Les grandes agitations rendent la vie pénible, mais ne l'atteignent pas
dans son principe. C'est une pensée fixe et douloureuse, un mal sans
espoir dont on ne peut ni ne veut guérir, un secret brûlant qui consume
l'existence. Ellénore l'éprouva bientôt. On la vit dépérir au sein
du calme, entourée d'amis dévoués, spirituels; au milieu, sinon des
plaisirs, au moins des biens que l'on envie; sa santé s'altéra, les
médecins la déclarèrent en proie à une maladie de nerfs, nom qu'ils
donnent à toutes les maladies qu'ils ne comprennent pas. Ils lui
ordonnèrent d'aller prendre les eaux de Shisnach. Ces eaux, placées dans
un triste hameau, emprisonné par les plus hautes montagnes de la Suisse,
n'attiraient que de vrais malades; et la certitude de ne rencontrer
ni _agréables ni élégantes_, détermina Ellénore à s'y rendre. M. de
Savernon espérait l'y accompagner; mais elle lui donna de si bonnes
raisons pour lui épargner les méchants propos que l'on ne manquerait
pas de tenir sur sa présence aux eaux, lorsque sa santé ne pouvait lui
servir de prétexte, qu'elle obtint de lui d'y aller seule, mais à la
condition qu'il viendrait l'y chercher et protéger son retour.
Elle partit, presque heureuse de se savoir pour six semaines délivrée
du supplice de penser d'un côté et de parler d'un autre; il lui semblait
que dans le loisir qu'elle allait avoir d'analyser le sentiment qu'elle
inspirait à Adolphe, celui qu'elle éprouvait pour lui, elle trouverait
le parti le plus raisonnable à prendre contre sa folie. Comme si, chez
les femmes, la réflexion n'était pas toujours complice de l'amour.
Pendant qu'Ellénore se perdait en rêves enchanteurs et fouillait avec
avidité dans tous les trésors de l'impossible, la fidèle Rosalie, assise
près d'elle au fond de la calèche, gardait un silence respectueux, et
s'étonnait de voir sa maîtresse ne faire nulle attention à tout ce qui
passait sur la route.
Elles avaient déjà changé plusieurs fois de chevaux et venaient d'entrer
dans la forêt de Senart, lorsque l'essieu de la jolie calèche que madame
Mansley avait ramenée de Londres, se rompit tout à coup et la voiture
versa complétement. Heureusement c'était sur le sable des bas côtés, et
la chute causa plus de peur que de mal. On était à peu de distance du
relais; la voiture, liée tant bien que mal avec des cordes par Germain
et le postillon, fut traînée au pas à la poste prochaine, tandis que
Rosalie et sa maîtresse y arrivaient à pied.
L'ouvrier appelé pour raccommoder l'essieu et les dégâts causés par la
chute de la voiture, demanda deux heures pour la réparer. Il fallut bien
les lui accorder. Mais l'idée de passer tout ce temps dans une mauvaise
chambre d'auberge étant insupportable à Ellénore, elle commanda un dîner
pour ses gens, les laissa à la poste pour presser les ouvriers, puis
prenant le livre qu'elle avait dans son sac, elle demanda à une petite
fille qui se promenait, où conduisait l'allée du bois qui bordait le mur
des jardins du l'auberge:
--A la fontaine du Chêne, dit l'enfant, et si madame veut ben, je vas la
conduire.
Ellénore ayant accepté, la petite marcha devant elle, sans se séparer
de l'énorme tartine de pain et de beurre qu'elle dévorait avec grand
appétit.
--Est-ce bien loin d'ici cette fontaine!
--Oh, non, madame; c'est là où nous menons boire les vaches en revenant
du bois. Nous allons y être tout d'abord.
En effet, après avoir suivi l'allée jusqu'à un carrefour, elles prirent
un des sentiers qui y aboutissaient et s'enfoncèrent dans l'épaisseur
d'un taillis dont les hautes branches ombrageaient une source. Là,
au pied d'un chêne séculaire et riche de son luisant feuillage, était
couché le tronc d'un arbre mort, qui servait de banc aux bergers et
bergères dont les troupeaux venaient paître l'herbe des forêts. Ce lieu
parfaitement solitaire pendant les jours et les heures du travail des
paysans, parut à Ellénore un charmant cabinet de lecture; mais la douce
langueur qui s'empara d'elle en s'y reposant, l'avertit qu'il était
dangereux d'y rêver. Elle ouvrit son livre dans l'espoir d'y trouver
des distractions à sa pensée dominante, des consolations à sa peine
sans sujet. C'est une si grande leçon que le désespoir de René! que ces
belles paroles, sur les âmes dégoûtées par leur siècle, effrayées par
leur religion, qui «restées dans le monde sans se livrer au monde, sont
devenues la proie de mille chimères! Alors, dit l'auteur, on a vu naître
cette coupable mélancolie qui s'engendre au milieu des passions,
lorsque ces passions sans objet se consument d'elles-mêmes dans un coeur
solitaire.»
Quelle âme exaltée, quelle imagination déçue ne se retrouve pas dans
la peinture de ce morne découragement. Ellénore, moitié captivée par le
malheur d'Amélie, en voulait à René de l'avoir compris si tard; moitié
terrifiée par les conséquences d'un amour coupable, s'appliquait les
reproches du père Souci, et le profond dédain qu'il avait pour les
douleurs du frère d'Amélie. Ce mépris des chagrins du monde, qui lui
fait dire à René: «Étendez un peu votre regard, et vous serez bientôt
convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs
néants...--La solitude est mauvaise à qui n'y vit pas avec Dieu. Elle
redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout
sujet pour s'exercer.»
O triste vérité! pensa Ellénore. Mais comment se priver volontairement
de l'unique consolation accordée au malheur sans espoir! de ce charme
d'être seule avec sa pensée, d'en faire l'espérance qui manque, le
souvenir qui plaît, l'esprit qui séduit, la voix qui trouble! Comment
se refuser le plaisir d'une illusion qui vous rapproche de ce que vous
aimez qui vous le montre heureux de vous revoir! Ému de votre émotion,
tremblant, n'osant approcher ni vous appeler de peur de vous tuer de
joie.
Et en se parlant ainsi, Ellénore, palpitante, égarée passait sa main
sur ses yeux, comme pour se débarrasser d'un prestige. Vain effort!...
l'image dont elle a peur reste là, immobile. Elle veut se lever pour la
fuir: le tremblement de tous ses membres l'empêche de faire un pas. Un
cri expire sur sa bouche glacée d'effroi: elle est prête à retomber,
lorsque deux bras viennent à son secours, lorsqu'elle se sent presser
sur le coeur d'Adolphe.
--Ellénore! Ellénore! s'écrie-t-il; c'est moi! Ne tremblez pas ainsi.
Vous souriez! vous pleurez!... Oh! que je suis heureux du mal que je
vous fais!
--Je n'ai plus ma raison... Se peut-il!...
--Oui! Le ciel, touché de ce que j'ai souffert loin de vous, a voulu
m'en rapprocher par un miracle.
--Comment?... Qui vous a conduit ici?
--Dieu lui-même, vous dis-je. Je venais du château de L..., on m'arrête
ici près pour changer de chevaux. Je reconnais Germain sur la porte...
Il m'apprend l'accident qui vous est arrivé, l'endroit où vous êtes, et
j'accours vous y joindre.
--Parlez!... Oh! oui, parlez!... J'en crois mieux votre voix que mes
yeux.
--C'est ma joie... c'est mon adoration qu'il faut croire! Ah! quel autre
qu'Adolphe sera jamais plus fou du seul bonheur de vous aimer?
Et, dans son transport, Adolphe couvrait de baisers les belles mains
d'Ellénore, qui sans songer à les retirer portait sur lui un regard
inquiet facile à comprendre.
--A quoi bon vous reprocher mon amour, en redouter les témoignages?
N'avez-vous pas fait et dit tout ce qui devait le tuer s'il était
mortel! Les dédains, l'injure, l'absence, vous avez tout prodigué pour
le décourager, l'anéantir; eh bien, il n'en est que plus vif, plus
profond, plus tenace; essayez d'autres procédés.
Un charmant sourire accompagna ces derniers mots.
--Ce que j'éprouve en ce moment vous en dit assez, reprit Ellénore. A
quoi bon me réduire à vous implorer contre ma faiblesse! Ah! si vous
saviez dans quel instant vous m'êtes apparu?
--Vous pensiez à moi, peut-être; vous disiez: je suis son regret, son
espoir, sa vie, et c'est un amour si vrai, si dévoué, que j'immole à de
vaines considérations, à un lien sans charme, sans devoir, que rien ne
sanctifie, que je puis oublier sans peine et rompre sans remords. Et
vous vous promettiez d'être plus raisonnable, plus juste envers moi,
enfin, moins ennemie du bonheur de tous deux.
--Bien au contraire vraiment, j'évoquais votre image pour lui demander
de ne plus me poursuivre; je lui adressais tous les serments d'oubli,
les résolutions courageuses décidées dans la bonne foi de mon âme, et
que votre présence est venue déconcerter. Jugez de ce que cette vision
réalisée a dû produire sur mon esprit; je n'en puis revenir encore.
--Vous le voyez, le ciel est de mon parti, dit Adolphe enivré
d'espérance; comment ne pas reconnaître sa divine protection dans le
hasard qui m'amène à vos pieds, dans ce concours de circonstances qui
vous livre à mon amour, ici, sous son regard brûlant, au milieu de
toutes les richesses de la nature, de toutes les fleurs qu'elle fait
naître, de tous les parfums qui enivrent! Ah! Dieu lui-même nous a
conduits dans ce lieu enchanté pour y recevoir nos serments, pour nous
ordonner d'être l'un à l'autre. Ellénore! chère Ellénore! en peux-tu
douter?
--- Non, s'écrie-t-elle avec l'accent de la terreur, non, le ciel ne
peut m'ordonner cette trahison. J'en mourrai... mais jamais...
--Point de blasphèmes, dit Adolphe en posant sa main sur la bouche
d'Ellénore. Tu m'aimes, tu m'appartiens... Eh! pourquoi ma vie te
serait-elle moins chère que le bonheur d'un autre? pourquoi les restes
d'un amour éteint, d'un amour que tu n'as jamais partagé, auraient-ils
la puissance d'étouffer le feu d'une passion que rien n'a pu vaincre?
Est-ce le monde qui t'arrête? Ce monde, absorbé dans ses frivolités
solennelles, ne lira pas dans des coeurs tels que les nôtres; nous
serons heureux en dépit de lui, de ses jugements, de ses insultes; à
l'abri de mon amour, ses coups ne pourront t'atteindre. Mon culte pour
toi, pour ton noble caractère, lui révèleront tous les dons que le ciel
t'a prodigués, et c'est en passant par mon coeur que tu regagneras ta
place dans son estime.
C'était connaître la double faiblesse d'Ellénore que d'avoir recours à
ce paradoxe amoureux. Mais Adolphe savait tout ce qu'elle souffrait
du monde, et il cherchait à lui faire illusion sur ce qu'un nouvel
attachement lui attirait de nouveaux mépris.
Ellénore, sous l'influence d'un bonheur si imprévu, portée à croire que
son amour n'offensait pas le ciel, puisque tout se réunissait pour le
protéger, adopta, malgré tous les efforts de sa raison, les sophismes
passionnés dictés à Adolphe par un coeur en délire.
--Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, comment écouter de si douces paroles et
garder sa raison? Comment ne pas répondre par l'aveu de tout ce que je
souffre pour lui depuis le jour où une seule inflexion de sa voix est
venue à jamais troubler mon existence? Oui, depuis ce jour, je n'entends
plus qu'un son, je ne vois plus qu'une image, je n'ai plus qu'une
pensée; tout ce qui n'est pas Adolphe n'existe plus pour moi; chacune de
mes actions a pour but de le fuir ou de lui plaire. Le peu de bien que
je fais, mon courage à secourir le malheur, à supporter l'injustice,
mes faibles vertus, enfin, je ne les dois qu'à l'espoir d'en être louée
devant lui. Il est ma honte, mon orgueil, mon désespoir, ma joie.
--Ah! s'il est vrai, dit Adolphe en serrant Ellénore sur son soin,
viens... suis-moi... Allons cacher notre bonheur loin de ceux qui
l'empoisonneraient, loin des envieux qui ne sauraient ni le supporter
ni le comprendre; dispose de moi, de mon avenir! Qu'est-ce qu'une vie
entière pour prix d'un tel moment?...
--Grâce pour ma faiblesse, dit Ellénore d'une voix étouffée, en
s'échappant des bras d'Adolphe. Songez à tout ce que renferment ces
paroles, au ciel qu'elles ouvrent devant moi; et sauvez-nous à tous
deux le tort de soumettre notre destinée à un instant de délire. Cette
fièvre, dont je tremble autant que vous, cette félicité enivrante qui
rend tous les obstacles vains, tous les sacrifices possibles, je n'en
veux rien obtenir, rien de ce que la raison ou l'intérêt condamne. S'il
est vrai que je sois pour vous ce que vous êtes pour moi, ajouta-t-elle
avec dignité, s'il est vrai que votre avenir m'appartienne, que Dieu le
consacre à réparer tous les maux, à effacer toutes les injures d'un
sort injuste, barbare; s'il vous a choisi parmi ses anges pour être mon
protecteur, ma providence sur la terre, la réflexion, les calculs, rien
ne changera votre vocation. Le serment proféré dans l'ivresse ne sera
point démenti dans le calme. Votre volonté sanctifiera vos désirs, et
je n'aurai pas la crainte de vous voir rougir de mon bonheur. D'ici là,
souffrez que j'attende votre décision; laissez-moi partir loin de vous.
Je serai à Shisnach dans cinq jours. Faites que j'y reçoive le lendemain
une lettre qui presse mon retour ou qui éternise mon absence.
--Madame, madame, la calèche est raccommodée, criait la petite fille en
accourant vers la fontaine.
--Et les chevaux sont attelés, dit Germain qui suivait l'enfant; faut-il
dire au postillon d'attendre madame?
--Non, répondit vivement Ellénore, je pars à l'instant. Adieu,
ajouta-t-elle d'un ton léger en se tournant vers Adolphe, parlez de moi
à nos amis; empêchez-les de m'oublier.
Puis elle s'élança en avant de Germain, mit une pièce d'or dans la main
de la petite fille qui l'avait conduite à cette fontaine de Chêne, dont
le souvenir devait vivre si longtemps dans son coeur; et les claquements
du fouet des postillons apprirent bientôt qu'elle s'était remise en
route.