XXXIII

Une lettre d'Adolphe à madame Delmer arriva à propos pour calmer

l'esprit d'Ellénore. Il avait trouvé plus convenable d'instruire la

première de son prochain départ pour le château de L..., et des soins

que réclamait de son _amitié_ le deuil de madame de Seldorf. En faisant

passer cet avis par un tiers, il avait obéi à un de ces scrupules de

conscience si impérieux dans toutes les fausses positions.

Ellénore l'aurait blâmé d'en agir autrement envers une personne dont

il avait reçu tant de preuves d'intérêt; et pourtant, l'idée des soins

qu'il donnait à la baronne lui était si désagréable, qu'elle cherchait

sincèrement à s'en affranchir; mais, que peut la volonté d'esprit contre

la faiblesse du coeur?

Ellénore sentit si bien la nécessité de combattre la sienne, même après

s'être flattée de la gouverner, qu'elle désirait parfois être moins

insensible à l'amour de Lucien, à cette passion si franche, que rien

ne décourageait, et dont le monde devait bientôt l'obliger à faire le

sacrifice. La vie retirée qu'elle mena pendant tout l'hiver à Londres

fut bientôt calomniée; on l'expliqua par le plaisir qu'elle avait de

recevoir tous les jours M. de la Menneraye. C'était un avantage qu'il

partageait avec plusieurs graves amis de madame Mansley; mais on se

garda bien de parler de ceux-ci. D'ailleurs, n'était-il pas le plus

aimable, et partant le plus aimé! Ces méchants bruits parvinrent aux

oreilles de M. de Savernon; il adressa quelques reproches timides

auxquels Ellénore trouva plus simple de répondre par son retour en

France.

Le chagrin de se séparer de son enfant lui parut une justification

suffisante: et puis, s'il faut l'avouer, elle éprouvait un véritable

soulagement à se voir soupçonner à faux.

Lorsqu'elle revint à Paris, avec madame Delmer, la paix touchait à sa

fin. Le consulat à vie, l'institution de la Légion d'honneur, le rappel

des émigrés, les préparatifs de guerre occupaient tous les esprits. Les

frondeurs ne tarissaient pas en épigrammes, en bons mots sur les

décrets de la prétendue république, sur la toute puissance du dictateur.

Insensible à ce que son génie inventait pour la gloire, pour le bonheur

de la France, ils épiaient ses fautes pour les dénoncer, et les exagérer

aux yeux de la nation; ils lui créaient des difficultés à vaincre

dans ses projets d'améliorations, et le forçaient, par leur opposition

constante, harcelante, à redoubler d'autorité pour se défendre.

--Avant de les poignarder, disait M. Daru, ce sont les Brutus qui font

les Césars.

En effet, la mauvaise humeur du petit nombre de républicains échappés

à la guillotine n'a pas peu contribué à changer la toge consulaire en

manteau impérial.

Parmi tant d'édifices écroulés sous la Révolution et relevés par

le Consulat, ce qui frappa le plus Ellénore, ce fut la résurrection

complète de la société parisienne, avec ses lois, avec ses usages,

ses préjugés et ses ridicules; sauf quelques exceptions en faveur des

parvenus dont la fortune était un droit à toutes les places et à tous

les salons, on commençait à discuter les titres à la considération,

au plus ou moins d'égards, de déférence. Les rangs se reprenaient

tacitement. La hiérarchie militaire semblait autoriser celle de

l'ancienne noblesse, et le vieux bon ton exerçait une action despotique

dans toutes les sociétés qui visaient à l'élégance.

Chaque salon avait son oracle de l'ancien régime, son duc de Lauzun.

C'est lui qui, du fond de sa pauvreté, dirigeait le luxe des nouveaux

enrichis; qui leur apprenait la simplicité recherchée, l'indifférence

apparente pour tous les grands intérêts; la bonne grâce dans l'égoïsme;

la politesse dédaigneuse; enfin, le savoir-vivre, dont l'ignorance

attirait aux puissances du jour tant d'épigrammes offensantes et de

couplets moqueurs.

La prétention au retour des ci-devant usages devait naturellement

ramener les abus de cet ancien code de galanterie si favorable aux

fantaisies, aux aventures amoureuses, et si rigoureux pour les grandes

passions.

La cour de madame Bonaparte, composée primitivement de quatre femmes

très-estimables, s'augmentait chaque jour par de nouvelles présentations

qui provoquaient de singuliers débats sur la conduite des femmes,

ambitieuses de se montrer au cercle des Tuileries. D'abord celles dont

les maris étaient utiles au premier consul, soit à l'armée, soit au

conseil, étaient reçues de droit et malgré tout. On rachetait cet

excès d'indulgence par une sévérité souvent injuste, et même burlesque,

surtout lorsque l'on comparait les inconséquences reprochées aux femmes

exclues, avec les torts si graves des femmes admises.

Quand la pruderie, prenant un faux air de vertu, parvient à faire

discuter dans le monde les intérêts de la morale, chacun prend leur

parti: il faut être si pur pour oser parler contre, pour braver les

quolibets méchants en défendant une pauvre égarée, une innocente victime

de la corruption, de la trahison des hommes!

Ellénore ne resta pas longtemps sans s'apercevoir du changement qui

s'était opéré dans la société pendant son absence; elle avait reçu de la

sienne un accueil fort gracieux; mais à travers les démonstrations les

plus polies, les plus amicales, elle avait deviné une sorte d'embarras

dont elle n'osait s'avouer la cause. En effet, ses amies, dont le

dévouement pour elle était le même, tourmentées de l'idée de ne pouvoir

faire partager l'estime qu'elles lui portaient aux personnes qui la

jugeaient d'après les bruits répandus sur son compte, cherchaient à

ne pas la mettre en contact avec ses détracteurs. L'impossibilité de

ramener leur opinion à plus de justice donnait à chaque maîtresse de

maison où se trouvait Ellénore la crainte trop fondée de voir arriver

quelque parente, ou amie, ou simple connaissance, dont la pruderie

se trahirait par quelques procédés humiliants pour madame Mansley. Il

naissait de ce bon sentiment une contrainte visible qui empoisonnait le

charme de toutes ses relations.

Madame Talma seule conservait avec Ellénore ce parler franc, dénué de

toute arrière-pensée, qui semblait se continuer comme pour mieux faire

sentir la retenue qui gênait les autres conversations. La position de

madame Talma expliquait cette différence. Les femmes de bonne compagnie

qui venaient chez elle avaient d'avance sacrifié les susceptibilités

d'une austérité sévère aux charmes d'un esprit ravissant, à l'estime

d'un caractère noble, et souvent à la reconnaissance d'un éminent

bienfait. D'ailleurs, l'âge de l'aimable Julie, les hommages que

n'avaient cessé de lui rendre toutes les illustrations du siècle, et qui

faisaient de son salon le rendez-vous des célébrités de l'ancien et du

nouveau régime, justifiaient l'oubli des erreurs de sa jeunesse. Mais

la beauté d'Ellénore était présente, on ne pouvait lui faire grâce; et

comme on s'avoue rarement les véritables motifs qui portent à traiter

froidement une personne dont on avait accepté la situation, sa société

libérale lui reprocha ses relations avec les royalistes, et ceux-ci

allèrent jusqu'à lui faire un crime de sa reconnaissance envers la

société républicaine à laquelle elle devait sa liberté et celle de ses

amis.

Dès que la paix fut rompue, les événements se succédèrent avec rapidité,

et le gouvernement prit une attitude d'autant plus imposante qu'il se

servait de tous les pouvoirs pour assurer le sien. Le clergé se vit tout

à coup en crédit dans la personne de l'évêque de Malines et dans

celle du cardinal de Belloy, archevêque de Paris. Cette mesure, d'une

politique savante, avait rappelé un grand nombre de familles émigrées.

Le service divin était rétabli dans toute sa pompe et aux jours fixés

par l'ancien calendrier. Le nouveau avait disparu avec les décades et le

titre de citoyen, auquel Bonaparte avait substitué celui de _monsieur_

dans sa lettre aux cardinaux, archevêques et évêques de France. Ce

retour à la dévotion et aux anciens usages, tourné en dérision par les

frères d'armes du premier consul, ne s'effectuait qu'avec timidité.

Les prêtres eux-mêmes, encore terrifiés par le souvenir des traitements

barbares qu'ils avaient eu tant de peine à éviter, confessaient en

secret leurs pénitents, et dissimulaient par-dessus tout l'influence

qu'ils exerçaient toujours dans la plupart des anciennes familles.

Ellénore en eut un exemple frappant.

A mesure que la société se reconstituait et faisait passer ses

différents membres par le scrutin de l'opinion, Ellénore, ayant chaque

jour plus à s'en plaindre, s'en tenait éloignée le plus possible, et

prolongeait son séjour à la campagne fort au delà de la belle saison.

Un matin, qu'elle s'abandonnait, solitaire, à ses tristes rêveries, on

vint lui annoncer la visite de deux soeurs de charité qui, bien que

dans un costume bourgeois, étaient munies de toutes les attestations des

chefs de leur ordre, et d'une lettre du curé de Saint-Sulpice. Pensant

qu'il s'agissait de quelques pieuses aumônes, madame Mansley s'empressa

de les faire entrer et de les encourager dans leur mission par l'accueil

le plus affectueux. A peine assise, la plus âgée des deux soeurs lui

remit un billet, en lui expliquant comment, n'ayant pas grande confiance

dans les messagers de campagne, M. le curé les avait chargées de sa

commission, et du soin d'insister beaucoup près de madame Mansley, pour

la déterminer à se rendre à sa prière. Ellénore lut:

«Madame, une personne qui pense que vous la devinerez, vous prie

instamment de vous rendre demain, mardi soir, pendant le salut, à

Saint-Sulpice. Le bedeau sera à la porte, et vous conduira, à la vue de

cette lettre, dans la petite chapelle où vous êtes attendue, pour rendre

le repos à une âme que le Seigneur a daigné rappeler à lui.

«Soyez bénie, etc., etc.

«V. M., _curé de Saint-Sulpice_.»

Ellénore, ne comprenant pas ce mystère, questionna les soeurs, mais sans

pouvoir en tirer aucun éclaircissement. Elles ignoraient elles-mêmes qui

la réclamait; elles savaient seulement que M. le curé attachant la plus

haute importance à cette démarche de la part de madame Mansley, leur

avait enjoint de l'obtenir au nom de Dieu.

--Je ne saurais me faire une idée, dit-elle, mes chères soeurs, de ce

que M. le curé de Saint-Sulpice peut attendre d'important d'une humble

pécheresse telle que moi; j'ai peur qu'il n'y ait quelque erreur...

d'adresse.

--Oh! non, madame; voici l'itinéraire écrit par M. le curé lui-même, et

que notre cocher de remise a suivi exactement.

--Montrez-le-moi, reprit Ellénore, espérant reconnaître l'écriture.

Mais c'était celle du curé. Enfin, ajouta-t-elle avec embarras, ne

pourriez-vous me donner quelque indice sur l'âge... la... condition de

la personne qui veut me voir?...

Elle n'osait en demander davantage, et c'eût été inutile; soit ignorance

ou discrétion, les soeurs ne dirent pas un mot qui pût diriger ses

conjectures; elles la laissèrent dans un vague douloureux, car les gens

accoutumés à des malheurs qu'ils ne devaient pas prévoir, ne croient

plus aux surprises agréables. Il lui était défendu de chercher à

s'éclairer par des informations, l'entrevue de la chapelle devant rester

secrète.

C'est un fardeau très-lourd que celui d'une pensée inquiétante dont

on ne peut parler. Ellénore attendait ce jour-là quelques personnes à

dîner, entre autres madame Delmer, à qui elle aurait voulu confier ses

suppositions, les plus raisonnables du moins; car pour celles où se

trouvait le nom d'Adolphe, à peine osait-elle se les avouer à elle-même.

Enfin, le moment de se rendre à Saint-Sulpice arrivé, Ellénore, vêtue

d'une robe noire et son voile baissé, entre dans l'église. Saisie

d'une émotion invincible, elle s'agenouille pour demander à Dieu de

la protéger, de la guider surtout dans ce qu'on attend d'elle en

cette circonstance mystérieuse. En se relevant, elle voit le bedeau

s'approcher d'elle.

--Madame n'a-t-elle pas une lettre à me montrer? demande-t-il à voix

basse.

--Ah! je l'oubliais, répondit Ellénore, et elle suivit le bedeau jusqu'à

la grille du choeur; là, il la pria d'attendre un instant, et il entra

dans la chapelle érigée à la Vierge, et où se trouve un confessionnal.

Il y a dans l'aspect imposant d'un temple, dans le silence, le

recueillement qui l'habitent, un secours contre toutes les agitations.

Ellénore en ressentit bientôt l'effet, et, confiante dans la bonté

divine, elle pensa qu'elle n'était appelée dans la maison du Seigneur

que pour une bonne action.

On venait d'entonner les cantiques qui suivent le salut; l'orgue y

mêlait ses accords harmonieux. Les cierges nombreux qui éclairaient le

centre de l'église rendaient encore plus obscures les parties restées

dans l'ombre. Le bedeau ouvrit une grille à hauteur d'appui qui

servait de clôture à la chapelle, puis il fit signe à madame Mansley de

s'asseoir et retourna vers la porte de l'église.

Lorsque les yeux d'Ellénore furent accoutumés à l'espèce de crépuscule

que répandait sur les objets environnants une lampe sépulcrale suspendue

à la voûte, elle aperçut la taille et le bas de la robe d'une femme

agenouillée dans le confessionnal. Le son d'une voix grave, mais

comprimée, bourdonnait à travers les chants aigus qui faisaient retentir

l'église entière. La crainte d'entendre sans le vouloir quelques-uns de

ces mots que proférait cette voix sévère, et peut-être aussi le trouble

qui l'empêchait de rester en place, engagèrent Ellénore à s'éloigner du

confessionnal. A peine se fut-elle levée pour aller de l'autre côté de

l'autel, qu'elle se sentit arrêtée par deux mains tremblantes, et qu'une

femme se jeta à ses genoux en s'écriant:

--Pardon, pardon, mademoiselle; je vous ai fait bien du mal; je m'en

accuse, je m'en repens; aurez-vous la cruauté de me refuser ce pardon,

sans lequel je ne puis obtenir celui du ciel.

--Vous, à mes pieds, madame, se peut-il? disait Ellénore en relevant la

duchesse de Montévreux.

--Oui, la religion le veut, et la reconnaissance aussi, car je viens

d'apprendre à l'instant que ma liberté, ma fortune, mon fils, c'est à

vous que je les dois; aussi n'hésité-je pas à m'humilier devant vous.

--C'est inutile, madame, je ne me souviens plus que de vos bontés pour

mon enfance.

--Non, vous voulez en vain m'adoucir la pénitence; M. le curé l'a exigé.

C'est à ce prix seulement qu'il m'accordera son absolution, et vous

disposez en ce moment de mon repos dans ce monde et dans l'autre.

Ellénore, déjà vivement émue par la présence inattendue et la démarche

de la duchesse de Montévreux en cherchait l'explication dans son

discours pieux, et s'étonnait d'une conversion si prompte. Le curé la

voyant hésiter à répondre, crut qu'elle se refusait à la prière de la

duchesse, et sortit du confessionnal pour venir affirmer le sincère

repentir de madame de Montévreux.

--Je suis garant de ses regrets, de sa piété, ajouta-t-il. Mais, à

votre tour, madame, ne soyez pas sans miséricorde. Imitez Dieu dans sa

clémence, pour qu'il vous pardonne aussi. Nous sommes tous pécheurs!

--Ah! madame la duchesse, avez-vous pu douter de mon bonheur à retrouver

votre bienveillance, à quelque prix que ce fût? dit Ellénore en tendant

la main à madame de Montévreux.

--Que le Seigneur vous récompense pour le poids dont vous allégez ma

conscience, pour l'extinction de ce remords qui me fermait les portes

du ciel; car depuis que la lumière céleste est descendue en moi,

depuis que, punie par les vanités du monde de tous les péchés qu'elles

m'avaient fait commettre, je m'étais consacrée à remplir exactement tous

les devoirs de ma religion, vous étiez le seul obstacle à mon salut.

Grâce à vous, je mourrai tranquille.

En parlant ainsi, la duchesse portait la main d'Ellénore à ses lèvres,

et celle-ci s'efforçait de retirer sa main.

--Non, disait la duchesse en la retenant, il faut m'humilier, la

religion l'ordonne.

--Ah! mon Dieu, seriez-vous malade! s'écria Ellénore, sans penser à ce

que cette exclamation pouvait dire.

--Non, reprit la duchesse, frappée de l'effroi qu'inspirait sa

conversion, vous croyez qu'un tel repentir ne peut venir qu'avec la

mort? Détrompez-vous. J'espère vous prouver longtemps encore que le

bonheur de prier Dieu est le premier de tous, et le rétablissement de

l'église le premier de nos devoirs. Dieu ne nous a laissé survivre à

tant d'horreurs, d'impiétés, que pour aider à relever ses autels, que

pour seconder les serviteurs de son culte. Le mérite de le rendre à son

ancienne splendeur peut seul nous absoudre du crime de l'avoir laissé

profaner. Unissez-vous à nous pour accomplir cette oeuvre divine,

revenez à Dieu, Ellénore, renoncez aux vaines joies de ce monde, que

vous avez déjà payées par tant de malheurs, et qui vous conduiront

peut-être au remords, à la dégradation; abjurez tous les amours qui font

souffrir pour le seul qui remplisse l'âme d'une éternelle béatitude.

Croyez en ma ferveur, soyez toute à Dieu.

--Oui, je vous le jure, je m'y consacrerai tout entière dès que j'en

serai digne, dit Ellénore d'un ton solennel; mais quand il en sera

temps, la divinité, qui lit dans mon coeur, le guidera vers elle. Adieu,

priez pour moi.

Ellénore sortit de l'église aussi troublée qu'elle y était entrée, mais

par des idées bien différentes: pénétrée d'admiration pour le sentiment

religieux qui avait triomphé de l'orgueil de la duchesse de Montévreux,

elle se demandait si ce retour au bien était dû à l'effroi de l'enfer ou

à l'attrait de la vertu? si c'était l'oeuvre des prêtres ou du repentir?

ce qu'elle pouvait espérer en sa faveur d'une conversion si prononcée?

Et la réflexion l'amena bientôt à conclure que madame de Montévreux, ne

pouvant plus être coquette venait de se faire dévote, ce qui n'empêche

pas toujours de rester fière et prude.

Ellénore, Volume II · 第 35 / 47 题