M. de Savernon entra un matin chez Ellénore en disant:

--Je vous devais ma rentrée en France, la fin d'un exil insupportable,

et je vous rendais grâce chaque jour d'un si grand bienfait. Eh bien,

il faut y renoncer. Il n'est plus possible de vivre ici pour être témoin

des horreurs qui s'y commettent. _Ce Robespierre à cheval_ en veut

décidément au trône de Louis XIV, et se propose d'exterminer tous

ceux qui y ont des droits légitimes. Il vient de faire enlever le duc

d'Enghien, au moment où vivant modestement hors de France, à Altenheim,

il repoussait avec horreur la proposition qui lui avait été faite de

soudoyer un assassin du premier consul; au moment où perdant tout espoir

de voir les Bourbons recouvrer le pouvoir, il se consolait dans l'amour

des malheurs de sa famille.

--Le duc d'Enghien arrêté, s'écria Ellénore, et sous quel prétexte?

--Comme complice de Pichegru: mensonge atroce et suffisamment prouvé

par la tranquillité du prince à attendre les gendarmes de Bonaparte,

lorsqu'il lui aurait été si facile de s'enfuir à la nouvelle de

l'arrestation de ses soi-disant complices. Mais ce bruit, répandu pour

contenter la populace, n'abuse personne. Le prince est à Vincennes,

où, pour s'en débarrasser plus vite, on va le soumettre à un conseil de

guerre. Après lui viendront tous ceux qui étaient attachés aux Bourbons

par leurs places, leurs intérêts, leurs sentiments, et ce sera une

nouvelle terreur, coiffée d'un bonnet de grenadier au lieu d'un bonnet

rouge. Il faut partir pendant qu'on le peut encore, avant que les

fusillades aient remplacé la guillotine.

--Ah! mon Dieu! dit en entrant le comte de Ségur, qui peut te donner de

semblables idées?

--Ce qui se passe, et ce qu'on doit attendre d'un homme que la rage

de régner portera aux plus barbares excès contre tout ce qui lui fera

obstacle. Ce qu'il tente aujourd'hui vous dit assez ce qu'il accomplira

demain. Partons, vous dis-je!

--Émigrer de nouveau! Mais rappelez-vous donc les ennuis de cette vie

d'exil et tout ce que vous avez risqué pour revoir ce pays que vous

voulez quitter, dit Ellénore.

--Vraiment, je ne le fais pas par caprice; mais je ne saurais me taire

sur les horreurs que je vois, ni échapper à l'espionnage des ilotes

du dictateur; admirez comment il traite les gens qu'il suppose ne pas

l'aimer, car il va tuer ce malheureux prince uniquement pour servir

d'exemple à ceux qui osent discuter ses droits au trône.

--Le tuer! répéta M. de Ségur; ah! je crois que vous allez au delà de la

volonté du premier consul. Des personnes qui l'approchent de très-près

m'ont affirmé que l'arrestation du prince, dont l'illégalité frappe tout

le monde, n'a été ordonnée que pour faire peur aux émigrés rassemblés à

Altenheim, et que le mauvais effet de ce coup d'état ayant déjà éclairé

Bonaparte, il est probable qu'on se bornera à renvoyer le duc d'Enghien

en Allemagne, sous le serment de ne jamais porter les armes contre

la France. Mais voilà un homme qui en sait plus que nous là-dessus,

puisqu'il a un ami ministre, ajouta le comte en voyant arriver le

chevalier de Panat.

--Ah! mon ami ministre ne sait rien de ce qui se fait sur terre; il

est bien assez occupé vraiment de nos ennemis maritimes, répond le

chevalier. Mais je viens de rencontrer sur le boulevard un célèbre

votant que je ne veux pas vous nommer, et dont la figure enjouée m'a

causé un certain effroi. Ce n'est pas que le pauvre homme ait la moindre

animosité contre le prisonnier de Vincennes; mais quand on a voté la

mort de Louis XVI et qu'on se l'entend souvent reprocher, on n'est pas

fâché de voir le héros du jour tomber dans la même faute dont on vous

fait un crime, et j'ai cru lire la sentence de l'héritier du grand Condé

dans l'air niaisement satisfait de ce ci-devant républicain.

--Heureusement, tous ceux qui sont appelés à juger le prince n'ont pas

le même intérêt que votre monsieur à justifier son vote par un arrêt

infâme, dit le comte.

--Tous, non; mais il en est qui peuvent compter double et dont

l'influence est d'autant plus à redouter qu'ils se sont rendus

nécessaires au premier consul. Ce sont des flatteurs haineux toujours

ravis des défauts et des torts du maître, et partant toujours prêts à

les encourager.

--Quoi! vous pensez qu'un homme monté si haut par le seul fait de

sa gloire, irait la ternir volontairement pour le bon plaisir de ses

conseillers et pour leur donner une garantie sanglante de sa religion

révolutionnaire?

--J'en ai peur, dit le chevalier.

--Et moi j'en suis sûr, dit M. de Savernon, c'est pour cela que je

m'expatrie une seconde fois.

Ellénore paraissait si malheureuse de la résolution de M. de Savernon

que ses amis se réunirent pour engager le marquis à attendre l'événement

avant de prendre un parti. Il était tellement exaspéré, qu'Ellénore

ne mêla point ses instances aux leurs, tant elle craignait de le voir

victime de son indignation trop éloquente.

--Au fait, reprit-il, autant se faire tuer ici qu'aller mourir d'ennui

et de honte là-bas! Pourquoi ceux qui sont nés comme nous et qui pensent

comme moi, n'iraient-ils pas demander à ce Bonaparte d'épargner un

Bourbon?

Chacun se récria sur la témérité et l'inutilité de cette démarche.

--Eh bien, moi qui le hais, j'en pense mieux que vous, continua M. de

Savernon, car je le crois capable d'être sensible à une action noble et

courageuse. Qui sait? peut-être n'attend-il qu'une sollicitation de

la part des émigrés qu'il a laissés rentrer, qu'une démonstration qui

atteste l'innocence du duc d'Enghien pour le mettre en liberté. Avec son

million d'hommes armés et prêts à tout saccager pour lui plaire, il est

bien assez fort pour nous accorder cette faveur.

--Sans doute; mais ne nous pressons pas de la demander, dit le

chevalier; Cambacérès est, dit-on, de notre avis. On prétend même

qu'après un long plaidoyer dans l'intérêt du prince, on lui a répondu:

«Vous êtes donc devenu bien avare du sang des Bourbons?» Il est sur que

si celui-là plaide pour le duc, il y en aura bien d'autres. Espérons

dans la bonté de la cause, et puis aussi dans le caractère du premier

consul; c'est un homme de génie qui blâme avant tout le mal inutile;

d'ailleurs, il déteste trop les jacobins pour vouloir les imiter.

Ce raisonnement parut plausible, et l'on attendit le lendemain avec plus

d'espoir que de crainte; mais quelle stupeur frappa ce lendemain, tout

Paris, à la nouvelle de l'assassinat juridique qui avait eu lieu dans

la nuit! Quelle leçon dans le morne silence de cette ville! dans ces

personnes consternées qui s'abordaient en levant les yeux au ciel, se

serraient la main et se séparaient aussitôt pour éviter de se dénoncer

par la moindre plainte; ordinairement dans les crimes de parti, les

victimes seules font pitié; mais dans cette circonstance, les bourreaux

étaient si malheureux de leurs succès, si honteux de leur obéissance,

qu'ils n'avaient pas la force de dissimuler le poids qui les oppressait;

tout le monde désirait savoir les détails de cet horrible drame, et

personne n'osait les demander. L'étonnement, le regret, la terreur,

semblaient avoir éteint toutes les voix.

Pour la première fois, Ellénore ne déplorait pas l'absence d'Adolphe;

car il n'aurait pu taire son indignation, et Dieu sait comment on l'en

aurait puni. Redoutant pour elle et ses amis l'impossibilité de

modérer l'impression qui les dominait, et ce qui pouvait résulter

d'une indiscrétion, Ellénore avait prétexté un grand mal de tête pour

s'enfermer chez elle. Madame Delmer, qui avait aussi de fortes

raisons pour se soustraire à la curiosité des indifférents, qui sont

très-souvent sans le savoir les complices des espions, lui fit demander

de la recevoir, avec toute l'insistance qu'on met à réclamer un service

important.

--Par grâce, continuez à faire défendre votre porte, ma chère amie, car

si je vous demande un asile, c'est pour être sûre de ne voir que vous,

dit madame Delmer, dans une agitation qui frappa Ellénore.

--O mon Dieu! auriez-vous commis quelque imprudence? seriez-vous

inquiétée?

--Non, pas encore, mais je le serais bien certainement, si je m'exposais

à discuter avec les bavards qui assaillent ma maison depuis ce matin;

car je suis hors d'état de supporter patiemment leurs déclamations

contre celui qu'ils appellent le Tibère moderne, le Corse assassin, le

tyran de la France, et cela quand j'ai la conviction que ce tyran, ce

monstre sanguinaire est, à l'heure qu'il est, le plus malheureux de tous

les hommes qu'il gouverne.

--Je le croirais, car il vient de changer une grande admiration en

haine.

--Et il ne la mérite pas.

--Quoi! vous pourriez l'absoudre de l'exécution de cette nuit?

--Et s'il ne l'avait pas voulue? Si, dupe d'un excès de zèle, ou plutôt

d'un machiavélisme infernal, il était obligé de subir les conséquences

d'un crime qu'il n'a point ordonné?

--Lui si fort, si puissant, aurait permis...

--Oui, qu'on outrepassât ses ordres. En se saisissant de la personne du

prince, il avait voulu effrayer les émigrés rassemblés à Altenheim,

et les royalistes conspirant à Paris. Entouré de complots, son bureau

couvert des preuves écrites de la trahison de Moreau, des efforts de

Pichegru pour le faire assassiner et remettre les Bourbons sur le

trône, Bonaparte s'est livré dans son premier mouvement de colère à

des menaces, à des projets de vengeance, que des gens intéressés à

sa sévérité, à sa cruauté même, ont affecté de prendre au pied de la

lettre, et comme personne ne savait aussi bien qu'eux que le moindre

incident favorable au prince, la moindre démarche de sa part auprès du

premier consul aurait suffi pour le désarmer, ils se sont bien gardé de

lui faire savoir que le duc d'Enghien avait demandé plus d'une fois et

avec instance à le voir. Ils savaient que satisfait dans son orgueil

à la vue d'un Bourbon lui demandant la vie, il la lui accorderait; et

craignant que sa générosité n'allât plus loin, ils ont hâté le supplice,

pour échapper au danger de la clémence; voilà ce que vient de me dire un

homme dont vous connaissez le crédit et qui arrive de la Malmaison,

il était présent lorsque le colonel Savary est venu rendre compte au

premier consul de l'exécution du prince, de ses dernières paroles et

de la fermeté noble avec laquelle il avait subi le feu. Un geste de

surprise aussitôt comprimé, une expression de colère et de douleur, des

questions brèves qui semblaient faites pour se donner le temps de se

remettre; voilà les seuls indices qui firent deviner ce qui se passait

dans l'âme de Bonaparte.

La porte du cabinet étant mal fermée, on entendait les gémissements de

madame Bonaparte et de sa fille, qui pleuraient dans un cabinet à côté,

et les imprécations de M. de Caulaincourt, qui accusait tout haut les

auteurs de ce complot politique d'avoir voulu le déshonorer et imprimer

à la gloire du premier consul une tache ineffaçable. Dans tout ce que

son désespoir lui inspirait, la pensée qu'on avait abusé d'un ordre

arraché à la colère et exécuté avec la vitesse de la foudre, dans la

certitude qu'une heure plus tard il était révoqué, revenait sans cesse,

et ces reproches sanglants, ces exclamations imprudentes était une

justification complète des intentions du premier consul.

»--Ah! s'écriait M. de Caulaincourt, si je n'étais sûr qu'il est en ce

moment l'homme le plus malheureux de tous ceux qu'il commande, je ne

resterais pas une minute de plus à son service.

--Eh bien, il a raison, ma chère, ajouta madame Delmer, car lorsque

Savary et Réal furent partis, M. ***, resté un moment seul avec le

premier consul, l'a vu dans un état d'autant plus violent, qu'il sentait

la nécessité de le surmonter, et de ne pas laisser soupçonner qu'au

faîte de la puissance, on pût se jouer de lui et le placer entre

l'obligation d'accepter un crime ou une défaite. Il y va peut-être de

ce trône auquel il aspire... et le mal étant fait, il se résigne à en

porter le blâme; mais il n'en est pas moins digne de pitié. Voilà ce

que je ne saurais dire sans m'attirer la colère de tous les gens que je

connais, car l'indignation est au comble. Vous allez en juger, j'entends

la voix de M. de Savernon qui insiste pour vous voir. Je ne veux pas le

priver de ce plaisir, et je vous quitte.

--Non, restez plutôt pour m'aider à le calmer, dit Ellénore, à

l'empêcher de se perdre par les discours les plus violents.

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte de son cabinet, et M. de Savernon

entra. L'accablement de la douleur tempérait chez lui les élans de la

fureur: elle s'exhalait en injures étouffées...

--Le monstre! le Tibère! disait-il, le voilà qui commence ses véritables

exploits; c'est pour arriver là qu'il passait par la gloire... Et nous

attendrions ici, tranquillement, qu'après avoir fusillé les chefs, il

égorge les serviteurs? Non, la Révolution était moins redoutable. La

folie d'un peuple cède au génie d'un homme; mais la cruauté d'un homme

s'augmente par le succès; et je vous prédis le retour d'un règne d'un

Louis XI.

Madame Delmer combattit cette opinion avec douceur et fermeté; elle se

permit aussi des prédictions que le temps a réalisées, mais que M.

de Savernon accueillit comme autant de rêves insensés. Ce qu'il dit

d'injurieux pour le premier consul, à propos du funeste événement

du jour, était l'écho de tout Paris. Les jacobins eux-mêmes, en se

réjouissant beaucoup de cet acte arbitraire, affectaient d'en médire, et

reprochaient à ce crime de n'avoir pas pour excuse la liberté. Eh bien,

dans cette désapprobation générale, on n'eut pas un instant la crainte

d'une révolte, tant le pouvoir savait se faire respecter.

La terreur qui résulta de la mort du duc d'Enghien paralysa subitement

la conversation. Le premier consul lui-même parla sans interlocuteur

pendant trois jours, soit au conseil, soit à la Malmaison; tous ceux

qui avaient une habitation à la campagne allèrent s'y réfugier. Ellénore

sentit l'urgence de fermer pendant quelque temps sa maison à ses

causeurs aristocratiques et politiques, puis tout se rétablit peu à

peu dans l'ordre ordinaire. Bonaparte mit sur sa tête la couronne

de Charlemagne; on le laissa faire. Les ambitions, les intrigues, se

ranimèrent comme avant la Révolution. La nouvelle noblesse reporta sur

les bourgeois toutes les impertinences qu'elle recevait de l'ancienne.

La société redevint amusante, imposante et exigeante. Quand chacun s'y

créait une place, il était cruel de n'en pas avoir; aussi ce chagrin

fut-il d'autant plus sensible à Ellénore qu'il était de ceux dont on ne

se plaint jamais.

Ellénore, Volume II · 第 37 / 47 题