XXXVI

Étourdi par tant de sensations diverses, accablé sous le poids de

sentiments qui se combattaient dans son âme, sans qu'il pût ni les

dominer ni les comprendre, Adolphe resta longtemps immobile à la place

où Ellénore l'avait laissé, sans pouvoir s'expliquer comment il avait pu

céder aux prières, à la volonté d'une femme dont les aveux l'enivraient;

comment, brûlant d'amour, fou du bonheur de se voir, de s'entendre

aimer, quelques mots de cette bouche divine avaient tout à coup changé

son délire en stupeur, sa joie en crainte; il se reprochait d'avoir

accepté les conditions imposées par Ellénore, comme s'il avait peur d'en

profiter. Les scrupules de cette âme délicate et noble avaient éveillé

les siens. Son attachement pour madame de Seldorf, qu'une passion trop

vive lui faisait oublier, venait de frapper à sa conscience et s'y

établissait en ami importun; son exaltation n'étant plus soutenue par

la présence qui la faisait naître, les difficultés de la situation lui

apparurent à travers les visions de l'espoir, l'enchantement d'un amour

mutuel. Il raisonnait son bonheur; c'est déjà le décolorer. Cependant

il était bien décidé à lui tout immoler. Sa probité se refusait à

renier les paroles qui l'enchaînaient à Ellénore. Il espérait s'être

lié irrévocablement, seulement il comptait pièce à pièce ce que lui

coûterait une félicité qu'il avait crue impayable. Il serait peut-être

resté tout le jour absorbé dans ses réflexions, si on n'était venu l'en

tirer en lui rappelant que ses chevaux l'attendaient depuis deux heures.

Alors, s'emparant du livre qu'avait oublié Ellénore, il alla retrouver

sa voiture.

A peine M. de Rheinfeld fut-il arrivé à Paris, que tous ses amis vinrent

le complimenter sur son futur mariage, et comme il paraissait fort

surpris d'un tel empressement, madame de Co... lui disait:

--Pourquoi jouer l'étonnement à propos d'un événement si prévu? En vous

faisant la politesse de mourir, ce pauvre baron de Seldorf vous cédait

naturellement sa femme, et, le deuil passé, vous deviez...

--Remplacer l'homme le plus ennuyeux du monde, interrompit Adolphe

en riant: c'est très-flatteur, mais cela ne me fait pas l'effet d'un

devoir.

--C'est bien mieux vraiment, dit Lemercier, c'est une ambition, un

brevet de supériorité, un honneur; car si le premier mari d'une femme

lui est ordinairement donné par le calcul ou les convenances, le second

est toujours choisi par elle. La sotte le prend beau, l'avare le prend

riche, la vaine le prend titré, la coquette le prend fat et crédule; la

femme d'esprit seule le veut supérieur, et celui à qui madame de Seldorf

fera le sacrifice de sa liberté sera mis par cela même au rang des

hommes les plus spirituels et les plus aimables.

--On vous sait plus de droits qu'un autre à cet honneur-là, dit madame

de Co... et le monde, ayant l'habitude de regarder comme fait ce qu'il

est convenable de faire, vous félicite d'avance de l'heureux sort qui ne

peut vous échapper.

--C'est par trop de zèle, reprit Adolphe; je pensais que les aristarques

de salons, si impitoyables pour les sentiments romanesques, les

intimités suspectes, et même les plus innocentes, respectaient encore la

grande institution du mariage, et n'en médisaient qu'après la cérémonie.

Je vois que rien n'est sacré pour nos moralistes de fantaisie; pourtant,

ils feraient mieux d'améliorer leur destinée que d'arranger ou de

déranger celle des autres.

Ces mots, dits sèchement, ne permirent pas de continuer à plaisanter

Adolphe sur un sujet qu'il prenait tellement au sérieux; mais cette

conversation, presqu'aussitôt interrompue qu'entamée, n'en laissa pas

moins une profonde impression dans son esprit. Il considéra sous

tous ses aspects la place que le monde lui assignait. Flatté dans son

amour-propre, son ambition, sa gloire, il se demanda, pour la première

fois, s'il était réellement libre de disposer de sa main; si elle

n'appartenait pas à la femme dévouée qui s'était consacrée à lui en

dépit de ses devoirs et du blâme de cette société d'élite, dont les

suffrages, les applaudissements devenaient chaque jour plus nécessaires

à son bonheur; s'il lui était permis, sans manquer à l'honneur, de

rompre un lien que sa durée commençait à rendre respectable, et cela au

moment même où ce lien pouvait être reconnu de Dieu et des hommes?

Si Adolphe avait pu avouer la véritable raison qui donnait tant de poids

à ses scrupules, il se serait pris lui-même en horreur; mais qui ne

s'est pas trouvé dans une de ces situations complexes où la passion,

n'aveuglant qu'à moitié sur les inconvénients attachés au succès de

ce qu'on désire, on accueille sans résistance les obstacles, les

considérations, les moindres délicatesses qui peuvent servir de

prétextes au retard, et même à l'anéantissement du projet conçu dans

l'ivresse de l'événement le plus vivement attendu. Avec quel facile

courage on sacrifie alors les intérêts de son coeur à ceux de son

orgueil! Avec quelle bonne foi on est dupe des motifs qu'on se donne

pour soumettre sa passion aux lois, aux exigences du code des salons. On

pleure si sincèrement le bonheur qu'on se refuse! la femme qu'on immole

à celle qu'on n'aime plus! Comment des regrets si déchirants, une

douleur si amère laisseraient-ils le moindre doute sur la réalité, la

profondeur de l'amour qui les cause? comment soupçonner d'un vil calcul,

la résolution qui coûte de vraies larmes!

Cependant le tableau de tout ce qu'il lui fallait braver pour s'allier

à une personne flétrie dans l'opinion, obsédait Adolphe en dépit de ses

efforts pour en détourner sa pensée. La voix de l'expérience lui disait

que les lois de la société sont plus fortes que la volonté des hommes;

que les sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des

circonstances et qu'on s'obstine en vain à ne consulter que son coeur;

on est condamné tôt ou tard à écouter la raison. Ainsi, dominé tour à

tour par le souvenir de madame de Seldorf, de ce qu'il lui devait, de ce

qu'il en pouvait attendre; par l'amour que lui inspirait Ellénore,

par la joie d'en être aimé, par toutes les agitations du regret et de

l'espoir, Adolphe avait déjà composé dix lettres dans sa tête, sans en

avoir écrit une seule ligne, tant il avait de peine à fixer ses idées.

Il pensait qu'en retardant sa réponse, quelque événement viendrait la

rendre plus facile, ou lui donner un moyen de l'éluder. C'est ce qui

arriva.

Madame Talma, déjà gravement malade, tomba dans un état désespéré. Ne se

faisant aucune illusion sur son danger, elle s'affligeait de mourir sans

avoir recommandé ses enfants à sa meilleure amie; appelant Ellénore

dans tous ses accès de fièvre, questionnant sans cesse Adolphe sur la

possibilité du prompt retour de madame Mansley, enfin lui témoignant à

toute minute ce désir des mourants auquel nulle volonté ne résiste.

Ce dernier désir d'une âme prête à s'envoler, Adolphe en le

transmettant, ne pouvait y mêler un autre sentiment que celui de ses

regrets. Comptant sur le coeur d'Ellénore pour apprécier sa discrétion,

il s'étendit sur les détails touchants de cette mort prochaine, calme et

résignée. «Je lui ai promis votre retour, écrivait-il, certain que cette

espérance la ferait vivre quelques jours de plus. Puissiez-vous revenir

à temps pour lui fermer les yeux, pour nous consoler tous deux en la

pleurant ensemble.»

Cette lettre, renfermant une si triste nouvelle, qui pourrait peindre

l'émotion d'Ellénore, lorsqu'on la lui remit, sa crainte de l'ouvrir,

son pressentiment à la vue du cachet noir qu'Adolphe y avait mis

comme pour préparer au chagrin qu'elle allait causer. Préférant les

suppositions les plus pénibles à la réalité qu'Ellénore redoutait, elle

considérait l'adresse de cette lettre et semblait vouloir en deviner le

contenu au plus ou moins de fermeté dans la manière dont son nom était

tracé. Plus son hésitation se prolongeait, plus sa respiration devenait

difficile. L'habitude du malheur dispose à le prévoir, et c'est avec le

même héroïsme qu'un brave marche à la mort, qu'Ellénore, préparée par

son imagination à tout ce qui devait la désespérer, se décida enfin à

lire la lettre.

--Pauvre amie! s'écria-t-elle, et un torrent de larmes s'échappa de

ses yeux. Ce premier mouvement de sincère douleur accordé à l'amitié,

Ellénore chercha parmi les expressions qui dépeignaient si vivement

l'affliction d'Adolphe, un mot, un seul mot qui se rattachât à la

décision qu'elle attendait. En vain elle cherchait à se convaincre du

scrupule religieux qui empêchait Adolphe de lui parler de lui, en même

temps qu'il lui écrivait pour ainsi dire sous la dictée de l'agonie.

Elle approuvait sa retenue; elle reconnaissait dans l'abnégation d'un

intérêt si puissant, ce respect pour la mort, ce bon goût qui se mêle,

en France, aux événements les plus dramatiques. Elle se figurait Adolphe

tout occupé des soins que réclamait la mourante, elle lui savait gré de

lui avoir promis son retour. Elle cherchait à voir dans cette manière

de disposer d'elle un commencement d'autorité conjugale. L'engager à

revenir, n'était-ce pas pour lui jurer plutôt qu'il ne pouvait

vivre sans elle? Eh bien, malgré tant d'espérances fondées, tant

de probabilités si rassurantes, ce fut le coeur oppressé d'un poids

insurmontable qu'Ellénore quitta la Suisse pour se rendre au dernier

voeu de sa mourante amie.

Son séjour aux eaux avait été marqué par autant d'ennuis que de succès;

plus sa beauté attirait les regards, plus on la citait, plus les femmes

que son éloge importunait y mêlaient des mots injurieux sur l'éclat

de ses aventures, et se promettaient de l'humilier chaque fois qu'elle

tenterait de s'approcher d'elles. Mais Ellénore, ayant déjà subi

l'impertinence des prudes galantes, ne s'y exposait plus, et la vie

retirée qu'elle menait commençait à déconcerter les projets de séduction

des uns et la méchanceté des autres, lorsque son brusque départ vint

ouvrir un nouveau champ aux conjectures. On répandit le bruit qu'elle

était partie pour faire courir après elle un des jeunes malades les

plus élégants de la saison, à qui son admiration pour elle et sa qualité

d'héritier d'un beau nom et d'une grande fortune devaient nécessairement

attirer les bonnes grâces d'une femme qu'on supposait fort légère.

Ainsi, dans une fausse position, on ne fait pas un mouvement qui ne

blesse, pas une démarche qui n'ajoute une prévention de plus à toutes

celles que la calomnie donne et que la crédulité accepte.

Ellénore, Volume II · 第 39 / 47 题