La fin de l'hiver étant devenue fort rude, les amis d'Ellénore la
supplièrent de revenir à Paris par pitié pour le froid qui les gelait en
allant la voir. Elle ne pouvait leur faire un plus grand sacrifice; car
la société, devenant chaque jour plus sévère pour elle, lui inspirait
un vrai désir de la fuir; et s'il faut l'avouer, la certitude de n'y pas
rencontrer Adolphe dépeuplait à ses yeux les plus agréables salons de
Paris.
Cependant, à peine la sut-on de retour en ville que tous ceux qui la
connaissaient s'empressèrent de la visiter, les uns par un véritable
intérêt, les autres par pure oisiveté.
Le retour de la guerre changeait la position des émigrés, rentrés en
grand nombre pendant le peu de temps qu'avait duré la paix. Tant que
tous les gouvernements étrangers acceptaient le sien, Bonaparte voyait
la cause des Bourbons sans appui, et les émigrés sans moyen de les
remettre sur le trône. L'Angleterre reprenant les armes contre la
France, devait chercher à l'inquiéter de toutes manières, et lui créer
des conspirateurs dans tous les partis. La conjuration de Georges
Cadoudal ne laissa aucun doute au premier consul sur le sort que lui
réservaient les royalistes: leurs projets d'assassinat bien prouvés,
il se crut le droit de sévir contre de tels ennemis; malheureusement,
trompé par de faux rapports, il enveloppa dans sa vengeance un innocent
dont la mort a été le plus grand chagrin de la vie de Napoléon.
Rien ne saurait donner une idée des agitations de la société de Paris
à cette époque. Le besoin de s'amuser, de profiter des avantages d'un
gouvernement fort, éclairé, et surtout très-généreux pour ceux qui
s'attachaient à lui, avait déjà conduit au cercle des Tuileries un
grand nombre des habitués de Versailles; de vieux colonels royaux s'y
trouvaient à côté de nos soldats parvenus, et la grande coquette du
salon de madame Bonaparte aurait pu l'être de celui de la reine.
Tous ceux qui portaient une épaulette regardaient en pitié ce
qu'ils appelaient les _pékins_ de la cour consulaire, et les anciens
gentilhommes riaient des manières grotesques de plusieurs de ces
courtisans guerriers. Au milieu de ces contrastes, et comme pour les
faire mieux ressortir, on voyait des groupes de républicains pervertis
ou convertis, selon qu'ils étaient jugés par le public ou le premier
consul. Ceux-là étaient pour la plupart des gens de talent qui auraient
préféré un gouvernement libéral à un état despotique, mais chez qui la
crainte de vivre sans emploi, sans succès, sans fortune, faisait taire
l'opinion. A la tête de cette troupe d'apostats politiques marchaient
quelques terroristes, dont on oubliait les exploits sanguinaires, en
voyant leurs victimes paraître ne pas s'en souvenir. C'était un conflit
d'ambitions actives, de vanités renaissantes, de haines sourdes, de
camaraderie ostensible, de malveillance et de flatterie envers le
pouvoir qui amenait chaque jour quelque scène piquante. On avait gardé
de la Révolution le goût de discuter sur les mesures du gouvernement;
on parlait très-haut et très-mal des projets ambitieux de Bonaparte;
sa police ne le lui laissait pas ignorer et se croyant placé entre
la nécessité de sévir ou de succomber, il se décida pour la sévérité.
Moreau, compromis dans la conspiration de Georges et de Pichegru, fut
arrêté. On ne vit dans celle mesure qu'un acte de rivalité belliqueuse.
Les propos du public à cette occasion devaient exciter la colère du
premier consul. Il eut la faiblesse d'y céder.
Les gens d'esprit qu'il employait, et dont il était à la fois la terreur
et la dupe, avaient deviné dès longtemps le but de ses efforts, et
ne s'inquiétaient que de la route à lui faire prendre pour y arriver.
L'important pour eux était de ne pas être sacrifiés à un traité
quelconque. Connaissant l'étendue du génie de Napoléon et combien il
lui serait facile de se passer d'eux, combien chaque jour ajoutant à
sa gloire, diminuait de leur crédit et relâchait les liens que la
Révolution avait formés entre eux, ils en rêvaient d'autres. Ceux de
l'amitié, de la supériorité, de la confraternité étant impossibles,
ils eurent recours à ceux de la complicité. Le plus fin de tous, se
rappelait le mot du duc de L... parlant d'un aimable roué de la vieille
cour:
«C'est un ami charmant, je l'aime de tout mon coeur; mais nous ne sommes
vraiment liés que par nos mauvaises actions.» Il pensa qu'en effet
c'était s'assurer à jamais la protection de Bonaparte, que de l'aider
dans une injustice sanglante, dans un de ces coups de parti qui ne
permettent plus de conciliation, et qui attachent pour toujours les
valets qui l'ont conseillé au maître qui l'a laissé faire.