Avec quelle joie Lucien de la Menneraye s'était vu choisi par MM. de
Ségur pour être leur messager! comme il leur jura dans toute la bonne
foi de son âme de se faire tuer plutôt que de se laisser prendre leurs
lettres; avec quelle facilité il engagea son honneur, pour affirmer
qu'il les remettrait lui-même à leur adresse! Et que son coeur battait
lorsqu'il revit Ellénore! Entraîné par sa reconnaissance, il se
précipita à ses genoux et couvrit ses mains de baisers, sans être
intimidé par la présence du prince de P... de madame Delmer et de lord
B... qui le regardaient, en souriant de cette singulière entrée.
--Pardon, dit-il, mais toutes mes adorations ne sauraient m'acquitter.
Je lui dois tant!
Et Lucien allait poursuivre le récit des obligations qu'il avait à
Ellénore, lorsqu'elle s'empressa de l'interrompre, en lui faisant
compliment sur son uniforme et sur la manière dont il le portait.
--Vous l'aviez ordonné, reprit-il, je ne pouvais plus servir que dans la
grande armée; je tâcherai d'en être un des meilleurs officiers. Il est
si facile de se distinguer quand on a pour but de vous plaire, de vous
entendre dire, après quelque action d'éclat: Je ne me repens pas de lui
avoir sauvé la vie.
Il fallut qu'Ellénore eût recours à toute son autorité pour empêcher
Lucien de continuer sur ce ton. Sans paraître offensée des déclarations
naïves, des expressions passionnées du jeune aide de camp, elle crut
plus sage et de meilleur goût de le traiter comme un enfant.
--Je ne doute pas des prodiges qui doivent naître d'une reconnaissance
si passionnée, dit en riant Ellénore; j'y compte même pour votre gloire
et pour la mienne; mais comme tout le monde ne saurait partager notre
confiance et notre vif intérêt sur ce point, je vous engage à n'en pas
ennuyer mes amis. Parlez-leur de cette belle France, si longtemps livrée
aux jacobins; dites-leur ce qu'on doit conclure des avis contraires qui
nous parviennent et nous montrent les mêmes événements sous des aspects
si différents, qu'il est impossible de découvrir le vrai à travers tant
d'admiration ou tant d'ironie.
--Le vrai? rien que cela? reprit gaiement Lucien; vous n'en demandez pas
davantage? Comme si le vrai d'un parti était celui d'un autre. On passe
sa vie entre tous ces vrais sans savoir celui qu'il faut croire. Mon
grand-père dit que Bonaparte n'en a pas pour six mois à commander en
France; mon général lui assure des siècles de puissance absolue pour
lui et ses descendants. Le vicomte de Cas... l'oracle des émigrés
récalcitrants, leur prédit que le vainqueur de Marengo, sans cesse
exposé aux machines infernales des Vendéens ou aux poignards des
terroristes, succombera inévitablement à de tels ennemis. Aux yeux des
royalistes, c'est un usurpateur; à ceux des républicains, un tyran; des
bourgeois, un libérateur; des soldats, un dieu armé pour la gloire de
la France. Faites-vous donc une juste opinion sur lui à travers tant
d'arrêts contradictoires; mais qu'importe ce qu'on doit penser des gens
et des choses, lorsqu'on n'y peut rien changer. Le mieux est de les
accepter sans chercher à les comprendre; de fixer les regards sur un
seul point afin de n'être point offusqué par les objets désagréables
semés çà et là dans l'existence révolutionnaire; que ce soit pour la
royauté, ou pour la liberté, il y a toujours du plaisir à se battre pour
un grand général.
--C'est fort bien, dit le prince de P...; mais lorsqu'il signe sa paix
avec tout le monde, il ne vous laisse plus que l'honneur de lui faire
votre cour.
--Ah! je ne m'effraie pas de son repos; il aime trop la poudre à canon
pour s'amuser longtemps des douceurs de la paix. Quand j'entends ses
promesses, ses beaux discours sur sa résolution de maintenir la bonne
intelligence entre l'Europe et nous, il me semble que je fais le serment
de ne plus adorer celle...
--Grâce au ciel, les destins de la France ne dépendent pas d'une tête
aussi folle que la vôtre, interrompit Ellénore, impatientée de voir
Lucien tout ramener à son idée fixe. Répondez à nos questions sur ce qui
se passe à Paris sans y mêler vos commentaires.
--Est-il vrai que les actrices du Vaudeville profitent des pièces en
l'honneur de la paix, pour chanter le rétablissement du culte? demanda
le prince de P...
--Oui, mon prince, _Mimi_ chante avec un sourire gracieux et un
désintéressement tout particulier des couplets dont voici le refrain:
Notre bonheur est accompli
Voilà le culte rétabli.
On récite dans tous les lycées des vers sur cette grande restauration.
Les dévots se réjouissent, les philosophes font la grimace; l'un
d'eux prétendait l'autre jour que le curé et le vicaire de sa paroisse
disaient de lui:
Puisqu'il ne croit qu'en Dieu, c'est sans doute un athée[4].
[Note 4: Raboteau. Les Partis, pièce de vers lue au lycée de Paris.]
Les éternels frondeurs disent que le _Petit Caporal_ ne pouvant plus
se livrer aux plaisirs de la guerre, s'amuse à jouer à la chapelle;
ils voient déjà l'inquisition régner dans notre pays et les auto-da-fé
remplacer la guillotine. Chacun juge les événements d'après ses
intérêts, ses préjugés. Ma mère pleure de joie lorsqu'elle lit mon nom
dans _le Moniteur_ à propos d'une victoire; mon grand-père dit que je
me déshonore en servant l'usurpateur. Je suis accablé tour à tour de
félicitations, d'injures, sans m'enorgueillir ni m'offenser des unes ni
des autres, car ma destinée, un mot d'elle en a disposé, ajouta Lucien
en montrant Ellénore. Je n'en ai plus la responsabilité; vivre pour
justifier sa charité, sa protection, consacrer la vie que je lui dois à
lui faire honneur, à lui obéir, à...
--Eh bien, taisez-vous, interrompit brusquement Ellénore, ne revenez
pas sans cesse sur une idée qui m'importune, et dont mes amis se moquent
avec raison, ou je ne vous recevrai plus.
--C'est montrer trop de sévérité, dit madame Delmer; les sentiments
exprimés tout haut ne méritent pas tant de colère.
--Ah! vous croyez que ceux qui débordent du coeur ne le remplissent pas,
reprit Lucien avec dépit; c'est bien récompenser ma confiance.
--Je crois que vous êtes fort aimable, fort épris, fort imprudent, et
que c'est vous rendre service que de vous engager à mieux dissimuler vos
opinions, vos impressions et vos passions; sans compter que les aveux
à visage découvert sont embarrassants pour ceux qui les écoutent comme
pour celle qui les reçoit, et que c'est risquer de déplaire.
--Ah! merci mille fois de m'éclairer sur ce tort; je n'y retomberai
plus, je vous jure! Lui déplaire! grand Dieu! mieux vaudrait mourir!
--Belle conversion, ma foi! dit le prince; allons, répondez-nous sans
commentaires, autrement votre rondeau sentimental reviendra sans cesse.
Est-il vrai que votre mère, après avoir caché et nourri, dans un coin
de votre château, le vieux curé de votre village, l'a réinstallé dans sa
petite église, à la grande satisfaction de ses paroissiens?
--Certainement, et ce fut un beau jour que celui où il leur dit de
nouveau la messe; la plupart d'entre eux l'avaient cru guillotiné, et
sa résurrection leur a paru un coup du sort. Cela a été partout de même:
car si les moines avaient laissé de mauvais souvenirs, les curés
de campagne étaient regardés comme autant de providences par leurs
ouailles, et leur retour a fait bénir le premier consul.
--Vraiment, il faut bien qu'il s'occupe à quelque chose; il n'en fait
pas moins pour le profane. Les théâtres l'intéressent encore plus que
l'Église. Il vient, dit-on, d'appeler Paësiello à Paris pour y faire la
musique d'un opéra, comme si Chérubini, Méhul et tant d'autres n'étaient
pas ici!
--Il sait ce que produit la rivalité.
--C'est sans doute pour désespérer Houdon qu'il vient de faire venir le
célèbre Canova à Saint-Cloud?
--Non; c'est pour faire son buste. Je l'ai vu commencer, et c'est
admirable.
--Fort bien. Il s'élève à lui-même des statues, reprit le prince avec
ironie.
--Nous lui en éviterons la peine.
--Porte-t-on toujours des résilles? demanda madame Delmer.
--L'amour du grec s'apaise un peu, la tunique fait place à la robe et je
connais de jolies femmes qui reprennent les corsets. Les artistes s'en
plaignent, mais tout le monde ne s'en plaint pas.
--Et les cravates de vos incroyables, sont-elles toujours ridicules?
--Qu'appelez-vous ridicules? N'est-ce pas l'exagération à la mode?
Croyez-vous cet énorme chapeau qui vous fait une tête hors de toute
proportion avec votre belle taille, moins étrange que ce drap de
mousseline dont nos élégants entourent leurs cols et dont les pointes
aiguës menacent tous les yeux?
--Point de commentaires, ils vous sont interdits; parlez-nous de ce qui
fait aujourd'hui le sujet des conversations de Paris, grands événements
à part, dit Ellénore.
--Ah! vous voulez des caquets! Eh bien, le spirituel, le charmant M. de
M... s'est séparé de sa femme.
--De la duchesse de F..., de cette enchanteresse dont la beauté,
l'esprit et la gaieté auraient séduit un saint?
--Oui, mais un aimable mauvais sujet est plus difficile à captiver.
--Je ne suis pas surprise de cette rupture, dit madame Delmer. En
s'enfermant pendant deux grandes années dans leur amour sans se
permettre la moindre distraction, ils ont épuisé jusqu'à leur dernier
battement de coeur. Que vont-ils faire à présent de ce tombeau élevé
de leurs propres mains à l'unique enfant né de cette courte union, à
ce marbre funéraire qui attriste le jardin de notre amie madame de
C... Avec des caractères et des sentiments légers, on devrait éviter
l'épigramme du monument!
--Ils vont se consoler chacun de leur côté, dit le prince; ils ne sont
pas si dupes que de s'ennuyer et se regretter. La société y gagnera; ils
dépensaient leur esprit entre eux deux, ils le dissiperont avec tout le
monde.
--Et l'ouvrage de notre gentilhomme breton fait-il quelque bruit?
--Il fait fureur. Attaqué par les philosophes, vanté par les sages,
défendu par les femmes, et lu par tout le monde, il a placé subitement
M. de Chateaubriand au sommet de notre littérature. Les académiciens lui
reprochent sa poésie; les hypocrites, son éloquence passionnée; les
sots ou les envieux lui font un crime de chacune de ses beautés; ce
qui n'empêche pas le vrai public, celui qui fait les réputations, de
l'admirer avec enthousiasme. Pourtant, si j'osais risquer un petit
commentaire, je dirais qu'il est cruel pour des pauvres adorateurs de
se voir tout à coup sacrifiés à l'amour extatique inspiré par le talent
d'un auteur improvisé. Il n'est pas aujourd'hui un mari, pas un amant
qui n'ait raison d'être jaloux de l'auteur d'_Atala_, et il n'est pas de
gloire que la sienne n'importune.
--Je m'en réjouis, dit Ellénore; car je suis fière de son amitié et de
mon innocente complicité dans ses succès.
--Vous le voyez! reprit Lucien avec impatience, il n'est indifférent
à aucune jolie femme. Il n'en est pas une qui ne mette avant tous les
plaisirs celui de le lire ou de causer avec lui.
--Je fais bien pis, dit en souriant Ellénore; je lui prépare de nouveaux
triomphes.
--Comment cela?
--En lui rapportant dans mes chiffons les manuscrits qu'il a laissés
ici chez son éditeur, et qui doivent compléter son grand ouvrage sur
le _Génie du christianisme_. Nous avons pensé qu'on n'irait pas les
chercher là.
--Et si la police les saisit, s'il se trouve parmi tant de pages
chrétiennes quelque chapitre trop royaliste on vous emprisonnera; mais
cette idée vous charme, dit Lucien avec dépit; souffrir pour le poëte de
Dieu! quel honneur!
--C'est notre travers à nous autres femmes, d'aimer à nous compromettre
pour le talent persécuté.
--Eh bien, l'on vous ménage plus d'un plaisir, reprit M. de la
Menneraye, car on parle de la destitution et même de l'exil de plusieurs
tribuns récalcitrants à la tête desquels est M. de Rheinfeld.
A ces mots, Ellénore rougit, et n'entendit plus rien de la conversation
qui s'établit sur la vaine opposition de nos plus grands orateurs,
sur le pouvoir illimité de Bonaparte, sur cette éloquence dénigrante,
soupçonneuse qui faisait dire à la marquise de Coigny «à force de
taquiner ce brave Bonaparte, ils en feront un tyran malgré lui.»
Le même nom qui venait de plonger Ellénore dans une si profonde rêverie,
l'en sortit tout à coup.
--Heureusement pour M. de Rheinfeld, reprit Lucien, le voilà obligé de
s'absenter de Paris quelque temps et de faire trêve à ses discours pour
se consacrer tout entier à consoler l'illustre veuve.
--Quoi! M. de Seldorf?
--Est mort subitement dans une auberge en venant rejoindre sa femme au
château de L... C'est un coup de sang qui rend madame de Seldorf libre
et M. de Rheinfeld esclave, car l'obstacle détruit, il lui faudra subir
plus de bonheur qu'il n'en veut.
--Au fait, cet excellent baron ne les contrariait pas, et j'ai dans
l'idée qu'Adolphe le regrette de tout son coeur, dit madame Delmer. Puis
prenant pitié du trouble d'Ellénore, elle congédia les visiteurs sous
un prétexte, et laissa son amie livrée sans contrainte à toutes les
réflexions, les suppositions que cette dernière nouvelle devait faire
naître.