Étourdi par tant de sensations diverses, accablé sous le poids de
sentiments qui se combattaient dans son âme, sans qu'il pût ni les
dominer ni les comprendre, Adolphe resta longtemps immobile à la place
où Ellénore l'avait laissé, sans pouvoir s'expliquer comment il avait pu
céder aux prières, à la volonté d'une femme dont les aveux l'enivraient;
comment, brûlant d'amour, fou du bonheur de se voir, de s'entendre
aimer, quelques mots de cette bouche divine avaient tout à coup changé
son délire en stupeur, sa joie en crainte; il se reprochait d'avoir
accepté les conditions imposées par Ellénore, comme s'il avait peur d'en
profiter. Les scrupules de cette âme délicate et noble avaient éveillé
les siens. Son attachement pour madame de Seldorf, qu'une passion trop
vive lui faisait oublier, venait de frapper à sa conscience et s'y
établissait en ami importun; son exaltation n'étant plus soutenue par
la présence qui la faisait naître, les difficultés de la situation lui
apparurent à travers les visions de l'espoir, l'enchantement d'un amour
mutuel. Il raisonnait son bonheur; c'est déjà le décolorer. Cependant
il était bien décidé à lui tout immoler. Sa probité se refusait à
renier les paroles qui l'enchaînaient à Ellénore. Il espérait s'être
lié irrévocablement, seulement il comptait pièce à pièce ce que lui
coûterait une félicité qu'il avait crue impayable. Il serait peut-être
resté tout le jour absorbé dans ses réflexions, si on n'était venu l'en
tirer en lui rappelant que ses chevaux l'attendaient depuis deux heures.
Alors, s'emparant du livre qu'avait oublié Ellénore, il alla retrouver
sa voiture.
A peine M. de Rheinfeld fut-il arrivé à Paris, que tous ses amis vinrent
le complimenter sur son futur mariage, et comme il paraissait fort
surpris d'un tel empressement, madame de Co... lui disait:
--Pourquoi jouer l'étonnement à propos d'un événement si prévu? En vous
faisant la politesse de mourir, ce pauvre baron de Seldorf vous cédait
naturellement sa femme, et, le deuil passé, vous deviez...
--Remplacer l'homme le plus ennuyeux du monde, interrompit Adolphe
en riant: c'est très-flatteur, mais cela ne me fait pas l'effet d'un
devoir.
--C'est bien mieux vraiment, dit Lemercier, c'est une ambition, un
brevet de supériorité, un honneur; car si le premier mari d'une femme
lui est ordinairement donné par le calcul ou les convenances, le second
est toujours choisi par elle. La sotte le prend beau, l'avare le prend
riche, la vaine le prend titré, la coquette le prend fat et crédule; la
femme d'esprit seule le veut supérieur, et celui à qui madame de Seldorf
fera le sacrifice de sa liberté sera mis par cela même au rang des
hommes les plus spirituels et les plus aimables.
--On vous sait plus de droits qu'un autre à cet honneur-là, dit madame
de Co... et le monde, ayant l'habitude de regarder comme fait ce qu'il
est convenable de faire, vous félicite d'avance de l'heureux sort qui ne
peut vous échapper.
--C'est par trop de zèle, reprit Adolphe; je pensais que les aristarques
de salons, si impitoyables pour les sentiments romanesques, les
intimités suspectes, et même les plus innocentes, respectaient encore la
grande institution du mariage, et n'en médisaient qu'après la cérémonie.
Je vois que rien n'est sacré pour nos moralistes de fantaisie; pourtant,
ils feraient mieux d'améliorer leur destinée que d'arranger ou de
déranger celle des autres.
Ces mots, dits sèchement, ne permirent pas de continuer à plaisanter
Adolphe sur un sujet qu'il prenait tellement au sérieux; mais cette
conversation, presqu'aussitôt interrompue qu'entamée, n'en laissa pas
moins une profonde impression dans son esprit. Il considéra sous
tous ses aspects la place que le monde lui assignait. Flatté dans son
amour-propre, son ambition, sa gloire, il se demanda, pour la première
fois, s'il était réellement libre de disposer de sa main; si elle
n'appartenait pas à la femme dévouée qui s'était consacrée à lui en
dépit de ses devoirs et du blâme de cette société d'élite, dont les
suffrages, les applaudissements devenaient chaque jour plus nécessaires
à son bonheur; s'il lui était permis, sans manquer à l'honneur, de
rompre un lien que sa durée commençait à rendre respectable, et cela au
moment même où ce lien pouvait être reconnu de Dieu et des hommes?
Si Adolphe avait pu avouer la véritable raison qui donnait tant de poids
à ses scrupules, il se serait pris lui-même en horreur; mais qui ne
s'est pas trouvé dans une de ces situations complexes où la passion,
n'aveuglant qu'à moitié sur les inconvénients attachés au succès de
ce qu'on désire, on accueille sans résistance les obstacles, les
considérations, les moindres délicatesses qui peuvent servir de
prétextes au retard, et même à l'anéantissement du projet conçu dans
l'ivresse de l'événement le plus vivement attendu. Avec quel facile
courage on sacrifie alors les intérêts de son coeur à ceux de son
orgueil! Avec quelle bonne foi on est dupe des motifs qu'on se donne
pour soumettre sa passion aux lois, aux exigences du code des salons. On
pleure si sincèrement le bonheur qu'on se refuse! la femme qu'on immole
à celle qu'on n'aime plus! Comment des regrets si déchirants, une
douleur si amère laisseraient-ils le moindre doute sur la réalité, la
profondeur de l'amour qui les cause? comment soupçonner d'un vil calcul,
la résolution qui coûte de vraies larmes!
Cependant le tableau de tout ce qu'il lui fallait braver pour s'allier
à une personne flétrie dans l'opinion, obsédait Adolphe en dépit de ses
efforts pour en détourner sa pensée. La voix de l'expérience lui disait
que les lois de la société sont plus fortes que la volonté des hommes;
que les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des
circonstances et qu'on s'obstine en vain à ne consulter que son coeur;
on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Ainsi, dominé tour à
tour par le souvenir de madame de Seldorf, de ce qu'il lui devait, de ce
qu'il en pouvait attendre; par l'amour que lui inspirait Ellénore,
par la joie d'en être aimé, par toutes les agitations du regret et de
l'espoir, Adolphe avait déjà composé dix lettres dans sa tête, sans en
avoir écrit une seule ligne, tant il avait de peine à fixer ses idées.
Il pensait qu'en retardant sa réponse, quelque événement viendrait la
rendre plus facile, ou lui donner un moyen de l'éluder. C'est ce qui
arriva.
Madame Talma, déjà gravement malade, tomba dans un état désespéré. Ne se
faisant aucune illusion sur son danger, elle s'affligeait de mourir sans
avoir recommandé ses enfants à sa meilleure amie; appelant Ellénore
dans tous ses accès de fièvre, questionnant sans cesse Adolphe sur la
possibilité du prompt retour de madame Mansley, enfin lui témoignant à
toute minute ce désir des mourants auquel nulle volonté ne résiste.
Ce dernier désir d'une âme prête à s'envoler, Adolphe en le
transmettant, ne pouvait y mêler un autre sentiment que celui de ses
regrets. Comptant sur le coeur d'Ellénore pour apprécier sa discrétion,
il s'étendit sur les détails touchants de cette mort prochaine, calme et
résignée. «Je lui ai promis votre retour, écrivait-il, certain que cette
espérance la ferait vivre quelques jours de plus. Puissiez-vous revenir
à temps pour lui fermer les yeux, pour nous consoler tous deux en la
pleurant ensemble.»
Cette lettre, renfermant une si triste nouvelle, qui pourrait peindre
l'émotion d'Ellénore, lorsqu'on la lui remit, sa crainte de l'ouvrir,
son pressentiment à la vue du cachet noir qu'Adolphe y avait mis
comme pour préparer au chagrin qu'elle allait causer. Préférant les
suppositions les plus pénibles à la réalité qu'Ellénore redoutait, elle
considérait l'adresse de cette lettre et semblait vouloir en deviner le
contenu au plus ou moins de fermeté dans la manière dont son nom était
tracé. Plus son hésitation se prolongeait, plus sa respiration devenait
difficile. L'habitude du malheur dispose à le prévoir, et c'est avec le
même héroïsme qu'un brave marche à la mort, qu'Ellénore, préparée par
son imagination à tout ce qui devait la désespérer, se décida enfin à
lire la lettre.
--Pauvre amie! s'écria-t-elle, et un torrent de larmes s'échappa de
ses yeux. Ce premier mouvement de sincère douleur accordé à l'amitié,
Ellénore chercha parmi les expressions qui dépeignaient si vivement
l'affliction d'Adolphe, un mot, un seul mot qui se rattachât à la
décision qu'elle attendait. En vain elle cherchait à se convaincre du
scrupule religieux qui empêchait Adolphe de lui parler de lui, en même
temps qu'il lui écrivait pour ainsi dire sous la dictée de l'agonie.
Elle approuvait sa retenue; elle reconnaissait dans l'abnégation d'un
intérêt si puissant, ce respect pour la mort, ce bon goût qui se mêle,
en France, aux événements les plus dramatiques. Elle se figurait Adolphe
tout occupé des soins que réclamait la mourante, elle lui savait gré de
lui avoir promis son retour. Elle cherchait à voir dans cette manière
de disposer d'elle un commencement d'autorité conjugale. L'engager à
revenir, n'était-ce pas pour lui jurer plutôt qu'il ne pouvait
vivre sans elle? Eh bien, malgré tant d'espérances fondées, tant
de probabilités si rassurantes, ce fut le coeur oppressé d'un poids
insurmontable qu'Ellénore quitta la Suisse pour se rendre au dernier
voeu de sa mourante amie.
Son séjour aux eaux avait été marqué par autant d'ennuis que de succès;
plus sa beauté attirait les regards, plus on la citait, plus les femmes
que son éloge importunait y mêlaient des mots injurieux sur l'éclat
de ses aventures, et se promettaient de l'humilier chaque fois qu'elle
tenterait de s'approcher d'elles. Mais Ellénore, ayant déjà subi
l'impertinence des prudes galantes, ne s'y exposait plus, et la vie
retirée qu'elle menait commençait à déconcerter les projets de séduction
des uns et la méchanceté des autres, lorsque son brusque départ vint
ouvrir un nouveau champ aux conjectures. On répandit le bruit qu'elle
était partie pour faire courir après elle un des jeunes malades les
plus élégants de la saison, à qui son admiration pour elle et sa qualité
d'héritier d'un beau nom et d'une grande fortune devaient nécessairement
attirer les bonnes grâces d'une femme qu'on supposait fort légère.
Ainsi, dans une fausse position, on ne fait pas un mouvement qui ne
blesse, pas une démarche qui n'ajoute une prévention de plus à toutes
celles que la calomnie donne et que la crédulité accepte.