après plusieurs jours consacrés à rendre les derniers devoirs à sa

vieille amie, à surveiller l'accomplissement de ses dernières volontés,

Adolphe méditait sur sa conduite envers Ellénore, et se demandait s'il

pouvait sans crime, s'arracher à un lien devenu respectable; si l'amour

qu'il ressentait pour elle était de force à braver l'opinion et tant

d'autres obstacles, lorsqu'on lui remit une lettre de madame de Seldorf.

A la nouvelle de la mort de madame Talma, elle devait s'empresser de

l'en consoler par de tendres condoléances, et Adolphe ouvrit cette

lettre avec l'insouciance d'un homme qui sait d'avance ce qu'elle

contient. D'abord il s'étonne d'y trouver si peu de lignes, et sa

surprise redouble en lisant:

«J'apprends des choses que je ne veux pas croire, et sur lesquelles

vous seul pouvez me rassurer. Aussi me verrez-vous arriver à Paris peu

d'heures après cette lettre.»

Adolphe lut et relut plus d'une fois ces lignes, sans s'expliquer

comment le secret, qu'il croyait enseveli dans son coeur et dans celui

d'Ellénore, avait pu parvenir jusqu'à la personne dont il devait le plus

troubler la vie. Un soupçon défavorable à Ellénore s'éleva dans l'esprit

d'Adolphe; il pensa que, dans le triomphe qu'elle se flattait à bon

droit d'avoir remporté sur lui, elle avait cédé au plaisir de confier

ses sentiments, ses espérances, ses projets, à un ami qui pourrait lui

servir de guide dans ces graves circonstances, et l'aider surtout à

ménager l'amour-propre et la jalousie de M. de Savernon. Il présuma

que M. de Panat, effrayé des scènes violentes que devait amener l'aveu

public de l'amour d'Adolphe et d'Ellénore, et de la double rupture qui

devait s'ensuivre, avait cru bien faire en armant contre cet amour

le ressentiment de ceux qu'il désespérait. Cette supposition, toute

blessante qu'elle fût pour la dignité d'Ellénore, s'établit dans

l'esprit d'Adolphe; il l'accusa de tout ce que le retour de madame

de Seldorf allait lui faire souffrir, des justes reproches qu'il

lui faudrait endurer, et finit par se dire que s'il succombait à

l'indignation, au dévouement, à l'éloquence d'âme de madame de Seldorf,

Ellénore n'en devait accuser qu'elle, et qu'en le livrant aux tendres

injures, aux larmes d'une femme qui avait tant fait pour lui, c'était

mettre son héroïsme et son inconstance à une trop grande épreuve.

Ellénore, Volume II · 第 40 / 47 题